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photographie, et songea qu’Eric Warden étai encore bien mieux autrement.
Son cœur battit quand l’infidèle parut dan: la salie à manger, où déjà elle était assise vis-à vis de M. Morand-Fargueil. Elle le considér: et n’en fut pas mieux instruite de ce qu’il avai pu faire entre huit heures et midi trois quarts Il n’avait point commis la faute de s’habille trop et sans égard aux circonstances, il était ei veston comme tous les matins ; mais il est vra qu’une fois ses lettres expédiées, il avait soign tout particulièrement sa toilette et sa coiffure et il était si bien peigné, si frais, si blanc, s rose qu’il n’avait plus rien du sauvage. Il res semblait, sauf la taille et l’accoutrement, à ce enfant peint par Sir JohnMillais qui souffle de bulles de savon, qui sert de réclame à la maisoi Pears, et dont l’original a été payé à l’illuslr artiste, ainsi que chacun sait, quinze mill livres sterling. Il fut, durant tout le déjeunei exactement comme à son ordinaire ; mai Mme Morand-Fargueil, qui avait l’esprit m: tourné, trouva cet ordinaire extraordinaire Comme on se levait de table, il prit congé nf ' turellement, et cela était en effet naturel. Il cri devoir dire :
— Vous savez, je vais chez Mme Valvin, et j passerai la journée avec son fils.
Mme Morand-Fargueil vit dans cette phras toutes sortes d’intentions ironiques, féroces el
de plus, maladroitement hypocrites. Eric ne pensait pas être si méchant, ni encore moins dissimulé. Quand il fut dehors, elle eut un sentiment affreux de vide, et un si pénible vertige qu’elle faillit s’accrocher à son mari, le supplier de n’aller pas aujourd’hui au Conseil d’État : elle s’abstint, M. Morand-Fargueil lui eût demandé si elle n’était pas folle. M. Morand-Fargueil partit à son tour, elle demeura seule et se mit à souffrir, mais d’une façon si différente de ce qu’elle avait pressenti qu’elle n’y comprenait plus rien.
Elle ne se croyait point capable de supporter l’absence d’Eric, qui depuis tant de jours ne la quittait plus du matin au soir, et elle supporta cette privation avec une facilité choquante, ou, pour mieux dire, elle ne s’en aperçut même point. Elle ne croyait pas supporter davantage l’idée des intimités horribles qu’elle présageait. « Au moment (se disait-elle) où cette femme osera porter les mains sur lui, je le saurai, quelque chose m’avertira. » Et elle se flattait de souhaiter à ce moment même la mort de Mme Yalvin d’un tel effort de volonté que la coupable, bien qu’à distance, n’y échapperait point, ni peut-être les deux coupables. Mais, d’abord, elle avait l’imagination si honnête qu’elle ne put se représenter, sinon fort vaguement, les manigances et les pratiques de Mme Yalvin, et au lieu de tuer le mandarin
quand elle pensa l’heure venue, elle s’écria qu’on a bien raison de s’amuser, qu’il faut être bien bête et bien lâche pour laisser échapper l’occasion. Ces épithètes s’appliquaient à ellemême. Elle s’accusait de pusillanimité, non pas de vertu ; et elle ne cessa plus d’invectiver contre soi jusques environ sept heures, où cette fureur céda le pas à une appréhension sans cesse grandissante de se retrouver face à face avec Eric Warden. Il lui semblait qu’elle n’oserait point soutenir son regard, alors que, selon la raison et la justice, c’est Eric qui n’aurait point dû soutenir le regard irrité de M“e Morand-Fargueil.
Cinq minutes avant l’annonce du dîner, elle se rendit dans le salon ; Eric y entra presque aussitôt, et elle fut soudain dans l’ivresse : comme une mère qui retrouve son fils qu’elle croyait vraiment perdu ; comme l’amie délaissée, résignée, qui voit revenir l’ami après une de ces absences si longues que le cœur, sinon l’esprit, se refuse à en calculer le terme, et découragé préfère l’accepter infinie. Ce transport fut si violent que, de surprise, elle faillit jeter un cri. Elle sentit un besoin irrésistible, elle sentit que c’était son devoir, son pieux devoir, de remercier avec effusion, avec zèle, Eric, de cette immense joie qu’il lui procurait (il ne s’en doutait guère). Sans timidité cette fois, mais avec une franchise ingénue, elle leva les yeux
sur lui et le regarda dans les yeux ; et ce fut un nouveau transport, une nouvelle surprise de joie, — non, la mêmejoie, mais exaltée et multipliée; car elle ne retrouvait pas seulement Eric après l’avoir cru perdu : elle retrouvait le même Eric après l’avoir cru changé. Après l’avoir cru gâté, elle le revoyait intact. Elle n’avait plus besoin maintenant que de le regarder en face pour en être sûre ; elle ne suspectait plus d’hypocrisie ses façons naïves et naturelles, et dans ses yeux sans fond elle lisait une âme sans arrière-pensée.
Elle s’étonna d’avoir résisté à deux secousses pareilles de joie coup sur coup. Elle eut honte de ne pouvoir même pas avouer à Eric ses craintes injurieuses, à présent dissipées, ni lui demander pardon du jugement téméraire qu’elle avait porté sur lui : car il ne l’aurait pas comprise; mais elle était trop heureuse pour être inexorable, et au nom d’Eric, sans le consulter, elle se donna l’absolution.
Elle chercha toute la soirée comment remercier l’innocent du mal qu’il n’avait pas fait : elle ne pouvait rien lui dire, puisqu’il n’avait pas compris. Elle sourit, elle se moquait un peu de lui, doucement; et elle se contentait de triompher en silence, parce qu’elle savait bien que les témoignages muets de sa reconnaissance et de sa tendresse n’étaient cependant point perdus, et que les cœurs ont pour s’en-
tendre des moyens plus mystérieux, mais moins précaires que le son des voix. Et le cœur d’Eric, en effet, l’entendait, l’écoutait avec étonnement. Ce jeune barbare était doué d’une sensibilité exquise, qu’il ne trahissait guère et que lui-même il ignorait. Il observa confusément qu’il était joliment heureux ce soir, avec un peu de bonne fatigue, comme après une grande partie de hockey, ou après avoir longtemps ramé sur le paresseux Cherwell. Il y avait tant de bonheur dans l’air que M. Morand-Fargueil en prit sa part, qu’on ne songeait pas à lui refuser, mais qu’on ne songeait pas non plus à lui offrir. Il feuilletait un dossier; il faisait réflexion, sans savoir pourquoi, que la vie est bonne; et il déterminait de faire admettre par le Conseil un pourvoi qui avait toutes les raisons d’être rejeté.
Mais, cédant hélas! au démon delà perversité, Mme Morand-Fargueil rompit le charme du silence.
— Et Marcel Yalvin? dit-elle à Eric. Vous ne me parlez pas de lui.
Un petit Français eût deviné la jalousie maternelle et parlé de son camarade avec indifférence ; mais Eric Warden ne cherchait pas midi à quatorze heures, et il parla de Marcel Yalvin avec l’enthousiame des amitiés neuves. La facilité de son élocution, l’abondance de son récit frappèrent M",e Morand-Fargueil. « C’est
3e hâbleur de Marcel qui déteint sur lui, se lit-elle. Je n’ai pas eu tant d’influence! » Elle 'ut curieuse de savoir si les deux garçons étaient sortis seuls, ou si la mère — la mère ! — les ivait accompagnés. A vrai dire, elle était certaine que Mme Yalvin ne l’avait point fait ; mais îlle posa la question à tout hasard.
— Ah! non, par exemple! répondit Eric ivec un gros rire, qui signifiait, en langage équivalent de collégien : « Si vous croyez que 3’est drôle de sortir avec une femme ! »
Il avait le cœur brouillon, mais délicat : il s’avisa que c’était une fameuse gaffe de parler nnsi, même par sous-entendu, à une femme ivec qui on sort tous les jours depuis un mois ; ît il rougit plus fort que jamais Mme Morand- Fargueil ne l’avait vu rougir. Mais elle sentit fort bien pourquoi il rougissait et ne douta joint de sa véracité. Elle sourit encore. Elle jensait, tout en faisant un point de Hongrie :
( Il est clair que celte femme les a laissés tranpiilles aujourd’hui. Elle prend son temps, elle mit venir. Quel peut être son plan? » Elle dit dors, non sans malice :
— Avez-vous toujours le projet de sortir lemain avec Marcel?
— Oh! oui! répondit Eric.
11 ajouta d'un ton câlin :
— Si vous permettez. . .
Cette câlinerie, qui ne lui était pas habi-
tuelle, donna sur les nerfs à Mme Morand- Fargueil.
~ Naturellement, je permets, dit-elle un peu sèchement, en pliant son ouvrage.
Il est des mots de mauvais augure que nous devons garder de prononcer jamais, soit tout haut, en compagnie, ou même tout bas et seuls avec nous-mêmes : ils portent malheur vraiment, ainsi que l’imaginaient les Anciens. Ce n’est peut-être pas, selon leur croyance, pour des raisons de l’ordre surnaturel : il nous est permis de chercher une explication plus positive. Mme Morand-Fargueil ne se doutait guère qu’elle se ménageait un supplice nouveau, en murmurant cette petite phrase, d’apparence inoffensive : « Quel peut être le plan de Mme Valvin P » Mais d’abord cela lui mit dans la tête que Mme Valvin avait un plan, et elle se tortura pour le deviner.
L’on peut considérer sous deux aspects les événements les plus vulgaires de la vie, tout de
même qu’à un degré plus haut de la connaissance, les philosophes ont deux manières d’envisager les choses éternelles. L’une des deux écoles est terre à terre : on observe naïvement, on voit ce qu’on voit, rien de plus, et cela ne peut pas nous mener fort loin, mais ne nous fait pas courir de hasard. L’autre école est métaphysique : alors, on ne sait plus où l’on va. Quand il ne s’agit que de l’Univers ou de Dieu, nous ne risquons rien de rêver ; mais il est dangereux de faire de la métaphysique à propos de nos semblables et du trantran de l’existence. Mme Morand-Fargueil eût promptement recouvré le bon sens et le calme, si le lendemain et les jours suivants elle se fût contentée de poser des questions à Eric, qui ne faisait aucune difficulté de lui répondre, et si elle se fût tenue à la lettre de ces réponses, quand il disait : « Marcel et moi, nous sommes sortis et rentrés à telle heure, nous avons goûté ici ou là, ou dans les deux endroits successivement; nous avons visité la Madeleine, le tombeau de Napoléon ou la tour Saint-Jacques ; nous avons assisté à un match de football ou aux épreuves de l’Athlète complet. » Mais, tout en acceptant les réponses d’Eric pour vraies à la lettre, elle voulait encore expliquer par d’autres causes profondes et secrètes, dont Mm° Valvin était la cause première, des faits très simples, qui s’expliquaient d’euxmêmes très suffisamment. Elle recherchait par-
tout l’influence occulte de Mme Valvin, avec la même subtilité, le même sombre fanatisme que Joseph de Maistre poursuit à travers l’histoire le gouvernement temporel de la Providence. On démontre tout ce qu’on veut, quand on le veut bien, surtout s’il ne s’agit que de se persuader soi-même. Mme Morand-Fargueil arrivait donc sans peine à se convaincre que les moindres actions des deux jeunes gens étaient, à leur insu, le fruit de machinations ténébreuses de cette Valvin. Elle ne déterminait point ces machinations ; mais la certitude va fort bien sans une conception rigoureuse, et les sentiments sont parfois d’autant plus douloureux qu’ils sont plus obscurs ou plus vagues.
La malheureuse Mme Morand-Fargueil était continuellement dans le même état que ces poltrons que le récit d’un crime a bouleversés, qui ne peuvent plus s’isoler dans leur chambre ni éteindre les lumières sans croire un homme caché là, sous le lit ou derrière les rideaux. Ils vérifient qu’il n’y a personne, d’ailleurs ils le savaient bien ; mais ils ne peuvent fermer l’œil avant les premières lueurs de l’aube, et ils claquent des dents jusqu’au matin. Le sentiment qu’éprouvait Mme Morand-Fargueil avait, de commun avec la peur, une extrême, une incroyable lâcheté, qui la paralysait. Elle n’était même plus capable de jalousie : elle renonçait, avec désespoir. Elle ne lançait plus à Eric, lors-
qu’il rentrait, de ces mots âpres, agressifs, par où se trahissaient naguère son autorité ombrageuse et sa tendresse toujours fâchée. Elle n’aurait pas eu la force de lui faire une scène. Tout au plus aurait-elle pu fondre en larmes et lui dire : « Mon enfant, je vous en supplie, ne me faites pas tant souffrir, je n’y tiens plus. » Mais ses habitudes de bienséance étaient si fortes qu’elle ne pensait ni à lui dire ces étranges paroles ni à pleurer, elle ignorait même qu’elle en eût envie. Elle était en proie à une idée fixe, et elle ne s’en avisait point. Sa faiblesse lui donnait un air d’indifférence, qui lui faisait illusion à elle-même, et à Eric. Il en était froissé, parce qu’il n’en soupçonnait pas le mensonge. Il voyait seulement qu’elle n’avait plus le même entrain, ni le même zèle pour lui plaire, et que la maison « devenait embêtante ». Comme la maison Yalvin lui paraissait plus gaie et qu’il ne s’embêtait pas avec Marcel, il était le plus possible chez les Yalvin, ou dehors avec son camarade, le moins possible chez les Morand- Fargueil. Il rentrait à la dernière minute, et se couchait à neuf heures. Quant à M. Morand- Fargueil, il ne se rendait pas très bien compte de ce qui se passait autour de lui ; mais il faisait réflexion que la vie n’est pas drôle tous les jours, pour les mêmes raisons indéfinies qu’il l’avait trouvée l’autre soir si bonne. Il travaillait de plus en plus après dîner, ce qui ne vaut
rien à son âge, et ses rapports concluaient invariablement au rejet de tous les pourvois qui avaient les meilleures chances d’être admis.
Les fantaisies de l’imagination ne sont jamais trop nuisibles quand elles gardent quelque rapport avec la réalité, qui en ce cas les dirige encore, dans une certaine mesure, et de temps à autre les rectifie ; mais les chimères entièrement vaines, comme celles que Mme Morand- Fargueil inventait pour son déplaisir, ne dépendent que d’une espèce de logique toute personnelle, qui vaut la solidité des rêves et la conséquence des cauchemars. Comme elle créait de toutes pièces le roman d’Eric et de Mme Yalvin, elle était bien libre d’en composer la fable à son gré; et c’est ainsi qu’elle décida un beau jour, sans l’ombre d’une indication, que Mme Valvin, après n’avoir si longtemps exercé qu’une action occulte, commençait d’agir manifestement. Obéissant à une poétique instinctive, dont la règle, empruntée d’Horace, est que l’auteur doit se hâter vers le dénouement, elle ordonnait un scénario par journées, et elle supposait pour chaque jour une péripétie nouvelle, en progrès sur la péripétie du jour précédent. « Aujourd’hui, se disait-elle par exemple, Mme Yalvin lui a parlé sans détour pour la première fois. » Et elle attendait avec impatience la rentrée d’Eric, pressée de juger d’un regard quel effet cela lui avait pu faire que Mme Valvin lui eût parlé sans dé-
tour. S’il avait la même physionomie que d’habitude, elle ne démordait cependant point de son hypothèse, et tenait seulement que Mme Valvin lui avait parlé, mais qu’il n’avait pas compris. S’il avait une physionomie un peu différente (car l’innocence elle-même n’a pas toujours même visage, et des nuéeslégères n’altèrent point la pureté d’un ciel dont elles rompent la monotonie), elle jugeait que les philtres affreux de Mme Valvin commençaient de le charmer. Après les mots, elle supposa les gestes, bien que sa propre innocence l’empêchât fort de les imaginer; mais aussi les supposait-elle, d’une façon pour ainsi dire abstraite, et elle ne les figurait point. Elle devait, de fil en aiguille, aboutir à l’hypothèse de la catastrophe, et toujours de même, sans être avertie par aucun indice. Elle se dit en effet subitement, un beau jour, ou plutôt une voix cria en elle : « Ce sera pour demain. »
Rien n’avait préparé cette certitude ; mais il faut avouer que, dès le même soir, certaines coïncidences parurent l’autoriser. Ce fut sans doute par une malice du sort. Eric Warden, qui depuis quelques jours manquait d’animation, rentra tout joyeux, presque fiévreux, les yeux brillants, et Mme Morand-Fargueil sentit d’abord qu’il ne retiendrait pas longtemps ce qu’il avait sur le cœur. Il le dit, en effet, sans préambule, comme sans développement, usant
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u moins de mots possible, mais donnant à cliaun toute sa valeur et même plus, par une açon énergique et emphatique de les articuler.
— Vous savez, fit-il, demain je retournerai u Zoo.
Aurait-il annoncé cette promenade, avec un el accent de triomphe et de joie encore que irièvement, s’il n’eût gardé un souvenir très fier de sa première expédition au Zoo, en comtagnie de Mme Morand-FargueilP Mais elle ne entit point cela : elle comprit seulement qu’il rait au Jardin des Plantes, qu’après y être allé vec elle il y retournerait avec une autre ; car :11e ne se donnait même plus la peine d’examiner i Mme Valvin serait de la partie, si Marcel n’en erait point : elle savait bien qu’il irait seul avec :ette femme, et ce qui s’ensuivrait fatalement, dais ce n’est pas la pensée de cette suite inéviable, c’est la promenade même qui l’offensait. Ui! de toutes les offenses, de toutes les traînons qu’elle avait pu prévoir, celle-ci était la dus cruelle, et elle ne l’avait même pas prévue ! lomme Eric, elle avait gardé la mémoire de ;ette belle journée inutile, mais pour elle ce l’était pas un doux ni un mélancolique souveîir, c’était un souvenir sacré. Oui, qu’une autre emme après elle emmenât son Eric là-bas, c’éait un véritable sacrilège. C’était l’infidélité essentielle, la seule que véritablement elle ne pût supporter. Le coup qu elle reçut fut si rude
qu’elle eut un éblouissement, puis un arrêt t< tal de la sensibilité, de la pensée. Elle ne revir à elle qu 'après quelques instants. Alors elle r< garda, avec méfiance, avec inquiétude, si Eri et M. Morand-Fargueil s’étaient aperçus qu’ell venait pour ainsi dire de se trouver mal debou Naturellement, ils ne s’étaient aperçus de rien Elle fut un peu tranquillisée. Mais elle sent de nouveau la blessure. Puis l’impossibilité qu cette chose arrivât lui apparut, avec une si bri taie évidence qu’elle fut révoltée de la bêtis d’Eric, qui n’avait pas l’air de comprendre qu c’était impossible. Elle sentit qu’elle n’allai pas pouvoir s’empêcher de lui crier : « Mai non, vous n’irez pas! Voyons! Vous ne pouve pas y aller... » Elle ne cria pas : M. Morand Fargueil était là. Elle dit la même chose, de yeux, plus doucement : « Vous n’irez pas. J' ne devrais pas avoir besoin de vous le dire. Il ' a des choses que l’on sent ou que l’on ne sen pas... » Et justement, tout en lui disant cel; des yeux, elle se disait à elle-même : « S’il m le sent pas, il n’y a rien à faire. »
Eric n’était pas encore assez fin pour pénétre) tout ce qu’un pareil regard signifiait; mais, ai lieu de n’y rien comprendre, il le comprit £ faux, ou à peu près; et ce fut pour Mme Morand Fargueil l’épreuve suprême, car il lui répondit par un regard d’intelligence, — un regard d’intelligence au moment où il y avait entre elle et
lui un tel malentendu! Il sourit même, avec une fatuité qu’à son tour elle interpréta faussement. « Oh! se dit-elle, il veut me faire entendre ce qu’il compte qui arrivera demain! Si je le poussais seulement un peu, il me l’annoncerait dès ce soir, et demain, en rentrant, il me le raconterait ! »
Mais tout d’un coup elle se sentit consolée, et forte comme si elle avait pris une grande résolution. Elle venait en effet de résoudre qu’elle ferait ce qu’il fallait faire pour empêcher que cette chose n’arrivât. Et comme elle n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire, comme ce n’était qu’une formule, elle était d’autant plus fermement résolue. Elle put répondre au sourire d’Eric par un sourire de défi. Elle semblait lui dire : « Nous verrons bien. »
S’il n’est pas nécessaire, à la rigueur, de savoir ce qu’on veut pour le résoudre, en revanche cela devient indispensable dès qu’il s’agit d’exécuter. Aussi, Mme Morand-Fargueil, qui avait délibéré la veille de faire ce qu’il fallait faire, parce qu’elle ne le savait point, ne le fit point, justement pour la même raison. Elle ne s’avisa seulement point de dire à Eric : « Si vous avez souci de ne me point déplaire, vous n’irez pas au Zoo. » Mais, quand il fut sur le point de partir, elle pensa lui jeter les bras autour du cou brusquement, et lui dire : « Maintenant, voulez-vous encore y aller? N’aimeriezvous pas mieux de rester à la maison avec moi? » Cette opération lui sembla impraticable et ce discours malséant ; elle conduisit Eric
usque sur le palier, sans avoir tenté le plus petit effort pour le retenir ; elle fut même bien contente de le voir hors de l’appartement, car, se disait-elle, « je ne sais pas de quoi je serais capable (hélas ! de rien), je crois que je deviens Folle ». Elle témoigna l’être, en effet, par les conseils bizarres qu’elle se mit tout d’un coup 1 lui prodiguer. Elle lui fit plus de recommandations que s’il fût parti pour l’Afrique centrale du pour l’un des pôles. Elle lui ordonna de jurer qu’il n’agacerait pas les lions et ne taquinerait pas la girafe. ( — Mais je ferai cracher le lama, dit Eric.) Elle le supplia de prendre les précautions les plus minutieuses en montant dans l’autobus, ainsi qu’en redescendant. Elle le mit en garde contre les caprices d’une température variable, qui l’exposait également à attraper chaud ou froid; elle lui défendit de marcher trop lentement ni trop vite, et de faire devant les cages des stations prolongées. Eric Warden, à qui rien ne semblait d’ordinaire si intéressant que les entretiens météorologiques, finit par la trouver « rasoir » (il devait cette locution à Marcel Val vin). Il prit un air hautain pour lui marquer qu’il n’était plus un enfant, cc II part fâché, » se dit Mme Morand-Fargueil au désespoir. Quand il eut refermé la porte, elle se fit une petite scène qui la divertit pendant quelques minutes. Puis, le supplice commença.
Il fut cruel, un peu moins cependant qu’ell< ne craignait : parce qu’elle subit, dans le mêm< ordre, les mêmes épreuves que le premier joui qu’Eric était allé chez la Yalvin, et qui lui pa rurent moins rudes, comme un chemin parai moins long quand on le fait pour la second* fois. Elle reconnaissait à mesure la questior qui lui était appliquée, et cette reconnaissance ne laissait pas d’attenuer son tourment. Elle tirait aussi quelque réconfort et quelque fiertt de ces souffrances mêmes, déjà anciennes, don elle se ressouvenait. Cela est humain, nous te nons à honneur d’avoir souffert, rien ne nous flatte davantage, — où notre orgueil va-t-il st nicher? Elle était avertie enfin, par la premiers expérience, du temps où sa peine se termine rait, et que ce n’était qu’un petit moment t passer.
Mais, vers le soir, la similitude cessa tou! d’un coup d’être exacte entre les tortures de naguère et celles d’à présent, et la passion de le pauvre Mrae Morand-Fargueil, en se renouvelant, devint presque intolérable. Il est rare que les douleurs morales aient la même acuité que les douleurs physiques : cette disgrâce d’exception était réservée à Mme Morand-Fargueil. Vers cinq heures trois quarts, elle se mit à souffrir dans son cœur comme on souffre d’une névralgie. Elle prit le parti de renoncer à toutes ses visites et courses urgentes, et de rentrer chez
lie en hâte. Elle s’était avisée subitement qu’on ai allait rapporter tout à l’heure Eric blessé, aourant peut-être, ainsi qu’on rapporte à leur omicile, sur une civière ou dans une voiture es ambulances urbaines, les victimes des accidents de la rue. Elle fit bien réflexion que les ccidents comme celui qu’elle appréhendait l’ont pas souvent de conséquences mortelles >u sanglantes; mais, quand elle se disait cela, lie s’indignait de plaisanter sur un sujet qui l’est pas drôle ; et d’ailleurs le raisonnement te pouvait rien contre sa certitude volontaire, toutefois, elle substitua bientôt à cette hypohèse de l’accident et de la blessure un autre tressentiment assez voisin, un peu moins aburde, ou dont l’absurdité n’était pas, si l’on >eut dire, intrinsèque : elle n’imagina plus pi’on lui rapporterait Eric, mais qu’il ne renierait point du tout. Elle ne soupçonnait pas 4m Valvin de l’avoir enlevé : jamais Mme Yalin ne s’était donné le tracas d’un enlèvement, nême dans les circonstances les plus romanes- [ues de sa vie. De vrai, elle ne supposait rien : die se bornait à être sûre, sans alléguer de moifs, qu’Eric ne rentrerait pas ce soir, et qu’elle >asserait à l’attendre en vain une soirée, une mit d’angoisse, plusieurs nuits et plusieurs ournées, comme la fiancée ou la veuve inceraine qui, du sommet de la falaise, guette à 'horizon la voile du pêcheur d’Islande. Persua-
dée qu’il ne rentrerait point, elle demanda, aussitôt rentrée, s’il était là, comme elle eût crié au feu. Elle savait bien qu’à cette heure, la réponse ne pouvait être que négative, et lui donnerait cependant un coup : elle reçut ce coup pressenti, avec une sorte de contentement fa- j rouche. Puis elle se retira dans son cabinet, méditant de faire durer sa toilette du soir, pour tuerie temps. Mais l’agitation étrange où elle était précipitait le rythme de tous ses mouvements : si bien qu’elle mettait trois minutes à faire ce qui lui prenait d’ordinaire un quart d’heure, et à six heures et demie sonnant, elle n’avait littéralement plus rien à faire qu’attendre.
Elle n’essaya même pas de prendre un livre : elle s’assit au bord de sa chaise longue et ne bougea plus. Elle eut, vers sept heures, un nouvel accès d’impatience, bien que le retard d’Eric ne fût pas encore alarmant. A sept heures et demie, l’impatience devint fébrile, et eut dès lors quelque raison d’être. Il est curieux qu’à cet instant même, où l’événement semblait justifier ses craintes, elle comprit qu’elle était folle de croire qu’Eric ne rentrerait pas. Cette pensée lui rendit un peu d’espoir, qu’elle perdit à huit heures moins vingt, et elle ne souhaita plus qu’être délivrée de ces alternatives. Enfin, huit heures sonnèrent. On vint lui annoncer le dîner.
— Et monsieur Eric? fit-elle.
— Il n’est pas rentré, dit le maître d’hôtel avec indifférence.
Elle se leva, elle se dressa. Elle se demandait comment elle oserait paraître devant M. Morand-Fargueil et, s’il l’interrogeait, lui répondre. Elle fut jusqu’à la salle à manger d’un pas solennel et lourd. Justement, M. Morand-Fargueil était de bonne humeur. Il ne remarqua point l’air sinistre de sa femme, et dit seulement, parlant d’Eric :
— Ah çà! qu’est-ce qu’il fiche, ce gamin-là?
— C’est la première fois qu’il est en retard, dit-elle, d’une voix caverneuse.
Elle ne le disait qu’afin de s’effrayer soimême davantage, en louant la ponctualité habituelle d’Eric , qui rendait ce manquement plus inexplicable. Mais M. Morand-Fargueil crut qu’elle plaidait les circonstances atténuantes, et comme il était de bonne humeur, il déclara rondement qu’il n’en voulait point au jeune homme. 11 conclut par un aphorisme d’une moralité douteuse sur les libertés nécessaires et l’hygiène de cet âge. Il n’y entendait point malice, mais Mme Morand-Fargueil prit cette parole pour une allusion aux choses abominables qui la préoccupaient. M. Morand- Fargueil, qui avait aussi grand’faim, dit ensuite que le potage était excellent. A ces mots, Mme Morand-Fargueil s’aperçut qu’elle n’était
point capable d’avaler. Elle fit un grand effort, non pour avaler, mais pour dire :
— Je n’y toucherai pas. J’engraisse...
(L’angoisse lui donnait une mine affreuse, et ses joues, qui étaient pleines, semblaient à cette heure décharnées.) Elle protesta, avec violence, qu’elle entendait perdre trois kilos d’ici à la fin de la semaine. M. Morand-Fargueil gâta le style de ce dialogue (qui était, si l’on y prend garde, tragique) en se moquant de sa femme un peu pesamment. Il lui demanda si elle avait quelque match en perspective. Elle haussa les épaules. Mais une péripétie admirable, l’apparition soudaine d’Eric, remit la scène au point et (comme on parle dans les coulisses) recréa l’atmosphère.
Cette entrée arracha trois cris successifs à Mme Morand-Fargueil, qui ne put retenir aucun des trois, et n’y songea même point. Le premier cri fut purement réflexe, et causé par la surprise de voir ce garçon correct se précipiter dans la salle comme un assassin qui a la police à ses trousses, ou, plus noblement, comme le Crime, de Prud’hon, que poursuivent la Vengeance et la Justice divine. La porte tremblait encore : il avait dû l’ouvrir simultanément d’un coup de poing et d’un coup de pied. Le deuxième cri de Mme Morand-Fargueil fut un cri de joie, à peine humain; mais le troisième fut de terreur, car le visage d’Eric était épou-
vantable. Au lieu de cette aimable rougeur qui, à tout propos, colorait sa peau transparente et fine, il avait le teint d’un homme d’âge au plus fort d’une attaque d’apoplexie. Il transpirait comme les athlètes seuls transpirent. Ses cheveux pâles, mouillés, étaient collés à son front et à ses tempes comme s’il fût sorti du bain, et l’on pouvait douter à première vue si c’était de sueur ou de larmes que ses belles joues ruisselaient. Ses yeux étincelaient de fièvre, de fureur; il avait vraiment un peu d’écume à la commissure des lèvres; enfin, il haletait, et il semblait expirer du feu comme Pégase, — comme un jeune poulain qui a pris le mors aux dents et qui vient de fournir une course longue et désordonnée. C’était à peu près son histoire, et il la conta d’abord avec une volubilité extraordinaire, en mêlant les mots anglais aux mots français. Marcel et lui n’avaient pas trouvé de places dans l’autobus ni rencontré un seul taxi. Alors, il était parti devant, et comme il était champion (entre autres) de course à pied, il était revenu au pas gymnastique depuis la halle aux vins, en finissant dans un rush. Il n’était pas fier de cet exploit, mais désespéré d’un retard si inconvenant. Mme Morand-Fargueil vit son remords et l’attribua, naturellement, à de tout autres causes que l’autobus manqué. Elle tie dit rien, mais elle lui lança un regard qui l’aurait fait rentrer sous terre s’il avait eu assez
de présence d’esprit pour le remarquer. M. Morand-Fargueil, qui ne perdait jamais le nord, dit à Eric :
— Vous n’êtes pas fou de vous mettre dans des états pareils? Vous ne comptez pas dîner sans vous changer des pieds à la tête. Allez, mon garçon, et prenez tout votre temps : vous voyez que nous ne vous attendons pas.
Eric s’en fut, tout penaud : il ne croyait point qu’on le renvoyât dehors se changer par sollicitude, mais pour le punir. Après sa sortie, le silence devint si morne que M. Morand-Fargueil lui-même sentit sa verve tomber. Il flaira un mystère, et considéra sa femme d’un air d’étonnement; mais elle ne le voyait point. Elle songeait qu’elle ne pouvait pas supporter un instant de plus cette nouvelle privation d’Eric ; elle entreprit de se lever pour l’aller rejoindre; heureusement, le rythme de ses gestes se trouvait alors ralenti autant, que tout à l’heure précipité ; elle mit cinq bonnes minutes à exécuter le mouvement, et avant qu’elle ne fût debout, Eric reparut, en smoking. Il était encore plus effrayant à voir, la correction du costume faisant contraste avec l’égarement de sa physionomie. Le maître d’hôtel lui servit le potage, qu’il ne goûta point, mais qu’il regarda d’un air de découragement. Mme Morand-Fargueil crut qu’il allait fondre en larmes, et fut avertie, par un de ces signes imperceptibles mais qui ne
trompent pas le cœur des mères, que son petit, son cher petit, était malade, très malade.
— Je n’ai pas faim, murmura-t-il.
Elle dit, aussi bas que lui, tout doucement :
— Vous n’êtes pas bien?
— Pas très bien, dit Eric.
— Couchez-vous donc sans dîner, dit le conseiller d’Etat. Nous vous excuserons.
— Oui, monsieur Morand-Fargueil, dit Eric.
Mme Morand-Fargueil rougit, hésita, dit enfin :
— Après le café, j’irai voir dans votre chambre si vous êtes mieux.
Et elle le regarda en souriant. Il ne la voyait pas, puisqu’il avait toujours le nez baissé sur son assiette ; mais il reçut, il sentit l'influence de cette bonté, de cette tendresse qui s’élançait vers lui éperdument. Il releva lentement la tête. Ses yeux, ses pauvres yeux suppliants dirent merci. Il répondit encore, mais on l’entendait à peine :
— Oui, madame Morand-Fargueil...
Une sincérité instinctive, fort honorable, nous oblige de révéler par nos attitudes et par nos gestes les plus secrètes affections de notre âme, même quand nous ne jugeons pas à propos de les déclarer plus explicitement ; à vrai dire, nous avons peu de mérite, car nous garderions de le faire si ce n’était sans y penser. Mme Morand-Fargueil eut une manière de servir le café à son mari qui signifiait derechef sa résolution d’aller dans la chambre d’Eric aussitôt après cette cérémonie. D’habitude, elle en accomplissait les rites assez nonchalamment, abîmée dans un immense fauteuil de cuir, et le maître d’hôtel mettait à la portée de sa main la table aux deux plateaux superposés. Ce soir, elle versa le café de M. Morand-Fargueil, et but elle-même le sien, debout, vite,
avec un air de dignité naturelle, qui ne permettait point de douter qu’elle ne prît fort mal les observations ou les plaisanteries. M. Morand- Fargueil ne songeait pointa la contrarier, mais il sentit vaguement que, s’il y eût songé, elle ne se fût point laissé faire. Gela suffit à le mettre dans une disposition d’esprit philosophique : il s’abîma dans le fauteuil dont Mme Morand-Fargueil n’usait point, et se mit à lire le Temps. Elle sortit.
Elle fut droit à la chambre d’Eric, d’un pas délibéré ; jusqu’au seuil, elle garda ce grand ûr de dignité, et en conséquence les sentiments qui s’y accommodent; mais, dès qu’elle posa la main sur le bouton de la porte, le cœur soudain lui manqua, et l’émotion fut d’autant dIus violente qu’il n’y avait pas eu de ménagement ni de passage, mais une saute brusque. 311e n’avait aucune intention ni aucune idée de mal faire, ce n’est donc pas un scrupule qui arrêtait, ou un remords anticipé ; elle n’osait joint entrer chez ce jeune homme, de même [ue certains jeunes hommes bien élevés n’enreraient point chez une jeune fille, fût-ce pour ui remettre son courrier, et comme eux, au noment de franchir la clôture du sanctuaire, lie éprouvait une terreur sacrée. Ce qui la létermina d’entrer fut un raisonnement qui l’avait pas le sens commun : elle trouva peu onvenable à une femme de son âge de faire
antichambre chez un garçon qui aurait pu être son fils, et que, dix minutes plus tôt, son mari traitait justement de gamin.
Elle entra donc, et d’abord elle vit Eric et elle ne vit point autre chose. Le lit était si vivement éclairé que tout le reste était plus sombre; et ce n’est même point tout le lit qui resplendissait, mais, au milieu, une grande blancheur sans contour, peu à peu dégradée jusqu’au clair-obscur et jusqu’à la nuit. Eric semblait couché dans un grand berceau de lumière, parmi les ténèbres. Et son visage seul avait une couleur. Ses yeux étincelants et las étaient fixés sur la porte, il attendait, il attendait passionnément que cette porte s’ouvrît. Il attendait Mme Morand-Fargueil! C’est pour la recevoir dignement, pour lui plaire, pour lui paraître à son avantage, pour ne pas manquer son effet qu’il s’était bien arrangé dans son lit, le buste exhaussé au moyen de deux oreillers, et qu’il avait allumé toutes ces lampes, quand une veilleuse même lui aurait dû fatiguer la vue. Il avait fait plus : pour elle, surmontant celte terrible fatigue, lui qui d’ordinaire jetait en se déshabillant ses vêtements à droite et à gauche, il les avait rangés, cachés, il avait mis la chambre ea ordre, rien ne traînait. Mm8 Morand-Fargueil, qui commençait de s’accoutumer à 1 obscurité, le remarqua. Elle fut émue. Elle s approcha du lit clair, elle était fascinée par ce beau visage enj
feu qui rayonnait, et elle ne songeait plus qu’il ne devait son éclat qu’à la fièvre. Quand elle s’en avisa tout d’un coup, d’abord elle s’étonna qu’un jeune Anglais pût être malade; puis elle se dit : « S’il est malade, c’est que l’histoire de ce retard, de cette course, n’était pas inventée. Il n’a pas menti. Il n’avait donc pas à mentir. Il n’est peut-être pas coupable... » Et peut-être les choses abominables qu’elîe-même avait supposées n’étaient pas vraies! Elle conçut un faible espoir, et elle lut bouleversée. Il lui sembla que son cœur, dans sa poitrine, ne battait plus, mais se balançait. Elle eut un vertige. Elle ferma les paupières.
Quand elle les rouvrit, et qu’elle revit Eric étendu, immobile, les yeux toujours fixes, brûlés de fièvre, elle revint au sentiment des choses positives, elle ne pensa plus qu’à cette maladie trop réelle ; elle se dit, comme toutes les mères : « S’il allait mourir! » Elles se disent cela, mais elles savent bien qu’il n’est pas possible que leur petit meure, du moment qu’elles sont là pour le soigner et pour le sauver. Les gestes de Mme Morand-Fargueil redevinrent maternels comme ses pensées; elle prit la main d’Eric uniquement pour lui tâter le pouls. Comme elle soulevait cette main qui se laissait manier, la manche large et sans bouton se retroussa jusqu’au coude, découvrit le bras fort et même un peu grossier, mais dont la blancheur parut à
Mme Morand-Fargueil miraculeuse; et elle s’étonna de penser à Chérubin, comme le jour qu’Eric lui avait joué du banjo. Et alors elle remarqua autre chose qui lui avait d’abord échappé, un autre indice de la naïveté d’Eric, de son innocence probable. Pour faire honneur à celle qui l’allait visiter, il avait bien rangé sa chambre; il s’était même peut-être soucié de ménager un éclairage favorable; mais il avait négligé les précautions de modestie élémentaire que n’eût pas oubliées sans doute un garçon moins ingénu, averti qu’une femme le verra dans son lit. Impatient de toute contrainte, il avait laissé comme d’habitude son col largement ouvert, il n’avait pas croisé sa chemise, et Mme Morand-Fargueil fut émue étrangement de voir, entre les blancheurs mates et rudes du linge entre-bâillé , une blancheur plus délicate, vivante, luire « comme un brin de paille dans l’étable ». Si naïve qu’elle fût elle-même, ignorante du bien et du mal, elle ne put cette fois méconnaître la force éternelle, divine, dont elle devenait, après tant d’autres, le jouet. Elle apprit la tentation et le désir dans le même temps qu’elle les subissait, et les faiblesses de la chair en s’apercevant avec confusion, avec remords, avec une joie éperdue, qu’elle n’était peut-être pas incapable d’y céder. Elle se disait : « Il ne se méfie pas de moi ! » Et elle était un peu fâchée, honteuse; mais elle riait de pen-
ser qu’elle avait été aveugle et injuste, quand elle avait douté de l’innocence d’Eric. Elle n’essayait plus d’accorder ses sentiments, elle s’abandonnait avec ivresse à l’esprit de contradiction, comme à une mer démontée dont les grandes vagues s’affrontent et se heurtent.
Cependant, la main d’Eric brûlait sa main. Le pouls, déjà fréquent, battait beaucoup plus vite depuis que Mme Morand-Fargueil le tâtait. Les jeunes Anglais peuvent être malades comme les jeunes Français ou les jeunes hommes de tous les pays ; mais, chez lui, Eric n’aurait pas attaché la moindre importance à cette indisposition, parce que, autour de lui, personne n’y aurait seulement pris garde : ici, il se trouvait intéressant parce que Mme Morand-Fargueil s’intéressait à lui avec excès. L’anxiété folle de Mme Morand-Fargueil commençait de le gagner. Il sentait très bien qu’elle pensait : « Ya-t-il mourir? » Et il la regardait en détresse, comme pour lui demander : « Est-ce que je vais réellement mourir, madame Morand-Fargueil? »
Alors, toujours comme toutes les mères, elle comprit qu’il était de son devoir de le rassurer, de dissimuler ce qu’elle pouvait craindre. Elle lui dit, avec une douceur vraiment angélique :
— Yoilà, vous n’avez pas été sage, alors vous êtes un peu souffrant.
Il fit un signe d’aveu, très puéril et presque malin. Il témoignait du repentir, mais avec la
condescendance, le cynisme d’un enfant gâté qui sait bien qu’on lui pardonne tout. Ce n’étaient point ses façons. « Il n’est ainsi que depuis qu’il vit près de nous, » se dit Mme Morand-Fargueil, et elle ne fut pas médiocrement fière de ce changement qu’elle s’imputait, comme si elle eût fait l'a de bel ouvrage. Puis elle se reprocha, contre l’évidence, de l’avoir grondé trop fort. Pour se faire à son tour pardonner, elle glissa en tremblant son bras entre les deux oreillers. Eric continua de faire le câlin et se laissa aller contre elle; il cacha contre elle son visage maintenant hypocrite; et enfin, il se trouva que, sans savoir comment cela s’était pu faire, elle le tenait dans ses bras.
Alors, elle fut en proie à l’épouvante, mais elle y goûta de si neuves et de si alarmantes voluptés qu’elle méprisait toutes les autres joies trop paresseuses de ce monde, et même, d’avance, la sérénité du Paradis. Comme elle ne voulait à aucun prix relâcher l’étreinte, elle se disait qu’elle n’osait plus : parce qu’ainsi, du moins, Eric était tourné de façon qu’il ne la voyait pas; au lieu que, si elle bougeait, elle se retrouverait avec lui face à face. Elle avait un peu d’embarras, mais point de honte, ni de remords ; car elle ne se sentait point perdue, mais sauvée. Hier, n’avait-elle pas résolu de faire, pour qu’on ne lui prît pas son Eric, ce qu’il fallait faire, et qu’elle ne savait pas? Eh
bien, ce qu’il fallait faire, et que maintenant elle soupçonnait, elle ne l’avait point fait et pourtant on ne lui avait pas pris Eric, on ne pouvait plus le lui prendre puisqu’elle le tenait entre ses bras, elle le serrait si fort que jamais plus on ne pourrait le lui retirer. Mon Dieu, elle le sentait respirer, vivre! Elle sentait qu’il avait confiance, que rien ne l’étonnait, ne le troublait, ne lui suggérait de mauvaises pensées... et en effet, elle s’aperçut, après un temps très long, qu’il s’était endormi entre ses bras.
Elle ne fut point choquée ni déçue ; elle fut émue davantage, plus gravement, par le mystère, la sainteté, la majesté du sommeil. Elle se dégagea cette fois, et elle osa comme Psyché regarder celui qui dormait. La fièvre d’Eric semblait tombée, mais il ne dormait pas très paisiblement. On eût dit qu’il y mettait de l’effort, du zèle, qu’il faisait de son mieux pour réparer, par un sommeil appliqué, les excès de fatigue de cette après-midi. Son souffle n’était pas lent et léger : il respirait profondément, comme le soir et le matin quand il faisait ses exercices de culture physique. Et il était très beau à voir, très comique en même temps, ce grand enfant qui avait une façon athlétique de dormir. Mme Morand-Fargueil se pencha; elle n’essaya pas de résister à la tentation : l’auraitelle pu? Et puis sa conscience n’était pas in-
quiète ; ce qu’elle souhaitait, elle savait que ce n’était pas mal; elle savait que ce baiser serait chaste, oui, même si elle osait le poser sur les lèvres entr’ouvertes qui laissaient voir la candeur des dents. Elle n’osa point. D’une main légère, elle écarta les cheveux pour découvrir le front; mais elle n’osa pas encore baiser le front nu. Elle effleura seulement des lèvres le bout des doigts, après avoir, pieusement, ramené jusqu’au poignet la manche qui s’était retroussée. Puis une dernière fois elle contempla Eric Warden endormi afin de ne l’oublier jamais, et d’un coup elle éteignit toutes les lumières, si bien qu’elle dut regagner la porte à tâtons.
Elle rentra dans le cabinet de M. Morand-Fargueil à la même allure qu’elle en était sortie. Son absence avait duré si peu que le conseiller d’Etat venait à peine d’achever les dernières nouvelles du Temps et de le déployer dans toute son ampleur pour voir ce qu’il y avait au milieu ; car il le lisait en commençant par la fin, comme tous les gens qui savent vivre. Il abaissa son journal, par politesse, et interrogea sa femme des yeux. Elle dit :
— Il vient de s’endormir. Ce ne sera rien.
— Tant mieux, répondit M. Morand-Fargueil. Ça aurait fait du joli, ajouta-t-il, si ce garçon était tombé malade chez nous !
Cette réflexion un peu égoïste, mais bu-
maine, parut monstrueuse à Mme Morand- Fargueil. M. Morand-Fargueil ne s’en avisa pas, et poursuivit :
— Surtout huit jours avant de partir.
— Huit jours? fit-elle.
Dame !... Ah çà, dis donc. . . est-ce que tu ne les comptes plus? Tu ne les effaces plus sur ton calendrier? Tu ne sais plus que René nous a quittés il y a près de deux mois, qu’il revient dans une semaine, et que le jeune Warden s’envole?
Elle le savait bien, mais c’était comme si elle ne 1 avait pas su, puisqu’elle n’y pensait jamais.
Et comme si elle venait de l’apprendre, elle se répétait : « Il va partir. » Elle se disait aussi, sagement : « C’est mieux. D’ailleurs, il peut partir, puisque c’est fini... Ça aurait pu finir plus mal... j> Mais elle était complètement insensible a ces discours que sa sagesse lui tenait. Elle était comme stupide. Elle était consternée. Elle se répétait : « Il va partir », et il lui semblait que c’était la fin du monde.
XY
Ce ne furent plus, durant cette dernière semaine, les scènes charmantes du Mariage de Figaro que Mm,! Morand-Fargueil se répéta, mais celles plutôt de la Mère coupable. Il n’y avait là, pour dire vrai, qu’une simple coïncidence : naturellement, elle n’avait point vu représenter le drame de Beaumarchais, qui a disparu des répertoires, et elle ne l’avait point lu. Elle entendait « mère coupable » au sens le plus élémentaire. Elle retenait comme un reproche bien mérité ce que le conseiller d État lui avait dit : « Tu ne sais plus que René a quitté la maison voilà près de deux mois et qu’il revient dans une semaine? Tune comptes plus les jours? Tu ne les effaces plus sur ton calendrier? » En effet, elle ne les comptait plus, elle ne les effaçait plus, l’espérance de revoir son fils ne la trans-
portait point de joie, et cette froideur lui paraissait abominable. Elle crut devoir faire tous ses efforts pour être contente, et impatiente de ce retour trop prochain. Elle usa consciencieusement de tous les petits subterfuges qu’ont inventés les éducateurs jésuites pour rappeler notre âme plusieurs fois par jour, d’une façon machinale et régulière, à la pensée des choses divines ; mais le succès fut médiocre : elle pensait à René plusieurs fois par jour, elle n’y pensait pas avec enthousiasme ni avec dévotion. Elle s’appliquait en même temps et par les mêmes procédés à être désespérée du départ d’Eric, et elle n’y parvenait pas davantage. Sa tristesse n’était pas moins glaciale que sa joie. Elle n’éprouvait simultanément ces deux sentiments opposés que par une sorte de convenance. Elle était surtout lasse. Elle souhaitait le jour suprême, mais uniquement pour en avoir fini, pour n’en plus parler, pour n’y plus songer, pour se réfugier dans l’oubli, qui est le seul dénouement de tous nos malheurs, de tous nos bonheurs, le remède de toutes nos déceptions. Et selon l’ordinaire, alors que ces deux mois avaient passé si vite, il lui semblait que la dernière semaine ne passerait point.
Elle passa comme les autres, et un matin en se réveillant, Mme Morand-Fargueilput se dire : « C’est aujourd’hui. » Les jeunes gens faisaient le même chassé-croisé qu’il y a deux mois.
Eric Warden partait après le déjeuner, René Morand-Fargueil revenait à l’heure du dîner. « Heureusement, se dit-elle, qu’ils ne se rencontreront pas ! » Elle croyait que, si elle avait dû les voir ensemble, elle eût été en leur présence couverte de confusion. A la vérité, cela lui eût été indifférent comme le reste. Cet arrangement ne lui plaisait que pour la commodité : elle pourrait ainsi être toute à Eric le matin, toute à René le soir, et sans peine, sans scrupule, sans se déchirer, faire tour à tour son devoir, envers l’un, puis envers l’autre. Quel devoir? Elle ne savait pas. Elle ne se représentait pas positivement des actions ni des gestes qu’elle dût exécuter ; mais elle était dans un état de renoncement et d’ascétisme, brisée, austère, prête à des sacrifices qu’elle n’imaginait point, soumise d’avance à des ordres qu’elle n’avait point reçus.
Une notion du devoir purement idéale et abstraite est hors nature : la morale est avant tout pratique, et nous ne saurions avoir le ferme propos de faire ce que nous devons, sans faire en effet quelque chose. Si haut qu’elle fût audessus de la terre, Mme Morand-Fargueil nepouvait tarder d’y redescendre pour témoigner à celui qui allait la quitter pour jamais quelque bonne volonté plus effective. Elle s’avisa qu’elle avait l’obligation stricte de veiller sur lui, à titre de mère substituée, jusqu’à l’heure de la
séparation, en d’autres termes, de l’aider à faire sa malle.
Elle différa autant que possible le moment de se trouver tête à tête avec lui. Elle s’occupa d’abord de tout ce qu’elle pouvait faire pour lui hors de sa présence et de sa vue. Elle chercha dans tous les coins de l’appartement s’il n’y avait rien laissé traîner, s’il n’oubliait rien qui laisserait ici après son départ un souvenir de lui, une trace, et qu’il faudrait lui renvoyer làbas, avec une lettre : car cette lettre, elle sentait bien qu’il lui serait affreusement pénible de l’écrire. Elle s’informa de lui auprès des domestiques, demanda s’il était levé, s’il ne s’était pas mis en retard, s’il se préparait; elle ne négligea pas les plus humbles détails, elle demanda par exemple si le blanchisseur lui avait rapporté son linge et s’il ne manquait rien. Puis elle se résolut enfin d’entrer dans la chambre : elle n’y était pas revenue depuis ce soir où elle avait cru qu’Eric allait être malade, que peut-être il allait mourir, et où elle avait baisé le bout de ses doigts. Et elle y entra sans plus d’émotion que dans n’importe quelle autre pièce de l’appartement. Elle oublia même de frapper.
Eric fit une légère exclamation : non que Mmo Morand-Fargueil l’eût surpris dans une tenue trop abandonnée ; mais lui qui s’était toujours fait un devoir de discrétion de tenir en ordre la chambre de René, il avait été bien
obligé, pour faire ses préparatifs, de tout mettre sens dessus dessous. Il s’inquiétait peu du lit défait et ouvert : mais il avait d’abord tiré de l’armoire, de la commode, avant de les fourrer dans la malle, tous ses effets, et pour le moment il se démenait au milieu de ce chaos, attrapant, tantôt un objet, tantôt un autre au hasard, à peu près comme un cowboy, parmi un troupeau de chevaux sauvages, lance le lasso sans choisir. Cette comparaison fut peut-être suggérée à Mme Morand-Fargueil par l’étrange costume d’Eric, qui se composait d’une chemise à grand col mais privée de tous ses boutons, d’une culotte au-dessus du genou, de bas au-dessous du genou ; à quoi il avait joint un chapeau de feutre khaki fort cabossé, — Dieu sait pourquoi, car, même dehors, il restait la plupart du temps nutête. Dès que Mme Morand-Fargueil parut, il retira ce couvre-chef, qu’il jeta au loin et qui fut se blottir contre l’oreiller. Puis, cédant à une pudeur éperdue, il se mit à précipiter pêle-mêle toutes ses affaires au fond de la caisse, comme s’il eût espéré d’y pouvoir tout empiler et la refermer vite, devant que Mme Morand-Fargueil n’eût le temps de se reconnaître. Il modéra cependant le mouvement, ayant pris par chance l’evening dress auquel il marquait un si grand respect, et qui occupait naguère une place d’honneur dans l’armoire en pagaille. Il le déposa sur le monceau des autres habits et du
linge qui garnissaient déjà le fond, sans le plier ; il plaça les bottines vernies à l’extrémité du pantalon ; il considéra, avec gravité, avec sympathie, cette espèce de mannequin qu’il avait l’air d’ensevelir, puis il posa dessus le casier supérieur de la malle, et ensuite, tournant les yeux vers Mme Morand-Fargueil, il la regarda avec anxiété.
Elle-même le regardait en souriant. Elle avait recouvré soudain l’allégresse , et son visage s’était éclairci. C’est qu’elle venait d’éprouver une surprise bien douce. Depuis tant de jours elle croyait qu’elle verrait sans émotion Eric partir, qu’elle lui dirait adieu d’un cœur revêche, d’un air boudeur! Et voici qu’elle était comme désarmée, détendue; elle avait un peu envie de pleurer, un peu envie de rire : parce qu’il faisait sa malle avec ces façons de sauvage, et qu’elle se rappelait le jour ancien où elle avait osé fouiller dans l’armoire, et souri de même à l’aspect du mannequin en habit debout parmi le tumulte des hardes. Ce souvenir presque ridicule, mais qui prenait de la grâce et de la mélancolie, devenait le prétexte d’une réconciliation. Oui, Eric allait partir, mais elle sentait bien qu’à présent elle était réconciliée avec lui. Elle avait enfin du chagrin, après avoir tant souffert de se croire insensible, et elle était si heureuse d’avoir envie de pleurer qu’elle souriait. Elle
avait aussi beaucoup de courage, aucune vérité ne l’effrayait plus, elle ne voulait plus que son propre cœur eût pour elle aucun secret, elle osait y lire hardiment. Elle osa comprendre et s’avouer que son aventure, qui lui avait paru trouble, était la plus simple du monde et la plus naturelle, et qu’Eric Warden lui avait plu parce qu’il était sain, vigoureux et beau. Elle osa permettre à ses yeux, puisque eux seuls en avaient le droit, d’admirer une fois encore cette beauté qui ne se livrait qu’aux regards, mais qui les accueillait si naïvement. Elle fut fière de cette beauté d’Eric comme si c’eût été une chose à elle-même, comme si elle l’eût possédée ; elle fut fière du moins de l’avoir désirée. « C’est mon péché, se dit-elle. Maintenant, j’ai vécu. » Elle avait péché, et elle était cependant sans reproche. «Moi aussi, j’aurai connu l’amour! » Elle se félicitait de ne l’avoir connu que par une tentation à peine consciente et par une victoire involontaire. Ce qui surtout lui paraissait merveilleux, c’était que ce roman à deux personnages n’eût vraiment existé que pour elle seule, que pendant tout le duel son puéril et superbe ennemi n’eût jamais été sali d’une arrière-pensée ni effleuré d’un soupçon , qu’il n’eût jamais rien aperçu ni deviné.
Elle n’en doutait point, et pourtant elle voulut l’éprouver encore, et afin de l’éprouver elle lui dit :
— Eh bien, Eric, vous allez donc partir?
Il répondit : « Oui » , avec la raideur d’un enfant qui n’aime pas qu’on lui pose des questions niaises. Puis il répéta : « Oui, je vais », d’un ton déterminé. Elle comprit qu’il n’aimait pas non plus d’épiloguer sur les événements prévus et inévitables, et qu’il avait, comme tous ceux de sa race, cette grande force d’accepter sans commentaires les réalités de la vie. Mais elle insista.
— Cela ne vous fait pas, dit-elle, un peu de peine de nous quitter, maintenant que vous étiez bien habitué à nous?
Eric s’arrêta brusquement, comme si ces paroles de Mme Morand-Fargueillui eussent révélé une chose de quoi jamais il ne se fût avisé tout seul. Il tenait d’une main un paquet de mouchoirs blancs, et de l’autre main un foulard indien rouge et vert à grandes palmes. Il murmura :
— Réellement, j’étais habitué...
Puis il sembla faire un extraordinaire effort d’intelligence, ou du moins de traduction, et il dit :
— Cela dépend. Je suis fâché de partir, mais je suis content de revoir maman, papa et ma sœur.
Il ajouta, — sans le savoir, bien cruellement :
— Vous devez aussi être contente, vous, de revoir René.
— Oui, dit Mme Morand-FargueiL
Elle reprit :
— Est-ce que vous ne nous écrirez pas quelquefois?
Cette question, cette prière, parut l’étonner encore. Il réfléchit une minute, puis il répondit carrément :
— Non, pas à vous, mais à René.
Après coup, il jugea lui-même sa réponse peu gracieuse, et, pour tout arranger, il dit :
— Vous, je vous enverrai des cartes postales.
Il posa les mouchoirs blancs sur la cheminée, saisit ensemble les photographies de sir Oscar Warden, de lady Warden, de miss Ethel Warden et les siennes propres, et se mit en devoir de les envelopper dans le foulard indien. Mme Morand-Fargueil ne put retenir un faible cri. Eric la regarda ainsi que pour l’interroger. Elle fut bien forcée de lui répondre, mais elle dut vaincre une timidité extrême.
— Mon petit Eric, dit-elle, plus bas, vous ne voulez pas me laisser une photographie de vous?
Cette fois, il ne parut pas étonné, mais flatté prodigieusement. Il rougit de plaisir. Il présenta ses trois portraits à Mm9 Morand-Fargueil avec une fatuité touchante et comique : le sauteur à la perche, en maillot, le fellow d’Oxford avec le collet et la schapska, le gentleman en jaquette avec son chapeau haut de forme à la
main. Elle savait bien celui des trois qu’elle préférait, mais elle n’osait pas le prendre.
— Choisissez, dit Eric.
Il lui permettait de choisir, mais il aurait crevé de dépit si elle n’avait pas choisi la photographie habillée. Pour ne pas lui faire de peine, elle choisit celle-là. Eric la lui reprit aussitôt, et dit :
— Je veux vous écrire une dédicace.
— Oh!... fit-elle, ravie.
Il arma son stylo avec le soin le plus minutieux, et il hésita ensuite si longtemps qu’il crut devoir s’excuser.
— Je cherche, dit-il, parce que je veux écrire en bon français.
Il chercha encore plusieurs minutes, puis il écrivit avec application :
Vôtre sincèrement, Eric Warden.
Il rendit la carte à Mme Morand-Fargueil. Il était très embarrassé : il sentait que ce présent devait être accompagné d’une manifestation d’amitié plus vive, et il ne savait pas ce qu’il pouvait bien se permettre. Enfin, il saisit la main de Mme Morand-Fargueil et la secoua fortement, en balbutiant :
— Je vous remercie beaucoup.
Alors, il devint encore plus embarrassé. Pour se donner une contenance, il consulta sa grosse montre d’argent qu’il portait au poignet gauche, et dit brusquement :
— Oh! je vous demande pardon, mais je dois me hâter, vous savez, parce que je ne veux pas rater le train.
Oxford, juillet 1913.
LE RAT
LE RAT
Debout au milieu de sa baignoire, Florent Rupert se frottait vigoureusement le dos, d’une serviette-éponge roulée en corde. Comme il exécutait tous les matins, depuis son réveil jusqu’à l’achèvement de sa toilette, la même série de gestes, et qu’il en savait précisément la durée, il avait coutume de toucher à ce momentlà le bouton de la sonnette ; quelques secondes plus tard, le maître d’hôtel frappait, et lui demandait à travers la porte pourquoi il avait sonné : il répondait : « Apportez-moi un thé complet » ; et le maître d’hôtel apportait un thé complet, à la minute même où Florent Rupert nouait la cordelière de son pyjama. Ce matin, par une dérogation inouïe au rite, Florent Rupert ne toucha pas le bouton de la sonnette ; il
LE RAT
pensa le geste sans le faire : il n’était pas en train .
La chambre, assez petite, avait deux fenêtres, mais fort serrées, et un balcon étroit, de plain-pied avec le tablier d’un de ces ponts de marbre qui coupent le quai des Esclavons. Lorsque les fenêtres étaient ouvertes, les passants voyaient jusqu’au fond de l’appartement, jusqu’au fond de la salle de bain, sorte de cabinet noir, qui ne prenait un peu de jour et d’air que par un vasistas, sur la galerie de l’escalier. Toutefois, deux lits jumeaux, parallèles au mur de façade, et qui occupaient presque toute la largeur de la pièce, interposaient les quatre rideaux droits de leurs moustiquaires entre le baigneur et les indiscrets ; et Florent, à qui les scrupules de la pudeur étaient tout à fait étrangers, pensait être voilé suffisamment par ce quadruple tulle. Il laissait donc ordinairement ses fenêtres grandes ouvertes ; mais non point pour admirer le campanile de Saint-Georges Majeur qui lui faisait vis-à-vis : car il n’était pas curieux de belles vues. Il n’était point venu en septembre à Venise pour jouir des spectacles de la nature ni de l’art ; au fait, il n’aurait su dire lui-même pourquoi il y était venu. La seule explication de ce déplacement était sans doute que, la semaine dernière, faisant ses comptes, il avait observé que sa fortune entière égalait le prix d’un voyage de Paris à Venise et retour, plus, à peine, quelques louis. Il s’était
LE RAT
résolu aussitôt d’y aller, assuré en tout état de cause d’en pouvoir revenir quand il voudrait puisqu’il aurait son billet en poche, et il ne s’était pas autrement soucié de savoir comment il se tirerait d’affaire entre les deux trajets.
Florent, qui avait trouvé toute naturelle cette idée saugrenue, en aperçut pour la première fois ce matin, et subitement, l’inconcevable absurdité. Il venait de repasser dans sa chambre, en poussant la porte du cabinet de toilette, sur laquelle était appliquée une glace où il se pouvait voir de haut en bas. Il se ressouvint à cette vue qu’une femme lui avait dit un jour : « Faut-il être bête pour travailler, quand on est bâti comme toi ! » Jamais il n’avait reçu de compliment qui l’eût touché davantage. Il avait conscience de le mériter, sauf sur le premier point : car il n’était pas assez bête pour travailler. La culture physique, et notamment la boxe, n’étaient point ses occupations préférées, mais les seules. Il en retirait tout ce que l’on en peut espérer de profit ; et il ne trouvait rien à reprendre à sa construction, bien qu’il s’analysât sans faiblesse, comme un maquignon qui s’y entend. Il était le maquignon et la bête : c’est l’unique sorte de dédoublement et de psychologie où il fût compétent. 11 se targuait surtout d’avoir l’air, par un miracle de l’athlétisme, ensemble adolescent et adulte, et de ne marquer pas plus de vingt ans quand il en avait
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trente révolus. Mais, ce matin, il eut la surprise humiliante de se dégoûter soi-même (ce fut à la lettre le terme dont, mentalement, il se servit). Non que son œil sévère découvrît, sur toute l’étendue de sa personne, la moindre tare jusques alors insoupçonnée ; mais il s’avisa qu’il était ridicule, en saisit le motif sur-lechamp, et s’étonna même de ne l’avoir pas discerné plus tôt : car c’est le mois dernier que, pour obéir à une mode probablement éphémère, il avait laissé repousser sa moustache et ses favoris, donné à son visage, antérieurement glabre, une physionomie compatible avec le costume, mais non avec la tenue académique. Il observa qu’il ressemblait à l’empereur d’Autriche, ou du moins à un membre de la famille des Habsbourg. Il en fut désespéré. Puis il établit un rapprochement entre cette idée stupide qu’il avait eue, de laisser pousser ses favoris et sa moustache, et cette autre idée stupide, de s’offrir un petit voyage à Venise justement parce qu’il n’avait plus le sou ; et il murmura : « Vraiment, je déraille. Depuis quelque temps je suis idiot, complètement idiot. »
Il vêtit une première moitié de son pyjama, et fit réflexion dans le même temps que l’une de ses deux erreurs, la plus grave (celle des favoris), n’était point irréparable. 11 masqua de ses deux mains les deux fâcheuses touffes de poils, retrouva, ou à peu près, son visage
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ancien, avec un petit effort d’imagination, et fut transporté d’enthousiasme, mais un instant : l’instant d’après, il observa une fois de plus qu’il n’était pas en train, « Pourquoi? » murmura-t-il. L’oracle intérieur lui répondit : « C’est dimanche. » Il se représenta aussitôt la cohue joyeuse des ruelles et des quais, les innombrables petites tables de Quadri, de Florian et de Lavena, les drapeaux immenses hissés aux mâts de bois rouge et de bronze devant la basilique : toutes images qui ne sont point pour attrister. Mais il se rappela aussi que, dans les grands hôtels, le dimanche est le jour où les voyageurs reçoivent leur note de la semaine, payable dès le lendemain. C’est apparemment pour ce motif qu’il ne se hâtait point ce matin de sonner le sommelier.
La note qu’il s’attendait à recevoir avec son thé complet était la première depuis son arrivée à Venise, et il n’avait pas, faute de précédents, la moindre idée du chiffre de sa dépense. S’il eût, au départ, possédé une petite somme, plus ou moins ronde, peut-être qu’il eût pris garde de la ménager, quoique ce ne fût guère sa coutume de prévoir et de faire des économies; mais, comme il n’avait rien du tout et n’espérait point de pouvoir payer aucune note, modeste ou exorbitante, il avait choisi l’un des hôtels les plus haut cotés de Venise, et télégraphié de Paris pour retenir un appartement, chambre
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à coucher et salle de bain, sans spécifier, quant au prix, une limite. Le soir qu’il était arrivé, le manager de l’hôtel ne se trouvait point là pour le conduire à sa chambre. Il avait supposé témérairement que le garçon qui l’accompagnait ne connaissait point les tarifs ; et il avait préféré ne pas approfondir. Mais il ne pouvait plus empêcher ce matin que le mystère lui fût révélé, et il n’était pas en train. Il eut cependant un accès brusque de courage, à la manière des gens qui se font très longtemps prier pour aller sur le terrain, et tout d’un coup se décident. Il dit à voix haute, avec un accent martial :
— Est-ce une raison pour que je me laisse mourir de faim?
Et il appuya sur le bouton de la sonnette, avec tant d’autorité que, juste comme il fixait la dernière olive aux brandebourgs de sa veste, le sommelier parut, non pour demander ce qu’on lui voulait, mais pour servir. Sur le plateau, entre la théière et la tasse, une enveloppe d’un bleu faux se tenait droite. Florent Rupert, qui a la pratique des voyages et des grands hôtels, reconnut cette enveloppe.
11 ne trahit point son émotion et se garda de décacheter le pli tant qu’il fut sous l’œil du garçon. Sa patience fut mise à une épreuve fort rude, car le garçon, qui a la pratique des voyageurs, l’observait du coin de l’œil avec malice et trouvait mille prétextes pour ne point s’en
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aller. Enfin, il se retira. Florent ouvrit l’enveloppe, vit d’abord que son appartement lui était compté trente francs par jour, et reçut un coup au cœur. Le chiffre total, qui était énorme, lui fut moins sensible, parce qu’il était déjà foudroyé. Il demeura dans un état de consternation. Quand les idées commencèrent de lui revenir ainsi qu’après un évanouissement, il aperçut, comme une vérité évidente, que le vol était l’unique moyen de se procurer une somme si importante ; et il n’eut aucun mouvement de répulsion; mais il se dit : « C’est effrayant! Quand on pense à l’éducation que j’ai reçue! » Il ferma les yeux et revit, intérieurement, quelques images de son enfance bourgeoise, de sa famille respectable et aisée. Il se répéta aussi le compliment de cette créature : « Faut-il être bête pour travailler quand on est bâti comme toi! » Et il ne fut pas médiocrement fier de pouvoir se rendre ce témoignage, que jamais il n’avait recouru à de tels expédients. Il fit ensuite réflexion que l’on ne devient pas voleur simplement parce qu’on n’y répugnerait point : encore faut-il qu’une occasion se présente ou qu’on la suscite; et heureusement, il n’avait point de chance ni point d’initiative. Il versa le thé, mais, au lieu de boire, se remit à contempler sa note, et fut surpris dans cette contemplation par le sommelier, qui venait rechercher le plateau.
Florent le congédia sans colère, avec une politesse morne, mais, dès qu’il fut parti, vida la tasse, par respect humain, puis sonna. Cette fois le sommelier tarda de venir. Florent, impatienté, se promenait en long et en large. Il s’arrêta devant la glace, et, de nouveau, le ridicule de ses favoris l’offensa. Il fit une nouvelle expérience, appliqua ses deux mains sur son visage, fut charmé de sa transfiguration et n’hésita plus. Il saisit un rasoir... Le maître d’hôtel rentra au même instant, et jeta un cri. Florent, étonné, le regarda.
— Monsieur ne va pas couper ses favoris ! dit cet homme avec l’accent d’un véritable désespoir.
— Je me demande, dit Florent, ce que cela peut bien vous faire?
— Monsieur m’excusera de prendre intérêt à des choses qui ne me concernent pas personnellement; mais jè crois que Monsieur a tort. Monsieur ressemble à un archiduc : c’est flatteur. (Il cligna de l’œil.) Nous avions un archiduc la semaine dernière : Monsieur lui ressemble comme deux gouttes d’eau.
Il cligna encore de l’œil. Florent allait le prier de s’expliquer plus intelligiblement. Mais déjà il avait enlevé le plateau, il se glissait dehors.
Ainsi que la plupart des hommes, qui apprirent à parler d’une façon empirique, Florent Rupert n’avait qu’une notion assez vague du sens originel et légitime des mots ; il saisissait, en revanche, avec une sorte d’infaillibilité, les altérations arbitraires que ses interlocuteurs faisaient subir au sens de ces mêmes termes, afin d’insinuer ou de sous-entendre : il ignorait la science des étymologies, mais il était de première force sur les arrière-pensées. Lorsque le sommelier lui dit (en clignant de l’œil) : « Monsieur ressemble à un archiduc, c’est flatteur », il aperçut bien que l’essentiel de ce discours n’était point l’axiome de snobisme qui semble d’abord y être contenu. L’on se peut croire flatté de ressembler à un prince de maison impériale, mais cela est si évident qu’il ne vaut
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point la peine de le dire ; M. de la Palice luimême ne l’eût point dit, et à plus forte raison ce sommelier, qui clignait de l’œil; Florent Rupert entendit « flatteur » au sens d’utile. « Monsieur ressemble à un archiduc. A l’occasion, cela peut servir. »
« Servir?... A quoi? » se demanda Florent Rupert. Il avait la fantaisie trop paresseuse pour imaginer impromptu des circonstances romanesques où l’on se peut trouver bien de ressembler à un archiduc ; mais il ne laissa pas de raisonner ; et d’abord, il décida que ce sommelier était malin, flairait son embarras et voyait un moyen de l’en tirer. Le seul moyen de tirer d’affaire un homme qui doit payer trois cent cinquante francs dans les vingt-quatre heures et n’en a pas le premier sou, c’est de lui procurer trois cent cinquante francs. Rupert conclut de là que le maître d’hôtel les lui procurerait tout à l’heure, et comme rien ne l’intéressait hormis le résultat, il ne se cassa pas la tête davantage. Il savait bien que les garçons d’hôtel, de même que les garçons de cercle, ont souvent des économies ; et sachant, d’autre part, que les garçons de cercle prêtent volontiers aux joueurs dans la peine, il tenait pour démontré que les garçons d’hôtel ne prêtent pas moins volontiers aux voyageurs en détresse, moyennant de gros intérêts, mais sans la moindre garantie.
« Je ne vais pas, se dit-il, faire la bêtise
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d’emprunter trois cent cinquante francs à ce garçon : je lui emprunterai vingt-cinq louis, c’est un chiffre, et j’aurai le temps de me retourner. » Il ne pensa point qu’il dût tarder et toucha la sonnette. Rien ne lui paraissait plus naturel ni plus facile que de dire à un serviteur respectueux : « Prêlez-moi donc vingt-cinq louis, s’il vous plaît. » Il ne doutait pas que le serviteur n’eût toujours sur soi un billet neuf de cinq cents lires, et ne remerciât même, d’une discrète inclination, le client qui lui faisait l honneur de le taper. « Je lui demanderai son nom, » se dit-il.
On frappa. Florent ne reconnut point la façon de frapper du maître d’hôtel. Ce n’était pas lui, en effet, mais un chasseur, qui n’avait pas les politesses automatiques de l’esclave, mais le geste d’un petit jeune homme du meilleur monde et parfaitement bien élevé. Florent fut mortifié de ne point voir paraître la figure ju il attendait, mais ne l’osa témoigner à un si iimable enfant.
— J’ai sonné un coup, pour le sommelier, lit-il avec la plus grande douceur.
L’enfant rougit, et assura, avec la plus impressée complaisance, qu’il allait donc ippeler le sommelier. Il parut même si pénétré le joie, à l’idée de rendre un tel service à un nonsieur qu’il ne connaissait pas, que Florent ie sentit tout réconforté. Mais apparemment ce
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jeune chasseur avait l’étourderie de son âge, et oublia, aussitôt la porte refermée, la joie immense qu’il aurait eue à faire la commission dont il était chargé ; car ni le sommelier ne vint, ni personne. Après un quart d’heure d’attente, Florent se résigna à resonner. On frappa. C’était la femme de chambre. Elle n’avait point la modestie du chasseur, mais, au contraire, cette assurance que donne à toutes les femmes, même de service, la seule différence du sexe. Aussi Florent Rupert ne la ménagea-t-il point ; il la mit proprement dehors, en pestant contre un hôtel où c’est la fille qui vient quand c’est le garçon qu’on sonne. Elle promit bien, en se retirant, d’envoyer le sommelier, et en effet j elle l’envoya, mais un autre. Cette fois, Rupert j eut un accès de rage. L’autre ne se départit point de sa dignité, et offrit à Monsieur fort obligeamment le secours de ses lumières, pour chercher avec Monsieur quel était celui des sommeliers de l’hôtel que Monsieur désirait précisément voir.
— Ça ne doit pourtant pas être sorcier I cria Florent. Quand je vous dis que c’est le garçon qui m’apporte mon déjeuner tous les matins !
— Alors, ce doit être Alfred.
— Je ne peux pas savoir si c’est Alfred! cria Florent encore plus fort, d’une voix qui n avait plus l’accent humain. Puisque je ne sais pas son nom ! Je pensais le lui demander. Tout ce
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que je sais, et j’imagine que ça doit suffire, c’est qu’il m’apporte mon thé complet tous les matins.
— Je vais toujours vous envoyer Alfred, dit le garçon avec flegme.
Il se retira. Alfred vint. C’était bien lui. Il vint presque aussi vite que s’il eût guetté son entrée derrière la porte. Florent n’eut pas le loisir de se calmer ; et, au lieu de lui dire, sans bassesse, mais poliment, avec un sourire de remercîment anticipé : « Prêtez-moi vingt-cinq louis », il lui cria par la figure :
— Ah ! c’est vous, Alfred ? Enfin ! ce n’est pas malheureux! Depuis trois quarts d’heure que je vous sonne !
— Je regrette d’avoir fait poser Monsieur, répondit Alfred avec correction, mais avec une nuance de familiarité.
« C’est mal parti, » se dit Florent Rupert. Il sentit l’impossibilité de taper dès la réplique suivante, et jugea plus expédient de prendre un détour.
— Pourquoi, fit-il, m’avez-vous dit tout à l’heure : « Monsieur ressemble à un archiduc comme deux gouttes d’eau » ?
Il le répéta d’un ton si furieux qu’ Alfred, au lieu de commenter le propos, repartit seulement, avec déférence :
— Je ne pensais pas froisser Monsieur. Je ne l’ai pas dit dans l’intention de froisser Monsieur.
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Florent ne se connaissait plus .
— Je ne vous dis pas, brailla-t-il, que ça m’ait froissé !
Et il ajouta, après un temps :
— Sacré nom de Dieu !
Un peu soulagé, il reprit :
— Vous aviez l’air d’avoir une idée P
Alfred baissa les yeux et dit, avec élan, mais avec pudeur :
— Du premier jour, Monsieur m’a inspiré de la sympathie.
— Ah ! dit Florent, bourru, mais visiblement satisfait.
Il était encore plus flatté de cette inclination que de sa ressemblance avec les Habsbourg. Il se sentit de nouveau réconforté, comme tout à l’heure, quand le chasseur bien élevé avait su lui parler comme il faut. Alfred sentit dans le même temps que le client n’avait plus besoin que d’un petit encouragement suprême.
— Allons! dit-il paternellement. Qu’y a-t-il pour votre service ?
Florent se livra tout aussitôt.
— Il y a, répondit-il, que je suis très embêté.
— Je m’en doutais, dit Alfred en souriant avec bonté.
— Cette sacrée note! dit Rupert. Mais où
est-elle?
— Je l’ai remportée avec la théière et la tasse.
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— Mais...
— Elle sera réglée dans cinq minutes. Ne vous inquiétez pas, je donnerai des pourboires décents : un louis pour moi, les autres à proportion.
Florent fut tout à fait rasséréné.
— D’ailleurs, fit-il en redressant la tête, j’attends de l’argent de Paris.
— Non, dit Alfred.
— Quoi?
— Je veux dire : laissez-les donc tranquilles, ceux qui vous doivent. Je suis là pour un coup.
— Cependant, Alfred...
— On s’entendra. Ce sont les premiers frais.
— Comment?
— Je les avance. On partagera les bénéfices.
Ce mot inquiéta Florent Rupert. Selon son habitude d’esprit, il garda bien d’approfondir; mais il se souvint à propos que les clauses immorales d’un contrat sont nulles, et que l’on a même du mérite à y manquer. « L’essentiel, songea-t-il, est que ma note soit payée. Après, on avisera. »
— Seulement, dit Alfred avec l’autorité du prêteur, et sans toutefois marquer trop son avantage, Monsieur me permettra désormais de le diriger. On voit que Monsieur a reçu de l’éducation et qu’ alors il ne sait pas se conduire. (Florent baissa les yeux, en signe d’assenti-
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ment, mais sut gré à Alfred d’employer la troisième personne.) D’abord, reprit Alfred, ce que Monsieur a fait de plus idiot, c est de descendre
dans un hôtel comme celui-ci, où ils f
dehors celui qui ne paie pas. Je ne peux pas regretter la bêtise de Monsieur, puisque sans ça je n’aurais pas l’honneur et le plaisir de le connaître et qu’il n’y aurait pas de pièce...
Vous êtes Français? interrompit Florent.
— J’espère que ça crève les yeux, dit Alfred en se rengorgeant. Monsieur ne m’a pas pris pour un Suisse ou pour un Belge?
Il poursuivit :
— Je me félicite d’avoir fait la connaissance de Monsieur, mais, à partir de cette minute, Monsieur ne doit plus me connaître. . . Juste un bonjour de l’œil, quand on se croisera sous les arcades du Palais Ducal ou des Procuraties... Monsieur ne doit plus me connaître, et surtout, Monsieur ne doit plus demeurer à mon hôtel. Il prendra un appartement meublé. Florent fit un geste timide. Alfred ne souffrit
point de réplique. ..
— Il prendra un appartement meuble. Veuillez, en sortant de table, passer chez Bertoluzzi. On paie d’avance. Ne regardez pas au prix... Ah !... Vous avez deux noms . . .
— Comme tout le monde. Florent est mon
petit nom. '
— Ne le portez plus. J’aime mieux Rupert.
LK HAT
Ça peut être un petit nom, ça peut être un nom de famille, on ne sait pas au juste.
Il sourit mystérieusement.
— Ah ! fit Rupert, sans comprendre. . . Et les repas ?
Alfred leva les yeux au ciel.
— C’est pitié, dit-il, de penser que, durant toute une longue semaine, Monsieur s’est fait empoisonner ici. Monsieur doit aller au Vapore, qui est le rendez-vous de la noblesse italienne et même étrangère.
— Au Vapore ! Où est cela ?
— Monsieur ne sait pas où est le Vapore ! Monsieur ne connaît pas du tout Venise. Vous passez sous la tour de l’Horloge. Vous suivez la Merceria tout droit jusqu’à tant qu’elle tourne. Alors vous ne tournez pas et vous allez droit devant vous. Il y a un écriteau. Pour les additions, vous demanderez Jules, de ma part. Je vais lui téléphoner. Je n’ai pas d’autres recommandations à vous faire pour l’instant. Quant à la garde-robe, j’ai vu. . . Excusez. . .
Quelqu’un sonnait, Alfred disparut. Un coup de canon annonça midi. Rupert n’avait que le temps de se vêtir, il ne prit pas celui de ruminer. Vers midi trois quarts, Alfred revint. Il entra sans cogner à la porte, mais il avait un air embarrassé, vraiment sympathique. Il prit la main de Rupert, d’abord sans rien dire, la pressa doucement, y glissa quatre louis et
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la monnaie du cinquième, puis murmura, en guise d’excuse :
— Il faut bien que tu aies sur toi un peu de piccolo denaro...
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Le tutoiement inattendu et véritablement affectueux d’Alfred aurait suffi à rassurer la conscience de Florent Rupert, même si elle eût été bourrelée plus cruellement. Il avait ce grand bonheur d’être équilibré au moral aussi bien qu’au physique : l’intelligence n’était pas chez lui en excès, de sorte qu’il pouvait motiver ses jugements uniquementpar la sensibilité. Son caractère était aussi demeuré puéril, car on ne mûrit que par le commerce des idées ; et il conservait une fraîcheur que, d’ordinaire, de moins privilégiés perdent à l’âge appelé si justement de raison. Il avait trente ans révolus, et il paraissait vingt ans de corps; mais son âme avait à peine douze ans. Il le savait bien, et il jouissait de sa puérilité avec délice. Il en gardait le secret, par respect humain; mais
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quand il se sentait deviné par un étranger, par un inconnu, il éprouvait une joie indicible, agréablement mêlée de confusion. Rien ne le pouvait toucher davantage que d’être traité comme un petit garçon. Le geste fraternel, maternel, de ce sommelier, qui lui glissait cinq louis dans la main, lui fit venir les larmes aux yeux. Il était, avec cela, délicat sur le chapitre de l’argent ; s’il en eût gagné par son travail, jamais peut-être il n’aurait pu vaincre sa honte ni se résoudre de toucher son dû ; un secours l’eût humilié : à défaut de fierté, il avait de la vanité ; mais il était sans force pour refuser les cadeaux. Pouvait-il suspecter désormais la générosité d’Alfred, et l’attribuer à un calcul inquiétant ? Alfred lui paraissait le meilleur des hommes, tous les hommes lui inspiraient une tendre confiance, et il n’avait pas de lui-même une plus désavantageuse opinion. Il éprouva le besoin de faire sans plus tarder un acte héroïque, afin de remercier le ciel qui l’avait favorisé d’un miracle ; et il fit vœu de payer son déjeuner de sa poche : <c Ce soir, songea-t-il, je me ferai connaître à Jules, et s’il ne me présente pas l’addition de mon dîner, eh bien, je ne réglerai pas mon addition; mais, ce matin, je déjeunerai au Vapore incognito, je m’offrirai un excellent repas, et comme un riche voyageur, je jetterai mon louis sur l’assiette, sans même vérifier le compte. »
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Il n’avait pas grand’ faim, après tant d’épreuves et d’émotions, mais il comptait que la promenade lui ouvrirait l’appétit : d’autant qu’il ne pouvait guère manquer de se perdre, malgré les indications si claires d’Alfred, car son incapacité de s’orienter était incroyable. Quand il sortit de sa chambre, suivit le corridor, descendit l’escalier d’honneur, traversa le vestibule, il rencontra chemin faisant, et non point sans doute par hasard, tous les domestiques de l’hôtel qui l’avaient servi, et il en essuya des marques de respect qui lui témoignèrent qu’Alfred avait fait magnifiquement ses largesses. Le suisse lui remit une lettre, qui ne portait que son vrai nom, et sourit avec malice en lisant, avant de la lui remettre, cette suscription ignoble. Des gondoliers qui flânaient sur le quai des Esclavons s’abstinrent de lui proposer leurs gondoles, mais le saluèrent fort bas et se mirent ensuite à chuchoter entre eux. Il comprit que ces pauvres gens savaient son importance : il la sentit lui-même vivement, et commença de se prendre au sérieux.
Le ciel était radieux, la température douce : il éprouva un grand bien-être, et pour la première fois depuis son arrivée à Venise, il ne se sentit point dépaysé. Il se mit à regarder les choses, et ce fut comme la tournée du propriétaire. Il leva les yeux vers l’ange d’or qui resplendit au sommet du campanile, et il mur-
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mura : « C’est chic. » Il sous-entendait évidemment : « Chez moi. » Des étrangers, aussi mal bâtis que vêtus, jetaient des grains de maïs aux pigeons. Florent Rupert sentit que ce serait bien si, malgré sa haute situation, il faisait comme ces gens du commun. Sans morgue, avec une simplicité charmante, il acheta son petit cornet de maïs, et se mit à faire le geste auguste du semeur. Il crut s’apercevoir (ce fut peut-être une illusion, un peu forte) que les pigeons s’empressaient de lâcher leurs autres bienfaiteurs et ne prenaient plus garde qu’à lui. Mais un coup de timbre de la grande horloge lui fit tourner la tête vers le cadran ; il lut le chiffre un du côté des heures, le chiffre quinze du côté des minutes, et pensa que c’était bien le temps de s’aller nourrir lui-même.
A rebours de ce qu’il craignait, il ne s’égara point, et fut, en trois minutes, à la porte du Vapore. L’endroit lui parut si médiocre qu’il hésitait de s’y aventurer. Mais l’enseigne ne lui pouvait laisser le moindre doute : Albergo ristorante Vapore. Il ouvrit donc la porte, et se heurta d’abord à la première marche d’un escalier obscur. Les salles à manger étaient à droite, assez vastes, mais meublées à peu près comme une boutique de marchand de vin. La figuration était encore pire que le décor. (( Si c est là ce qu’ Alfred appelle l’aristocratie italienne et même étrangère I » se dit Florent Rupert, en
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onsidérant avec dégoût une trentaine d’Alleaandes et d Allemands, affubles de robes ou e complets vert-amande et coiffés de chapeaux ert-pomme. Il eut le cœur serré, et un si ressant besoin de ne pas rester seul une seonde de plus parmi ce vilain peuple, qu’il ublia sa résolution de garder l’incognito; il it au maître d’hôtel qui venait de lui désigner ne table et lui présentait la carte, il dit d’une oix fatiguée, mourante :
— Appelez-moi Jules.
— C’est moi, répondit le maître d’hôtel en ounant, et il ajouta : « J avais bien deviné lonsieur le comte. »
«Pourquoi m’appelle-t-il monsieur le comte?» 3 dit Rupert, à qui ce titre parut inférieur, lais il se ressouvint que l’ancienne impéraûce des Français se fait appeler comtesse de ’ierrefonds, et que le prince de Galles était icemment à Paris sous le nom de comte de ihester, et il sentit qu il pouvait se laisser apeler comte sans déchoir. Il n’avait pas encore ien regardé Jules : il l’envisagea, et les bonnes lanières, les traits fins de ce maître d’hôtel, )n air de déférence et à la fois de dignité lé 'appèrent. Bien qu’il n’eût pas l’esprit de dire, il fit mentalement une comparaison itre le personnel de la limonade et les gens u monde, qui n’était pas à l’avantage de ces erniers. Mais il se méfia d une tendance qu’il
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avait à être familier avec les domestiques, et, pour garder son quant-à-soi, il laissa retombei sa vue sur la carte. Il fut dans l’instant même découragé. Ce n’était pas une carte, mais plutôt un répertoire de tous les plats de cuisine imaginables, écrit en italien, quoique les clients du Vapore vinssent de toutes les parties de l’univers, et que la plupart des garçons ne par lassent que le français. Jules vit l’embarras de Florent Rupert, et sourit encore, mais sans trop de supériorité.
— Monsieur le comte, dit-il, me permettre bien de lui composer un menu de ma façon ?
Oui, soupira Florent Rupert, sans reprendre courage, parce qu il était maintenan persuadé qu’il allait faire un dejeuner exe crable.
Les bruyantes protestations de son voisin d< droite confirmaient cette crainte. C était ui Parisien, mais qui ne haïssait point 1 esbroufi ni le fracas. Cet homme de mauvaise humern venait de refuser des macaroni à la napoh taine sous prétexte qu’ils étaient trop cuits, e de renvoyer un risotto en le qualifiant de cata plasme : preuve manifeste de parti pris, car L riz et les pâtes étaient également crus. L atten tion de Florent Rupert fut heureusemen détournée vers la table de gauche, où venait d s’asseoir une sorte de Gambrinus, accompagn d’un chien colossal, qui avait 1 air d un loup
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Ce fauve était pourtant inoffensif et même caressant ; il n’hésita pas à quitter le Gambrinus son maître et à reposer sa tête sur les genoux de Florent, qui n’en fut point touché, mais fit des réflexions à haute voix sur le sans-gêne de certains animaux. Le Gambrinus prit « animal » pour lui, et commençait déjà de répliquer avec une grâce allemande, quand il observa la ressemblance de Florent Rupert et des princes dont les portraits gravés ornent l’almanach de Gotha. Il se tut soudain, se souleva de sa chaise et fit une petite inclination, à quoi Rupert daigna répondre par un signe protecteur.
A cet instant, un sommelier parut, et mit sur la table un panier de ruolz désargenté, où reposait une bouteille de forme bourguignonne, convenablement vêtue de moisissures et de toiles d’araignées. Il dit, couvant des yeux Rupert avec respect et avec amour (car l’usage veut que l’on témoigne ensemble ces deux sentiments aux royautés) :
— C’est notre meilleur valpolicella vieux. Il est léger, un peu sucré, et il pétille doucement.
Le sommelier, quand il eut pris ces précautions oratoires, déboucha la bouteille selon les rites, versa le vin rouge dans un verre à bordeaux, et regarda Florent y goûter. Jules revint tandis que Florent buvait, et se mit à
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servir, avec une rapidité prodigieuse, une friture de calamari, un osso buco entouré de spaghetti (que Rupert trouva cuits à point), une grillade à l’anglaise avec des pommes Pont-Neuf, du gorgonzola, de petites figues fondantes et du café français. Florent Rupert n’avait pas le temps de souffler, mangeait et buvait comme un ogre, et n’osait faire la moindre observation, même pour prier Jules de ralentir un peu le service.
« J’aurais bien pu, se dit-il, apporter moimême un cigare. Je ne peux pas demander un cigare par-dessus le marché. Gela ne serait pas discret. »
Mais comme il ne pouvait pas se passer de fumer aussitôt son café bu, il allait manquer de discrétion, quand Jules posa près de lui une lampe de fumeur allumée, et sur la flamme, afin de le rôtir selon l’usage par le milieu, un de ces longs cigares de Virginie traversés d’une paille et tordus comme des sarments de vigne.
— Ah ! non ! fit Rupert
— Chut ! Chut ! dit Jules en mettant un doigt sur sa bouche.
— Mais, dit à demi- voix Rupert, j’ai horreur des Virginia I
— Monsieur le comte ne saurait pourtant fumer autre chose, répliqua Jules fort bas et avec sévérité.
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Du bout des doigts, il tournait et il retournait sur le gril d’argent le maigre, informe et démesuré cigare. Il se pencha, et murmura à l’oreille de Florent :
— Ce n’est pas un Virginia de la régie italienne, à quinze centimes. Je les reçois de Vienne, d’un ami qui les chipe sur la provision de Sa Majesté. Monsieur le comte les reconnaîtra.
D’un coup sec du doigt, il fit tomber dans le cendrier la partie carbonisée du Virginia impérial, et présenta délicatement à Florent Rupert le grand bout qui restait, d’où s’échappait une fumée âcre.
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Rien encore n’avait si intimement flatté Rupert, et ne l’avait préparé mieux à prendre conscience de sa parenté fictive avec les Habsbourg, que cette épreuve du cigare Virginia fumé pendant cinq minutes sans accident. Mais, au bout de ce temps, il eut une forte émotion qui faillit lui faire manquer le cœur : Jules lui tendit l’addition pliée en deux sur une assiette. Il est vrai que, de l’autre main, le maître d’hôtel lui tendait un bout de crayon, pour lui marquer qu’il ne s’agissait point de payer cette addition, mais seulement de la parapher. Dès que Florent eut interprété ce geste, l’angoisse et l’essoufflement cessèrent, toute crainte de nausée fut écartée. Il reprit sur-le-champ ses façons de grand seigneur, ne daigna point même jeter les
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yeux sur le papier, et le signa, aussi délibérément que le docteur Faust, qui est pressé de s’en aller vivre, signe son pacte avec le diable. 11 le signa Rupert tout court ; car il se souvint à propos de la recommandation d’Alfred; et il demeura ensuite quelques instants à considérer sa signature, qui avait bon air; il observa que « Rupert » avait en effet l’apparence d’un de ces prénoms de qualité, destinés à figurer seuls, ou sans autre accompagnement que peutêtre un chiffre, au bas de documents officiels, comme Rodolphe, Othon ou Léopold ; et bien qu’il n’eût jamais lu Balzac, il s’avisa de la signification mystérieuse, psychologique ou prophétique, des noms que l’on croit ne tenir que du hasard.
Après avoir revêtu de son acceptation cette note, il se sentit libre d’aller et de venir, et ne vit plus aucune raison pour s’attarder au Va pore davantage. Il se leva, dit adieu à Jules de la main, et sortit sans donner de pourboire au chasseur, qui néanmoins s’inclina jusques à terre. Pour mieux s’affirmer qu’il était libre, et qu’il avait le droit de n’en faire qu’à sa tête, il désobéit d’abord à Jules : au lieu de regagner la Merceria, il suivit la ruelle où il se trouvait, au bout de laquelle il apercevait un pont, et du haut de ce pont, il jeta son Virginia dans le canal ; puis il revint à la place Saint- Marc, entra à la rivendita di tabacchi, et se paya
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un cigare Corona de la plus grande dimension. « Je le fumerai, se disait-il, tout en cherchant des appartements. » Mais il songea que cela ne ferait peut-être pas bon effet, qu’on le vît à l’agence de location avec un cigare de la Havane entre les dents; et il préféra de fumer d’abord et de n’aller qu’ensuite chez Bertoluzzi. Il se mit à flâner sous les arcades, tour à tour admirant les bijoux modernes, les bijoux anciens ou censés tels, les coraux blancs et rouges, et les petits chefs-d’œuvre d’albâtre. Une négresse et un nègre de bois peint, relevés d’azur et d’écarlate, lui firent une impression si vive, qu’il se jura d’en orner son grand salon quand il s’installerait chez lui. Enfin, il perdit beaucoup de temps, et le cadran bleu de l’horloge marquait trois heures à gauche, trentetrois minutes à droite, lorsqu’il se résolut de se rendre à l’agence. Il en demanda le chemin plusieurs fois : ce qui ne l’aida guère, vu qu’on lui répondait en italien, dont il ne savait pas un mot. Aussi tourna-t-il dans le même cercle indéfiniment. Il prenait bien la première rue à droite de la Merceria, jusqu’à une église dont le saint patron lui était inconnu : mais ensuite il prenait encore une rue à droite, puis un passage, et il se retrouvait sans savoir comment sur la place des petits lions, à gauche de la basilique. La Providence eut pitié de lui et, levant les yeux, il aperçut l’enseigne de Bertoluzzi,
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devant laquelle il avait passé et repassé sans la voir.
La boutique, où il entra, était petite et basse, encombrée de cinq ou six hommes d’un aspect assez commun, qui parlaient avec volubilité à un vieux monsieur gros et court, de poil rare et blanc, retranché derrière un bureau. Le vieux monsieur ne fit aucune attention à Rupert. Un petit commis, serré entre une table et le mur, lui demanda qui il était, ce qu’il voulait, vit qu’il n’entendait point le toscan ni le dialecte vénitien, et ne s’occupa pas de lui davantage. Florent, par contenance, regarda un tableau pendu au mur : c’était une liste d’appartements à louer ! Il fut bien fier de savoir traduire tout ce qui était inscrit là-dessus, même la mention « garni » , ou « non garni » . Les prix lui parurent, en général, peu élevés, et bien que cela lui dût être indifférent, cela lui causa un soulagement véritable. Après environ un quart d’heure, les gens communs et bavards se retirèrent, et la présence de Florent fut signalée par le jeune commis au vieux monsieur gros et court, qui lui demanda de nouveau qui il était et ce qu’il voulait : du moins Florent le supposa, car le chauve parlait naturellement italien, comme les autres. 11 ne sembla point reconnaître le nom de Rupert. Alfred ne lui avait-il donc point téléphoné? Florent eut, à la fin, l’idée de prononcer Rupert à l’italienne :
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Roupert, et même d’y ajouter un o : Rouperto. Alors, le vieux monsieur court et gros, demichauve, s’écria, leva les bras au ciel, plongea du buste sous son bureau sans quitter sa chaise du derrière, et adressa, toujours avec une volubilité sans pareille, un si long discours à Rupert, que Rupert lui crut devoir, par politesse, répondre aussi longuement, bien qu’il n’eût pas entendu un traître mot. Toutefois, quand il fut avéré qu’il ne s’entendraient jamais en ce monde, ils renoncèrent à échanger des répliques. Le vieil homme, d’un geste gracieux, désigna le petit clerc à Florent et se remit à ses écritures. Le petit clerc laissa les siennes, se leva, se coiffa d’un feutre-velours couleur de marron d’Inde, élégamment cabossé, et sortit, passant devant Rupert, sans doute pour lui indiquer le chemin.
Ce jeune homme était judicieux et n’aimait pas de parler pour ne rien dire. Comme il ne pouvait point expliquer à Rupert les avantages des divers logements disponibles et les soumettre à son choix, il choisit lui-même, et ne promena point le client de place en place. Ils furent à pied, par les rues et par les ponts, comme font tous les véritables Vénitiens, et non en gondole par les canaux. Le commis marchait comme son patron discourait, avec une agilité incroyable. Jamais, parmi le dédale des ruelles, il n’hésitait. Cette allure décidée en
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imposait à Rupert, qui, depuis le premier tournant, ne savait seulement plus dans quel sestiere de Venise il était. Le voyageur et son guide se trouvèrent tout d’un coup sur la rive du Grand Canal, auquel le voyageur pensait tourner le dos, et en vue du pont du Rialto, qu’il croyait beaucoup plus éloigné de la place Saint-Marc, n’ayant nul soupçon des traverses et des raccourcis. Le guide pénétra sous le porche d’un magnifique palais, qui semblait bien être une demeure privée : car sur les pâli peints en bleu étaient peintes des armoiries, sommées de couronnes à fleurons fort longs et pointus, et de bonnets de doge. Mais il ouvrit sans façon la porte vitrée du vestibule, et Rupert vit un escalier terriblement moderne et banal, et la cage d’un ascenseur. Le guide l’invita du geste à y prendre place, toucha un bouton, et ils furent lancés à l’américaine jusqu’au dernier étage, où il y avait trois portes. Le commis de Rertoluzzi tira la sonnette, qui était un pied de biche, mais la sonnerie était électrique. Une maigre bonne vint ouvrir, n’échangea point dix paroles avec le commis, et la visite commença tout aussitôt, à la muette et à toute vapeur.
L’appartement était immense ; il se composait d’un très grand salon et d’un petit, non moins vaste que le grand, d’une salle à manger pour cinquante convives, de six chambres à
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coucher et de plusieurs cabinets. La décoration était uniforme : plafonds blancs, plinthes et corniches de faux chêne, papiers fleuris, sauf dans la salle de festin, où des treillages en trompe-l’œil ouvraient au beau milieu des panneaux une perspective infinie et où le plafond formait tonnelle, avec des feuillages, des grappes, de petits oiseaux, de petits amours, un soleil, une lune et des étoiles. L’employé de Bertoluzzi n’essayait toujours point de faire la conversation avec Florent Rupert, mais ne laissait point cependant de rompre le silence, chaque fois que, par le plus grand des hasards, l’on rencontrait un meuble dans ce désert, et lui marquait d’un seul mot, facilement compréhensible, ammobigliato, que l’appartement était en effet meublé. Florent compta quatre chaises dans la salle de cinquante couverts ; il y avait un fauteuil et une négresse dans le salon, un nègre dans le boudoir, une toilette de fer et les restes d’une baignoire dans l’un des cabinets, un lit, une chaise et une table dans l’une des chambres et, dans la chambre voisine, la malle du voyageur, ainsi que son nécessaire de voyage, venus là on ne sait comment. Il fut bien aise de les voir, et renonça dès lors à protester que cet appartement ne lui convenait point du tout. D’ailleurs, la visite étant terminée, l’employé de Bertoluzzi disparut sans lui demander ce qu’il en pensait, et il se trouva tête à tête
avec la bonne, qui lui tira sa révérence et se sauva dans la cuisine.
Un homme de caractère moins heureux eût peut-être succombé au désespoir en se voyant tout seul dans ce lugubre logis; mais Florent s’accommodait de tout quand il n’avait point de souci d’argent, ni rien à faire, et qu’il pouvait ne penser à rien. Puis, à la réflexion, il s’avisa que l’endroit ne lui déplaisait point si fort : le mobilier ne lui semblait pas trop fourni, mais les proportions et le nombre des pièces flattaient sa vanité. 11 recommença la visite des lieux, seul et à son aise. Ensuite, il tira le fauteuil du salon jusqu’à la fenêtre (qui était une grande baie gothique divisée en plusieurs compartiments par des colonnettes de marbre) ; il ouvrit l’un des vantaux, tira encore le fauteuil sur le balcon, dont la rampe de marbre était garnie d’un cuir rouge tout usé, et il se mit à regarder les gondoles et les bateaux-mouches qui passaient devant son palazzo. Il regardait aussi les gens qui montaient d’un côté, qui descendaient de l’autre, les degrés du pont, et il s’amusait de voir leurs silhouettes apparaître tour à tour aux ouvertures et disparaître derrières les pleins.
Comme il était d’une nature contemplative, cette occupation lui suffit amplement jusqu’au soir ; après quoi les lanternes du pont, des traghetti, des bateaux-mouches et des gondoles
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furent allumées, et il s’attarda une bonne demiheure encore à considérer les zigzags de leurs reflets dans l’eau visqueuse, sans plus rêver qu’un homme qui crache dans un puits pour faire des ronds . Alors il retourna dans sa chambre, où une seule ampoule électrique jetait une faible lueur. Il ouvrit sa malle à tâtons et endossa son smoking pour aller dîner au Vapore. Il n’espérait point de reconnaître son chemin par terre, et il y fut par eau.
Il y arriva vers huit heures, et fut péniblement affecté d’y voir les mêmes gens que ce matin, vêtus de complets vert amande et coiffés de chapeaux vert pomme. Sa table même, sa table était prise, et par l’homme au chienloup! Il vit enfin Jules, qui distribuait des tranches de tarte à une sorte de mère Gigogne environnée de toute sa progéniture. Jules lui dit, sans s’interrompre : « Monsieur le comte n’a pas la pensée de dîner à une heure pareille? » et lui fit signe, assez cavalièrement, de décamper.
Rupert, ahuri, ne songea point cette fois à désobéir. 11 s’en alla jusqu’à la Rivendita di tabacchi, où il acheta des cigarettes égyptiennes qui lui parurent convenables à sa dignité. Puis il fit une halte chez Florian, prit un apéritif et rougit de ne le payer que six sous. Enfin, vers huit heures et demie, il retourna au Vapore. Il était inquiet, presque découragé. Mais
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1 fut rassuré d’abord par la rencontre qu’il fit t la porte, de deux messieurs en gilet blanc, l’une dame en grande toilette de soirée, drapée lans un superbe manteau et, à la lettre, ruisselante de perles.
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Courtoisement, avec un peu d’obséquiositc peut-être, Florent Rupert, qui avait deux pas d’avance, fit halte, s’effaça, et laissa passer la dame aux perles. Elle tourna vers lui un œil langoureux et le paya d’un sourire qui semblaii équivaloir à une promesse formelle. Mais Rupert, qui a l’usage du monde, sait que les plus honnêtes s’offrent ainsi au premier venu sans y penser, et que leurs mines ne tirent pas à conséquence. 11 regretta même d’avoir été poli comme un homme de rien, et, pour se rattraper, passa devant les deux messieurs à gilets blancs, sans faire la moindre inclination, comme Louis XVIII, la première fois qu’il eut à dînei les souverains alliés aux Tuileries. Ces messieurs flairèrent le grand seigneur, et au lieu de dire : « Quel goujat ! » ils se demandèrent à demi-voix, avec autant de déférence que de curio-
sité : « Tiens ! qui est-ce donc? » Ils ne faisaient plus figure que de parents pauvres, et c’est Florent qui avait l’air d’accompagner la dame. Ce cortège solennel traversa la première salle du Vapore, où toutes les tables étaient encore occupées par les ignobles voyageurs vêtus à l’instar de chasseurs tyroliens. Une odeur de cigares à dix centimes prit Florent à la gorge. Les ampoules électriques, dans la fumée, devenaient ternes et rougeâtres, et se cernaient d’un halo livide, ainsi que les réverbères de Londres un jour de grand brouillard. La dame, cependant, marchait d’un pas assuré, comme une reine qui a l’habitude d’aller tout droit devant elle entre deux haies de soldats. Florent la suivit encore, et parvint jusqu’à la deuxième salle, où une surprise nouvelle l’attendait.
Ici, les tables étaient disposées et parées de même que dans un cabaret parisien à la mode. Il y avait des abat-jour de petite soie jaune aux fausses bougies des flambeaux, des cornets de fleurs, quelques pétales çà et là semés sur les nappes, des verres de Bohême multicolores mêlés aux verres de cristal blanc ; et dans les seaux de plaqué, les bouteilles de vin de Champagne faisant bon ménage avec les flacons de vin du Rhin. Des menus en évidence attestaient que non seulement les tables étaient retenues, mais les dîners commandés. Rupert eut une minute d’angoisse. « Et ma table? se dit-il.
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Jules a-t-il pensé à moi? » Jules y avait pensé. Le couvert de l’hôte de marque était mis. Rien n’y manquait, ni les fleurs : une rose pourpre et une rose-thé, ni le seau, où baignait une demi- Niersteiner auprès d’une demi-Evian, ni même le cure-dent, à la française, non de bois, mais de plume, et décemment enveloppé d’un papier de soie, ni, à droite de l’assiette, le carton. Rupert s’en saisit, et connut en le lisant qu’il allait manger un minestrone, une dorade, des becs-fins sur une polenta, la tourte de la maison et des fruits.
Il dressa le nez, au moment que ses trois récentes relations s’installaient juste vis-à-vis de lui. Jules lui lança un regard d’intelligence, puis s’approcha de leur table. Il entendit, ou bien il devina, par le mouvement des lèvres, qu’un des hommes demandait au sommelier : « Qui est-ce? » que le sommelier répondait : « C’est le comte Rupert », et que tous les trois disaient ensemble : « Ah ! oui. » Et il admira que ces étrangers eussent l’air de si bien savoir qui était le comte Rupert, quand lui-même ne le savait pas précisément. Mais il sentit que sa dignité ni le protocole ne lui permettaient pas d’ignorer le nom de ces gens, qui osaient s’informer de lui. Il appela tout haut Jules, qui s’empressa de lâcher les voisins et accourut.
— Qui est-ce? demanda-t-il à son tour, sans baisser la voix.
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Jules répondit, avec plus de discrétion :
— C’est une dame du demi-monde, bien que éellement veuve, la baronne Trotteur. Elle est renue passer quatre ou cinq semaines à Venise, ;n compagnie de son ami et d’un ami de son ,mi. L’ami est le marquis de Bondidier, et l’ami le l’ami est un banquier, M. Lévy-Dulac.
Florent crut devoir répondre : « Ah ! bien », juoiqu’il n’eût jamais ouï parler du banquier ii du marquis ; mais il prit soin de ne leur ;émoigner aucune considération. Il assena d’aaord, brusquement, à la baronne Trotteur un regard courroucé ; puis ce regard devint, par an changement aussi brusque, celui de la clémence, et Rupert sembla dire avec magnanimité : « Relevez-vous, Madame », ou plutôt le contraire de se lever. Il détourna les yeux vers MM. Lévy-Dulac et de Bondidier pour leur marquer un immense mépris. Il revint ensuite à la baronne, à qui ses muets truchements signifièrent cette fois que, pour elle, et d’ailleurs pour toutes les femmes, il n’était qu’un homme. Après quoi, et afin qu’elle 11e s’en fît point trop accroire, il ne lui prêta plus la moindre attention ; et même, dans le dessein de la rendre jalouse, il fit semblant de porter l’intérêt le plus vif à toutes les nouvelles figures qui se présentaient.
Il ne voyait plus arriver, grâce à Dieu, que des gens de la meilleure compagnie, nés sans
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doute, comme le marquis et la baronne, or israélites comme M. Lévy-Dulac. Tous le^ hommes portaient le smoking, le gilet blanc, la cravate noire, et les femmes le grand habit, selon la mode la plus récente qui a supprimé toute hiérarchie des toilettes, et veut que Ton s’habille pour dîner au cabaret comme pour danser à la cour. Le plus grand luxe était celui des manteaux, de couleurs hardies, à grands ramages, quelques-uns même brodés ou tissés d’or; quant aux corsages, ils avaient si peu d’étendue que ce n’est point la peine d’en parler ; et les robes non plus ne comptaient guère, courtes, étriquées, faites d’étoffes molles, non point de ces étoffes qui se tiennent debout, qu’aimaient tant nos arrière-grand’mères. Il faut dire, pour être équitable, que les dames du Vapore n’étaient pas si empanachées que celles d’Armenonville ou de Deauville ; mais si elles ne balançaient pas sur leur chef, comme des Peaux-Rouges, trop de dépouilles d’oiseaux, elles étalaient, en revanche, comme des Américaines, une éblouissante bijouterie, et chacune, selon l’expression vulgaire, semblait avoir sorti tout ce qu’elle avait.
Rupert n’est pas un observateur, mais il eût fallu être aveugle pour n’apercevoir pas le comique de ce faste dans un cadre si médiocre, et de cette promiscuité des milliardaires avec les dîneurs mal ficelés de la salle voisine. Cela
'était pas seulement comique, mais choquant, u bien touchant, selon qu’on veut le prendre, ’lorent, pour s’en tirer, décida que « c’était rêvant». Puis il attaqua son minestrone, qui li parut un potage bien massif pour ouvrir appétit. Aussi n’y fit-il point honneur, et ilreommença de promener des regards majestueux ur les diverses « parties » qui s’établissaient lentour. Cette fois encore, il n’aurait eu que aire de l’esprit d’observation (si le ciel l’en eût loué), et une science élémentaire de l’arithméique lui suffit pour connaître que les convives itaient toujours groupés en nombre impair : la dupart allaient par trois, et les parties qui ivaient failli être carrées étaient de cinq. Cette listribution ne l’aurait pas surpris outre mesure, car, sans avoir beaucoup réfléchi sur les nœurs, il était sceptique à cet égard ; mais il ne rouvait point une figure de mari à ce tiers ni à ;e cinquième incommodes, non plus que des igures d’amants aux autres mâles et aux femmes des airs de maîtresses. Rien, à la vérité, 1e suggérait moins l’idée de libertinage que 'aspect de ces groupes. Ils étaient mondains à la rigueur, c’est-à-dire que l’on ne pouvait pas Imaginer ni concevoir qu’à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, l’une de ces femmes retirât, en faveur de l’un des hommes, fût-ce le moins embarrassant de ses colliers. Jamais Florent Rupert ne s’était trouvé dans un
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lieu de fête où cela sentît moins l’amour ; il sem-f Liait que les couples et les quatuors se fussent munis chacun au moins d’un gêneur, pour en éviter la possibilité et jusqu’au soupçon. Rupert ne doutait point, cependant, que le trio Bondidier, Lévy-Dulac et Trotteur ne fît exception; d’abord, parce qu’il tenait de Jules que le marquis et la baronne « étaient ensemble » ; ensuite parce qu’il ne croyait pas téméraire de supposer que Lévy-Dulac trompât le marquis avec la baronne et les entretînt tous les deux. « J’en ferais bien autant », se dit-il, ne pensant naturellement point à entretenir, mais à l’autre chose.
Négligeant désormais tout le reste de l’assistance, il se mit à les considérer fixement. Il les avait jusques alors regardés si mal, et sa vue était si peu exercée à voir, qu’il n’aurait su dire comment chacun des trois avait le nez fait, ni la nuance de leurs cheveux. Il s’étonna luimême de n’avoir pas remarqué plus tôt des particularités qui devaient sauter aux yeux : ainsi, le marquis de Bondidier était habillé avec plus de fantaisie que de correction ; le gilet, qui paraissait blanc, était bien à fond blanc, mais de soie et non de piqué, et brodé de fleurettes ; l’étoffe du smoking n’était pas noire, mais marron ; la cravate blanche faisait deux tours, avait les bouts pointus, ourlés, et un jour à l’ourlet ! Le crâne, chauve, était couronné fort bas de cheveux impalpables et déteints, comme
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ceux des enfants nouveau-nés. Ce marquis avait l’air d’un vieil ange qui voudrait encore faire le jeune homme. Le banquier Lévy-Dulac, au contraire, ne laissait rien à désirer. Il n’y avait rien à dire de sa tenue. Son âge apparent était juste milieu. Il ne semblait point manquer de culture — physique. Il était bien de sa personne, et n’avait sur lui que des signes effacés de sa race, à titre d’indication. Une faible courbure du nez, une légère convergence des yeux, lui donnaient bien, si l’on veut, une physionomie d’oiseau de proie, mais d’un oiseau de proie pas trop méchant, seulement un peu âpre. Il se coiffait comme tout le monde, et ses cheveux, d’un noir brillant, étaient si plats, si lisses, que Ton eût dit qu’il se les était fait peindre sur la tête, après s’être parfaitement rasé.
Enfin, la baronne Trotteur était d’une beauté saisissante, et Rupert s’étonna en conséquence que cela lui eût d’abord échappé. Elle était sans défaut : comme Hélène, elle ressemblait merveilleusement aux déesses immortelles, et c’est tout ce que le plus grand des poètes en aurait pu dire de plus précis. Elle ressemblait aussi à la Flora . Rupert, qui ne fréquente point les musées, n’observa point cette ressemblance ; mais une Flora vivante aurait dû lui inspirer des désirs, au lieu qu’il cessa d’en éprouver soudain, par esprit de contradiction, et il gronda seulement ; « N... de D... ! qu’elle a de belles
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perles ! » Mais il ne discontinua point pour cela de l’envisager, et avec une telle insolence que le marquis de Bondidier, ou même M. Lévy- Dulac, lui eussent dû jeter à la tête tout ce qu’ils avaient de vaisselle sous la main. Il n’advint rien de tel. Rupert vit que la baronne semblait ravie et confuse, que les deux hommes lui parlaient en souriant, qu’elle répondait avec une fausse modestie ; et il n’eut aucune peine à rétablir le texte de leur dialogue : « Ma chère, mais on dirait que vous avez tapé dans l’œil au comte Rupert ! — Mais oui, on dirait. »
Le comte Rupert était si absorbé qu’il dînait machinalement. Il avala dorade, becs-fins et polenta sans en connaître le goût, et ne vit où il en était qu’au moment que Jules lui servit le café. Le maître d’hôtel lui apportait en même temps la lampe du fumeur et un Virginia pareil à celui de ce matin. Mais Florent ne se laissa point faire, et il déclara son mépris pour les cigares de François-Joseph, d’un seul mot, qui n’a rien de viennois, ou qui n’a pu être importé à la cour de Vienne que par un Français de la suite de Marie-Louise. Jules ne s’effaroucha point de cette grossièreté, qui a de l’allure, haussa les épaules avec indulgence, et tendit à Rupert un autre cigare, un cigare énorme, moins approprié à un archiduc qu’au Brésilien de la Vie Parisienne.
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Un dîner léger, délicat, gratuit; la société, le contact de personnes toutes nobles ou riches ; l’apparence et l’illusion d’une égalité avec elles, ou même d’une supériorité ; un grand cigare du goût le plus fin et qui se fume régulièrement : faut-il rien de plus pour être heureux P Luioaême, Florent Rupert, n’aurait sans doute point formé d’autres vœux si la bonne fée lui îût permis de souhaiter à discrétion. Aussi fut- 1 bien étonné de ne point dire à demi-voix, en ranchissant la porte du Vapore : « La vie est oelle » ou quelque autre aphorisme de même iorte, mais de se sentir en proie au désespoir. Sa solitude, qui lui était d’ordinaire indifférente, affecta cruellement, et il se voyait environné sependant d’une foule nonchalante et gaie, qui lânait aux immuables étalages de la merceria.
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Des idées lui vinrent d’entier renoncement, voire de suicide, qui le glacèrent comme ces avertissements de maladie que nous recevons au plus intime de notre être physique, dans le moment même que nous nous félicitions de notre parfaite santé et que nous avions conscience d’être bâtis pour vivre cent ans. Il s’indigna de sa propre ingratitude envers le sort qui le comblait, et son absurdité le scandalisa ; il dut s’évertuer à élucider ce mystère par égard pour son entendement qui (une fois n’est pas coutume) se rebellait contre l’inconséquence; et l’effort qu’il fit fut de si bonne volonté, de si bonne foi, qu’en dépit de son inaptitude au diagnostique, il découvrit la cause du malaise tout soudain : c’était qu’en sortant de chez lui, il avait pensé à tout sauf à relever la situation de son logis et à s’informer de l’adresse exacte, soit auprès de sa servante ou de la concierge. Moins avisé que le petit Poucet, mais de caractère plus puéril encore, il était dans la meme détresse qu’un enfant abandonné ou perdu qui ne saurait même pas dire au gardien du jardin public : « Mon papa et ma maman demeurent telle rue, tel numéro.»
Il se frappa le front. « Bertoluzzi me le dira », songea-t-il... « Mais on me rira au nez ?... » Cela lui était bien égal ! Il courut à l’agence, et sans réfléchir sur le chemin , de sorte qu il ne fit point d’erreur : comme les gens qui mettent
l’orthographe quand ils écrivent les mots tout d’un trait et sans y penser. Mais la boutique était fermée, à cette heure. Florent sentit que son dernier espoir lui échappait... Il aperçut aussi le danger de se laisser aller au découragement, dans une ville où l’on a tant de facilités pour se jeter à l’eau, et il réagit. « Au fait, se dit-il, Alfred sait mon adresse, puisque l’on a envoyé mes malles chez moi. » Il se dirigea vers l’hôtel. « Alfred, se dit-il encore, m’a tant défendu d’y remettre les pieds ! » Mais nécessité n’a pas de loi. Il éprouvait d’ailleurs le plus grand désir de revoir son ami le sommelier et commençait de trouver le temps long, bien que neuf heures à peine se fussent écoulées depuis leurs adieux et la remise des cinq louis.
Rupert toutefois fut raisonnable : il se commanda de n’aller à l’hôtel qu’assez tard dans la soirée, et quand le hall ne serait plus si empli de monde. Il fut d’abord faire les cent pas sur la place Saint-Marc ; mais il regardait l’heure toutes les minutes à son bracelet. C’était jour de musique. L’estrade circulaire de l’orchestre occupait le milieu de la place ; les tables de Quadri et de Florian semblaient presque rejoindre cet échafaud ; et la foule, qui n’avait point d’espace pour se mouvoir, demeurait pressée, muette, grave comme si elle eût assisté à un service religieux. Cette physionomie étonna Rupert; car les Italiens n’ont pas ordinairement
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l’air d’écouter la messe quand ils écoutent de la musique. Il remarqua aussi que le morceau qu’on exécutait ne ressemblait point à O sole mio ni à Santa-Lucia. C’était, en effet, un potpourri des Maîtres Chanteurs : il aurait fallu le savoir. L’orchestre des carabiniers ne comprenait rien du tout à ce qu’il jouait, mais le jouait avec une application touchante ; et les auditeurs, qui n’y comprenaient goutte, l’écoutaient aussi pieusement. C’est que « Riccardo Wagner » est mort à Venise, au palais Vendramin-Calergi ; sa musique est sacrée pour les Vénitiens, et ils parlent de graver son nom sur la table devant laquelle il avait coutume de s’asseoir, chez Lavena. Le pot-pourri des Maîtres s’acheva dans un silence morne ; mais, aussitôt après, des vociférations éclatèrent. Des remous se firent dans la foule, dont Florent profita pour se dégager. Le passage était libre, le long de la basilique. Il s’avança jusqu’à vingt pas environ de l’horloge, et comme il voyait çà et là des gens arrêtés, qui semblaient faire faction, il s’arrêta.
Comme d’autres qui passaient devant lui le regardaient d’une façon narquoise, il se demanda si l’endroit n’était point mal famé, et il craignit que cela n’eût point bon air d y demeurer en station. Mais il ne s’effarouchait point aisément, sa paresse fut la plus forte et il demeura. Il ne surprit d’ailleurs ni un mot, ni un geste, ni même un coup d’œil équivoque. Il
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discernait sans peine, dans la foule, les étrangers. Il pouvait reconnaître si les femmes vénitiennes étaient de la petite bourgeoisie ou du peuple, selon qu’elles portaient le chapeau ou la mantille ; mais aucun signe extérieur ne lui indiquait si les femmes du peuple étaient d’honnêtes ménagères ou des prostituées. Quant aux hommes, beaucoup plus nombreux, ils semblaient tous avoir vingt ans, et rien n’aidait au spectateur à déterminer leur rang social. Ils étaient proprement, décemment et uniformément vêtus de couleurs sombres, n’arboraient point de cravates criardes, et ne trahissaient un peu de fantaisie que par la diversité des mouchoirs qui pendaient hors de leur poche. Ils l’usaient point de gants, et leurs mains ne paraissaient point fort soignées. Ils portaient tous e chapeau mou. Leurs yeux étaient beaux et es traits de leurs visages plutôt laids, le nez ong et gros. Ils avaient un air de sagesse, qui îe les empêchait point de témoigner beaucoup le joie quand ils se rencontraient, mais ils ne disaient point de manifestations méridionales; it ils semblaient se connaître tous intimement, lupert, après avoir porté sur eux des jugements éméraires et contradictoires, décida enfin de es tenir pour de petits employés modèles, omme celui de Bertoluzzi, qui travaillaient out le jour dans leur boutique ou dans leur bu-
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et entendre de la musique. Il consulta sa montre et vit qu’il n’avait encore tué que dix minutes .
« Ah! se dit-il, ma foi, tant pis, je vais à l’hôtel. » Mais l’orchestre à ce moment attaquait un pas redoublé, beaucoup plus intelligible au vulgaire que la Marche des Corporations. Florent voulut l’entendre et revint au plus épais de la foule. On bissa le morceau, il voulut se dérober; il dut repousser de la main un petit jeune homme enthousiasmé qui lui barrait la route et ne prêtait nulle attention à ses : « Pardon, monsieur, s’il vous plaît. » Le petit jeune homme tourna la tête, il reconnut justement le commis de Bertoluzzi. Il remercia la Providence et voulut dire à cet enfant : « Ah ! monsieur, rappelez-moi donc où je loge. » Mais une honte inexplicable lui lia la langue, il ne dit rien du tout, se tira de la presse ; et il eut un accès de fureur quand il se retrouva seul, l’instant d’après, devant l’horloge. « Je suis trop bête! cria-t-il. Non, je suis trop bête! »
Pour réparer la bêtise, il tenta de rechercher le garçon et se glissa parmi la foule, mais elle se dispersait. Comme il passait devant Quadri, il aperçut la baronne Trotteur, M. Lévy-Dulac et le marquis de Bondidier autour d’une table où étaient servis des granits de café noir et blanc. Il se planta en face d’eux, puis s’avisa que cela n’était point convenable et leur fit un petit salut, qui, à la réflexion, lui parut moins
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convenable encore, puisqu’il n’avait pas eu l’honneur de leur être présenté. Les trois personnages n’en jugèrent point de même, et Rupert sentit bien qu’ils étaient flattés. Par dignité, il leur montra le dos, et eut une nouvelle surprise : car il se trouva nez à nez avec Alfred. Le maître d’hôtel était en civil, c’est-à-dire qu’il avait quitté l’habit noir pour revêtir un complet pareil à celui des autres petits jeunes gens ; il portait aussi un feutre mou.
— Ecoute, lui dit Rupert, il m’arrive une chose folle : je ne me rappelle plus où je demeure.
Alfred, en civil, n’observait plus l’étiquette : il se tordit, c’est le mot propre. Après s’être tordu, il dit :
— Tu tombes à pic. C’est mon soir de sortie. Nous allons te reconduire chez toi. Mais, auparavant, on te fera faire la tournée des grandsducs : c’est le cas ou jamais.
— Tu n’es donc pas seul? dit Rupert, méfiant.
— Je suis avec des types, dit Alfred.
Il ouvrit une parenthèse et demanda :
— Tu connais donc la baronne Trotteur?
— Je ne la connais pas, dit Florent, mais je suis en train de la lever. J’ai commencé l’opération pendant le dîner ce soir, et je pense continuer les jours suivants.
— Je ne saurais trop t’y engager, dit Alfred
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avec un grand sérieux. C’est un excellent choix. Elle a des perles.
— Tu peux le dire, elle a des perles.
Après un temps, Florent reprit :
— Qui sont ces types avec qui tu es ?
— Des types, repartit Alfred. Ils ne sont pas gênants, ils ne savent pas un mot de français... Il y a, entre autres, Staë.
— Staë? fit Rupert.
— C’est comme Eustache en vénitien. Tu dois le connaître : il est clerc à l’agence de location.
— Ah ! dit Rupert, je l’ai rencontré tout à l’heure à la musique.
— Le voilà qui s’amène, dit Alfred.
Staë salua poliment Rupert, qui daigna lui serrer la main. Puis cinq ou six autres jeunes gens survinrent, et Alfred, voyant la bande formée, dit :
— Nous allons?
— Nous allons, dit Rupert.
Alfred ordonna le départ, et les compagnons, au train de course, fendant la foule, traversèrent de biais la place Saint-Marc, d’où ils sortirent par l’Ascensione. Ils firent brusquement halte, sans commandement, devant la poste.
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La foule, ici, était plus mouvante, et son allure courte, vive, ses gestes saccadés faisaient contraste avec la nonchalance de l’autre foule, qui, sur la place de Saint-Marc, autour de l’orchestre, se pressait, bougeant à peine. D’une rue, coudée à son extrémité, qui aboutit au guichet même de la place, venaient incessamment les étrangers qui avaient dîné à Y Europe ou au Grand Hôtel. Toutes les femmes portaient des toilettes de soirée, tous les hommes le smoking sous le pardessus d’automobile ou sans pardessus, le chapeau mou, ou, selon la mode américaine, point de chapeau. Des escouades de jeunes Vénitiens se faufilaient parmi les forestieri, en sens inverse et à toute vitesse. D’autres indigènes, comme les nouveaux amis de Rupert, demeuraient plantés
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devant la poste, parmi des matelots et des soldats d’une taille exiguë. A chaque minute, brusquement, une dizaine de ces plantons se mettaient en branle, et se précipitaient dans un souterrain dont l’ouverture était à gauche de la poste. Rupert, qui est trop curieux, y alla voir, lut ce qui était écrit en grandes lettres immodestes à l’entrée, et revint tout rougissant vers ses compagnons, qui pâmèrent de rire. Alfred les tança. Cet incident détermina la reprise de la marche en avant ; mais d’abord elle fut encore gênée par le mouvement contrariant des chasseurs, autres domestiques, ou particuliers, qui venaient jeter leurs lettres dans les boites, à temps pour la dernière levée. Dès le premier coin de rue, deux femmes vêtues de robes couleur de muraille et drapées de voiles d’indienne abordèrent la troupe. Florent Rupert comprit que la tournée des grands-ducs commençait. Son cœur battit un peu. Mais il ne s’étonna point que ses guides fissent la sourde oreille aux sollicitations de ces deux femmes trop tôt rencontrées.
Il doubla le cap d’un petit café paisible, où de vieux habitués lisaient les journaux du soir en vidant des carafes d’eau ; et il se trouva dans la Frezzaria où le commerce de l’amour était pratiqué avec une naïveté charmante. De braves boutiquières , environnées de leurs enfants, étaient assises sur le pas de leurs portes, et con-
sidéraient sans mépris une demi-douzaine de filles vêtues et voilées comme les précédentes, qui allaient et venaient. Deux ruffians solides, mais qui n’auraient point fait de mal à une mouche, se tenaient à la disposition des clients plus timorés qui ne savent point négocier sans le secours des intermédiaires. Un jeune Anglais, très grand, très beau, et sévèrement rasé, parcourait la rue de bout en bout à longues enjambées, comme s’il eût fait le pari de rafler une femme au passage, de la même façon que l’on cueille des anneaux dans un carrousel. Les compagnons de Florent ne s’attardèrent point aux délices de la Frezzaria; ils prirent l’une des ruelles qui la coupent à angle droit, et s’enfoncèrent dans une ombre effroyable. Un réverbère unique, placé fort loin, ne leur aidait guère à se diriger ; mais en tâtant d’une main un des murs de la rue où ils cheminaient en file, et de l’autre main l’autre mur, ils ne pouvaient pas non plus se perdre. Ils durent, un moment, à la lettre s’aplatir, pour livrer passage à une autre file de jeunes demoiselles élégamment vêtues, qui les croisèrent. Staë murmura le mot qui signifie en italien « téléphonistes » .
Florent ne doutait point que toutes les maisons de cette rue ne fussent des mauvais lieux. Abandonné à lui-même, il eût sonné indifféremment à l’une ou l’autre de ces portes, où il voyait des plaques de cuivre avec des noms
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gravés ; mais il ne savait plus que croire, quand par hasard on lui laissait le temps d’y regarder de plus près, et qu’il lisait à côté du nom la mention d’une qualité honorable, comme ébéniste, menuisier, marchand d ’antichità, fabricant de verres, de dentelles ou de mosaïques. Alfred enfin heurta à une porte, que nul signe distinctif ne marquait d’infamie. Les autres se dissimulèrent le long du mur et observèrent le silence. Une fenêtre s’ouvrit au rez-de-chaussée. Une vieille, qui ressemblait à Dante aussi exactement qu’il est possible, regarda dehors, à travers des barreaux de prison, bien inutilement puisqu’on n’y voyait goutte, et la porte fut entre-bâillée. Alfred se glissa dans la maison, poussant Florent devant lui, maintint le battant ouvert, malgré la vieille, et les petits jeunes gens pénétrèrent de vive force en criant tous ensemble :
— Madama ! Madama ! Bon’soar, madama !
Ils croyaient parler français, et comme cela les amusait follement, ils riaient à grands éclats.
La vieille, les voyant si nombreux et les connaissant pour ses compatriotes, refusa de les laisser monter au premier étage où était le salon. En vain, Alfred lui assura que Florent Rupert était un noble étranger. Elle leur fit les honneurs de sa cuisine, fort bien tenue, où les cuivres étincelaient à la faible clarté d’une
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lampe à pétrole. Elle voulut bien faire descendre une jeune personne, jolie, fort gaie, et qui savait les petits noms de tous ces messieurs. Une conversation animée s’engagea, dont la puérilité était évidente même pour un Français qui n’y entendait rien, et qui n’eût point assurément blessé les oreilles les plus chastes. Bientôt, à force de jacasser et de rire, on eut soif. La vieille tira d’une armoire des siphons de « gazeuse », la jeune trancha des citrons, Alfred prépara des limonades, et s’il n’en fit point d’abord autant qu’il y avait de buveurs, c’est que les verres manquaient; mais l’on se les prêta fraternellement. Jamais Florent Rupert n’avait assisté à une débauche si sobre ni si peu dégoûtante ; il commençait même d’en être dégoûté, justement pour ce motif, quand par bonheur quelqu’un troubla la fête. On sonna. La vieille mit son œil au judas. C’était le jeune Anglais, qui n’ayant point happé de femme lu vol, en venait quérir une à domicile. La vieille s’empressa de lui ouvrir, et mit poliment dehors les acolytes de Rupert et d’Alfred. Ils galopèrent jusqu’au bout de la rue en criant i perdre haleine : « Madama ! Madama ! »
— Je suis un peu fatigué, dit Rupert, j’aimerais mieux rentrer au palazzo.
— Comment, déjà? dit Alfred.
Avant de rendre la liberté à son client, il voulut absolument le conduire ailleurs, n’im-
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porte où, sous prétexte qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, et que la visite d’une seule mauvaise maison fait encore moins une tournée des grands-ducs. Florent céda, mais d’assez méchante humeur. Sur l’indication du maître d’hôtel, la troupe rebroussa chemin jusqu’à la Frezzaria, pour s’en écarter de nouveau sur la gauche au premier croisement de rues. Celle où ils s’engagèrent cette fois était plus large, fort longue, et coupée vers son milieu par un canal. Peu après le pont, se trouvait une église, et une veilleuse était allumée sous le porche. La rue aboutissait enfin à une place, bien grande pour Venise, éclairée du moins d’un côté par deux ou trois lampes d’une brasserie.
— Nous sommes, dit Alfred, derrière le théâtre de la Fenice.
— Vraiment? dit Rupert, qui n’avait jamais jeté les yeux sur un plan de Venise.
Tandis qu’ils échangeaient ces propos, les jeunes fous s’avisèrent d’organiser une partie de barres et, malgré les remontrances du sommelier, la continuèrent une demi-heure durant, en hurlant comme des damnés. Ils firent ensuite une course, dont le but était un pont en escalier qu’on apercevait au lointain, a 1 angle d’une autre petite place, voisine de la grande. Tout proche était le mur d’un jardin et une porte mystérieuse. Alfred apprit à Rupert qu’il
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y avait là encore un lieu de plaisir, dont la visite faisait nécessairement partie du programme. Les coureurs ne manquèrent point d’y carillonner en passant; mais, comme ils faisaient plus de bruit que cinquante diables et ne cessaient pas de crier : « Madama! Madama! » la madama de cette maison-ci, qui avait eu l’imprudence d’ouvrir, leur jeta la porte au nez, juste au moment que Rupert et le sommelier les joignaient. Alfred se résigna à commander la dislocation. Les joueurs se firent de bruyants adieux, puis, seuls ou par couples, s’envolèrent de tous les côtés, selon les sestieri où ils logeaient. Alfred lui-même prit congé de Florent, après l’avoir passé en consigne à Staë, chargé de le ramener à travers le dédale des rues jusqu’au seuil de son palazzo.
Quand Staë se vit tête à tête avec monsieur le comte, il changea tout soudain de façons et le collégien déchaîné devint un enfant sage, fort différent aussi de l’employé qui, cet après-midi, montrait les appartements au pas de charge. Florent lui-même se sentit intimidé : ce n’était point son habitude, et sa vanité en eût souffert si Staë eût été son aîné ou son supérieur ; mais il lui parut délicat d’éprouver de la timidité à l’égard d’un garçon de peu et si jeune, et il fut sontent de soi, ce qui lui arrivait plus ordinai- ■ement. Le voyageur et son guide firent une Drève halte avant que de repartir, au milieu de
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la place déserte. Ils se regardèrent en souriant, et ce regard, ce sourire, qui marquaient une camaraderie réciproque, tinrent lieu aussi de formules de politesse : « A votre service. — A vos ordres. — Quand il vous plaira. » Cependant, un nuage qui passa sur le clair visage de Staë, avertit Rupert que le jeune commis avait encore autre chose à lui demander. Florent prit un air d’intérêt et de bienveillance pour l’enhardir à s’expliquer. C’est ici que l’embarras commençait, puisque l’un des deux ne connaissait point le parler de France, ni l’autre le toscan ou le vénitien.
Staë eut une inspiration. Il devina que deux personnes, qui usent de dialectes si prochains par les étymologies, s’entendraient toujours aisément, si elles renonçaient aux idiotismes et à la syntaxe, réduisaient à l’élémentaire l’expression verbale de leurs idées, et les commentaient d’un seul geste après les avoir traduites d’un seul mot. Il s’orienta donc, fit face vers l’est, où était le campanile, tendit le bras gauche vers le nord-ouest, et prononça le mot palazzo, en regardant fixement Rupert pour lui signifier que c’est du palazzo de Rupert qu’il s’agissait. Puis, de la main droite, et dans une direction qui faisait avec la première un angle de quatre-vingt-dix degrés, il désigna le lointain, et articula les mots casa, casa mia. Il murmura ensuite, avec une tendresse extrême,
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le mot sorella, puis l’adjectif qui veut dire « inquiète », et eut soin de ne joindre par aucun verbe le sujet à l’attribut. Comme sa physionomie exprimait la plus ardente prière, Florent comprit que Staë lui demandait la permission de faire un crochet avant de le reconduire chez lui, pour aller rassurer une petite sœur qui, ne voyant point rentrer le petit frère à cette heure indue, mourait d’inquiétude. Il fut touché de cette confiance, de cette familiarité, et si fier d’avoir entendu cinq mots d’italien, qu’il répondit avec une grande force affirmative : « Si, si », et se mit de lui-même dans la direction que Staë venait de lui indiquer. Staë fut à son tour si ému qu’il dit un mot à la rigueur superflu : « Grazie » ; mais Florent eut la joie de l’entendre encore. Ils s’ébranlèrent. Florent éprouvait un sentiment de sécurité, bien que l’aspect des maisons noires, et l’air de coupe-gorge des rues fût plutôt pour suggérer au plus intrépide des idées d’attaque nocturne, de vol et d’assassinat.
En chemin, un miracle véritable s’opéra dans l’esprit de Florent Rupert, qui n’est cependant point rompu aux jeux de la réflexion et des conjectures. Comme Staë, n’ayant plus rien à lui dire, ne lui disait en effet plus rien, il repassa le peu qu’il savait de son cicerone, et en déduisit fort apparemment tout ce qu’il ne savait point. « Sa sœur l’attend, se disait-il :
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c’est donc que ce garçon n’a plus de mère, ni probablement de père. Il est orphelin. La sœur est l’aînée, elle tient la maison, et tous deux subviennent aux besoins de la petite famille; car il y a, sans doute, d’autres enfants, en bas âge. Ce sont des gens très pauvres, mais honnêtes, et singulièrement bien élevés. »
A ce moment, Staë parut soudain entrer dans le mur. Florent, étonné, ne voyait qu’une cavité en forme de niche : c’était cependant un passage, mais tortueux, et dont l’autre issue n’était visible qu’après le troisième détour. Staë avait pris Florent par la main, et le lâcha quand ils arrivèrent enfin dans une cour, que le Parisien jugea d’abord aussi vaste que la place où l’on avait joué aux barres, mais qui était au contraire de proportions médiocres. Au centre se voyait la margelle sculptée d’un puits, et toute la cour semblait elle- même un puits, tant les quatre façades qui la limitaient était hautes, noires et apparaissaient, malgré les ténèbres, luisantes d’humidité. Mais des ficelles tendues d’une fenêtre à l’autre, chargées de linges et de hardes, mettaient en travers et par-dessus comme un grand pavois.
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Une fenêtre, une seule, était éclairée, et si faiblement que Florent Rupert se demanda s’il y avait bien là derrière une lampe, une bougie, ou si ce n’était point plutôt le reflet d’une étoile sur la vitre. Mais Staë, désignant le point lumineux, répéta : cc Ah! sorella... » avec le même accent de tendresse, avec une joie étonnée, comme s’il eût craint de ne pas retrouver sa sœur vivante, et que ce fût pour lui une grande surprise, et qu’il ne se pût défendre de faire part de son bonheur à cet étranger, qui sans motif lui inspirait de la sympathie. Rupert n’est que moyennement sensible, et cependant l’excès de cet amour fraternel l’émut, le bouleversa. L’ébranlement se communiqua même à son intelligence, qui devint, pour une minute, plus frémissante et plus active ; et comme Staë,
emporté par la passion, oubliait soudain les commodités d’une syntaxe élémentaire et d’un vocabulaire simplifié, débitait avec volubilité toute une phrase, Rupert la comprit, ou du moins en devina le sens. Il devina que le jeune garçon lui disait, ou à peu près :
— Attendez-moi. Je grimpe rassurer ma sœur et je redescends tout aussitôt. Je n’en ai pas pour longtemps.
Mais Rupert, qui était si tranquille et si brave parmi les ténèbres de la rue, se sentit prodigieusement lâche au fond de ce puits, et plutôt que d’y rester seul, il eût mieux aimé de gravir huit étages. Il fit, à l’exemple de Staë, une réplique entière et périodique : il pensait bien qu’elle ne serait aussi comprise qu’en gros, et n’usa d’aucunes précautions oratoires, mais de l’argot le plus cynique, pour déclarer qu’il tremblait de peur; il tutoya Staë, et ajouta, à l’adresse de sa sœur, une grossièreté inutile, que le commis heureusement ne remarqua point, car un frère si affectionné devait être chatouilleux. Staë du moins entendit que « monsieur le comte avait la frousse » ce qui le fit rire aux éclats. Il reprit la main de Florent, le tira vers une porte qu’ils franchirent sans la voir, et quand elle fut refermée sur eux, l’ombre parut s’épaissir encore. Juste derrière était l’escalier. Pour en aviser Rupert, Slaë cette fois ne jugea point à propos de parler : il donna un grand
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coup de pied dans la première marche, et le bois sonna creux. Puis, à la lettre, il hissa Rupert, dont la volonté semblait abolie. Cette ascension égayait si fort le petit jeune homme qu'il ne cessa presque pas de pouffer jusqu'en haut, — à la sourdine, car il faisait scrupule de réveiller la maison endormie.
Rupert, faute de paliers, ne put compter les étages, mais il pensa monter au ciel. Il n’avait pourtant nulle hâte d'arriver, il était de nouveau éperdu de timidité, et ne l'eût pas été davantage, si, au lieu de faire connaissance tout à l’heure avec une petite fille du peuple de Venise, il avait dû être présenté à une duchesse. Staë ne lui laissa point le temps de la réflexion, gratta légèrement à une porte, et n'avait point fini de gratter que la porte s'ouvrit. Florent fut d'abord un peu rassuré par l'obscurité de l’antichambre qui l'empêchait de distinguer les traits de la sorella, et aussi d’être vu par elle, tandis que trois portes ouvertes, sur d’autres pièces éclairées, ne lui laissaient plus ignorer dès lors aucun recoin du pauvre logis.
Il y avait quatre pièces en tout. L'antichambre, exactement carrée, mesurait bien, au plus, deux mètres de côté. A gauche, le petit salon, meublé de deux fauteuils, de deux chaises, d'un guéridon où était posé la lampe, dont l'abat-jour était de papier jaune; et ces deux fauteuils, ces deux chaises, ce guéridon
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se touchaient. A droite, la cuisine éclairée au gaz, et que le fourneau rendait, comme on dit en style de théâtre, impraticable. Au fond, une chambre à coucher (éclairée par une veilleuse), et dont tout l’espace était occupé par des lits jumeaux. L’un de ces lits, vide, mais dont la couverture était faite, appartenait sans doute à la sœur de Staë. Un garçon qui ressemblait au commis de Bertoluzzi trait pour trait, enfin comme un frère, mais qui marquait trois ou quatre ans de moins, reposait dans l’autre lit, tout au bord, et laissait une grande place libre, apparemment pour l’aîné . La tête des lits était à la fenêtre ; les vêtements du cadet étaient soigneusement accrochés à l’un des porte-embrasse; l’espagnolette était réservée aux vêtements de Staë, et l’autre porte-embrasse à ceux delà sœur qui déjà y avait suspendu son voile.
Tandis que Florent Rupert considérait ce décor modeste et ne s’étonnait point trop de cette promiscuité, Staë, redevenu moulin à paroles, contait à la sœur les péripéties de la soirée, et qu’il reconduisait chez lui le comte Rupert qui avait oublié son adresse, et qu’avec la permission de monsieur le comte, il avait d’abord fait un saut jusqu’ici pour la tranquilliser, et qu’enfin il n’avait point laissé monsieur le comte en bas dans la cour, parce que monsieur le comte avait la frousse. La sorella, qui était initiée à la civilité puérile et honnête, ne
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put souffrir qu’un étranger de distinction demeurât dans l’antichambre et debou t : elle offrit à Rupert d’entrer, de s’asseoir et de se reposer dans le salon. Elle lui fit cette proposition obligeante avec force révérences, et des formules de protocole, mais aussi avec beaucoup de dignité. Staë interrompit sa bien-aimée sœur d’un éclat de rire et lui dit que monsieur le comte n’entendait point. Florent n’avait pas en effet compris un seul mot, mais le sens général du discours ne lui avait pas échappé, il interpréta de même la réplique du frère. Il était toujours au supplice et aurait bien donné le restant des cinq louis d’Alfred pour se sauver d’ici. Mais il ne se tenait pas moins ferme que la sorella sur les principes de la civilité bourgeoise, et il ne crut pas devoir décliner l’invitation. Il salua son hôtesse, et pénétra dans le salon, où il buta premièrement contre la table, ensuite contre une des chaises. Staë, sur l’entrefaite, songea qu’il n’était que temps de présenter sa sœur au noble étranger. Il murmura d’une voix timide et chantante :
— Angelica.
Rupert, bien que serré entre les deux meubles qu’il avait heurtés, trouva moyen de faire encore un grand salut. Staë saisit entre deux doigts l’abat-jour de papier jaune, l’enleva, et le visage de la jeune fille fut illuminé brutalement.
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Monsieur le comte reçut au creux de l’estomac quelque chose comme un rude coup de poing, qui l’étourdit, mais d’une façon bien agréable. Certes, Angelica n’était pas une aussi radieuse créature que la baronne Trotteur. Elle ne rappelait point la Flora, mais elle était peut-être plus fine. Son profil était délicat, ses yeux splendides, et ses cheveux du noir le plus franc, naturellement ondulés, étaient si légers qu’au moindre souffle ils semblaient palpiter et vivre. Rupert avait rencontré de plus jolies filles : jamais (comme ses relations n’étaient pas fort choisies) il n’en avait connu de plus distinguées que cette ouvrière. Le charme d’ Angelica était fait de contrastes, qu’il ne sut pas analyser, mais qu’il goûta. Elle alliait une certaine humilité plébéienne à une certaine fierté de race. Sa jeunesse était évidente, mais fatiguée. Elle avait l’air un peu farouche, avec une grande douceur de physionomie et une bonté presque divine. Staëne laissa point d’observer qu’elle faisait impression sur monsieur le comte. Par malice, et en souriant, il fit mine de replacer l’abat-jour. Rupert, d’un geste impérieux, l’arrêta. Il sourit encore, posa l’abat-jour sur le guéridon, fut s’asseoir sur l’une des chaises ; Rupert prit un fauteuil, Angelica prit l’autre, et ils demeurèrent ainsi, dans la lumière crue. Tout autre que Florent Rupert n’aurait point douté que Staë ne l’eût amené ici avec d’assez vilaines inten-
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tions; mais, justement parce qu’il avait une expérience personnelle des vilaines choses, il n’admit pas cette idée. Il aurait donné sa tête à couper que son ami Staë était le plus honorable garçon du monde, Angelica la fille la plus innocente. Il respirait dans cet étroit logis une atmosphère de pureté : il n’avait pas besoin d’autres témoignages.
Cependant, l’impossibilité de s’entretenir rendait cette situation vraiment pénible pour tous les trois. Ils se contentèrent d’abord d’échanger de temps à autre des sourires affectueux. Le premier silence dura cinq bonnes minutes, ce qui n’est rien pour une causerie, mais qui, pour un silence, est interminable. Puis Angelica se demanda si les convenances ne l’obligeaient pas d’aller réveiller le petit frère qui dormait, de le faire lever, habiller, venir au salon, en l’honneur de l’hôte. Un regard inquiet qu’elle jeta du côté de la chambre avertit Rupert, et il s’empressa de signifier par gestes qu’il ne voulait pas que l’on dérangeât ce gamin. Après un deuxième silence, qui dura comme le premier, Angelica dit tout bas à Staë que peut-être convenait-il d'offrir des rafraîchissements à monsieur le comte. Staë fut de cet avis. Alors elle passa dans la cuisine, d’où elle revint portant sur un plateau un sucrier, quatre verres, quatre cuillers, quatre citrons et deux couteaux. Elle prépara deux limonades,
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et Staë deux autres. Le premier verre fut pour Florent. Staë emporta deux verres dans la chambre, où on l’entendit qui réveillait son petit frère pour le faire boire, buvait et bavardait avec lui; ensuite, on n’entendit plus rien. Rupert commençait de craindre que cette étrange réception ne se continuât toute la nuit. Par politesse, il mit fort longtemps à vider son verre, mais, quand il l’eut vidé, se leva, et alla dans l’antichambre appeler Staë.
Le jeune commis, qui s’était assis sur le bord du lit pour trinquer avec son cadet, s’y était ensuite couché tout vêtu, et n’avait point manqué de s’endormir en même temps que l’autre se rendormait. Angelica, qui avait suivi Florent jusque dans l’antichambre, contemplait du seuil ses deux frères endormis, avec une si naïve admiration qu’il n’osa point détruire cette mise en scène. Il retourna dans le salon, où elle le suivit encore, mais il se demandait avec angoisse : « Comment cela peut-il finir? » Il s’aperçut que les paupières d’Angelica s’appesantissaient et demeuraient plus longtemps baissées. « Le comble, pensa-t-il, serait que je m’endormisse, moi aussi! » Il lui suffit d’y penser pour succomber au sommeil, comme on bâille quand on voit bâiller. Il fut réveillé en sursaut par une gifle qu’il reçut. C’est luimême qui se l’était administrée, parce qu’il sentait une démangeaison sur la joue droite.
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— Zanzare, fit Angelica, que le bruit de la gifle avait aussi réveillée.
Il savait que cela voulait dire : « moustiques ».
— Fidibus? dit-elle.
Il connaissait également ce mot, qui est le nom des bougies que l’on brûle, dont les fumées engourdissent les insectes. Il protesta, par geste, qu’il ne se souciait point de fidibus, mais Angelica s’était déjà levée; elle retourna dans la cuisine, d’où elle rapporta cette fois une petite boîte.
— Zampironi, dit-elle, en lui faisant constater qu’elle achetait ses fidibus chez l’inventeur même, qui est le pharmacien le plus renommé de Venise.
Elle posa sur le plateau et alluma un des fidibus , qui ressemblait à un mqrceau d’encens, mais dont l’odeur était fâcheuse. Rupert tomba dans le désespoir, puis il se ressaisit et jura d’en finir sur-le-champ. Des souvenirs de littérature lui suggérèrent un expédient. Il ne lisait point, mais il allait quelquefois au théâtre. Il se rappela fort à propos que les auteurs de plusieurs comédies récentes, pour éviter le banal effet d’une scène d’amour régulière, remplacent la déclaration par un baiser soudain sur la bouche. Il ne balança pas une seconde, il appliqua ses lèvres sur celles d’ Angelica, qui parut d’abord surprise, mais lui rendit le baiser sans façon dès
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qu’elle fut revenue de cet étonnement. Puis elle quitta son fauteuil et se dirigea vers la chambre d’un mouvement si naturel que Rupert la suivit naturellement, et ne s’avisa de la présence des deux frères qu’au moment qu’il les vit couchés, l’un dans le lit, l’autre tout habillé dessus.
« Le diable les emporte I » pensa-t-il. Il faut lui rendre cette justice qu’il ne pensa plus à autre chose. Il s’empressa même de frapper sur l’épaule de Staë, pour dissiper toute équivoque. Lejeune commis, qui s’éveillait, comme à cet âge, aussi facilement qu’il s’endormait, se mit sur son séant, et dit simplement :
— Pronto ?
— Si, dit Florent Rupert.
Quelques secondes plus tard, ils redescendaient tous deux l’escalier de même qu’ils l’avaient naguère monté, à tâtons et en se tenant par la main. Dans la rue, Staë, pour ne point tomber si par hasard en marchant il se rendormait, s’accrocha au bras de Rupert, et sommeilla en effet tout le long du chemin, mais n’en conduisit pas moins sans erreur son client jusqu’à la porte du palazzo. Il ne se réveilla tout à fait qu’au moment de le quitter, cria : .« Bonn’soar» en français, et repartit d’un pas alerte, les deux mains dans ses poches, sifflant la valse de la Veuve joyeuse.
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La psychologie devient aussi hasardeuse que la métaphysique, lorsque l’on prétend l’exercer sans sortir de son cabinet. Ceux des observateurs du cœur humain qui ne prennent pas garde à entretenir un commerce perpétuel avec les réalités et avec les personnes, ont produit et accrédité, depuis les origines de la science, maintes opinions, dont l’absurdité est si évidente que nous nous étonnons à tout propos de ne nous en apercevoir qu’aujourd’hui. Par exemple, on n’a presque jamais écrit que des bêtises sur le remords. Ce sentiment est très rare; il est même à peine concevable. Seuls, les honnêtes gens ont la qualité d’âme qu’il faut pour se repentir : or, qui ne voit que, par définition ou par hypothèse, ils sont aussi les seuls qui ne commettent pas de mauvaises actions,
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ou le moins possible? En revanche, il arrive parfois qu’un homme de moralité inférieure agisse bien, à l’étourdie, ou qu’il use d’un procédé honnête et désavantageux. Lorsque plus tard il s’en avise, ah! c’est alors qu’il s’en mord les doigts, comme l’on dit vulgairement. A la vérité, le remords le plus ordinaire, et aussi le plus cuisant, est celui d’une bonne action. Ce fut justement de ce remords-là que l’âme de Florent Rupert se sentit touchée, lorsqu’il reprit conscience le lendemain, vers onze heures, dans sa vaste chambre meublée d’un lit, d’une chaise et d’une table. La simplicité de cet ameublement et du décor lui permit de se reconnaître dès qu’il eut ouvert les yeux, bien qu’il fût le plus souvent au réveil dans un état d’ahurissement. Il se rappela en gros les événements de la nuit, et il demeura stupide. Eh! quoi? il avait épargné Angelica, dont la complaisance n’était point douteuse, uniquement parce que les deux frères de cette aimable fille reposaient côte à côte dans un lit voisin ! Quel scrupule ! Il n’en tirait pas vanité ; il en était même humilié, et surtout il n’en revenait pas. Ce qui aggravait sa fâcherie, c’est qu’il sentait bien que, s’il eût satisfait hier son caprice, déjà il n’y aurait plus pensé, au lieu que maintenant il était agacé d’un désir ; et le désir, qui, chez les hommes de caractère vraiment adulte, est bien plus agréable que la possession,
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était pour Florent Rupert, comme pour un enfant, une gêne cruelle : il n’admettait que les réalisations immédiates ; il piaffait, il avait des accès de rage à la moindre contrariété ou au moindre délai. La détente de ses nerfs fut si forte qu’il bondit hors de son lit, comme si un ressort l’eût projeté. Quand il fut pieds nus sur le parquet, il ne put tenir en place; il courut à la fenêtre, qu’il ouvrit toute grande, sans souci de son négligé, ou peut-être à dessein, pour expier par une indécence volontaire ses ridicules pudeurs de cette nuit. Il vit le grand canal, les gondoles et les bateaux-mouches, et le pont du Rialto qu’une foule agile escaladait. Ce spectacle lui sembla poétique. Le ciel était d’un gris lumineux et doux qui portait au rêve et à la mélancolie. Florent Rupert sentit un trouble inaccoutumé ; il ne put s’empêcher de dire tout haut, avec une sorte de désespoir :
— Allons bon ! Voilà que je suis amoureux à cette heure. Il ne me manquait vraiment plus que ça. Ron Dieu de bon Dieu !
Quoiqu’il n’eût aucun projet et rien à faire, il se mit à se dépêcher comme s’il eût été fort en retard. Il passa dans son cabinet de toilette, où l’appareil à bain lui causa une première déception. Le système en était suranné. Tandis qu’à l’hôtel, il n’avait qu’à tourner un robinet d’eau chaude, un robinet d’eau froide, et à
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régler convenablement le mélange, il dut ici allumer un chauffe-bain à gaz, d’où coulait un filet d’eau tiède. Il calcula que la baignoire ne serait pas emplie avant trois quarts d’heure, et elle était cependant fort petite. « J’avais bien besoin de déménager! gronda-t-il, oubliant les motifs sérieux qui l’y avaient obligé. J’irai dire tout à l’heure à M. Alfred ce que je pense de ses bons conseils. » Cela le fit songer soudain que les conseils d’Alfred étaient, en effet, excellents : il résolut de lui avouer au plus tôt la sottise de cette nuit, et de lui demander ses bons offices pour renouer avec Angelica la conversation interrompue. Cette idée lui parut heureuse, mais, au lieu de l’apaiser, ne fit qu’irriter son impatience; et à la fin, outré de voir que la hauteur de l’eau dans la baignoire ne passait point dix centimètres, il appela la servante, quoiqu’elle n’y pût rien. Il l’appela, sans prendre garde que d’avance et pour ne pas perdre une minute, il avait encore allégé, ou plutôt réduit à rien son costume ; ou bien il y prit garde, et ce fut encore pour expier, comme précédemment. Mais la bonne, qui avait servi le mois dernier des Russes, et l’autre mois de jeunes Anglais, ne s’effarouchait plus d’aucun déshabillé. Ces Russes et ces Anglais lui avaient enseigné aussi à faire le thé, qui n’est pas un talent très vénitien ; et quand Florent Rupert fut à peu près lavé, elle lui offrit un
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déjeuner appétissant qui lui remonta un peu le moral.
Il se hâta de sortir, mais il n’avait plus tant de hâte de revoir Alfred. Il pensa d’abord s’aller promener un peu sous les fenêtres d’Angelica : dès qu’il fut dehors, il aperçut l’impossibilité de retrouver par ses propres moyens le puits où elle demeurait. Il s’entêta, contre le bon sens, et fut, en moins de cinq minutes, si bien enchevêtré dans les calli qu’il n’arrivait même plus à attraper un canal. Il put enfin, du haut d’un pont, guetter un gondolier maraudeur; après une attente fort longue, il lui fallut se contenter d’une embarcation misérable, dépourvue de tout ornement de fer ou de cuivre, et qui méritait à peine le nom de gondole. Il se fit conduire à la piazzetta, où il était du moins sûr de se reconnaître; mais quand il eut débarqué, au lieu d’aller vers le quai des Esclavons, il fut vers la merceria. « Je passerai comme par hasard (se disait-il) devant Bertoluzzi ; je verrai Staë à son bureau ; je lui souhaiterai le bonjour de la porte, et je trouverai bien moyen de lui faire entendre que je veux avoir des nouvelles d’Angelica . »
Laporte de laboutique était malheureusement fermée; Rupert, d’ailleurs, en fut bien aise; car il sentait une bizarre appréhension de revoir le jeune commis, bien qu’il le nommât déjà par bravade « mon beau-frère » . Il fit les cent
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pas devant la maison, pour se remettre, et enfin se jeta sur la porte comme pour l’enfoncer; mais elle était bel et bien fermée à double tour, et une note, collée aux vitres, avertissait les clients que l’agence chômait de midi à deux heures. Rupert en fut bien aise encore et, partant d’un pas résolu, il se dirigea cette fois vers le quai des Esclavons et vers l’hôtel.
Il franchit le vestibule avec désinvolture. Comme l’heure était déjà fort tardive, nombre d’étrangers, qui avaient pris leur lunch, étaient dans le hall où on leur servait le café. Rupert, avisant Alfred qui circulait et distribuait çà et là des plateaux, jugea que le plus simple était de s’asseoir comme les autres, et d’attendre que le sommelier passât devant lui. Alfred, ordinairement impassible, manifesta du dépit quand il avisa lui-même Rupert. Il vint, et se pencha comme pour écouter la commande, mais dit à demi- voix le premier :
— Tu n’es pas fou de te montrer ici? Je t’ai pourtant défendu d’y mettre le pied et de me connaître. Qu’est-ce qui te manque? Tu n’as déjà plus d’argent? Fallait en demander à Jules, qui se serait fait un plaisir de t’avancer des fonds.
— Je n’ai presque rien dépensé, dit Florent. Il ne s’agit pas de cela. Staë m’a emmené cette nuit chez sa sœur, elle me plaît infiniment, et j’ai eu la sottise de n’y pas toucher...
Alfred interrompit ce discours en qualifiant Rupert d’un nom d’animal, que l’on mérite plutôt quand on a fait ce qu’il s’était abstenu de faire. Puis :
— Tu vas sortir de l’hôtel (ajouta-t-il) par la porte de côté qui donne sur le petit canal. Tu trouveras à l’embarcadère le moto-canot de Y Excelsior : je le mets à ta disposition pour toute l’après-midi... Parions que tu n’as pas déjeuné ?
— Non, dit Rupert.
— Le moto va donc te conduire d’abord au Vapore. J’aime à croire que la baronne Trotteur, M. Lévy-Dulac et le marquis de Rondidier ne sont pas encore sortis de table. Tu les emmèneras sur ton bateau mécanique à Torcello...
— Mais, dit Florent Rupert en écarquillant les yeux, je ne peux pas les inviter : je ne leur ai pas jusqu’ici adressé la parole.
— Tu les inviteras tout de meme, dit Alfred, qui s'esquiva pour couper court à la discussion.
Rupert, qui avait faim, consentit à s’en aller déjeuner. R trouva le moto-canot amarré aux pâli de l’embarcadère. Le chauffeur ne lui demanda aucune explication. Trois minutes plus tard il abordait au Vapore. Il vit d’abord Jules, qui lui reprocha un peu trop familièrement son défaut de ponctualité, et l’installa vitement à
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côté de la baronne, du banquier Israélite et du marquis. Rupert fut, sans savoir pourquoi, mécontent de ce voisinage. « Ah ! gronda- t-il, ah! vous voulez tous que je couche avec celle-ci? Eh bien, moi, si je veux coucher avec l’autre? Je suis libre, peut-être! » Et il résolut de gâter ses affaires sur-le-champ, à force de maladresses et de grossièretés. Il commença par envisager les deux hommes. Il leur avait fait, la veille, un petit salut qui n’était point correct ; mais l’incorrection était pire de ne les plus saluer aujourd’hui : Florent ne les salua point. Ils en parurent mortifiés, mais flattés par compensation qu’un si grand personnage les daignât regarder. Alors, il ne les regarda plus. La baronne, Lévy-Dulac et le marquis se mirent à causer entre soi tout haut, pour rappeler son attention. Ils les entendit qui parlaient de visiter Torcello, et qui exprimaient le désir de s’y rendre sur un bateau à pétrole : car le trajet en gondole est interminable, même avec deux rameurs.
« C’est trop fort! grogna Rupert. Sont-ils du complot? »
Il se retourna vers leur table, et considéra la baronne avec un souverain mépris. Elle lui parut bien belle. « Ah! se dit-il, elle a des perles! » La baronne était justement assise à côté de lui, et les deux tables se touchaient. Il écarta un peu sa jambe droite et l’appliqua
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ontre la jambe de sa voisine, de qui, sans se êner davantage, il pressa le pied; mais il ressa d’abord par erreur celui de M. Lévy- >ulac, qui se trouvait vis-à vis. M. Lévy-Dulac e sourcilla pas, mais ensuite cligna de l’oeil au îarquis de Bondidier, qui sourit avec une ïtrême indulgence. Quant à la baronne, elle rit un air de ravissement et parut goûter une olupté nonpareille. Tous les trois firent un rand silence, comme dans l’attente de quelque vénement prodigieux.
Jules, à ce moment, reparut et dit :
— Je suis navré ! Je viens de téléphoner :
! moto-canot de Y Eæcelsior est retenu pour mte l’après-midi par M. le comte Rupert.
Il se tourna vers ledit comte, et ce geste arut équivaloir à une présentation. « Il faut îarcher », se dit Florent. Il ne retira point )n pied ni son genou et, au contraire, pressa
baronne plus vivement. Mais il tourna le liste tout d’une pièce vers le trio, et dit avec indescendance :
— Nous croyons savoir que vous avez formé : projet de vous rendre à Torcello. Nous y Ions nous-même. Voulez-vous nous faire la face de partager notre embarcation et de char- 1er notre solitude ?
Jules s’était effacé, par respect. La baronne, ai n’avait rien à répondre, ne répondit point : i surplus, elle était toujours dans l’extase et
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souriait aux anges. Malgré leur habitude di; monde, le marquis de Bondidier et M. Lévy Dulac, également enivrés, ne trouvaient rien l dire. Enfin le banquier murmura :
— Monseigneur...
— Chut! Chut! fit Florent Rupert en levan deux doigts de la main droite.
Ce n’était que pour les prier de ne pas violei son incognito ; mais il avait l’air de les bénir
Ce geste de bénédiction acheva de donner à la cérémonie un caractère tout à fait en harmonie avec les sentiments intimes de M. Lévy- Dulac, de la baronne Trotteur et du marquis de Bondidier : car ils vouaient à ce grand seigneur, pour son aimable invitation, justement le même genre de reconnaissance que les fidèles ont coutume de vouer au Seigneur quand il daigne les toucher de la grâce; leur snobisme était tout confit en piété. Mais la matière d’une conversation était ce qui manquait le plus, et ils craignirent que le silence, déjà pénible au bout de trois minutes, ne devînt insupportable s’il durait toute la journée. — Ils n’y pouvaient rien, et n’avaient aucune responsabilité, puisque le protocole même les obligeait de n’ouvrir plus la bouche qu’à l ins-
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tigation de Monseigneur. Monseigneur aperçut dans le même temps la charge effroyable qui lui incombait, et à lui seul : il perdit le nord; mais il aperçut, moins d’une minute plus tard, les avantages de sa situation, comme il est facile de parler quand on ne risque pas d’être interrompu, et d’avoir de l’esprit quand on est sûr d’avance de ne pas rater ses effets. Mettant les bouchées doubles, il dit à ses voisins qu’il n’aimait pas de se faire attendre, à peu près du même ton que Louis XIV disait qu’il n’aimait pas d’attendre personnellement. Les trois voisins répliquèrent d’une seule voix qu’ils ne supporteraient pas que monsieur le comte expédiât son déjeuner pour leur épargner ce petit ennui. Ils ne le qualifièrent que de monsieur le comte, mais à la troisième personne, et Rupert sentit ce qu’il y a de comique et de flatteur à être ainsi traité par des gens du monde comme un maître par ses domestiques, lorsqu’on vient soi-même de s’entretenir avec un domestique véritable sur le pied de l’intimité et d’en essuyer le tutoiement. Pour demeurer au même diapason que ses interlocuteurs, il résolut de ne parler de soi qu’au pluriel, ainsi d’ailleurs qu’il avait fait une première fois sans préméditation.
— Nous avons été retenu, dit-il.
La baronne, le marquis, le banquier se composèrent un visage grave et à la fois diploma-
tique : ils ne doutaient point que monsieur le | comte n’eût sauvé l’Europe avant déjeuner. Il reprit :
— C’est pour nous vraiment une souffrance de faire poser une femme.
Et il ajouta, sans lier à la rigueur les deux propositions :
— Le sexe est la seule royauté qui ne soit susceptible d’aucun incognito.
Il s’étonna modestement, à part soi, d’avoir trouvé impromptu quelque chose de si joli. Le succès en fut prodigieux. Les trois auditeurs ne manifestèrent pas bruyamment, mais eurent 1 air de gens qui viennent d’avoir l’honneur d’entendre les premiers un mot historique. Rupert s’avisa qu’il ne pouvait plus désormais en proférer que de tels, quand bien même il ne le voudrait pas ; et cela ne l’engagea point à soigner les moindres choses qu’il dirait, mais au contraire a lâcher tout ce qui lui passerait par la tête. « Puisque ce sera kif-kif, » pensa-t-il.
Mais il n’est point si commode, même de dire n importe quoi : il faut que les circonstances y prêtent. Elles inspirèrent à Gœthe toutes ses poésies : elles peuvent seules, à plus forte raison, suggérer les thèmes de la conversation familière. Elles ne fournirent, jusqu’à a fin de cet assommant déjeuner, rien du tout; files devinrent plus favorables lorsque enfin on nit le nez dehors. Florent ne vit point d’abord
son moto-canot. Un chasseur lui enseigna que toutes les embarcations autres que les gondoles ne circulent point sur les canaux de traverse ; le chauffeur de monsieur le comte n’avait abordé ici qu’au mépris des règlements; un agent de police l’avait prié de démarrer au plus tôt, et il attendait monsieur le comte, ainsi que ces messieurs et madame, à l’un des embarcadères du quai des Esclavons.
— C’est fort bien, dit Florent Rupert.
Et, tournant les yeux vers la baronne, l’Israélite et Bondidier, il leur certifia qu’il n’aimait pas d’enfreindre les ordonnances et se piquait de donner toujours le bon exemple.
Us ne répondirent point, par respect; mais ils marquèrent, par des jeux de physionomie, qu’ils admiraient cette grandeur d’âme. Florent s’excusa de les faire marcher : la baronne lui repartit qu’elle aimait passionnément l’exercice, surtout à Venise, où il semble que 1 on n use de ses jambes que par esprit de contradiction.
— Peut-être, dit Rupert, eussiez-vous préféré, madame, que nous allassions à pied jusqu’à Torcello.
Il le disait par ignorance de la géographie, mais les autres ne doutèrent point qu’il ne voulût rire, et ils s’empressèrent d’éclater. Florent se garda bien de les détromper, et fit chorus. Alors, Mme la baronne Trotteur, avec une confusion charmante, avoua que rien ne
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l’intéressait comme les étalages, même à Venise, où ils 11e sont point fort brillants, et où il y a autre chose à regarder. Florent fit aussitôt halte devant une boutique où des rasoirs américains étaient exposés pêle-mêle avec des statuettes d’albâtre, qui ressemblaient si l’on veut aux chefs-d’œuvre de la sculpture antique. A la porte même étaient suspendus des colliers de corail, les uns rouges, les autres roses, et les autres blancs. Rupert, les saisissant à poignée, dit à Mme Trotteur :
— Pouvez-vous seulement regarder ceci, quand vous avez cela ?
Il désignait, d’un mouvement du menton, le sautoir de la baronne.
— Vos perles, dit-il, sont ravissantes I
— Elles ne sont pas mal, dit la baronne.
Il observa qu’elle ne cessait point de manier le sautoir et de tirer imprudemment dessus. Puis il se rappela, par association d’idées, qu’il devait conquérir la baronne. « Comment diable m’y prendrai-je? se dit-il. Elle n’est pas encourageante comme Angelica. » Il sentit dans le même instant un irrésistible désir de connaître son petit nom, et n’essaya point de résister, bien qu’il sentît également l’inconvenance d’une telle question.
— Comment vous appelez-vous ? dit-il d’une façon brusque.
A rebours de ce qu’il attendait, cette sortie
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ne choqua point la baronne, ni les mâles, parce que Napoléon avait aussi coutume de demander cela, et avec la même brièveté impériale. La baronne répondit en rougissant :
— Isabelle.
— Aimable nom, fit Rupert.
Le marquis et le banquier prirent un air de contentement, l’on ne saurait dire pourquoi. Florent ajouta :
— Nous employons plus ordinairement les petits noms.
— En effet, dit le marquis de Bondidier.
M. Lévy-Dulac sourit. Ils aperçurent le moto-canot, embarquèrent et partirent, tout de suite, de même que la représentation commence à l’Opéra dès que Sa Majesté paraît dans son avant-scène. Ces actions diverses, non plus que le choix trop certain des places, ne donnèrent lieu à aucun échange de propos. Rupert s’assit à droite, et Isabelle près de lui. Lévy- Dulac et Bondidier se casèrent où ils purent. Le moto, ne pouvant pas traverser la ville, suivit d’abord le canal de Saint-Marc jusqu’au bout, doubla le jardin public, passa derrière l’arsenal et longea les Fondamente nuove avant de piquer vers le large. Florent eut une inspiration lorsque l’on côtoya l’île du cimetière : un prince doit être dévot et ne s’en point cacher; il se tourna tout d’une pièce vers l’asile des morts, leva son chapeau et fit un grand signe
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de croix. M. Lévy-Dulac fut si touché de cette démonstration, qu’il faillit, par mégarde, en faire autant; mais il se rappela ses origines. Bondidier se découvrit, la baronne se signa et recommença de si bien tirailler son sautoir qu’elle rompit le fil. Deux ou trois perles mal nouées tombèrent au fond du bateau. Florent poussa un cri de douleur et se mit à quatre pattes.
— Je vous en supplie ! dit Isabelle. Monsieur le comte !... Elles sont fausses !...
« Ah! flûte! » songea Rupert, et il mordit à belles dents une perle qu’il venait de ramasser, qui ne s’écrasa q>oint. « Tiens, se dit-il, pourquoi a-t-elle menti? » En se rasseyant, il se ressouvint encore qu’il devait pousser sa pointe ; et il recommença, comme au Vapore, de faire (ainsi que l’on dit trop vulgairement) du genou et du pied à Mme la baronne Trotteur; cela se vit, faute de nappe; la baronne toutefois n’en parut point effarouchée, et le banquier ni le marquis n’en prirent ombrage. Mais, à partir de ce moment, la conversation languit. Le paysage d’eau était d’une simplicité trop élémentaire pour secourir l’imagination, plus pauvre que le désert même, à qui l’on devrait, selon certains historiens du sentiment religieux, imputer la conception du monothéisme. Rien n’apparaissait jusqu’à l’horizon, que deux lignes sinueuses de poteaux qui jalonnaient le tracé du
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chenal. Après avoir hasardé une réflexion peu neuve sur la désolation de ce spectacle, Florent prit le parti d’en être pénétré et de se taire ; Bondidier, Isabelle et Lévy-Dulac ménagèrent sa rêverie.
Le moto-canot, par bonheur, allait bon train, et Rupert fit : « Ouf! » quand il aperçut la rive de Torcello, bien qu’elle lui parût sinistre ; mais lorsque l’on toucha au campo, il éprouva une autre sorte d’inquiétude : tout autour de cette place de village, il pouvait de loin compter deux églises et les ruines d’une troisième, un campanile, deux musées!
— Ah! se dit-il, c’est plein de débris et d’œuvres d’art. Il va falloir visiter tout cela et dire ce que j’en pense.
Il ne put se défendre d’ajouter à voix haute :
— Quel que soit notre goût pour les monuments du siècle dernier (il se trompait de plusieurs centaines d’années), nous préférerons toujours les tableaux de la nature ou ceux de l’humanité.
La baronne Trotteur lui assura qu’elle était absolument du même avis. Cependant, Lévy- Dulac courait au bureau de tabac, achetait les biglietti d’ingresso, et disait à la vieille marchande (également cicerone et sacristain) :
— Confiez-moi les clefs, nous n’avons pas besoin de vos services.
Lévy-Dulac, qui est expert, se proposait de
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faire lui-même le cicerone; mais en vertu du protocole, Rupert qui n’y entend rien, prit d’autorité le commandement de la petite troupe. Il la mena d’un endroit à l’autre à toute vi tesse et, autant dire, au pas de gymnastique. Il riait tout le premier de cette allure extraordinaire.
— Mais, disait-il, nous ne sommes pas maître de nous modérer. Nous avons la mauvaise habitude d’inaugurer les expositions, et nous les parcourons toujours ainsi, au grand galop.
Il faisait bien, par-,ci, par-là, une halte, mais de trente secondes, et prononçait des jugements péremptoires de quatre mots : « Ce Christ est maigre », disait-il, ou bien : « Cette vierge est laide, mais douloureuse. » «Ah! ah! voici un jugement dernier! » Puis il se tournait à droite ou à gauche, pour voir si l’artiste n’était pas là, prêt à recevoir ses compliments, et ne le voyant point, il repartait. Il daigna s’asseoir sur le trône épiscopal, où le marquis, la baronne et Lévy-Dulac purent, un peu plus à loisir, le contempler. Il avait l’air d’un empereur byzantin , malgré la différence du costume. Puis il se leva, descendit les degrés et saisit le bras d’Isabelle, qu’il entraîna dehors. Lévy-Dulac et le marquis eurent la discrétion de s’attarder devant l’église octogone de Santa-Fosca. Alors, tirant toujours Isabelle à la remorque, il traversa le campo, poussa jusqu’à l’autre bord de
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l’ile, et s’enfonça résolument parmi les broussailles. Il sentit que le moment était venu de se déclarer. Il dit, ne trouvant pas mieux :
— Ah! madame, vous ne sauriez croire comme vous nous excitez.
« C’est un peu vif », se dit-il, et la baronne jeta, en effet, un cri léger, mais ne témoigna nulle indignation. Rupert prit de l’assurance : « Pourquoi, se dit-il, ne procéderais-je pas avec celle-ci comme avec Angelica? Une femme est une femme. » Il appliqua instantanément ses lèvres sur celles de Mme la baronne Trotteur, qui ne se déroba point.
— Daignerez-vous venir chez-moi? lui dit-il.
Elle répondit simplement :
— Est-ce que vous ne demeurez pas à l’hôtel?
— Non, non. Nous avons loué un palazzo.
Mais il devint subitement plus rouge que s’il avait une attaque, et sacra comme un charretier ou comme un véritable très grand seigneur.
— Bon Dieu de bon Dieu! cria-t-il. Voilà encore que j’ai oublié mon adresse !
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La baronne Trotteur voulut persuader à I. le comte Rupert qu’il est normal d’oublier on adresse, surtout à Venise, et que cet accient ne signifie pas à la rigueur une déchéance es facultés.
— Moi-même, dit-elle, qui ai l’habitude de ire à mon mécanicien : « A la maison », quand
m’arrive par hasard de prendre un fiacre, et u il faut énoncer tout du long le nom de mon oulevard avec le numéro, j’ai une seconde angoisse. Je ne pratique cependant aucun ice...
— Nous en sommes convaincu, dit Rupert.
— Je ne prise pas de cocaïne, je ne me pique is, et je ne fume qu’une douzaine de cigarettes *r jour...
— Suis-je bête! s’écria Rupert subitement
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rasséréné. Je n’ai qu’à dire au mécanicien, comme vous ; « A la maison », et il m y ramènera tout de go. Par la même occasion, vous verrez où je demeure.
— Oui, dit la baronne en rougissant.
— Mais, dit Rupert, n’aurons-nous pas d’en nuis et de difficultés de la part de monsieur le marquis P
Elle lui assura que non, et que le marquis était le plus galant homme du monde : ruiné à plates coutures, il savait s’effacer. Sa conscience était sur ce point d’une délicatesse extrême.
— Et M. Lévy-Dulac? fit Rupert.
Isabelle parut froissée. Elle ne nia pas préci sèment d’être du dernier bien avec le banquiei israélite; mais elle donna à entendre que, lu aussi, il savait vivre, c’est-à-dire s’effacer, surtout dans certaines conjonctures, et qu il étaij encore plus snob que Ylodimir.
— Qui est Ylodimir? dit Rupert.
— C’est le marquis, dit-elle.
Rupert demanda carrément :
— De quoi vit-il?
— Il est collectionneur, répondit la baronne Après sa ruine (tout à fait honorable, et due ai krach des banques catholiques), il n’a pu s« guérir des bibelots : il a continue d en acheté) mais ses moyens ne lui permettent plus, helasj de les garder chez lui longtemps.
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— Il les revend avec bénéfice? dit Rupert, qui appelle un chat un chat.
Elle répondit que ce n’était point cela exactement, que Vlodimir ne faisait pas le commerce à la pièce, si l’on ose s’exprimer ainsi, mais qu’il ordonnait des installations, qu’il créait des ensémbles harmonieux, bref qu’il trafiquait de son goût, comme d’autres hommes de la même caste trafiquent de leur nom et de leur titre.
— Entre les deux trafics, dit Rupert, nous préférons celui des meubles.
Puis il s’avisa que ces propos parisiens ne s’accommodaient guère au décor, et bien que le paysage d’eau fût à cet endroit d’une tristesse et d’une pauvreté lamentables, il cria tout d’un coup :
— Que c’est beau !
— N’est-ce pas? dit la baronne.
— Daignerez-vous, dit-il sans transition, venir ce soir même, sur les dix heures?
— Ah! fit-elle, que vous êtes bon de prier, quand vous pourriez commander !
La réponse était indirecte, mais catégorique. Florent Rupert en ressentit une fort agréable dilatation. « Après tout, se dit-il, je ne m’embêterai pas. Angeiica me chanterait davantage, mais celle-ci est baronne. »
— J’espère, poursuivit-il à voix haute, que vous ne les quittez jamais, même pour dormir?
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— Quoi donc?
— Vos perles. Vous savez qu’elle peuvent mourir d’une infidélité ?
— C’est comme les turquoises, dit la baronne. J’en ai une assez jolie...
Elle lui mit sous le nez une bague, en effet, magnifique ; mais Rupert ne s’intéresse pas aux turquoises, qui sont de valeur médiocre. Le marquis et Lévy-Dulac rallièrent à ce moment.
— Nous filons? dit Rupert.
Ses désirs étaient des ordres : l’on fila. Un trajet semble ordinairement plus rapide lorsqu’on l’accomplit pour la seconde fois. Malgré leur silence obstiné, les quatre voyageurs ne trouvèrent point le temps trop long. Rupert faillit oublier de saluer les morts en passant, et ce fut Lévy-Dulac qui tira son chapeau le premier. Lorsqu’ils furent en vue de la ville, monsieur le comte ouvrit enfin la bouche pour dire :
— Nous allons d’abord chez moi.
L’on n’avait une fois de plus qu’à s’incliner. En débarquant, Florent Rupert interrogea des yeux Isabelle, et lui demanda par ce moyen fort clairement si elle saurait retrouver la place. Le regard d’Isabelle répondit qu’elle saurait bien la retrouver. Il lui baisa la main, et ensuite la pressa; et cette pression, qui n’était pas moins intelligible que le regard, signifiait : « A ce soir donc ». Elle répondit, usant du même
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langage, qu’elle viendrait ce soir. Il demeura sur le seuil, vit le moto-canot s’éloigner, et ne se donna point la peine de monter jusqu’à son appartement. Il entra seulement chez la concierge, à qui il fit entendre à grand’peine qu’il voulait avoir l’adresse exacte du palazzo écrite sur un bout de papier. Lorsqu’il tint ce document, il ressortit et s’engagea dans le dédale des ruelles, en prenant bien garde de ne pas raisonner son chemin et de suivre le hasard ou son inspiration. Cela lui fut d’autant plus facile qu’il ne savait pas du tout pourquoi il était ressorti ni où il avait dessein d’aller. Ce système lui réussit à merveille, et il se trouva au bout de dix minutes dans la Frezzaria, où il crut bien se reconnaître. La Providence conduisit ses pas vers une boutique de fleuriste. L’étalage n’en était point fort riche ; mais tout ce qui est végétal est si rare à Venise qu’il paraît surnaturel, et l’on n’y saurait considérer un bouquet de deux sous sans attendrissement. Rupert songea que l’on doit fleurir son logis lorsque l’on y reçoit une baronne Trotteur. Il pénétra dans la boutique, et employant l’un des vingt mots italiens qu’il avait retenus :
— Quanto? dit-il.
Comme il ne spécifiait aucun choix, la marchande entendit qu’il voulait la dévaliser entièrement et répondit qu’elle avait dans son magasin pour quarante francs de marchandise au
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total. Ce prix modique étonna et charma Florent Rupert, qui ne put se défendre de murmurer :
— Eh bien, mon colon...
Puis il fit voir son papier, et se trouvant à court de mots italiens, dit en anglais :
— Suddenly.
— Subito, repartit la marchande.
— Oui, c’est ça, subito, dit Rupert.
Elle copia l’adresse, et dit quasiment en français qu’il aurait tout cela chez lui dans une heure. Il tira sa bourse, bien fier d’avoir sur soi de quoi payer comptant. Mais il s’avisa qu’il devrait aussi payer son dîner (dont l’heure approchait) : car son infaillible instinct l’avertit que mieux valait ne pas dîner ce soir au Vapore ni rencontrer Isabelle et les deux hommes avant l’événement. Il entra dans une grande brasserie allemande^ où l’on ne mangeait qu’à l’italienne, et d’abord ne commanda qu’un plat de macaroni, disant qu’il verrait ensuite. Ce conseil de sa parcimonie était bon; car, après qu’il eut avalé la masse de pâtes qu’on lui servit, il se trouva incapable de plus rien prendre qu’un grand verre d’eau. Il lui en coûta une lire et vingt-cinq centimes. Il s’offrit une gondole pour retourner chez lui plus vite et plus sûrement. Les fleurs qu’il vit dès l’antichambre flattèrent son amour-propre ; mais il eut une surprise moins agréable quand il vit
LE RAT
Alfred au salon, vautré dans l’unique fauteuil.
— Pourquoi n’as-tu pas dîné au Vapore? lui demanda le maître d’hôtel sans préambule.
Florent le prit de haut.
— Je n’ai pas dîné au Vapore, dit-il, parce que cela ne me plaisait point... mais aussi par délicatesse... Tu ne comprendrais pas et ce serait trop long à t’expliquer.. Je te remercie de ta bonne visite... mais... j’attends du monde.
— Je m’en doutais, repartit Alfred avec flegme. Heureusement que je suis arrivé à temps... Ecoute... je ne sais pas ee que tuas pu faire à la baronne cet après-midi ; mais elle ne viendrait pas ici dès ce soir si tu ne lui avais pas déjà un peu manqué de respect. Tu vas t’excuser auprès d’elle de cette goujaterie...
— Quoi ?
— Tu t’arrangeras pour ne lui baiser que les mains. Bref, tu feras machine arrière...
— Pour qui me prendra-t-elle? dit Florent.
— Pour un homme bien élevé, dit Alfred ; et au lieu de t’en vouloir, elle te saura gré de ta réserve, vu que tu lui donneras à entendre, par tes airs mystérieux, que tu obéis à une raison d’Etat et que tu as formé d’autres desseins.
— Quels desseins? dit Rupert.
— Il vaut mieux que tu n’en saches rien, dit Alfred. Je te connais : tu ne pourrais pas tenir ta langue. Tu solliciteras une nouvelle entrevue
LE RAT
pour demain, je te donnerai mes instructions d’ici-là.
— Eh bien, s’écria Rupert furieux, et si je veux, moi, la...? (Il termina sa phrase de la façon la plus grossière et la plus précise).
Mais le maître d’hôtel lui répliqua, toujours avec le plus grand calme :
— Mon petit, tu n’as pas voix au chapitre. Je te ferai observer que tu nous dois déjà quelque chose comme vingt-cinq louis... D’ailleurs... je serai là...
— Gomment, tu seras là?
— Dans la cuisine.
Un coup de sonnette mit fin à ce dialogue amical. Le sommelier s’éclipsa, la baronne fit son entrée. Elle était en costume tailleur, fort simple, avec trois ou quatre cent mille francs de perles. Rupert, qui crevait de rage, l’accueillit si brusquement qu’elle lui trouva un air plus grand seigneur que jamais.
— Nous vous remercions d’être venus, grogna-t-il. Merci, merci... Nous sommes fou de joie. (Il n’y paraissait guère.) Mais nous sommes bien irrité contre nous-même.
— Ah? fit-elle.
— Oui, nous nous en voulons, nous nous en voulons beaucoup... Nous nous sommes conduit à votre égard, madame, comme un mufle...
— Oh! monseigneur...
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— Si fait, c’est le mot, comme un mufle.
Il se tut, parce qu’il ne savait plus du tout que dire ; mais soudain il eut une inspiration.
— Aussi, reprit-il, nous nous sommes imposé une pénitence : nous ne vous toucherons pas ce soir.
— Ah? fit -elle avec une nuance de regret.
Il éprouva le besoin de se justifier.
— Vous comprenez bien, balbutia-t-il, que... pour agir ainsi... nous avons une raison... une raison d’Etat... Nous avons, peut-être, formé d’autres desseins ...
— Me les direz-vous? murmura Isabelle en baissant la vue.
— Naturellement, nous vous les dirons!... Et... (ajouta-t-il à tout hasard) vous serez contente... J’ose espérer que vous serez contente.
Elle ne répondit point, mais elle palpita, fort visiblement. Il eut alors un coup si brusque de désir qu’il l’empoigna, l’étreignit et lui appliqua encore un baiser; mais il se rappela que l’autre était dans la cuisine et qu’il lui devait vingt-cinq louis.
— Allez-vous-en ! cria-t-il . Allez-vous-en ! Vous voyez bien que je ne suis plus maître de moi!
— Oui... évidemment... il vaut mieux... fit la baronne Trotteur ahurie, et de plus très effrayée.
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Il l’avait déjà poussée jusque dans l’antichambre. Il lui campa une botte de roses sur les bras.
— Tenez, cria-t-il (toujours furieux), prenez ces fleurs, elles étaient pour vous.
Quand il eut refermé la porte, il eut un tel accès de rage qu’il courut droit à la cuisine, qui sait? pour étrangler Alfred; mais il ne l’y trouva point, et la bonne même avait disparu. « Ah! fit-il, c’est trop fort! Alfred était parti, et j’ai eu la bêtise de me gêner! Je n’ai plus qu’à me mettre au pieu maintenant ! » Il regagna sa chambre et demeura stupide en y voyant Angelica, couchée dans son lit. Elle avait un air de modestie et de sagesse, les yeux grands ouverts; et elle ne dormait point, mais elle gardait une immobilité parfaite, sans doute par discrétion. Rupert sentit, après la surprise, le même contentement que sentent les enfants à Noël, quand ils trouvent dans leur pantoufle un jouet qu’ils n’osaient point souhaite^.
— Ça, dit-il, en riant malgré lui, ah! ça, ça n’est pas ordinaire. C’est épatant. Non cet Alfred! Quel bon garçon! Il m’a défendu de toucher à l’autre pour des motifs que j ’ignore ; mais il ne veut pas que je sois privé, et il m’a amené celle-ci tout de suite. J’appelle ça une attention.
Rupert, qui avait lieu de croire qu’Angelica ne comprenait pas un mot de ce monologue, le
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débitait à voix haute; ses propos, suivis de bien d’autres, animèrent la scène, et il évita de la sorte que le péché ne fût muet, ce qui est vilain. Il conçut même, au cours de l’aventure, une tendresse véritable pour Angelica, et à l’heure des adieux il ne souffrit point qu’elle rentrât chez elle toute seule, par les rues désertes, en pleine nuit. « Je vais, se dit-il, l’accompagner. Je la conduirai, c’est elle qui me montrera le chemin. Mais au retour comment feraije? » Angelica essayait de lui signifier par gestes qu’elle n’avait nul besoin de lui ; mais il ne voulait rien entendre, et déjà il se dirigeait vers l’antichambre.
Comme il traversait le salon, il pensa voir deux anges endormis, côte à côte, dans le fauteuil : c’étaient les deux frères, Staë et l’autre petit, qui avaient amené leur sœur Angelica tout à l’heure, et qui l’attendaient en sommeillant pour rentrer avec elle au logis.
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Monsieur le comte reposait encore passé neuf heures, bien que la veille Angelica et ses deux frères se fussent retirés à une heure qui n’est indue que pour Venise. La conscience de Florent Rupert est douée d’une précieuse force d’inertie : jamais il ne prend l’initiative de se réveiller; il dormirait jusqu’au jugement, si une personne de bonne volonté ne lui rendait chaque matin le service de le rappeler à la vie. Quelqu’un le gourma : il ouvrit un œil, et vit Alfred en habit noir debout à son chevet. Comme il n’avait point la tête fort meublée, il retrouvait toujours ses idées en ordre dès le réveil : il se ressouvint donc instantanément des joies qu’il avait goûtées peu de temps avant de s’anéantir ; et comme il n’était point ingrat, et qu’il avait surtout la reconnaissance de ce genre de bienfaits, il dit en souriant :
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— Garçon, tu es un chic type. Je te remercie de la bonne surprise d’hier.
— Il ne s’agit plus de cela, repartit Alfred avec un air sérieux. Parlons de la baronne Trotteur.
— La baronne? dit Rupert. Maintenant, je m’en...
Le sommelier ne tint aucun compte de cette grossière interruption.
— Je vais t’informer, dit-il, de ce que nous avons résolu... Je ne sais pas à quelle classe de la société tu appartiens réellement, et je ne veux même pas le savoir ; mais il faut que tu aies bien peu d’usage pour t’être imaginé que tu ferais de cette femme-là ta maîtresse.
— • Hein ? Quoi? cria Rupert. Je ne me suis rien imaginé du tout. Hier, à Torcello, je l’ai embrassée, parce que je n’avais rien de mieux à lui dire. Elle ne m’a pas répondu par une gifle : alors je lui ai proposé de venir coucher ici. Est-elle venue?... J’ai joliment regretté de l’avoir mise à la porte, quand j’ai vu ensuite que tu n’étais plus dans la cuisine... Il est vrai que je me serais trouvé bien embêté si je l’avais introduite dans ma chambre, puisque Angelica était dans mon lit.
Alfred continua d’aller son chemin tout droit et de ne se prêter à aucune digression.
— Un homme de ta sorte, dit-il (et Rupert
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ne sut point connaître s’il le disait avec emphase ou dans un sens péjoratif), un homme de ta sorte ne demande pas à une baronne ses faveurs sans lui demander d’abord sa main.
Florent Rupert voit rouge dès qu’il appréhende que l’on ne se moque de lui : c’est son point d’honneur.
— Est-ce que tu te paies ma tête P cria-t-il. Tu veux que j’épouse une baronne qui vit maritalement avec un marquis et qui est entretenue par un juif?
— Tu es difficile, dit Alfred.
— Si je lui demande sa main, dit Rupert, elle me rira au nez !
— Savoir, dit Alfred.
— Je n’ai pas ici mes papiers.
— Je l’espère bien... Inutile de les faire venir. Nous n’avons pas de temps à perdre. Les frais courent. Tu nous dois déjà six cents francs...
— Tiens ? Je ne vous devais hier que vingtcinq louis.
— La location du moto-canot est de cent francs pour une journée.
— Eh bienl... Tu aurais pu en faire l’économie. Pour ce que je me suis amusé!
— Tu vas pourtant recommencer aujourd’hui.
— Jamais! dit Rupert. Je ne retournerai jamais à Torcello.
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— Non, dit Alfred. Tu iras au Lido tout bonnement... Ecoute, si tu es sage, Angelica viendra te faire une petite visite ce soir.
Cette promesse aimable radoucit monsieur le comte. Il tourna la chose en plaisanterie.
— Alors, dit-il, quand est-ce que j’épouserai la baronne ?
— Demain, répondit froidement Alfred.
— C’est idiot, dit Florent Rupert en se renfonçant sous son drap.
Alfred ne s’émut point, et prit congé.
— Ne manque pas, dit-il, d’aller tout à l’heure déjeuner au Vapore.
— Je ne te reconduis pas, dit Rupert.
Mais à peine le maître d’hôtel avait-il disparu, que monsieur le comte, qui d’ordinaire n’en finit point de se lever, sauta à bas de son lit et se mit à faire hâtivement sa toilette. Il ne pensa point, durant cette opération qui dura jusqu’à midi trois quarts. Il n’arriva, malgré sa diligence, au Vapore que sur le coup d’une heure. Il sentit, en voyant la baronne et ses compagnons, un soulagement, qui l’avertit après coup qu’il avait tremblé de ne pas les voir; le visage de la baronne trahissait une même anxiété et un même soulagement ; mais ce qui étonna davantage Rupert, fut d’observer que les deux hommes ne semblaient pas avoir été moins inquiets, ni à présent être moins rassurés. Cela lui donna delà confiance. Il leur fit
un signe de tête protecteur, et dit avec une bonhomie assez noble :
— Nous avons cru que nous n’arriverions jamais. Nous sommes ridiculement long à nous habiller. Heureusement que nous n’avons pas aujourd’hui de grands projets d’excursion. Nous pensons aller tout bonnement au Lido. pour l’heure du bain.
— C’était aussi notre intention, dit Isabelle en lui coulant un regard langoureux.
— Nous serons charmé de vous y rencontrer, dit Rupert, en faisant un nouveau petii salut.
Il ne prit pas garde que cette phrase et le salut signifiaient, dans le langage des cours « Mais pour le moment nous vous avons assez vus. » Le marquis de Bondidier, Lévy-Dulac et la baronne Trotteur, qui savent leur protocole, se levèrent comme un seul homme et décampèrent. Cette fuite fut sensible à Rupert, qui n’y comprit rien. Il lui fut encore plus sensible que Jules, qui, faute de galerie, n’avait plus de ménagements à garder, lui servît un déjeuner fort court, refroidi, enfin détestable. Du moins, pour le même motif, Rupert fut dispensé du Virginia. Il s’en alla, aussitôt son café bu, acheter un havane à la rivendita spéciale, flâna sur la place de Saint-Marc et recommença de ne penser à rien : c’est la meilleure façon de tuer le temps. Lorsque les deux Yulcains de l’hor-
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loge sonnèrent les quatre coups de la seizième heure, il jugea que le moment était venu de partir pour le Lido. Il prit simplement le bateau-omnibus, et, quand il débarqua, ne prit point le tramway : il fut à pied jusqu’à cette chaussée interminable qui longe la mer.
« Sacré bon Dieu! se dit-il. Où diable vais-je retrouver mes gens ? » Le Lido n’est pas un lieu de rendez-vous précis. Il aurait pu y songer plus tôt: mais il est ainsi fait qu’il n’y songea point avant d’avoir sous les yeux la plage toute droite jusqu’à Chioggia, les milliers de cabines, les vastes établissements de bains, et les divers hôtels-palaces entre lesquels son choix devait hésiter. S’il raisonnait, il ne pouvait guère supposer qu’une baronne Trotteur, un marquis de Bondidier, et même un Lévy- Dulac fussent ailleurs qu’à YExcelsior; mais YExcelsior est justement l’hôtel le plus éloigné : il ne raisonna point, obéit à son instinct de paresse, et les alla chercher au grand Stabilimento bagni, qui est juste vis-à-vis l’avenue d’accès.
Dès qu’il eut pris son biglietto d’ingresso et qu’il se trouva sur l’estacade immense, encombrée de bars, de théâtres, de cinémas, de restaurants à prix fixe et à la carte, flanquée de deux cents cabines à gauche et d’autant de cabines à droite sur plusieurs étages, Florent Rupert, qui n’avait déjà point beaucoup d’es-
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poir de rencontrer Isabelle, Lévy-Dulac et Bondidier, ne se fit plus aucune illusion, La foule était de plusieurs milliers de personnes, des deux sexes et de tous les âges, vêtues ou en maillot, les unes mouillées, les autres sèches. En outre, il observa que c’étaient presque tous Vénitiens, et que les étrangers ne se baignaient guère ici, mais aux bains des hôtels où ils résidaient. Cette quasi-certitude de ne point rencontrer ceux qu’ils cherchait ne le fâcha nullement. Il s’empara d’une chaise, la plaça tout contre la balustrade, et se mit à considérer la prodigieuse grenouillère qui s’ébattait au-dessous de lui.
Cependant Mme la baronne Trotteur, M. Lévy-Dulac, M. le marquis de Bondidier, qui le cherchaient de leur côté, et peut-être plus loyalement, avaient commencé par l’autre bout, par l’ Excelsior, et vinrent explorer pour finir le grand Stabilimento bagni. L’attention de Rupert, fixée sur les nageurs, fut divertie par un brouhaha qui l’obligea de tourner la tête. Un photographe amateur venait de former un groupe, en racolant au hasard les gens qui passaient. Rupert vit au beau milieu, et au premier rang des personnes assises, Mme la baronne Trotteur : sa beauté lui méritait cette place honorable. A ses pieds était étendu un jeune homme qu’elle ne semblait point connaître, qui dans son genre n’était guère moins
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beau qu’elle-même, et vêtu d’un de ces maillots noirs à l’anglaise, extrêmement courts et décolletés, qui font valoir une académie, mais ne sont d’aucun secours à la pudeur. Rupert, qui cependant professe à cet égard les idées les plus libérales, ne put souffrir que Mmc la baronne Trotteur (qui portait un costume tailleur, le plus décent et le plus net) servît d’accotoir à une espèce de modèle au repos. Il s’avança d’un air menaçant et superbe. La baronne le vit : elle pâlit, elle rougit à sa vue, mais elle ne put modifier l’attitude, vu que l’artiste venait de prononcer l’équivalent en italien des mots : « Ne bougeons plus. » Heureusement, la photographie était instantanée. Le jeune homme se remit debout, non sans s’aider effrontément des jambes et des genoux de Mme la baronne Trotteur. Elle put enfin se dégager. Florent lui dit, d’un ton furieux :
— Ah! vous voilà? Bonjour. Nous désespérions de vous rencontrer. Asseyez-vous.
Il se saisit de la chaise qu’elle venait de quitter, et qu’il transporta près de la sienne propre.
— Ces messieurs, dit la baronne d’une voix mal assurée, se promènent sur le sable.
— Bien! dit Rupert, comme il eût commandé : « Feu! »
A ce moment, le jeune homme au maillot noir éprouva un si pressant désir de se repion-
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ger dans la mer qu’il ne prit pas le temps de redescendre par l’escalier. Il franchit simplement la balustrade, juste entre Florent et Isabelle, et exécuta une manœuvre de gymnastique singulièrement hardie, mais avantageuse. Par suite d’une association d’idées assez malaisée à définir, monsieur le comte dit alors à brûle-pourpoint :
— Il est temps, madame, que nous vous expliquions notre conduite d’hier... Voilà... Nous avons senti qu’un homme de notre sorte ne peut faire d’une femme telle que vous sa maîtresse. Donc, c’est à prendre ou à laisser : ou bien vous deviendrez notre épouse devant Dieu, ou bien vous renoncerez pour jamais à l’espoir de nous appartenir.
Isabelle étouffa un cri de joie ou de surprise : l’opinion de Rupert ne fut point d’abord fixée là-dessus, car il demeurait lui-même ahuri d’avoir pu dire si vite et si aisément une chose qui lui paraissait difficile et même impossible à exprimer. Le retour de M. Lévy-Dulac et de M. le marquis de Bondidier interrompit fort à propos une conversation qui devenait bien embarrassante après une telle entrée en matière. Quand il les aperçut de loin, Rupert s’écria :
— Bon Dieu de bon Dieu ! Et votre marquis ? Que va-t-il penser de cela ?
— Je me charge de lui, dit vivement Isa-
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belle, mais je préfère soutenir le premier choc. Filez, je vous en prie, qu’il ne vous voie point.
Rupert qui ne se souciait pas de ce premier choc, fila; mais d’abord il pressa la main d’Isabelle, et dit d’une voix tendre et basse :
— Dépêchez-vous un peu, madame. Nous sommes impatient. Du moment que nous subordonnons au sacrement la possession de votre personne, vous devez comprendre que nous sommes impatient. Si nous pouvions vous épouser demain, nous serions ravi.
— Demain!... murmura Isabelle.
Elle avait un air d’extase. Mais Rupert eût souhaité aussi qu’elle ne parût point trouver toute naturelle une demande si extravagante et si précipitée.
Tout en regrettant qu’Isabelle témoignât une stupeur si médiocre, Florent Rupert n’attachait lui-même aux paroles qu’il venait de proférer aucune importance, aucune valeur positive. Il avait répété ce que lui avait soufflé Alfred ; mais cela ne lui semblait pas correspondre à une réalité, actuelle ou prochaine. Ce qui l’accommodait le mieux de tout ceci, c’est qu’il se voyait, pour l’instant, débarrassé de la baronne, du marquis et de Lévy-Dulac, libre de regagner Venise dès qu’il lui plairait, et enfin presque assuré de trouver Angelica dans son lit ce soir. Alfred ne lui avait-il pas dit : « Si tu es sage. . . » ? Sa conscience lui attestait qu’il avait bien fait tout son devoir... Il sentit qu’il ne devait point dîner au Vapore, ni enterrer sa vie de garçon dans la compagnie du marquis et de la baronne,
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à la veille de déposséder l’un et d’épouser l’autre.
« Où dînerai-je? » se demandait-il, en retraversant la lagune, sur le bateau-omnibus, qui était, à cette heure, chargé de passagers. Vis-àvis de lui, quatre tout petits fantassins et deux ouvrières très jeunes échangeaient des propos galants, d’une naïveté et d’une grossièreté charmantes : Rupert pouvait les entendre à peu près, parce que les galanteries militaires et populaires sont les mêmes dans tous les pays. A côté de lui sur le banc, était assis un petit garçon, en costume blanc, mais sale, accompagné d’une femme de chambre italienne, mais qu’il appelait fræulein. Ce petit garçon remportait un costume de bain tout mouillé dans un filet, qu’il secouait, de même que l’on secoue une salade dans un panier de fil de fer : et Florent Rupert recevait au visage des gouttes d’eau salée; mais il ne se fâchait pas, parce que la fræulein et l’enfant le regardaient avec curiosité, avec admiration, comme s’ils avaient deviné qu’il était un grand personnage et qu’il épouserait une baronne demain.
Le bateau-omnibus croisa deux torpilleurs. Le petit garçon et la fræulein, les quatre soldats et les deux ouvrières prononcèrent quelques paroles incompréhensibles, mais sans doute patriotiques. Rupert songea que l’Italie est l’amie de la France, et s’enorgueillit d’être
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Français ; puis il s’avisa qu’il ne l’était point, mais cela revenait au même, puisque l’Italie est l’alliée de l’Autriche. Il considéra, avec sympathie, les matelots des torpilleurs, occupés alors à une besogne toute pacifique : ils étendaient sur des ficelles, afin de les faire sécher, leurs chemises et leurs caleçons. Le bateau fit escale aux Jardins, puis à Saint-Biaise, et Rupert vit au bord de l’eau une guinguette aussi désirable que la Pêche miraculeuse du Bas-Meudon.
« Ah! quel dommage! murmura-t-il. Je n’oserai jamais dîner là... Au fait! je ne peux diner qu’à l’hôtel ! Il faut absolument que je revoie Alfred ce soir, et qu’il me dise l’ordre et la marche pour demain. » Il débarqua juste en face de l’hôtel, au quai des Esclavons, mais n’y entra point, si longtemps avant l’heure du dîner, et, ne sachant que faire, prit un vermouth au Café oriental moyennant quatre sous. Au bout de vingt minutes, il gagna par les rues traversières la place des Lions, derrière Saint- Marc. Il eut le plaisir d’y voir Staë, qui jouait avec de jeunes amis et était précisément à califourchon sur un des lions de marbre. Le commis de Bertoluzzi lui fit un signe tout ensemble amical et familier, mais n’osa point lui adresser la parole en plein jour. Rupert n’osa pas davantage lui offrir un vermouth, et l’alla prendre seul, encore moyennant quatre sous, chez Florian. A sept heures vingt-cinq, il se
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planta devant 1 horloge ; et quand le chiffre des ninutes fut quarante, il s’en retourna vers ’hôtel.
Il y entra cette fois comme chez lui, gravit 'escalier d’honneur, et fut tout droit à la salle m l’on sert les repas à prix fixe. Mais, avant de ; attabler, il jeta les yeux sur le menu, et vit [u il y avait ce soir du consommé à la royale, les bouchées à la reine, du filet à la Richelieu, les haricots verts sautés et une crème au maasquin. « Ah! non, non, dit-il, non. J’ai envie le faire un bon dîner. » Il sortit brusquement, ans prendre garde à l’air scandalisé des garions, rebroussa chemin jusqu’à une galerie afectée aux expositions de meubles, d’où il passa lans 1 autre salle à manger, qui était celle des lîners à la carte. Le premier maître d’hôtel [u il avisa fut Alfred, qui parut suffoqué. Il ne émut point pour si peu, choisit une table de rois couverts dont il fit retirer deux, et s’aborba dans la lecture de la carte, sans faire mine e s apercevoir qu’ Alfred, correct, mais sourilleux, se dressait de l’autre côté de la barriade.
— Ah çà, lui dit le maître d’hôtel à demi-
oix, et avec les apparences du respect, comien de fois faudra-t-il te répéter que tu ne dois lus f les pieds ici ?
— Laisse donc! Est-ce que j’ai seulement air de te connaître? lui répondit monsieur le
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comte à bouche fermée, et sans lever le nez Alors P... Compose-moi, je te prie, un béai menu... un menu pour enterrement de vie d< garçon... Dis donc... je vois là, sur la carte tortue. Est-ce de la réelle, ou de la tortue blague, comme parlent nos amis anglais?
— C’est de la tortue-blague, je ne la recom mande pas.
— Merci du renseignement. Je me contente rai d’un consommé madrilène. Froid !
Alfred prit note.
— Après quoi, poursuivit Rupert, j’aime rais bien du petit poisson. J’ai une envie fol) de calamar i.
— Tous les goûts sont dans la nature, di Alfred.
— Il fallait bien, dit Rupert, que nous eus sions ce soir une conférence. Si j’épouse de main, il est urgent que je sache où et à quell heure.
— C’est juste, dit Alfred.
— Je vais te faire une concession, dit Rn pert : je mangerai une gelinotte. J’aurais pré féré une bécasse flambée : mais d’abord, j <' idée que vous ne savez pas les fabriquer ici et puis, il me semble qu’une gelinotte, c’est u gibier plus conforme à ma nationalité officiel 1 et à mon rang.
— C’est un gibier russe, dit Alfred.
— Nous ne sommes pas à cela près, dit Ri
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pert... Je te laisse le choix de l’entremets... Tu sais que j’ai été bien sage?
1 — Comment?
— J’ai fait ma demande. J’ai récité ma leçon sans faute. Alors, je veux croire que tu n’as qu’une parole, et que, tout à l’heure, je trouverai Angelica dans mon lit.
— Oui! dit Alfred... Veux-tu des crêpes Suzette ?
— Mais j’aurai Angelica?... Je ne veux pas le crêpes Suzette : je veux des blintchiki aux îonfitures... Champagne.
' — Suisse ?
— Tu ne m’as pas regardé. Pommery. Draoeau américain.
L’un des servants d’Alfred apportait une ioupière d’argent. Le maître d’hôtel éleva soulain la voix, et dit :
— Monsieur le comte désire-t-il prendre son jonsommé froid madrilène en tasse ou en asiiette ?
Monsieur le comte répondit avec arrogance :
! — J’ai demandé une tasse de consommé, ce l’est pas une assiette !
— Une tasse ! Vite ! dit Alfred à son subordonné. Et une cuiller de vermeil !... Je n’ai pas encore de nouvelles, ajouta-t-il, reprenant le nezzo-voce. Mais ça ne tardera pas. Je viens l’envoyer de ta part un messager à la baronne >our lui demander où en sont les choses, et si
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elle s’est assuré le consentement, ou la neutra lité bienveillante du marquis.
— Il n’est pas mauvais, dit Rupert, mais j ne le trouve pas suffisamment tomate.
— Paies-tu? dit Alfred. Non. Alors dispense toi de débiner la cuisine.
— Je la débinerai s’il me plaît, dit Rupert.. Quel messager as-tu envoyé de ma part?
— Je te le donne en mille.
— Ma langue.
— L’interprète des wagons-lits.
— Ça !.. . Ça est une idée magnifique !
— Hein ?... Il est en ce moment au Vapore. .
— Tu vois que j’ai aussi bien fait de n’y pa dîner.
Mais Rupert s’interrompit et poussa plu sieurs rugissements.
— Qu’est-ce que c’est que ça? Voulez-vou bien enlever ça! Est-ce que j’ai l’air d’ui homme à qui on sert une demi-bouteille d< Pommery-Greno ?
Sur un signe d’Alfred, le garçon qui avai apporté cette fâcheuse demi-bouteille l’esca mota, s’enfuit, et revint avec une rapidité ini maginable, porteur d’une bouteille entière.
— Je t’en offrirais bien un verre, dit Flo rent; mais, si nous trinquions ici, nous nou ferions remarquer.
— Plutôt, dit Alfred.
La conversation tomba ; mais il demeur;
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jrès de la table, regardant manger Rupert ;omme les maîtres d’hôtel bien stylés regardent nanger les clients de marque, avec déférence ît avec attendrissement. Au moment que moniieur le comte, ayant dévoré une moitié de sa geinotte, hésitait un peu d’attaquer l’autre, l’inerprète des wagons-lits fit son entrée dans le •estaurant. C’était un homme colossal, manifestement d’origine allemande, et d’une allure 1 la fois martiale et débonnaire. Ses gestes étaient d’un soldat, mais méfiant, et instruit )ar l’expérience qu’il n’a jamais pu faire le noindre mouvement sans tuer quelqu’un ou ;ans démolir quelque chose. Il savait, comme ous les interprètes, un très petit nombre de nots de toutes les langues ; mais il les rameîait toutes à sa langue maternelle par sa façon le les prononcer. Il n’eut d’ailleurs qu’à regarler Florent Rupert pour se persuader qu’il lui levait parler allemand.
Monsieur le comte fit un grognement de déresse, et Alfred gourmanda le truchement d’un on à lui faire croire qu’il venait de commettre me inconvenance, de manquer à quelque mysérieux protocole. Il rougit comme une jeune ille, et traduisit son message en français, dont l ne savait que le strict nécessaire :
— La dame, fit-il, elle dit le monsieur est aisonnable et dit : « Tu ne peux pas rater ça. » Llors ça va bien, c’est arrangé.
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Il salua.
— Donne-lui vingt francs, dit tout bas Alfred.
— Tu me les rendras, dit Rupert, tirant de son gousset son avant-dernier louis.
L’interprète salua encore et se retira.
— C’est sérieux? dit Rupert. Je me marie demain ?
Mais Alfred se précipita vers une autre table où deux personnes véritablement royales venaient de prendre place. Il y demeura en fac tion, et Rupert dut avaler en silence ses blint chiki aux confitures, son café, et même allume) son cigare. A la fin, n’y tenant plus, il appels très haut :
— Alfred !
— Quoi encore? dit le sommelier, revenan à lui de mauvaise grâce.
— Je m’en vais. Je voudrais pourtant savoii où je me marie demain.
— Ne t’occupe donc pas de ça, dit Alfred On viendra te prendre en gondole, vers onze heures. Sois prêt.
— Habillé?
— Veston.
Rupert n’en put tirer un mot de plus, et partit. Il ne pensait déjà plus au grand événemen du lendemain, non par docilité et parce qu’ Alfred lui avait prescrit de s’en divertir, mais parce qu’il ne songeait qu’à Angelica. Quelque chose
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lui disait qu’il ne la trouverait point chez lui. Il y retourna en hâte, et, en effet, ne l’y trouva point. Il eut un accès de violente colère, « Ah! c’est comme ça P cria-t-il. Ah! je me marie demain et Angelica n’est pas là? Eh bien, je découcherai cette nuit ! » Il repartit comme un furieux, alla d’une traite à la place Saint-Marc, puis tout droit jusqu’au théâtre Goldoni, revint à la place, parcourut la Merceria aller et retour, puis la Frezzaria, fut ensuite jusqu’à la Fenice, où, contre tout espoir, il rencontra Staë et sa bande. Il se joignit à ces jeunes gens, visita une fois encore et le plus innocemment du monde tous les mauvais lieux de Venise, enfin demeura seul avec Staë, et ne douta point que le commis ne le conduisît chez sa sœur par la main. Mais il y eut un malentendu. Staë le conduisit en effet obligeamment, mais au palazzo, et, faute de connaître les chemins, il ne s’aperçut de la méprise qu’en arrivant devant sa porte.
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Le lendemain, dès l’aube, avant neuf heures, Florent Rupert, qui dormait comme une souche, sentit tout d’un coup qu’on le secouait dans son lit, et il entendit que l’on l’apostrophait! Il ouvrit un œil, et vit à son chevet sa bonne : elle proférait des mots inintelligibles ; mais la colère de Florent fut si violente qu’il en résulta une sorte d’exaltation de son intelligence, et il comprit en gros qu’elle lui remontrait que ce n’est pas le jour de faire le paresseux quand on se marie vers onze heures. Cette idée de mariage, où il n’associa point d’abord celle de légitimité, ne le fit point songer à sa fiancée, Mme la baronne Trotteur, mais à Angelica. Il se ressouvint qu’elle n’était point là, en dépit d’une promesse formelle, et d’ailleurs le put constater une fois de plus. Ce rappel de sa déception lui causa un
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nouvel accès de colère, et il dit à la domestique ce qu’il avait sur le cœur. 11 le dit en français, elle répondit en patois vénitien: mais les dialogues composés d’invectives peuvent seuls, sans grand inconvénient, être bilingues, car c’est le ton qui fait la chanson. La conclusion de Rupert fut qu’il ne se marierait pas, puisqu’on lui avait manqué de parole; et il le répéta catégoriquement à Alfred, qui survint cinq minutes plus tard.
Alfred prit cette défaite comme il la fallait prendre, ne répondit pas une syllabe, et arracha les draps et les couvertures, qu’il lança à l’autre bout de la chambre. Comme Rupert, dans l’attirail le plus ridicule, écumait et se tordait sur son matelas nu, Staë, à son tour, survint, accompagné du petit frère, et de deux garçons avec qui monsieur le comte avait fait la fête l’autre soir, mais qu’il ne reconnut point, ne les ayant jamais vus que dans l’obscurité. Le commis de Bertoluzzi était endimanché. Il portait un complet couleur ardoise, primitivement uni, mais qui s’était nuancé au soleil et dans les ténèbres de l’armoire. Il avait sur la tête son chapeau mou de tous les jours, car il n’en possédait qu’un, mais l’avait cabossé ce matin avec plus d’étude et plus de fantaisie. Sa cravate, d’un rose de corail rose, était ornée d’une grosse perle de porcelaine bien blanche, grosse comme une bille ; un mouchoir de soie
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vert-d’ eau pendait hors de sa poche et un narcisse épanoui fleurissait sa boutonnière. Il se permit de flétrir la paresse de Rupert, en termes qui parurent à monsieur le comte d’une familiarité insupportable. Après quoi, il aida Alfred à lever le marié, tandis que le petit frère et les deux autres chauffaient le bain ; et ces cinq hommes résolus y eussent trempé Rupert de force, s’il n’eût pris à la fin le parti de céder et de faire sa toilette lui-même. Quand il fut lavé, un des inconnus, qui se trouvait par le plus heureux des hasards être coiffeur, accommoda sa chevelure et ses favoris à l’autrichienne. Alfred, cependant, faisait choix, parmi la garde-robe, d’un complet de couleur marron d’Inde, et voulait habiller Rupert ; mais il s’habilla seul, comme les condamnés à mort qui tiennent à faire figure de héros. Il noua sans trembler sa cravate (de même couleur que le veston) ; à ce moment, il recouvra la parole (depuis une demiheure il n’avait pu émettre que des sons inarticulés), et il dit d’un air boudeur :
— Est-ce que la gondole est en bas ?
— J’ai changé d’idée, répliqua sèchement Alfred : nous irons à l’église en nous promenant.
Rupert ne fut point fâché de cette promenade, qu’il prévoyait interminable : il souhaitait retarder le plus possible la cérémonie, dont il avait une peur affreuse, bien qu’il ne pût,
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d’autre part, la prendre au sérieux. Il ne doutait pas qu’elle ne dût avoir lieu dans la basilique de Saint-Marc; et, malgré les épreuves nombreuses qu’il avait faites de la rapidité avec laquelle on traverse de bout en bout cette ville si bizarrement ramassée sur elle-même, il croyait, demeurant près du Rialto, être aussi éloigné du palais des Doges qu’il l’eût été, à Paris, de la Madeleine, s’il avait demeuré place de la République. L’allure de flânerie que prirent d’abord ses compagnons lui fit espérer encore plus fermement que l’on n’arriverait jamais au but. Ils suivirent, pendant plusieurs centaines de mètres, une ruelle si étroite que l’on n’y pouvait cheminer qu’à la file, et bordée de maisons si hautes que la lumière n’y pénétrait guère, puis un long sottoportico , où elle ne pénétrait plus du tout. Mais, après le sottoportico, Rupert eut la surprise de se trouver dans une rue où il passait presque autant de gens dans les deux sens que rue Montmartre ou rue Saint-Denis. De part et d’autre étaient des boutiques de fripiers, où se voyaient exposés, pêle-mêle, de lamentables houppelandes, des linges écrus, et des malles velues en ruine. Ils atteignirent ensuite à une place toute petite et triangulaire, bornée d’un côté par une façade de six étages, du deuxième côté par une église, et du troisième côté par un café, dont l’enseigne était : Café du Théâtre, mais le théâtre ne
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s’apercevait nulle part. Les cinq compagnons de Rupert firent halte dans ce café, où on leur servit des limonades sucrées de sirop de gomme. Puis ils s’arrêtèrent devant l’échoppe d’une marchande de fleurs, qui vendait aussi des pastèques. Staë, qui avait déjà un narcisse à sa boutonnière, acheta une tranche de pastèque, mais les autres achetèrent des roses et des coucous : Alfred fit, à ce propos, une plaisanterie vulgaire.
Ils prirent, de là, une rue fort courte, entièrement déserte, et ils débouchèrent sur une si vaste place que Rupert n’en put croire ses yeux, n’imaginant point qu’à Venise il y eût des terre-pleins de cette importance, et d’où l’on ne vît, dans aucune direction, ni un pont ni un canal. Une église occupait à peu près le milieu de ce campo; et, tout autour, ce n’était que sales masures, parmi lesquelles deux ou trois palais somptueux semblaient égarés. Cet aspect de Venise était si nouveau pour Florent Rupert qu’il eut le sentiment d’être plus loin que jamais, ou même de n’être plus à Venise. Aussi éprouva-t-ii un bien vif étonnement, quand, après deux ou trois détours, il se trouva sur le quai des Esclavons, un peu au delà de l’hôtel, devant lequel apparemment Alfred avait évité de passer.
Ils n’y firent que cinquante pas, tournèrent le dos au bassin de Saint-Marc, et joignirent,
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>ar une ruelle infecte, une autre rue, animée, nais misérable, où il y avait des pharmacies •opulaires, des étalages panachés de caracos et le fromages de parmesan, des charcuteries, lont l’odeur offensa les narines délicates de lupert. Ce fut ensuite un établissement de iains et douches à bas prix, puis, en travers de î rue, un canal; ils gravirent les marches d’un 'Ont, redescendirent de l’autre côté, rencontrent un autre canal et virent, sur la rive pposée, une église, une cour, un cloître, un etit jardin. Ils poussèrent un peu plus loin et rrivèrent encore à une petite place, où se trouait encore une église, mais de si peu d’appaence que Rupert la prit d’abord pour une emeure bourgeoise.
— C’est ici, dit Alfred.
— Ah ! fit Rupert, vexé.
Mais son cœur se mit à battre furieusement, /un des jeunes gens de l’escorte essaya d’ourir la porte principale : naturellement, elle tait fermée à triple tour. Le petit frère d’Angeca et de Staë, qui faisait volontiers les commisions, ainsi qu’à cet âge, courut chercher le icristain. Il revint au bout de peu d’instants, t dit que la porte latérale était ouverte, vu u’il y avait déjà dans l’église des étrangers qui isitaient.
Rupert, avec sa suite, pénétra dans une >rte de chapelle basse, faiblement éclairée. Au-
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dessus de l’un des autels était appliquée à li muraille une grande peinture, voilée ordinaire! ment d’un rideau de serge verte ; mais le sacris tain venait de tirer ce rideau, pour laisser voir L tableau, moyennant finances, à trois amateurs qui n’étaient autres que le marquis de Bondi dier, la baronne Trotteur et M. Lévy-Dulac. Le acolytes de Rupert disparurent comme pa enchantement et se dissimulèrent dans le coins sombres de la chapelle. Bondidier, t baronne et Lévy-Dulac ne virent que monsieu le comte. Ils lui donnèrent le bonjour, mais voix presque basse, comme 1 on fait dans le: lieux consacrés. Puis ils tombèrent en extase et Florent, par imitation, considéra la peintur attentivement. Cela représentait un frais et na' paysage, et un saint Georges a cheval, pench en avant sur l’arçon, qui transperçait d’un lance énorme un dragon hideux, mais de 1 plus agréable couleur.
Ah! ce Carpaccio! Quel peintre! mui
mura le marquis de Bondidier.
Oui, répondit Florent, avec un air d
compétence.
C’est admirable, dit tout bas Mme 1 baronne Trotteur, mais je préféré sa legend de sainte Ursule.
— Oh! évidemment. Moi aussi, dit Ruper
M. Lévy-Dulac déclara d’un ton cassant qu’ n’admettait qu’un peintre, le Greco.
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— Theotocopuli, soupira Isabelle.
— Quoi? fit Rupert, un peu trop haut.
— C’est le même, lui souffla, passant près de lui, Alfred, qui n’avait pu si longtemps servir à Venise sans prendre quelque teinture de l’histoire de l’art.
A ce moment, un prêtre vint de la sacristie, revêtu des habits sacerdotaux et accompagné d’un enfant de chœur, lequel portait un encensoir. Cet enfant de chœur, qui avait une figure d’ange et la physionomie d’un gavroche, se planta vis-à-vis de Rupert et se mit à balancer l’encensoir sous son nez. Le marquis, la baronne et Lévy-Dulac s’éloignèrent discrètement et retombèrent en extase devant un autre tableau, que l’on venait de découvrir à leur intention, au-dessus d’un autre autel. Rupert demeura tout ahuri en face du gosse qui l’encensait. Voyant Alfred qui se rapprochait, il dit fort has :
— Ah çà! qu’est-ce qui lui prend?
— Il te présente l’encens, c’est l’usage, dit Alfred. N’oublie pas qui tu es.
— Ah? dit Rupert, décidé à ne plus s’étonner de rien.
L’enfant de chœur posa l’encensoir par terre, grimpa à l’autel, et aida le prêtre à y ranger les divers accessoires de la messe. Puis le prêtre redescendit jusqu’à la rampe de communion et se tint debout devant Rupert.
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— Colle-toi à genoux, dit Alfred.
Le prêtre fit : « Hem ! Hem ! » Alors Isabelle vint s’agenouiller à côté de Florent, cependant que Lévy-Dulac et le marquis s’absorbaient dans la contemplation d’un troisième tableau. Le prêtre ouvrit un petit livre, où il se mit à lire avec volubilité des formules latines, à quoi l’enfant de choeur répondait avec la même volubilité. Il esquissa ensuite un geste de bénédiction, tourna le dos, remonta à l’autel et commença de dire sa messe tout tranquillement. La baronne demeurait abîmée en oraison, et Florent ne savait plus quelle contenance faire, quand Alfred le vint tirer par la manche et l’emmena dehors. Ils retrouvèrent, sur la place, Staë, le petit frère et les deux camarades, qui accablèrent monsieur le comte de leurs amitiés.
— Qu’est-ce qu’ils ont? gronda Rupert.
— Dame ! répondit le sommelier, ils te félicitent. Ça y est.
— Quoi?
— Tu es marié.
— Eh bien, n.. de D... ! dit Rupert, de nouveau ahuri malgré sa résolution de ne s’étonner de rien. Et ma femme? demanda-t-il ensuite.
— Tu ne la reverras que ce soir, répondit Alfred; mais dis-lui un mot aimable à la sortie.
Tous s’éclipsèrent, monsieur le comte guetta
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la sortie d’Isabelle, et, quand elle parut, ne sut que lui dire. Il se contenta de lui serrer la main d’une façon significative.
— Je suis bien heureuse, dit-elle, d’une voix contenue, mais chantante.
— Moi aussi, dit Rupert.
Elle prit congé comme si de rien n’était, et ses deux compagnons ordinaires ne la quittèrent point. Les compagnons de monsieur le comte le rejoignirent aussitôt.
— Comment vais-je tuer le temps jusqu’à ce soir? Je vais m’embêter! dit Rupert.
— Tu vas t’amuser avec nous, dit Alfred. Et, pour commencer, nous allons faire un joyeux festin. Ce n’est pas tous les jours qu’on se marie.
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(( Où ferons-nous ce joyeux festin? » se demandait Florent Rupert. Il n’osa point poser la question à Alfred ; mais il eut un pressentiment : quelque chose lui dit que le lieu de la fête serait cette guinguette qu’il avait aperçue la veille en revenant du Lido, qui lui avait paru désirable, et si ressemblante à la Pêche Miraculeuse du Bas-Meudon. Ce pressentiment ne lui était suggéré par aucun indice, et Rupert en reconnut l’improbabilité; mais il eut dans le même temps une certitude si nette qu’il eût douté plus volontiers que deux et deux ne soient quatre. Il courait devant, comme les enfants, quand on les mène où ils souhaitent d’aller; une sorte d’instinct de la direction, à la fois infaillible et vague, comme celui sans doute qui guide les oiseaux migrateurs, l’avertissait
jxiand il devait tournera gauche ou à droite; et l avait de fausses réminiscences du décor, bien ju’il n’eût jamais passé par ici. Il le trouvait fiant et admirable. C’étaient encore des ruelles étroites, désertes, mais celles-ci bordées de maisons tout ensemble misérables et ornées magnifiquement. Presque toutes les portes étaient surmontées de bas-reliefs très anciens, qui représentaient des figures géométriques ou des fleurs stylisées, ou la Vierge et 1 enfant Jésus, ou une Pietà. Parfois le logis, en reculement, était précédé d’un petit jardin sauvage, d’une miniature de paradis, qu’une grille de fer peinte en blanc ou une claire-voie de bois séparait de la rue.
Monsieur le comte et les gens de la noce arrivèrent ensuite à une place, moins vaste que le campo qu’ils avaient rencontré ce matin, mais semblable; et, subitement, Rupert eut besoin de n’en plus ignorer le nom, de savoir où il était; il leva à propos les yeux, avisa un écriteau, lut : Campo Bandiera e Moro. Après qu’ils eurent traversé ce campo Bandiera e Moro, ils prirent une rue qui longeait une caserne. Les fenêtres grillées du rez-de-chaussée étaient ouvertes. Rupert vit l’intérieur d’une cantine; et il observa une fois de plus que les soldats de tous les pays latins ont la même bonne figure, le même sourire morne, et qu’ils semblent à satiété répéter les mêmes plaisanteries. Puis il eut en-
core la surprise de se trouver brusquement sur le quai des Esclavons, quand il se croyait à cent lieues. Ses compagnons marchèrent le long de l’eau, dans une direction opposée à la place Saint-Marc; puis ce fut la rive Cà di Dio, puis celle de Saint-Biaise. Rupert vit de loin la désirable guinguette, et sentit bien qu’il n’avait jamais douté qu’elle ne fût le but de cette longue promenade ; et, en effet, l’on y entra sans hésiter; et il fut si content qu’il ne se souvenait point d’avoir éprouvé jamais un pareil contentement.
Une autre surprise l’y attendait, à quoi nul pressentiment ne l’avait disposé. Deux femmes étaient assises sur la terrasse, où, parmi les nombreuses petites tables desservies, une seule grande table à cette heure tardive était dressée, avec une nappe blanche, avec des fleurs, une vraie table de noce; deux femmes, et l’une d’elle était Angelica ! Ainsi que son frère Staë, elle était endimanchée; elle portait même une manière de costume national, bien qu’il n’en soit plus guère en Italie. Sa robe de lainage, brune comme les robes de moines, était presque entièrement recouverte par le voile, non d'indienne., mais de dentelle noire, que deux épingles de verroterie fixaient à ses épais cheveux ; et Rupert imagina que ce costume, en dépit de la sévérité des couleurs, était une toilette de mariée. Il se figura que la véritable mariée, c’é-
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tait elle, Angelica. Il se remémorait confusément des histoires qu’il avait lues, de souverains qui se marient par procuration ; et bien que l’analogie ne fût pas rigoureuse, il se mit dans la tête qu’il avait réellement épousé Angelica ; seulement, comme elle avait autre chose à faire tout à l’heure, la baronne Trotteur l’avait représentée.
Il pensa donc, tout naturellement, avoir le droit de s’isoler avec la jeune ouvrière, comme les nouveaux mariés s’isolent, au milieu même des cérémonies et des réjouissances de leur noce. Tandis que les autres, les invités, bavardaient à grand bruit, il la prit par le bras et l’attira jusqu’à la balustrade de la terrasse. Il n’avait rien à lui dire; d’ailleurs, s’il avait eu quelque chose à lui dire, il aurait été bien embarrassé ; elle aussi ; mais ils s’accoudèrent à la rampe, tout près l’un de l’autre, et ils regardèrent ensemble le tableau qui était devant leurs yeux. La vue était bien dégagée, parce que l’île de Saint-Georges Majeur se trouvait déjà loin à leur droite. Ils voyaient un grand miroir d’eau, San-Lazzaro et le couvent des Mékhitaristes, et ils distinguaient même, à l’extrémité du Lido, les tourelles horribles de l’hôtel Excelsior. Ce qui les intéressait davantage, c’est que, juste au pied de la guinguette, était l’ancrage de ces deux torpilleurs qu’hier Florent avait remarqués; et les matelots, comme hier, apparem-
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ment comme tous les jours, étendaient sur des ficelles, afin de les faire sécher, leurs caleçons et leurs chemises fraîchement lavés : comme si le blanchissage était Tunique besogne des soldats de terre et de mer en temps de paix.
Si intéressant que fût ce spectacle, Rupert souhaitait de tout son cœur, de tout son estomac, qu’ Alfred ne tardât plus de Tappeler à table : il mourait de faim, comme après les grandes joies, les grandes douleurs et les aventures extraordinaires. Quand le sommelier enfin l’appela, il songea soudain à cette autre femme, qui faisait, si l’on peut dire, pendant à Angelica, et il se demanda pour lequel d’entre les cinq convives mâles (lui seul excepté) celle-là pouvait bien être venue. Il s’avisa que, plutôt, elle n’était venue pour aucun des cinq, vu qu’elle faisait à peine figure de femme : ce n’était qu’une petite fille, et Rupert se rappela même, avant de se retourner, qu’elle portait une robe courte. Mais, dès qu’il se retourna, il sut à quoi s’en tenir : l’enfant était destinée au plus jeune de la bande, au petit frère d’Angelica et de Staë, qui avait bien lui-même treize ans au plus. Elle était sa voisine à table, ou, plus précisément, une chaise demeurée libre à son côté indiquait que tout à l’heure peut-être elle prendrait place près de lui : pour l’instant, elle était assise sur ses genoux; et ce n’était point là une familiarité innocente, puérile, car
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ils échangeaient, avec application, de ces baisers qu’il faut bien que l’on appelle conscients, que les fiancés anglais particulièrement aiment d’échanger en plein air, dans les parcs, après la tombée de la nuit.
Rupert, qui n’a pas à proprement parler de doctrine morale, se formalise avec cela de la moindre chose. Il témoigna sèchement son désir que l’on se tînt un peu mieux, et comme les désirs d’un tel personnage ne sauraient être que des ordres, la petite fille quitta dans l’instant même les genoux du petit frère pour se poser sur sa chaise. Monsieur le comte prit spontanément la présidence de la table. Angelica se plaça vis-à-vis de monsieur le comte, et Staë à sa droite, sans doute en qualité de beau-frère, Alfred à sa gauche, pour lui servir à F occasion d’interprète et lui permettre de participer à la conversation, qui, naturellement, se poursuivit en italien .
Mais le sommelier remplit mal cette fonction de drogman. Il ne traduisit à Rupert que deux ou trois phrases, aux hors-d’œuvre, et préféra de causer lui-même avec les autres. Le ton du dialogue était bizarre : gai, animé, bruyant, et devenait, par accès, mystérieux, mélodramatique : l’on eût dit que les interlocuteurs ourdissaient quelque ténébreux complot, auquel de temps en temps ils ne pensaient plus. Rupert ne s’ennuyait pas, bien que son ignorance de
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l’italien le mît à part, et il ne manquait point d’occupation. Premièremeut, il satisfaisait son appétit formidable. La cuisine était bonne, malgré un abus de fritures et de pâtes, et une profusion de tomates dans les assaisonnements ; le vin était ce Valpolicella vieux, un peu sucré, un peu piquant, que Jules lui servait habituellement au Vapore et qui a vite fait de monter à la tête. Puis il s’aperçut qu’en étendant ses jambes, qu’il avait fort longues, il joignait celles d’Angelica, et c’était une autre manière de passer le temps. Enfin, son voisin et beaufrère, Staë, était parfaitement ivre depuis le premier service de friture, et, oubliant la différence des langues, lui adressait, sans aucune solution de continuité, des discours affectueux; Rupert lui répondait avec la même verve, et ils se comprenaient d’autant mieux que leurs propos ne présentaient aucun sens.
L’on atteignit sans effort la seizième heure, fort convenable pour la fin d’un déjeuner, qui devait être dînatoire comme tous les déjeuners de cette sorte. Lorsque les quatre coups sonnèrent, les convives se mirent l’un après l’autre k chanter. Rupert n’entendit pas davantage les chansons que les récitatifs ; mais il devina sans grande malice que c’étaient des gaudrioles, et vit là une nouvelle preuve que le repas où il assistait était bien un repas de noce. Or, la mariée ne pouvait être qu’Angelica, du moins aux yeux
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d’un homme qui avait des idées septentrionales sur l’âge de la nubilité, et qui ne devait point faire état de l’autre femme, ou petite fille présente.
Comme une aimable liberté régnait alors, et que l’on avait les coudes sur la table, Rupert se crut autorisé à changer de numéro et à venir s’asseoir près d’Angelica. Elle prit aussitôt, et de la meilleure grâce du monde, une pose abandonnée. De plus en plus persuadé que c’est elle qu’il avait épousée ce matin, et qu’il allait ce soir épouser plus pratiquement, il commença d’être fort impatient de rentrer à la maison. Il vit, à point nommé, surgir sur la terrasse un gondolier, un gondolier superbe, tout habillé de blanc, avec une ceinture de soie jaune et noire, un gondolier de maître, qui semblait l’ami intime de tous les convives, et se mit à leur conter je ne sais quoi qui provoqua l’hilarité. Alfred daigna reprendre ses fonctions d’interprète, et instruire monsieur le comte que, pour rentrer en digne équipage au palazzo, il avait tout bonnement réquisitionné la gondole d’une dame française, propriétaire d’un palais sur le grand canal; mais cette dame, un peu mûre, pleine de bonté pour ses serviteurs, retenait présentement son deuxième gondolier, et il fallait attendre quelques minutes son bon plaisir, ou, pour parler mieux, la fin de son bon plaisir. Les quelques minutes durèrent une heure,
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mais cependant Ton ne s'ennuya point : la compagnie, qui était maintenant de huit personnes outre Rupert, ne cessa presque point de pouffer de rire, en répétant, avec une familiarité gouailleuse et des intonations comiques, le petit nom de la dame française. Ce petit nom était Eugénie, qu'ils prononçaient Eoudgenia.
Vers cinq heures, le deuxième gondolier parut enfin. Il portait la même livrée que l’autre, et point trop fripée. Rupert ne le trouva pas si remarquable, mais il était prodigieusement avantageux, et ne semblait point du tout gêné, au contraire, des félicitations que l’on ne lui ménageait pas. Il redescendit, avec son camarade, presque aussitôt qu’il eut monté. Rupert suivit, avec Angelica, puis les six autres, et l’on s’entassa comme on put dans la somptueuse gondole. Le marié se fût bien passé d’une escorte si nombreuse. « Est-ce qu’ils ne vont pas bientôt, se disait-il, me laisser seul avec ma femme? » Ils n’y paraissaient point songer. A la porte même du palazzo, ils ne firent point leurs adieux. Sauf les deux gondoliers, tous montèrent avec Florent, les uns par l’ascenseur, les autres par l’escalier. Mais, dès qu’il pénétra chez lui, il eut un nouvel étonnement, si fort, qu’il fut diverti de sa mauvaise humeur.
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L’aspect de son appartement était précisément celui d’un théâtre à la veille d’une répétition générale, lorsqu’on vient d’apporter pêlemêle tous les décors et tous les meubles. Dans le salon, qui servait de magasin d’accessoires, il y avait notamment un lit, démonté en deux ou trois morceaux, mais dont l’ensemble se pouvait imaginer sans grand effort : un lit de chêne aussi large que long, carré; la literie aussi était carrée, et l’on ne voit guère de couches si parfaitement planes que dans les expositions d’ameublement, ou à la chambrée, un jour de revue. Le baldaquin, supporté par quatre colonnes torses, était orné de bandeaux de tapisserie, qui représentaient des écussons alternant avec des licornes affrontées. Le dossier, plus sculpté que la façade d’une cathédrale espagnole, était surmonté d’une couronne
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royale ou impériale de bois doré, qui faisait corps avec le meuble : de sorte qu’un souverain pouvait agoniser dans ce lit tranquillement, sans risquer de voir son héritier présomptif jouer la fameuse scène de Shakespare. Il y avait encore deux fauteuils, si magnifiques, si incommodes, qu’il faut les qualifier trônes ; plus, un nègre et une négresse, qui, au lieu de tendre des plateaux, brandissaient des cornes d’abondance d’où jaillissaient des gerbes de lampes électriques; enfin, à même le parquet, un tas de vêtements, qui de loin et à première vue avaient un air de décrochez-moi-ça ; mais Rupert, en s’approchant, vit que c’étaient au contraire de splendides habits de livrée, dont toutes les coutures étaient passementées de trois larges galons tissus d’or, d’argent et d’écarlate, et rebrodés d’armoiries.
— Où diable vous êtes-vous procuré tout cela? demanda-t-il.
Alfred voulut bien répondre qu’il avait des intelligences parmi le personnel d’un palais voisin, dont le propriétaire, allié à toutes les familles régnantes d’Europe, prétendait luimême à un trône important, ou à plusieurs. Ce prince (que les convenances ne permettent pas de nommer) ne résidant presque jamais à Venise, ses gens louaient ou prêtaient volontiers ses livrées et ses meubles les plus apparemment royaux.
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— Alors, ce lit? dit Rupert.
— C’est ton lit nuptial, dit Alfred. Nous allons le monter dans la plus vaste de tes chambres, qui est aussi la plus démeublée.
Les deux frères d’Angelica, le coiffeur et le quatrième personnage mâle mirent aussitôt habit bas, afin de donner au sommelier un coup de main. Angelica, cependant, quittait sa robe de laine brune, pour en vêtir une de soie noire et se métamorphoser en duègne. Les déménageurs improvisés transportèrent dans la pièce dite précédemment le lit plus pesant qu’un piano; mais, avant de le reconstruire, ils équipèrent la négresse et le nègre, car ils étaient aussi électriciens. Ensuite, ils retournèrent chercher les trônes. Alfred fit remarquer à monsieur le comte que le siège de l’un des deux étaient à bascule et formait prie-Dieu ; il lui recommanda de ne pas oublier qu’un archiduc fait sa prière avant de se coucher, surtout quand il a reçu un sacrement le matin.
Enfin, le lit fut dressé, et la chambre eut grand air, et même un air sinistre, au goût, du moins de Florent, qui aime mieux aimer dans les décors Watteau. Toute la compagnie repassa dans le salon, où les quatre hommes achevèrent de se déshabiller, puis endossèrent les livrées. Staë, le coiffeur, et l’autre adulte, qui étaient des gaillards assez bien bâtis, remplirent suffisamment les vastes habits et les culot-
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tes ; mais le petit frère était si fluet qu’il aurait pu se contenter du gilet pour tout costume. Alfred déclara tout net qu’on se passerait des services de cet avorton. Le gamin, qui avait compté d’éblouir sa petite amie, eut une crise de fureur ; il jeta des cris perçants et répandit des flots de larmes. Pour le calmer et pour se débarrasser de lui, Rupert lui mit dans la main un billet de dix lires, affreusement crasseux, mais qui n’en valait pas deux sous de moins, en disant que c’était pour faire le jeune homme. L’épreuve de l’habillement venait justement de montrer qu’il n’était qu’un enfant sans conséquence ; mais, comme il était bien jeune homme à d’autres égards, il accepta l’indemnité, revêtit en hâte son complet, et s’en fut avec la petite fille Dieu sait où.
Les gens de monsieur le comte passèrent alors dans la salle à manger. Alfred jeta sur la table immense une nappe de dentelle de Burano. Il plaça, aux deux extrémités, des candélabres, garnis, non de bougies électriques, mais de vraies bougies, et çà et là de nombreuses, de lourdes pièces d’argenterie. La table en fut toute couverte, et ne parut point trop grande, bien que l’on n’y dressât que deux couverts, d’un même côté. Puis l’on approcha deux fauteuils-trônes, mais inégaux, le plus important, hien entendu, étant destiné à monsieur le comte. Alfred prit soin de l’en avertir, tout en dispo-
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sant, parmi les surtouts et les seaux, un baron de bœuf en gelée, un double d’agneau froid, des galantines, des foies gras, des poulardes, des corbeilles de fruits et un wedding-cake. Il fît connaître au marié le programme.
— La princesse... dit-il.
— Quelle princesse? dit Rupert.
— Eh bien, ta femme I
— Ah! oui!
— Ecoute, et ne m’interromps plus. La princesse ne te sera guère amenée ici que vers dix heures. Tu la recevras dans ton grand salon. Cinq minutes plus tard, j’annoncerai que le souper est servi. Tu n’as aucunement besoin de manger d’ici là : tu as fait un déjeuner dînatoire. Il est même probable que tu n’auras pas grand’faim. Tu tâcheras de ne pas t’éterniser à table. D’ailleurs, j’y veillerai. Tu tâcheras aussi de ne pas dire trop de bêtises. Après souper, vous rentrerez dans le grand salon. Presque aussitôt, Angelica viendra chercher Madame pour la conduire à sa chambre. Je te conduirai dans la tienne, et tu retireras ton habit...
— Je l’aurai donc mis?... Quand?
— Naturellement, tu l’auras mis ! Tu n’as pas la prétention de recevoir Madame dans cette tenue-là?... Mets-le donc tout de suite : il est près de huit heures un quart... Tu te passeras de croix : je n’ai pas réussi à m’en procurer.