DISCOURS DE L'HON. M. CHAUVEAU
Docteur en droit et ës-lettres, Chevalier des Ordres de Pie IX et de S, Grégoire, ancien ministre, Doyen de la Faculté de droit à Montréal.
Messeigneurs,
Mesdames et Messieurs.
Sept cent quatre-vingt-trois ans après la fondation de Rome, alors que cette ville régnait sur tout le monde connu, alors qu’elle avait réuni dans ses murs la science, les cultes, les richesses, les arts, les produits les plus divers des autres cités, alors que le titre de citoyen romain était l'équivalent d’une dignité et que quelques-uns d’entr'eux, sous le nom de gouverneurs ou de proconsuls, commandaient au petit nombre de rois qui avaient encore retenu comme une ombre de pouvoir : il arriva que, dans une des possessions les plus récemment assujetties, le fils d’un charpentier dit à deux pauvres pêcheurs qu’il rencontra sur les bords de la mer de Galilée : “ Suivez-moi, et de pêcheurs de poissons je vous ferai pêcheurs d'hommes.”
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Et le même homme dit encore à l’un d’eux — ces pêcheurs l'ayant suivi pendant près de deux ans avec d’autres prolétaires—qu'il lui donnerait les clefs du royaume des cieux et qu’il ferait de lui le fondement d’une institution qui durerait autant que le monde.
Certes si un des courtisans de Tibère qui régnait à Rome avait entendu ce discours, ne se serait-il pas demandé lequel de ces deux hommes était le plus insensé, celui qui faisait ces étranges promesses ou celui qui les acceptait ?
Et si on lui avait dit que celui qui faisait la promesse mourrait bientôt à Jérusalem dans le supplice le plus ignominieux, et que celui qui l’acceptait périrait par le même supplics à Rome non loin du palais des Césars, et que, précisément à cause de cela la promesse serait de tout point réalisée, l’hilarité du courtisan n'aurait-elle pas été toute naturelle ?
Mais si l'avenir se déroulant à ses yeux, il eût pu voir le monde changer de face, la religion instituée par le fils du charpentier survivre aux persécutions, c’est-à-dire surnager sur des mers de sang, l'empire romain s’écrouler, mais revivre sous les héritiers légitimes du pêcheur de Galilée, s’il eût pu contempler cette grande institution de la papauté, résistant seule aux invasions des barberes et aux révolutions modernes, s’il eût vu défiler devant lui cette longue succession de Pontifes qui, s’ils n'étaient inspirés, formeraient encore la plus illustre série historique de grands hommes et de bienfaiteurs de l’humanité, ah ! nul doute que, bien différent de ceux qui de nos jours, connaissant toutes ces choses, les méprisent et les blasphèment, le courtisan de Tibère ne se fût précipité aux pieds de ces deux hommes, adorant le premier comme le fils de Dieu, Dieu lui-même descendu du ciel pour y remonter, et vénérant dans le second le représentant que son maître devait laisser après lui, le chef d’une sainte et glorieuse dynastie qui doit se perpétuer jusqu'à la consommation des siècles.
C'est assez vous dire qu’à nos yeux la succession apostolique est une des plus éclatantes et des plus irrésistibles démonstrations de la vérité du christianisme, et que, si l’on doit s'étonner de ce que tant de gens qui ont à cœur de porter le nom de chrétiens se privent de cette arme puissante contre les diverses écoles
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d’incrédulité, d’un autre côté on peut très bien concevoir l’acharnement avec lequel tous les ennemis de ce nom s’attaquent à ce vivant témoignage de notre foi.
Animés d’un même esprit, revêtus d’une même autorité, continuant une même œuvre, nos Pontifes ont cependant retenu chacun le caractère que la nature leur avuit donné, caractère merveilleusement adapté dans tous les temps aux évolutions sociales qu'ils avaient à diriger ou contre lesquelles ils avaient à se défendre.
Pour appliquer cette observation au Pontife régnant dont l'univers catholique célèbre le demi-siècle de sacerdore, comme il à célébré naguère celui de son prédécesseur immédiat, le bon, le saint, l’immortel Pie IX, nous allons jeter un simple coup d'œil sur la carrière de Léon XIII, considérant l’homme plus encore que le Pontife. Les qualités naturelles de son cœur et celles de son intelligence, le développement des unes et des autres par l'éducation et par l'instruction, enfin l'influence de ces qualités ainsi développées sur la direction de la conscience humaine dans les temps que nous traversons, nous occuperont successivement,
Fils d’une noble famille qui ne connut guère de la grandeur que les charges, qui n'eut en partage ni la misère ni l’opulence, naturellement porté à la méditation et à l'étude, mais très susceptible par tempérament d'aimer une vie active et de faire de grandes entreprises surtout sous l'impulsion du devoir, celui qui devait être Léon XIIT fut élevé par une mère pieuse dans tous les sentiments d’une dévotion éclairée. L'imagination du poète, la sagesse du diplomate, la fermeté du gouvernant, la tendresse du pasteur des âmes, la généreuse ardeur du savant, tout cela se trouvait en germe dans l'enfant dont ses premiers maîtres purent dire que son intelligence était aussi vive que son cœur était bon et pur.
Les contes gracieux qui ont bercé notre enfance nous représentaient certains êtres surnaturels, bienfaisants ou malfaisants, convoqués pour la naissance des princes et leur donnant en cadeau telle ou telle qualité. Le jeune Pecci eut mieux que cela. Sa pieuse mère crut ne pouvoir réunir trop de protecteurs célestes pour veiller sur lui. Elle lui donna le nom de Joachim, parce qu'elle portait elle-même le nom de la mère de la Vierge Marie;
elle y ajouta celui de Vincent à cause de sa très grande dévotion
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au célèbre thaumaturge espagnol de l’ordre des dominicains, et ceux de Raphaël et de Louis. Il avait enfin reçu en héritage de ses ancêtres toutes les qualités propres à une famille qui s'était distinguée dans l'Eglise, dans l'Etat et dans l'armée, On montre à Sienne le palais des Pecci et à Carpineto, nid d’aigle construit au flanc d'une des montagnes du pays des Volsques, le château assez modeste où naquirent le Pape et son frère le cardinal, plus âgé que lui de trois ans.
Trois ordres religieux ont exercé une grande influence sur sa jeunesse, et chacun d'eux semble avoir mis son empreinte sur cette âme si bien douée.
Sa mère avait, ainsi que toute sa famille, une affection particulière pour l’ordre de Saint-François d'Assise ; des religieux de cet ordre avaient un couvent près de Carpineto ; rendus plus intéressants encore par les malheurs qu'ils avaient éprouvés pendant la révolution, ils purent facilement nourrir dans le cœur de l'enfant cette tendre piété, cette ardente charité qui caractérisent l’ordre séraphique. À huit ans, le jeune Vincent—sa mère affectionnait ce nom plus que les autres—fut envoyé au collège des Jésuites à Viterbe, et il passa de là au Collège romain. Inutile de dire que l'amour des sciences et des lettres, comme inné chez lui, fut admirablement cultivé par ces maîtres habiles, savants et zélés.
Enfin, par l'inspiration sans doute de son patron dominicain, il fit une étude approfondie des œuvres de Saint-Thomas, et cette largeur de vues, cette profondeur philosophique, cet esprit d’analyse et de généralisation si nécessaires à la solution des problèmes qui surgissent chaque jour à notre époque, qualités que Léon XIII possède à un si haut degré, peuvent facilement se reconnaître à l'influence de l’Ange de l’école.
Du reste, ces trois grandes institutions monastiques et d’autres encore qui ont chacune leur caractère propre et tendent au même but par des voies différentes, trouvèrent plus tard dans le Pontife un protecteur impartial et zélé.
Jamais terre mieux préparée ne reçut d'aussi multiples semences, et pour employer des expressions mystiques qui ne sont pas déplacées dans un pareil sujet, jamais âme ne correspondit mieux aux grâces nombreuses eb variées qui lui furent prodiguées,