DISCOURS DE M. L'ABBÉ BRUCHÉSI
Docteur en théologie de l’Université grégorienne, Professeur d'apologétique chrétienne à la Faculté des Arts de Montréal.
Messeigneurs,
Mesdames et Messieurs,
Léon XIIT était sur le trône depuis deux ans à peine que déjà le monde,en admiration devant son génie et ses œuvres, proclamait son pontificat : le pontificat de la science.
Il ne se trompait point et le temps n’a fait que confirmer ce jugement tout à la gloire de l'Eglise et de la Papauté.
Dans le prêtre et le pontife qui reçoit aujourd’hui les hommages de l'univers, il y a, en effet, le philosophe et le savant, l’un des plus zélés protecteurs des lettres qui se soient assis sur la Chaire de Pierre. Au sein de l’aréopage illustre qui s'appelle le sacré
8 l Collège, parmi ces professeurs et ces docteurs qu’il a lui-même honorés de la pourpre et appelés dans ses conseils, il reste le roi ?
devant lequel la pourpre est heureuse de s’incliner. q POurp
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C’est à ce point de vue que je dois le considérer ce soir : Léon XIII homme de science et faisant merveilleusement de Rome “cette Intelligence lumineuse et pleine d'amour” que Dante a chantée, *
Le sujet est fécond et vous saisissez, messieurs, le lien magnifique qui le rattache à ce sacerdoce dont nous fêtons le cinquantième anniversaire.
Il est écrit aux Livres inspirés que les lèvres du prêtre garderont la science. Or, je vous le demande, quelles lèvres la gardent plus fidèlement et plus sûrement que celles de ce pontife chargé par le ciel de confirmer ses frères dans la vérité qui demeure toujours ? D’autres peuvent bien jeter un peu de lumière sur les problèmes dont la solution intéresse le bonheur des peuples, laisser des ouvrages qui immortaliseront leur mémoire, mériter qu’on les appelle maîtres et docteurs. Mais voyez donc comme ils se défient de leur propre génie, comme ils ne répondent souvent que par des peut-étre aux questions qui leur sont posées, comme on les voit revenir sur leurs jugements et corriger leurs erreurs. Le grand évêque d'Hippone lui-même n’a-t-il pas cru devoir consacrer un livre entier à ses rétractations ? Messieurs, il n’y à pas de rétractation possible dans l’enseignement doctrinal de l’évêque de Rome. L’auguste vieillard du Vatican est l’oracle indéfectible qui toujours éclaire nos doutes et affermit nos croyances. Il est la bouche d’or par excellence ; ses lèvres de pape sont les seules sur la terre à jamais inaccessibles à l'erreur. A son tribunal sont portées et jugées les plus grandes causes de la doctrine, de la morale et du droit. Une tradition de dix-neuf siècles trouve en lui le plus fidèle des interprètes. Quand il lance par le monde ses immortelles encycliques dans lesquelles, affirmant les droits de l'autorité, il dicte en même temps à la famille, aux gouvernants et aux gouvernés leurs multiples devoirs, il nous rappelle le législateur des Hébreux descendant du Sinaï et remettant à son peuple les tables de la Loi que Dieu lui a données,
Le nom qu’il porte, les talents qu'il possède, ne sauraient rien changer à ces prérogatives augustes. Supposé même — spectacle
* Luce intellettual piena d'amore. (Dante, Paradis XXX, 40.)
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presque inouï dans l’histoire — qu’il ne fût pas revêtu de la robe immaculée que se transmettent d'âge en âge les pontifes romains, il n’en resterait pas moins le premier et infaillible gardien de la science sacrée sur la terre : Labia sacerdotis custodient scientiam. *
Mais l’histoire est là pour faire admirer dans la Papauté une harmonieuse fusion entre les plus brillantes qualités naturelles et les dons divins ; vous aurez beau chercher, vous ne trouverez nulle part ailleurs un trône sur lequel aient pris place autant de sagesse, de science et de vertu.
Et comment en serions-nous surpris ? Celui dont le pape est ici-bas le représentant a voulu, entre autres titres glorieux, prendre celui de Dieu des sciences. + Rappelez-vous le prodige de transformation opéré dans la personne de cet ignorant de Galilée, constitué chef de l'Eglise. Le souffle tout-puissant qui, animant une pincée de poussière, produisit le père des humains, peut seul être comparé à cet autre souffle qui fit de Pierre le premier et le plus grand des papes.
Depuis lors, qu’a-t-on vu dans la Papauté sinon la lumière des intelligences et leur bienfaitrice souveraine ? Les peuples qu’elle a civilisés, les arts qu’elle à si puissamment encouragés, les écoles et les universités qu'elle à fondées, les paroles qu’elle à fait entendre sur les plages les plus lointaines, les décrets et les ordonnances de ses conciles, les milliers de bulles conservées dans ses palais, n’ont qu’une voix pour la proclamer l’Alma Mater du genre humain.
Ce n’est pas ici le lieu d'exposer et de célébrer les œuvres de tant de siècles. La gloire du passé est toute sous nos yeux ; elle brille en Léon XIII d’un éclat qui rappelle ses plus beaux jours. Oui, messieurs, nous avons le droit d’être fiers de notre grand pape. Lumen in cœlo ! C'est la prophétie étrange qui, depuis longtemps, désignait le successeur de Pie IX, et comment ne pas y reconnaître l'explication de ses armes, le cachet distinctif de son règne et de ses travaux !
Notre siècle qui va mourir ne pouvait voir refléter sur ses dernières années les rayons d’un plus bel astre, Tous semblent
* Malac., nr, 7.
t1Reg., 11,8.
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forcés d’en convenir ; mais s’il y a quelque part des ennemis de l'Eglise qui crient à l’obscurantisme de Rome, à l’asservissement des intelligences par la puissance pontificale, la meilleure des réponses se trouve dans ces beaux vers du poète :
Le dieu poursuivant sa carrière Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs,
Le premier des Léon qui gouverna l'Eglise mérita le titre de grand. Il fut le libérateur de Rome ; le dogme trouva en lui un défenseur intrépide et l’éloquence un maître.
Un autre Léon — Léon X — donna son nom au siècle où il vécut. C’est lui qui disait cette parole belle dans la bouche de tout homme sans doute, mais plus belle encore sur les lèvres d’un pape et d’un roi : “ Après la religion, les lettres sont le plus beau présent que Dieu ait fait à l'humanité.”
Notre Léon est de cette forte race et continue ces nobles traditions. Faut-il rappeler qu’il sait par cœur toute la Divine Comédie du Dante, qu’il compose l’ode latine avec une élégance rare de nos jours; qu'il a suivi sans cesse dans les livres, les revues et les journaux le mouvement et le progrès des sciences ; que les in-folio des scolastiques ont fait pendant de longues années le charme de sa vie, qu’il rédige lui-même ses discours et ses lettres d’une plume qui rappelle les plus beaux temps de la littérature classique ? Certes, unir dans une même page la vigoureuse argumentation du siècle philosophique par excellence aux harmonieuses périodes de Cicéron n’est pas aujourd’hui un mince honneur. ‘“ Seule, entre toutes les langues mortes, a dit Joseph de Maistre, celle de Rome est véritablement ressus citée et semblable à Celui qu’elle célèbre depuis vingt siècles, une fois ressuscitée, elle ne mourra plus.” *
Aux papes revient la gloire de cette immortalité, et à Léon XIIT autant qu'aux plus illustres de ses prédécesseurs. Pendant que de prétendus réformateurs, ennuyés du latin, voudraient le rayer du programme des études, lui, le garde avec une sorte de culte non seulement comme un souvenir du peuple-roi, mais comme la
* Du Pape, ch. xx
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