LE GRAND ASSISTANT
glorifié, admirable, révélé et redoutable, de la part du Saint unique, et il me donna soixante coups avec des lanières de feu et me fit tenir debout sur les pieds.
Ainsi les honneurs que le Métatron avait acceptés lui avaient coûté cher. L'auteur le tenait donc pour dégradé de son trône, où il risquait d'attirer des hommages dus à Dieu seul. Gela suppose la controverse avec les chrétiens, et la scène est placée au iii° siècle ap. J.-G. Nous avons dû descendre jusque-là, parce qu'il était nécessaire de montrer que l'Élu ni l'Ange du sommet n'étaient point des conceptions isolées dans le Judaïsme. Issu de la méditation de l'Ancien Testament, le grand Assistant avait une existence tellement reconnue que lés écrits talmudiques, les Midrachim, les écrits dits mystiques n'ont pas osé s'en débarrasser en niant son existence. Selon la fine remarque de M. Odeberg, l'apparente contradiction des textes ne peut s'expliquer que par le souci de ménager une tradition trop enracinée pour qu'on ne soit pas obligé de la miner sourdement pour en avoir raison (1).
Il est probable que le premier degré de cette déchéance fut ce titre même de Métatron, en apparence si glorieux, mais qui indiquait cependant un trône inférieur. On lisait dans Daniel : jusqiHà ce qu'on disposât des sièges, et quun vieillard s'assît [Dan., vn, 9). Il y avait donc plusieurs sièges, et on lisait en effet dans le Ps. ex, 1 : lahvé a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite. Si bien que R. Aqiba crut pouvoir soutenir que Daniel parlait de deux sièges, l'un pour Dieu, l'autre pour le Fils de David (2). Mais les rabbins le détournèrent de cette exégèse dangereuse, compromettante pour l'unité de Dieu. L'un mettait les deux sièges sur le même rang, mais y plaçait la justice et la bienfaisance, l'autre expliquait qu'ailleurs Daniel ne parle que d'un trône (3), un troisième ne voyait qu'un siège et un escabeau. Il est probable qu'on se mit d'accord pour établir le grand Assistant sur un trône de second ordre.
Dans le livre des Paraboles une variante place l'Élu sur le trône même de Dieu. En tout cas, il est normalement le juge. Quand il fut assimilé à Hénoch, on n'osa lui maintenir cette prérogative : dans 3 Hénocli il ne juge pas. Puis on le fit descendre de son trône. Décidément il n'y avait qu'un pouvoir (4). Le Métatron tout à, fait confondu avec Hénoch fut surtout le grand scribe, comme Hénoch avait été dès le début le révélateur des secrets divins.
L'assimilation d'Hénoch au Métatron n'avait pu se faire sans une transformation de l'homme en une créature céleste. Dans une autre combinaison,
(1) Op. l., Introduction, p. 85 ss.
(2) Le Messianisme..., p. 225.
(3) Le Messianisme..., p. 298.
(4) ,Surla controverse relative aux deux pouvoirs, voir le Messianisme..., 205 ss.
'2i&2 XII. LA YiaiOlRE ^DB =DJEU ATJENDUE.
e'eiSt ua« onetioiQ >qm doime â fléinoch un ÉaiiK a^ir de Messie, d'autant jplus caractéristique que îe ipatriarche, aiasi tcansfornié, vifôat jouer son rôle -de névélateur sur la terre : (1)
-8 «Et le Seigneur Dieu dit â Micheî : 1*reiids Mênodi jst dépomille-le de ses [tiaàits] ftferrestees, et©Mas-rle d'une tonoUon èeMe et iiabille-te d'ha%its .de gloira. ''JEt Michel me d^onilla de mes haMts et m'oignit d'tuie onction Jjelle.; et l'aspect de cette onction •était plus brillant qu'une grande lumière, et son onction était comme une belle rosée, -et son parfum comme la myrrhe, et comme les rayons éclatants du soleil. '"' Et Je me considérais me contemplant moi-même, "j'étais comme un -des glorieux et il n'y avait .aucune dMéren.'ce. Et la crainte et te trsmblem:ent me .quittèrent. ■
J>[e dirait- on pas qu'Hénoch fut alors consacré Messie? Mais si telle était ^la |)ensée de l'auteur, il aurait donc renoncé aux espérances messianiques traditionnelles^ car si Hénocli revint sur la terre, ce fut pour révéler les ^secrets du ciel aux patriarches des temps primitifs. Au moment où il allait remonter au ciel, et cette fois pour toujours, le peuple, groupé ^autour de lui, lui adressa cette prière j(
^ Et maintenant bénis tes ^îs et tout le :penple, afra que nous soyons aiijourd'tmi
.glorifiés' devantta face-, parceque^tu es glorifié pour l'éternité .devant.taface du Seigneur.
^ 'Car te 'Seigneur fa choisi plus que tous les hommes sur la terre et l'a établi comme
celui -qui décrit .ses créatures, les visibles et Les invisibles, et qui enlève les péchés
■ des hommes et qui aide les enfants de sa maison.
Cetui qui «nléve les péchés des hommes est hien près d'«tre un rédempteur (3) ; c'est euTtout cas un libérateur du péché , dont on serait débarrassé tpar l'intercession d'un aiitre. Gr le même livre nie expressëment cette ^doetrî'ne peu auparavaiit
«, Et maintenant, mes enfants, ne dites pas: notre Père se tient devant Dieu, et il prie pour que nous soyons délivrés de nos péchés, car il n'y apas d'aide pour un homme qui .a péché (5) ».
Telle est bien la thèse rigoureuse iqui prévaut dans tous ces livrés d'Hénoeh. C'est celfc de l'école d'où ils sont sortis (6). 11 laut toujours se tenir en garde contre une altération possible, conaoae cette idée de rédemption, dans des textes qui ne nous sont parvenus queipar des églises chré^ennes, et non les plus éclairées.
îÇl) Hén. jdaty«, ;xxu, .6 ïSs,, iïeaîie B.
(2) LXiy..
(3) C'est ainsi que traduit Chafies-MorfiU : reUee^iier of the slns of man (texte A).
(4) LUI, 1, d'après les textes A et B.
(5) La dernière clause seulement dans A.
(6) Charles (p. 462) a cru pouvoir citer Hénoch, xxn, 12; xcvii,;3. S; xcix,, i6, '.dans le sens de ^'intercession des justes pour les pécheurs : il est clair que la prière des justes demande vengeance '«t délivrance pour eux-mêmes.
§ 4. — Le livre de la Sagesse d'Hênoch.
La dectrine êe lu rétribution après la mort si peu Teprésentëe fait ï'mtéi'êt deîa deïfîière section d'Hénoch. (xi.i-cv), qu'on nomme/e livre de la Sagesse Q13. le livre -de V exhmtuîion et de lu malédicîwnii). fl serait très important de saToir as qui H émane et à quelle date. Selon leur postulat oi'dinaîre que ees apoeryphes sont des manifestes {des Pharisiens contre les Sadducéens, des critiques «lierchent un moment où les Pharisiens avaient le dessous, au temps d'Alexandre Jannëe (2). Mais l'anteur reproclie par deux fois aiax « péclieurs » le icrime didoMtrîe (xcix, '7-14 ; civ, 9), et ce sont bien des apostats d'israël (3): « Maïheur à ceux qui répudient la mesure et î'iiéritag'e éternel de leurs pères, et dont fiâme s'attae'he aux idoles » (xcix, 14), ce qui eût été trop évidemment faux des Sadducéens. Les plus coupables sont les païens, qui seront tous condamnés au feu (xcri, 9). D'autres se font leurs auxIliaiTes, les riches surtout, et assurément on pourrait voir en eux des Sadducéens. Mais on ne voit -pas que les Pharisiens aient jeté si facilement l'anathème à la richesse. Le ton est tellement amer qu'il tourne à la révolte contre toute la société. On dirait que tout traTail mereenaire est interdît" « Malheur ci vous «qui édiïiez vos maisons par le travail des autres » (xcix, 13), comme si chacun devait se faire une pauvre demeure suffisante à ses besoins. Aussi les justes ont-ils voulu faire bande à part : « ïls ont voulu s'éloigner d'eux pour fuir et se reposer, et ils n'ont pas trouvé où s'enfuir et leur échapper » {cih, 13). Les péclieurs ont écrit des livres « qui sont des paroles de mensong-e et clés paroles d'impies » (xcvm, 15), ils altéreront et dénatureront fort la parole de vérité... (xcix, 2) et ils écriront des livres sur leurs paroles (civ, 10), reproches qu'on ne semble pas avoir fait aux Sadducéens, mais dont tout juif pouvait accuser les païens.
Si Ton considère de plus que findignation est à son paroxysme, que l'auteur attend un jugement formidable, qui ne sera pas seulement une transformation de la terre où les justes goûteraient un bonheur terrestre limité (comme dans t, 7-9*, x, 16-22; xxv, fi), mais une destruction de toute vie, l'inaugiiration de l'au-delà, on sera porté à attribuer ce livre à eette époque de désespoir qui suivit la mort d'Hérode (4), dans un milieu
(1) Sauf uîi passage imséré, l'apofiaifipse âes semiames xeiii et sici, 12-17.. — Cliarles a>iBis xcn avant xgi.
(2) Charles, Béer, MaTlin.
(.3) •Ci", mix, 2.
(4 C'est aussirqpinion de M, Motzo {Op. l. p. 28) : .après la mojt d'Hérode et avant la déposU tiond''Arc;liëIaus. Il est même plus précis : L'aulore &é\].^ Sapienza di Enoch, è appunlo uno deî .^oqïianta mem'hri (dell' anîba&ceria àariata ail' imiieralore (p. 25).
de zélotes OU d'Esséniens. Nous pencherions pour cette nuance à cause de leur recours en Dieu, et de la composition des livres qu'ils opposent à leurs adversaires : « Je sais un autre mystère : les livres seront donnés aux justes et aux sages pour (leur communiquer) la joie et la vérité et une grande sagesse » (civ, 11). Cette révélation de livres nouveaux n'est guère dans l'esprit des docteurs pharisiens, appliqués plutôt à élucider la parole divine, et qu'on accusait de la corrompre par leurs additions traditionnelles non écrites. Ce qu'on mettait chez eux par écrit n'était pas présenté comme une révélation.
Nous ne pensons donc pas que les Pharisiens aient été les auteurs de ce livre. Mais ils n'étaient pas non plus ceux qu'il condamnait si fort : les pécheurs c'est tout un monde devenu païen, et qui va disparaître.
L'examen de la doctrine du livre nous fournira des indications dans le même sens.
La situation religieuse et sociale d'ici bas étant désespérée, quel est donc le dessein de Dieu, comment se révélera enfin sa justice? C'est le problème agité au début du livre grec de la Sagesse, mais l'ambiance n'est pas la même.
En Egypte les pécheurs sont des épicuriens qui se hâtent de jouir de la vie parce qu'elle est courte et n'est suivie de rien : l'âme s'en va en fumée. Le voyant palestinien croit à la survivance des âmes, et prête à ses adversaires l'antique opinion sur la descente de tous dans le même Ghéol. En vain les justes ont essayé de se procurer une honnête satisfaction par le travail. Ils ont été déboutés de leurs légitimes prétentions, maltraités, et maintenant ils sont morts. Les pécheurs se moquent d'eux, mais l'auteur de cette partie d'Hénoch les fait parler dans le Chéol, comme si les justes y descendaient. C'est donc qu'il se place d'abord dans l'opinion qu'il va combattre : « Comme nous sommes morts, les justes sont morts, et quel profit ont-ils retiré de leurs œuvres? Voici que comme nous ils sont morts dans la tristesse et dans les ténèbres, et qu'ont-ils de plus que nous. Désormais nous sommes égaux » (en, 6 s.). Cette maladroite prosopopée signifie simplement que telle est l'opinion des pécheurs triomphants quand ils voient mourir un juste. Elle pose dans toute sa force l'objection contre la justice de Dieu. La justice n'est pas exercée sur la terre; elle ne peut plus s'exercer dans le Chéol où tout le monde est réduit à la même condition, fâcheuse pour tous, il n'y a donc pas à s'en préoccuper.
A cela le voyant oppose une doctrine dont il est sûr et qu'il révèle comme un mystère : « Moi, je connais le mystère, je l'ai lu sur les tablettes du ciel, et j'ai vu l'écrit des saints » (cm, 2), et c'est le dogme de la rétribution dans les termes les plus clairs, à savoir : « Que tout bien et joie et honneur a été préparé et écrit pour les âmes de ceux qui sont morts
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dans la justice, et que de nombreux biens vous seront donnés en récompense de vos travaux, et que votre sort sera meilleur que celui des vivants. Et vos âmes, à vous qui êtes morts dans la justice, vivront et se réjouiront et exulteront, et elles ne périront pas, vos âmes »... (cm, 3s.). Aucun trait n'indique une restauration nationale. L'âme ne participera pas à la gloire de sa nation. Elle a ses destinées, comme âme juste. S'il n'est pas question de son jugement, c'est que le jugement est à peu près ici synonyme de condamnation. Il suffit qu'elle soit loin du jugement (civ, 5). Mais malheur à vous, pécheurs, si vous mourez dans la richesse de vos péchés... « Vous saurez qu'on fera descendre vos âmes dans le Chéol... Et votre âme entrera dans les ténèbres et dans les liens et dans une flamme ardente » (cm, 7 s.). La révélation porte donc aussi sur la vraie nature du Chéol. Ce n'est point la demeure commune des morts, c'est le lieu où les pécheurs sont punis. L'auteur note avec ironie « qu'il n'a pas été rendu de jugement sur eux pendant leur vie » (cm, 6), comme pour indiquer que le jugement a eu lieu après la mort. Dans tout cela, il n'est jamais question que des âmes, des âmes des justes et de celles des pécheurs (en, 4.5.11; cm, 3.4.7).
La situation de chacun réglée au moment de sa mort, la grande image du jugement général traditionnel demeurait. Mais ce n'était plus le jugement contre les nations en faveur d'Israël. C'est le grand jugement contre les pécheurs. Les justes n'auront rien à craindre : Dieu donnera des gardiens d'entre les anges saints à tous les justes et les saints ; ils les garderont comme la prunelle de l'œil jusqu'à ce qu'il consume tout mal et tout péché; et si les justes dorment d'un long sommeil, ils n'auront rien à craindre » (c, 5). Peut-être s'agit-il ici des âmes des morts, qui sont comme endormies (1).
Ce sont les justes présents sur la terre qui ont besoin d'être préservés lors des derniers branle-bas du monde, les morts sont à l'abri, comme s'ils dormaient paisiblement, et, si long que soit leur sommeil, leur réveil aurait lieu lors de la consommation suprême (2). Toutefois l'auteur ne parle pas expressément de résurrection. On peut seulement noter que désormais, il ne parle plus des âmes, mais des justes : « Espérez et né renoncez pas à votre espoir, car vous jouirez d'une grande joie comme les anges des cieux » (civ, 4), « car vous aurez part au sort de l'armée du ciel » (civ, 6). Peut-être est-ce parce que, les corps ayant disparu, l'âme est toute la personne.
(1) D'après Charles et Martin en altendant la résurrection.
(2) Mais elle n'est pas indiquée clairernenl, car dans xcw, 3: « Et le juste se réveillera de son sommeil », outre que le texte est douteux, il s'agit du juste qui se décide courageusement pour le bien.
266 XTI. LA VKTaiRË,:DE iJJilU AXrENDUE.
A suipposer œpeinla'nt qwe l'anateiir m'aii; ^as qm vue seulement le saluil; d-e rame, la résoriTBetmii aWmit rien d'xm -épisode de la restaura tioja ]iati<i>]iaie; elle est spiritmelle pios que celle des Pharisiens.
L'auteiM? pensaM peut-être à une immortalité 4e l'âme dans les deux; il a mha. eej^endant de ne pas regardeir l'ai-mée du «iel «omme composée -des astres,, ]3îiisq«i 'il l'assimile aux ranges,
Touée cette diatribe s'adresse non seulement aux justejs pour les encourager, Miaisaîussiiaux |)^éobeittrs pour les convertir, car le prédicateur a jsoin die leur rappelea? qu'ils ne sont pas jaiauFads par nature ni condamnés d'avance (xcyiii, 4). Mais il m' envisage nullement Ikyeiiir temporeLd'lsraël, )d(ont Midésespère, ,6* il n'a pas remplacé le Messie, roi, fils de ©avid, pa/r un être céleste, eliefîdiu montdefiUitur..
Le livi?e de l'exiiortation et àe la mailédiction a une sorîte de supplément daias Le ch. cvm, «^ui se donne comme un second livre d'Hénoch, mais qui se irattacke Men pour les idées audi. cv, si l'on enlèwe le fragment noaeiiique cvi-cvur. -On dimit que l'auteur de cette .addition a voulu encourager les fidèles qui se lassaieint d'attendre JLe jugement L'enfer existe déjà, tout est écrit dans les livres célestes, et Hénocà a exposé dans ses livfes àluiqflie déjà les justes S0nàiréeompen.?és. Le styl^ est assez décousu, €'est Dieu qui prend la parole poâ.3a? dire (IJ) ; « Mainteinant j'appellerai les espiFiits des bons d'enitre les g-énératioiBS de lumière:, e t. je transfigurerai eeux qui sont nés d ans les ténèbres., qui dans leur cliair n'ooit pas ireçu d'honneur en réeomipeiîse, comme il 'convenait â Jeur foi. » Re dirait-on pas les ^lus Beerutés soit parmi les fils d'Iscaël, soit parmi les Gentils, nés dans les ténèbires, mais c^mvertis .par la foi?. Si l'on ajoute que la mortifieation du «Qï^pset le sma^tyre sont les prineipales vertus des Justes, avec le dédain d-es biens du monde, et surtout l'amour de Dieu, on pensera avec nous que i'a/ddition ^est d'origine elirétienne. Elle ne parle pas de la résurrection des onoi'ts, smais elle ne l'exclul pas non plfus., à l'instar du livre de l'exliortation et de la imalédiction.,
Si l'on ople pour une orijgiae juive de ;cette addition, il faudra noter ^TÊC Cfearies (l) le ton essénien de -ce morceau, jiUgem>ent qui devra réagir sur le traité principal et c0?a!fîRmeir ce que nous avons aviancé de son^origine ^éssénienne.