LE II AT
Rupert fut dans sa chambre, enfila son habit, et ses laquais ne prirent point la peine de l’y aider. Quand il revint dans le salon, ayant une heure à perdre, il fit un somme. A dix heures, Staë le réveilla en le secouant, et Alfred, qui guettait sur le balcon, rentra, disant :
— La v’ià !
Rupert, éveillé en sursaut, sentit d’abord son estomac. Il n’avait point d’appétit. Il était plutôt barbouillé. Il ne put se rappeler sans répugnance les grosses viandes qu’il avait vu préparer avant de s’endormir, et il pensa que le souper serait une formalité inutile, fastidieuse : il eût préféré de passer, sans intermède, de son fauteuil au lit nuptial, où, comme on dit, il ne craignait personne. Mais il associa cette idée de préférence à l’image d’Angelica, qu’il eût, en effet, préférée à Mme la baronne Trotteur. Puis il éprouva un pénible sentiment de timidité ; mais il fut sauvé par le protocole, qui est si commode aux princes et qui leur tient lieu de tout : de courage, de présence d’esprit, d’éducation. Comme il se levait, Alfred le rassit, et lui signifia que son rang ne lui permettait pas d’aller recevoir son épouse à la porte. Le sommelier se rendit lui-même dans l’antichambre, suivi d’Angelica et de la livrée. Madame arrivait seule. M. le marquis de Bondidier et M. Lévy- Dulac, cédant à un scrupule peut-être exagéré, n’avaient pas cru pouvoir l’accompagner jus-
qu’ici. Elle était en proie à l’angoisse. L’obscurité effroyable des canaux venait de l’épouvanter. Elle commençait de trouver son aventure extrêmement bizarre et mystérieuse, elle avait pensé défaillir dans l’ascenseur. La vue de la duègne et des quatre figurants galonnés, armoriés, dorés sur tranche, la rassura soudain. Elle était trop Parisienne pour n’observer point que ces laquais avaient des mines de carêmes-prenants ; mais il lui parut tout simple que le prince eût, pour ses séjours à Venise, des gens du pays, et elle reconnut l’authenticité des livrées. L’aspect de Florent Rupert dans son fauteuil acheva de la réconforter : il était encore tout stupide de sommeil, cela lui donnait un air héraldique, et aussi un air d’authenticité. Elle crut devoir faire, dès la porte, une révérence; puis elle s’avança vers lui en souriant. Il sourit par imitation et la considéra d’un œil vague, qui était bien un œil de souverain au repos : on croirait toujours que leur regard passe outre les personnes présentes et vise la frontière, à la défense de quoi ils ne pensent pas, mais ils rêvent continuellement. Quand la baronne fut tout proche de lui, il murmura, avec bonté :
— Nous sommes bien heureux.
— Oh! oui, répondit-elle, bien heureux!
(prenant pour elle la moitié de cet attribut, et ne songeant plus que Rupert, quand il parlait
au pluriel, parlait d’une seule personne, savoir de soi).
Staë avança un tabouret; mais, à peine la baronne s’y fut-elle posée qu’Alfred annonça :
— Le souper est sur la table.
Rupert se leva, la baronne s’était levée la première. Alfred et Staë ouvrirent la marche, les deux inconnus suivirent le couple auguste, et Angelica se glissa dans la salle à manger. A la vue du couvert, Isabelle ne put retenir un cri de joie : l’argenterie n’autorisaii plus aucun soupçon.
— Auriez-vous faim? lui demanda Rupert avec une hauteur méprisante.
— Pas du tout, répondit-elle avec familiarité. Il n’y a pas une heure que je suis sortie de table.
Cette réplique fit à Rupert un effet singulier : elle lui rendit subitement l’appétit par esprit de contradiction. Il ordonna que l’on lui servît ensemble de la galantine de volaille et du pâté de foie gras en croûte. Elle le regardait dévorer, l’admirait en silence. Il trouva cela d’abord naturel, et ensuite insupportable.
— Buvez au moins I lui dit-il, d’un ton si impérieux qu elle n’osa désobéir.
Alfred lui présenta une coupe, pleine de vin de Moselle mousseux, et une petite verge de buis, dont elle fouetta son vin pour en dégager le gaz. Mais elle fit cela si vivement que la
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mousse déborda sur la nappe. Alfred retira la coupe et en présenta une autre à la baronne, qui n’osa point recommencer l’expérience, de peur d’un nouvel accident, et avala d’un trait tout le liquide : elle sentit dans l’instant même que la tête lui tournait. Rupert songeait : « Quelle opinion aura-t-elle de moi, si je ne trouve rien à lui dire? » Il s’avisa que la présence des quatre laquais justifiait l’embarras de sa conversation ; il les désigna, en clignant de l’œil, à la baronne, qui sourit encore. Puis il repoussa son assiette, et dit d’un ton courroucé :
— Allons nous coucher, madame.
Il se mit debout brusquement : elle se mit debout de même, selon l’étiquette, mais elle était un peu vacillante. Il allait la prendre par la main, comme au départ : Angelica s’interposa, fit une inclination, et Isabelle comprit qu’il fallait suivre la camériste.
Rupert se vit seul avec ses quatre laquais.
— Ah çà! qu’est-ce que ça veut dire? grogna-t-il.
— Laisse-lui au moins le temps de se fourrer entre ses draps, repartit Alfred, et viens dans ta chambre te mettre en tenue.
Ses quatre gardes du corps l’accompagnèrent et, cette fois, procédèrent à sa toilette sans lui permettre de faire lui-même aucun mouvement. Ils le dépouillèrent de tout ce qu’il avait sur lui,
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et lui passèrent une longue chemise de soie blanche, fort simple, qui n’était marquée que d’une petite couronne à la place du cœur. En guise de robe de chambre, ils lui jetèrent sur les épaules un grand manteau de taffetas noir, qui devait avoir, jadis, traîné dans mainte mascarade. Puis Alfred et Staë prirent les lourds bouts de table de la salle à manger. Rupert les suivit, et fut suivi des deux autres laquais. Alfred heurta à l’huis de la chambre nuptiale, Angelica vint reconnaître qui frappait, puis livra passage aux deux porte-flambeaux, à Rupert et aux deux hommes de suite. Tapie dans le grand lit à colonnes, Mme la baronne Trotteur les regardait défiler tous les cinq avec un effarement qui se conçoit.
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Angelica, debout au chevet du lit, saisit la main de la baronne, pour lui donner courage. Florent Rupert n’aurait pas eu un moindre besoin de réconfort. Jamais il n’avait éprouvé si poignante émotion en approchant d’un lit où il voyait une femme prête à subir son caprice et, si l’on peut s’exprimer aussi librement, toute servie ; c’est que, jamais non plus, il ne s’était vu, en de telles conjonctures, accompagné de quatre estafiers, qui ne paraissaient point disposés à se retirer discrètement. Il n’apercevait rien qu’à travers un nuage ; et cependant, il remarqua d’abord qu’Isabelle n’avait gardé sur soi qu’un seul de ses rangs de perles : elle avait accroché les deux autres aux poignets du nègre, et son grand sautoir au bras arrondi de la négresse. Cette négresse et ce nègre porte-flambeau étaient placés symétri-
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quement de part et d’autre de la couche nuptiale. Tous leurs feux étaient allumés, sauf une lampe, du nègre, qui avait sauté. Lorsque le cortège arriva à destination, Alfred ôta le manteau des épaules de monsieur le comte qui, pour la première fois de sa vie, craignit d’être ridicule en chemise. Il ne se pouvait sauver qu’en se cachant vite sous le drap, au côté de son épouse légitime. Il allait faire l’enjambée : ses acolytes ne lui permirent point de la faire tout seul; l’un le hissa, un autre le poussa, les deux autres le soutenaient. Il se sentit plus! ridicule encore, quand il fut couché avec la baronne sous les regards de quatre hommes et d’Angelica. Il eut alors un de ces brusques accès de fureur, qui expliqueraient bien des assassinats dont les mobiles échappent aux psychologues.
— Ah çà! cria-t-il, est-ce que vous n’allez pas bientôt f le camp?
Il ajouta, plus convenablement au protocole :
— ...Et Nous faire le plaisir de Nous laisser tête à tête avec Madame?
Sans répondre un mot, ils saluèrent très: humblement. La duègne fit une révérence de cour, baisa la main de Madame, et se dirigea la première vers la porte. Les laquais suivirent.
Dès leur sortie, il parut à Rupert que la situation était simplifiée. Un homme qui se
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trouve seul avec une femme et dans un même lit, est homme avant d'êtie prince, et c'est toujours le même phénomène qui se produit. Stendhal a observé justement que l’infaillibilité (physique) est le fait des brutes; mais Rupert ne se flatte pas d'être un intellectuel ; il n’estpoint capable de ces raffinements qui vont jusqu'à la défaillance. Il allait donc, sans hésiter, épouser la baronne, quand Staë rentra, — sur la pointe du pied, il est vrai, et après avoir dûment frappé. Lejeune commis parut s'excuser d’on ne sait quoi, en un langage incompréhensible, ou, plus précisément, vénitien : il s'excusait tout bonnement de n'avoir pas modéré le luminaire. Il tira les deux broches des interrupteurs; successivement, la négresse et le nègre s’éteignirent, et Staë quitta la chambre sans esprit de retour.
Les ténèbres semblèrent profondes à Rupert et à Isabelle; mais Y on y voyait bien suffisamment, grâce à un clair de lune, qui était aussi plus poétique et mieux approprié à une scène intime. Florent sentit ces avantages ; mais l’incident avait modifié ses dispositions à l'offensive. Ce qu’il éprouvait maintenant était fort différent delà sensualité. C’était un immense orgueil, comparable de celui de Napoléon après le mariage autrichien : s’il avait eu, antérieurement, maintes bonnes fortunes, Mme la baronne Trotteur était sa première femme du
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monde ! Isabelle éprouvait un orgueil identique, et, selon les apparences, plus justifié : elle n’avait jamais connu que des hommes du meilleur monde, Rupert était cependant son premier prince. Ils ne se communiquèrent point ces pensées secrètes, mais leurs cœurs battirent à l’unisson. Cet accord de leur snobisme les engagea de se témoigner un peu plus hardiment une sympathie réciproque. Florent prit la baronne par le cou, elle s’abandonna. Il crut devoir lui adresser, par cérémonie, quelques paroles encore, avant le suprême silence, précurseur des orages de la passion. Hélas! il ne trouva rien à lui dire, sauf : « Nous sommes bien heureux », qu’elle avait déjà entendu de sa bouche un certain nombre de fois.
— Nous sommes bien heureuse aussi, murmura la baronne.
(Elle adoptait l’usage du pluriel, au moment que ce n’était vraiment pas le cas.)
Elle poursuivit, usant d’une syntaxe bizarre :
— Mais Nous ne savons pas ce que j’ai. Je suis brisée de fatigue. Nous tombons de sommeil.
Et elle fit malgré elle un si fort bâillement qu’il l’eût défigurée, si sa bouche n’était des plus petites même quand elle l’ouvre toute grande. Rupert en put juger fort bien, grâce au clair de lune.
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— Il ne s’agit pas de dormir, dit-il tendrement. Pas de blague !
Mais elle ferma les yeux ; et cette somnolence si soudaine, si invincible, avait quelque chose d’un peu effrayant : elle semblait artificielle. Quelques secondes plus tard, Isabelle rentr’ouvrit les paupières, et Florent vit ses beaux yeux tout noyés de volupté; ce ne fut qu’un instant, elle les referma et ne les rouvrit plus. Sa respiration était devenue lente et régulière comme celle d’un enfant paisiblement endormi. Elle fit même entendre, à leux ou trois reprises, de légers ronflements.
— Ça, par exemple, dit tout haut monsieur e comte, ça n’est pas ordinaire !
Cette phrase, nettement articulée, ne fit pas même tressaillir madame la baronne.
Un soupçon affreux vint à Rupert, quoiqu’il re soit pas futé.
— Est-ce que ces chameaux-là, dit-il, auraient nêlé dans son vin quelque narcotique?
Il le dit encore tout haut, et Isabelle ne >ougea point. Jamais Rupert ne s’était trouvé lans un si étrange embarras. Il n’osait plus ui-même faire le moindre mouvement. Il n’osa uême point garder contre son épaule la tête harmante de la baronne : il la reposa douceaent sur l’oreiller, et la considéra d’un peu ■lus loin (toujours à la faveur du clair de lune).
I se rappela ce verre de vin de Moselle substi-