LES PHARISIENS
la loi de Moïse (1) ». Ils se posent en juges du droit. C'est donc qu'ils constituent un groupe : un groupe qui ne tient son autorité ni du grand prêtre, ni du peuple, mais de la tradition des anciens. Ils ont une tradition relativement à la connaissance de la Loi et à la manière de l'appliquer dans les cas qu'elle n'a pas prévus explicitement. Ils sont donc dirigés par un corps de docteurs qui a conscience de sa valeur, et dont l'autorité tient à sa science même. Désormais ils se distinguent des autres. On a par conséquent pu les nommer Pharisiens, c'est-à-dire « séparés (2) », et l'on comprendra mieux bientôt combien cette appellation était exacte. Ce n'est pas eux qui se la sont donnée, et elie est extrêmement rare dans la Michna (3). Ce fut donc d'abord une sorte de sobriquet qu'ils finirent par accepter, lorsqu'ils se firent un honneur de n'être pas mêlés à tout le monde. Eux-mêmes auraient continué à se nommer les saints (oatoi), comme dans les Psaumes de Salomon, où ils revendiquent ce titre (4).
C'est qu'en effet, à une connaissance plus approfondie de la Loi et de la tradition, dont ils étaient fiers, ils joignaient en principe l'application la plus stricte de la Loi et des points qu'ils en avaient déduits. Pratiquer est mieux encore que connaître : qu'y avait-il dans cette attitude qui ne fût parfaitement louable? L'attachement ponctuel aux plus petites choses, si elles sont coirimandées, ne laisse pas d'être enseigné dans tous les ordres religieux catholiques comme un principe fondamental. Être fidèle dans les plus petites choses que Dieu commande, c'est lui témoigner un grand amour.
Encore est-il qu'il existe une hiérarchie des choses bonnes, et que les principales ne doivent pas être subordonnées aux moindres, comme si l'on sacrifiait la charité à l'observance de quelque point de règle. C'est ce que les prophètes avaient inculqué fortement, en montrant la supériorité de la loi morale et de la charité sur le culte lui-même.
Les Pharisiens avaient ajouté à la Loi des points nouveaux. Mais cela était nécessaire. La Loi n'avait pas tout prévu. Il fallait régler un grand nombre de cas au jour le jour, c'est-à-dire rendre des arrêts. Ceux des anciens faisaient autorité; d'autres venaient s'y joindre. Quand les plusdoctes, api'ès de longues veilles, de non moins longues discussions, étaient tombés d'accord sur un point, il était sage de suivre leur décision : c'est le principe de toute jurisprudence.
On sait que les avis despçudents de Piome, ce qu'on a appelé la raison
(1) Texte cité plus haut, p. '269.
(2) En Jiébreu parouchim (□"'îTIIS), en araméen parichin ('?'iU7''19) signifie les « séparés ». De qui? Du vulgaire impur, comme nous le verrons tout à l'heure. Les hésitations de Mooré {Judaisvi, I, 60 ss.) ne sont pas justifiées.
(3) Schiirer (II, p. 468) cite les passages dans Jadaim iv, 6-8; Khagiga ii, 7; Sola, m 4.
(4) Voir plus haut, p. 158.
â,734 XIM. ilTES SSEC!EE-S.
!<âemte, n'ont eu .force de loi qm fdaDS la iégislalion âe Juslinien qui a faiitt pntchoix, îJiiSf Jtte-là lon ocisquait <de s'égarer id-arts un mèlwnge de 'sentemoes scontradictoires. fChez lesiiusifsîpersomffie ;n'avialst wa. pouvoir législatif co^m jparaîble à celui de Moïse. Il y ja^aît (donc une siifcua€on fausse paur les *4octeîiirs,, :s'effor,çant yainement denrieltce leurs déduetions/plus ou moins .'Justes sur le [iniême ran^ ique le êmàe lui-même i(l). Se «royant «yMigés vdeiaire prévaloir une autorité ^qulils n'a'va/ient .pas, il leur .est arrivé de éomiher dans une infatua'tion ;voisime àe la présompition et de l'org-uefil. Mais le principal danger était de sse faiire de la ^supériorité dams la dacérine et dans la praîiique une raison de se «éparer des aïu^res et de les mépriser, iCest ce qui se produisit, et woiéi comment. Les -trois poiuiis swr lesquels les docteurs Insistèreuit surtoiit forent le sa'bbaît, le soin de l<a |)ur,été légale, le paiement des dimies aux lévites et aux prè-tres. lie saib'bat était d'institution 'divine, une institsation si sage que les peuple» /■tû^dernes se font lunse loi de .la pratiquer, ;avec une certaine tendance à jïvprendre deux Jours de irepos |xar semaine au lieu d'ion !
Les ^Pharisiens, tépiloguant sur les mots., étaient arrivés à muiMiplier les
vmntfërdictions sur ce point icaïpital, bù. la dérogation me ipauvait échapper
•iaux regards. Nous n'indiquious fas ces cas, un véritaible défi au bon -sens,
^îoomme de ne pas manger un œuf pondu le jou^r du sabbat, ou un fruit
%ïUbé de l'iarbre a pareil j<Dur i(â). llssulfit de snoterici qu'une observation
très stricte de «es points, isoiuvent iimpossible au vulgaire, mettait les
Pharisiens dans une classe à part, grandement scandalisée de dérogations
/aux 'règles nouvelles qu'ôils avaient posées.
Le ipoint des impuretés était une pierre d'achoppeinent encore plus ?«cabreu.se. Beaucoup d'impuretés étaient lorméllement inscrites dans 'la >»L0i. Qu'on veuille bien leaioter., oe qu'il y a là d'étrange pour nous, ce ne sont pas les règles en elles-mêmîes, que nous nommerions des précautions parfcàs -excessives de propreté , ou des mesures 'prophylactiques -«cantre la con:tagiou, mais qu'îles fièrent dans un Gode sacré (3). On doit convenir que ce ne sont >pas des points révélés d'en haut comme ayant ^ne importance majeure pour la conscience et les rapports de rhomœe -envers Dieu, mais des coutumes ^étaMies dan« un :peuple fier de s'élever au-dessus des peuplades 'OÙ l'on vivait dans la promiscuité et dans fta saleté. Par suite du caractère universel de la Loi, elles avaient été ratifiées |)ar l'autorité divine. L'épithète d'impur, libéralement prodiguée dans des
<(i) Ce .quîils «ont fait lExpressémeiit, car la tradilion,, elle aussi, lemonlait à Moïse ; cf. Le Messianisme..., p. lAS :s.
(2) Bessa, i, 1 ; Pesahim, iv, 8\ ■ . , ^ . .„ „, u ,
(3) Pollutions iavolonlaires Lev. xv:, .^16 s. ; vpeTiodes des femmes 'xv, ;ï9-;2é; /accouchements su; union conjugale xv, 18; les cas de maladie, les cadavres, etc.
LES PJURIfilENS, 27.5
<îas OÙ ce terme parait trop dur, ti«nt au langa-ge à\i temps. Il n'était pas prescrit d'éviter toutes ees iQipuretés;-ce qui était édicté avant tout, c'était la purification, «ar il était des impuretés contractées par l'exerxîice d'un acte légitime, sans le moindre péché, même véniel. En somme on était obligé .de se lavar, de prendre un bain, dans les cas les plus graVxCS d'iOiffdr lin petit sacrifice, «ce qui n'oMigeait pas à un voyage spécial à Jérusalem. Il eût été grave d'aller dans le Temple en état d'impureté (1), mais il était facile de s'en abstenir.
Les idées anciennes (2), sanctionnées par le droit divin, admettaient une certaine eonta-gion de l'impureté, qui est encore dans la nature, et que la Loi étendait fort loin, mais qu'une époque plus civilisée n'aurait pas dû étendre encore davantage (3). Il eût fallu s'en tenir strictement aux cas déterminés., relatifs surtout aux « impuretés » des femmes.
Sur ce point, comme sur celui du sabbat, l'imagination des scribes s'éifcait donné libre carrière. Le « saint » craignait de se contaminer par le simple contact de ceux qui ne se seraieat pas purifiés, et pour plus ide sûreté il soupçonnait d'être dans ce cas tous ceux qui ne faisaient pas profession de sainteté. Notez que ce saint encourait très délibère ment une impureté légale par l'union entre époux ; il n'y voyait sûrement pas une raison de s'abstenir. Mais loj'squ'il s'agissait d'entrer ren relations avec le prochain, l'impureté devenait un fantôme redoutable comme m l'on était responsable de la négligence qu'on lui imputait, peut-être gratuitement.
,G'est là, si nous ne nous trompons, Terreur fondamentale du pliarisaïsme : faire du zèle religieux une raison d'éviter les relations cordiales avec le proebain et presque un (devoir de le mépriser comme impur.
Âiutre scrupule à propos des dîmes. Le clergé n'avait pas eu de terres lors du partage. Par un principe admirable. Dieu était son partage. C'était aux autres à pourvoir à son entretien. B'oii les dîmes à payer aux prêtres et aux lévites sur les fruits du sol (4).
Les paysans étaient-ils toujours exacts à payer ces dîmes? Vraisemblablement non, d'autant que les Pharisiens ajoutaient à la liste des ebjets imposés. Le fossé se creusait, le cas de conscience devenait obsédant. Lorsque le Pharisien achetait des légumes au marché, avait-il le droit de les consommer si la dîme n'avait pas été d'abord prélevée? Il s'en faisait un scrupule que la loi ne lui avait pas imposé ni même sug-
(1) Lev., XV, 31.
(■2) .Études sur les reliffions sémitiques,, 2" éd., p. 141-157.
(3) Les modernes sont étonnés presque choqués que le sujet des périodes mensuelles des femmes occupe une quinzaine de versets dans la Bible. Dans le Talmud c'est tout xux traité {NàMa) qui roule sur la situation tragircamique d'un docteur marié..
(4) mm., XVIII, 20-32 ; Dt., XIV, 22-29.
276 XÏII. LES SECTES.
gëré. Son devoir était d'acquitter la dîme pour son compte; il n'était pas obligé de supposer que son prochain était coupable. Et cependant les consciences avaient été angoissées à ce point que Jean Hyrcan avait dû les calmer. 11 avait statué, qu'à la condition de payer une dîme supplémentaire, il était licite de manger les légumes, verts ou secs, achetés sur le marché, sans froisser sa conscience (1). Le scrupule des Pharisiens était ainsi apaisé. Ils formaient donc déjà un corps de gens à la conscience délicate, sans cesse menacée par le sans-gêne du Vulgaire. Celui-ci sera désigné désormais par un terme qui se rencontre déjà ici, c'est le ^Arn ha-aretz {^)^ le peuple du pays. On a beaucoup discuté sur le sens de ce terme. Le 'Am ha-aret% est-il le paysan, celui qui va vendre ses légumes "au marché sans se soucier trop de la dîme ni de l'impureté? Mais un citadin peut-être cet homme du pays. Est-ce un homme san& fortune? Mais ce peut être un riche. Quelqu'un qui ne connaît pas la Loi, un ignorant? Nous touchons au point sensible. Celui qui ne connaît pas la loi n'est pas en état de la mettre en pratique (3). L'ignorance est donc la racine du mal. Gomme ignorant, cet homme est précisément aux antipodes d'un docteur. Le docteur sait et observe; l'ignorant ne sait pas et ne peut donc pas pratiquer. Or les docteurs et leurs disciples se sont constitués en un groupe. Dès lors l'opposition est toujours entre les ^amè ha-aretz et les Khaberim, c'est-à-dire « les associés », de sorte que l'associé — le Khaber — regardera plus ou moins comme « gens du pays » tous ceux qui ne font pas partie de sa corporation.
C'est là en effet le nœud de toute la question sur le Pharisaïsme. Les Pharisiens, du moins les plus résolus d'entre eux, ont formé une sorte de congrégation — c'est leur nom de Khaberim — ^ avec une probation suivie^ si le candidat en est digne, d'une admission régulière, selon leurs principes propres déjà dégagés : la connaissance et la pratique de la Loi.
Alors un ordre religieux gouverné par des théologiens? Quoi de plus louable?
La différence entre les ordres catholiques et la congrégation pharisiennc est dans le but même de rassoçiation. Le principe catholique est celui dé la diffusion de la charité surnaturelle, fût-ce seulement, et très efficacement, par la prière, tandis que la profession de Khaber consistait à s'engager
(1) Sota 48% commenté dans Strack-Billerbeck, II, 500 : « Celui qui achèle des fruits d'un '^Am ha-aretz doit en prélever la première et la seconde dîme ». Tout un traité de la Miclina-,. Bernai, est consacré à ces fruits douteux CiNDT). Le terme 'awi ha-aretz remonte donc au temps du prêtre Jean, d'après la tradition qui prétend citer le texte,
(2) *'r\ii,n nV, plur. VIKH "iDy, cette forme plurielle est celle qui désigne les païens demeurés dans le pays dans Esdras, x, 2. 11 et Neh., x, 31. 32.
(3) fTOylîr ia''>< inS lalt^y; Sd; « qui n'étudie pas ne pratique pas », dans SL, 26, 14 (451^)^. cité par Str.-Bill., lï, p. 496. L'ignorant ne peut devenir un saint: c'est une anlitlièse du principe chrétien.