II. Les Synagogues
Si les docteurs laïques ont supplanté les prêtres et les lévites dansrenseignement doctrinal, ce fut surtout grâce aux synagogues.
La religion a toujours un caractère social. Pour en exercer les actes il faut donc s'assembler. L'assemblée — dans quelque langue que ce soit^ — est le peuple jfidèle rendant hommage à son Dieu. En dehors du moment où on est réuni, on peut regarder les croyants comme une congrégatiQu, une communauté de l'ordre religieux. En fait, lorsque l'assemblée se tient non pas dans la place publique, comme à Athènes, mais dans un édifice, on dira néanmoins qu'on va à l'assemblée, et le mot qui désignait l'assemblée désignera maintenant le local où elle se réunit. Ce fut surtout le cas pour les églises chrétiennes et pour les synagogues juives (1).
Nous sommes habitués par les Évangiles au sens de lieu de réunion où on lisait et où l'on commentait l'Écriture ; les synagogues ont servi de point de départ à la prédication de Jésus, et par conséquent de l'évangile.
Elles ont été connues de Josèphe. Moïse, auquel il fallait tout faire remonter, aurait compris que l'enseignement théorique n'était pas assez efficace s'il n'était fréquemment inculqué : « Il a proclamé la loi l'enseignement lopins beau et le plus nécessaire ; ce n'est pas une fois, ni deux, ni plusieurs, qu'il faut l'entendre : mais il a ordonné que chaque semaine, abandon^ nant tous autres travaux, on se réunit pour écouter la loi et l'apprendre exactement par cœur » (2).
Philon remonte aussi à Moïse, et tout en donnant à ces lieux de réunion le nom d'oratoires, il n'y voit pas autre chose que des écoles de vertu (3).
L'accord étant parfait sur le caractère essentiel des synagogues, les critiques refusent avec raison d'en attribuer la fondation à Moïse. Schtirer ne répugne pas à les dater du temps d'Esdras (4).
(1) En hébreu ^'"}|5' l'assemblée, la communauté religieuse, n'est pas devenue synonyme de lieu de culte, car la réunion se faisait à ciel ouvert dans les parvis du Temple. Mais le verbe DJ3 « rassembler » a formé ^1033 « rassemblement », d'où ^ÇP riiï! « la maison de rassemblement » et simplement HDJD, mais seulement dans l'héhreu post-biblique, car l'institution n'est pas très ancienne. Les LXX ont traduit ^'^J5 par ouvaywYYl, « rassemblement » plutôt que par èxxXviffia, « assemblée convoquée », qui a été revendiqué par les chrétiens : l'église,, aller à l'église, soit à la réunion, soit au lieu. Chez les Juifs la auvàywy^o, assemblée, est devenue le lieu. Le passage d'une idée à l'autre est sensible dans Jac, ir, 2, où l'on peut hésiter entre les deux sens. Dans l'Apocalypse la synagogue est la congrégation de Satan (ii, 9; m, 9) par opposition aux églises du Christ. Dans les quatre évangiles, la synagogue est un local. Paul n'a pas employé ce terme. Luc l'emploie dans le sens de local {Ev. et AcL, ix, 20, etc.), d'assemblée {Act., xui, 43); plntôt de congrégation (xvii, 1).
(2) Contre Apion, u, 17, trad. L. Blum.
(3) Vita Mosis, m, 27 : xà y«P taxa tcôXsiî 7tpoff£uicr/ipia t( ëirepov èo-tiv 9) ôiSxaxaXeïa.
(4) Op. laud., II, p. 500 s.
Wê Xllil.. mS SECTES.
Wellhausen pense qu'inaugurées durant l'exil, elles sont revenues de Babylone avec la sainte captivité (1). Bousset (2) descend jusqu'aux temps kellanistiques-
Comme tant d'autres ins-tituti-oiiis, les .synagog-ues ne sont pas nées en un seul Joair, Elles soni dev-enues opportunes lorsque les hauts lieux euireut été suppriiaaés.
JIu politique ou un jurisconsulte ne verrait jpeut-être dans l'unité du culte rése^rvé au Temple de Jérusalem qu'une meaure de centralisation^ voulue par l'autorité royale pour rattacher à la capitale les tri,bus plus ou m^oins imbues toujours de l'esprit sépa-ratiste des nomades. Mais cette unité est plus ancienne que la monarchie et que la conquête de Jérusalem. Son hut était suirfcoul; religieux. Les chefs religieux d'Israël, héritiers de la pensée de Moïse, étaient résolus à faire ^prévaloir le culte d'un Dieu sans image. €eite sévère discipline était malaisée à maintenir contre l'entraînement igénéral à l'idolâtrie. C'était beaucoup de la sauvegarder en un:seul lieu, ;S0iUS la déjpendance d'un grand prêtre,. Aussitôt que les clans, pour awoir plus près d'eux le,uir dieu protecteur ou pour recourir à ceux du pays fondaient des sanctuaires sur les hauts lieux, ils y introduisaient des idd-es ou des .symboles plus grossiers ,de la divinité, pierres dressées ou pieux arborescents. Lorsqu'un roi fidèle comme Josaphat eut aboli ces sancteadres champêtres, il comprit qu'il devait joindre à cette mesure violente une peiisuasion stable, efficace contre les rechutes. Il envoya ses principaux fonctionnaires avec des lévites et des prêtres : « ils enseignèrent dansJuda, ayanit avec eux le livre de la loi de lahvé; il parcoururent toutes les villes de Jnda, et ils enseignèrent parmi le peuple » (3).
Il y avait donc là comme une mission tena^poraire, semblable à celle des Aipètres avant l'institution de chefs dans les églises qu'ils fondaient. Nous constatons par là-même que les synagogues n'existaient pas encore, puisqu'on y aurait donné d'une façon stable la catéchèse confiée à ces missionnaires. Après Josaphat, la situation ne fit qu'empirer sauf sous le règne de Josias, terminé par un désastre. Les Juifs dispersés, demeurés groupés en Babylonie, se réunirent .chez les principaux d'entre eux^ et pirobablement surtout chez les lévites et les prêtres, si nombreux dans les Msites des exilés revenus, et qui avaient pris soin de réchauffer la flamme religieuse, à l'exemple d'un pjrophète comme Ézéchiel, qui lui-même était un prêtre.
(ti) ïsr. 'undjîld. 'Gescfi.; 4» M. ©Ol, p. 149 s., 196 s.
(3) // Chron. xvxi^ 7-9. Les critiques ne font aucun cas de ocitexte, à moins d'y yoir mn .reflet de ce qui se passa du temps de l'auteur. Mais alors les synagogues existaient déjà,; cequidonine de l'autorité au Tenseignement -ctest précisément qu'il parle d'aine époque intermédiaire que nous devrions postuler.
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11 est très 'vraisemMabie, quoiqa'on m'eai ait ipas la ipreuvé, que eés assemblées furent reprises en Juda, toujours sous la directioii des /pi^ètres, et qu'on les tint dans des maisons réservées pour «e iservioe., 011 (dans la maison plus vaste où l'on specevait les àôtes. Un psaume qu'on peut dater #e r époque de la persécution d'Aintiockais Teproche aux Gentils d'avoir %rûié toutes les assemblées de Dieiu dans le pays (1). Le nom qui désig-nait âes assemblées s'entendait, nous l'ïiv#,ns vu, du lieu de la réunion. Dans qane époque où la fidéliité iexaitée s'opposait à rindi;ffiérence îvoisAiie <de l'apostasie, une de ces c0ngj?é§'ations se signalait par sa fidélité ;: c'étaiit la synagogue des personnes pieuses ©ù mous avoas reconnu les pirécurïseurs des Pharisiens.
A ce moment le sacerdoce, jinclinant; vers les usages des Grecs, avàift sûrement négligé sa mission d'enseignement de la Loi, peut-être bien exercée durant l'époque perse. Les Assidéens, zélés, reprirent cette oeuvre 'et s'en emparèrent définiitivement. Les docteurs appartiennent à leur p^arti, et c'est en enseignant qu'ils acquirent l'influenee qui ne tarda pas ^ faire ombrage au pouvoir du gj?aad-prêtr.e, devenu en même temps le Hoi.
Auparavant, dans le petit Etat a?estauré ipar Néliémie, on était assez -rapproché du Temple ipbur y venir prier, , au moins lors des trois grands pèlerinages. Mais dans la dispersion? La nécessité d'un lieu de réunion ^pour les Juifs s'imposait encore plus fortement ;s'ils ne voulaient pas ■perdre leur nationalité, et, parce que cette nationalité s'appuyait sur leur iim. religieuse, distincte de toutes les autres, on se réunissait pour se pénétrer de l'esprit de la Loi.
N'était-ce pas aussi pour prier? Le fait est qu'en dehors de la terire i^d'îsraël, on bâtit partout des oratoires (2). Mais peut-être ce nom lut-il t<îhoisi pour justifier aux yeux des iGentils ices jréunions qui eussent pu «passer ^our trop nationalistes et hostiles àî'intéràt général du;pays©ù les Juifs s'étaient implantés.
Les jpaïens avaient de ces Gratoires (3).. Les Juifs demandèrent à en construire aussi, sauf à les employer pour enseigner la Loi, ce que ne faisaient tpas les païens^ mais ils y racontaient sans doute la légende du dieu. En Egypte on les bâtissait en l'honneur du prince, afin de prier pour lui, m. jbien que lui-même était intéressé à faire les irais de la construction.
|,i) PS. xxxiy, 8, bsf-nsriD.
[2) >P7\oseuqiteSj v:ço(j£.\)-/a.L :Peu:t-.êti!je n'eïiste-141 qu'un cas à l'étranger où auvaYwvxi signifie le monument, dans le n°498l du Sammelbuch de Preisigke (contre le sens qu'il donne dans ie dictionnaire). Dans Ox. 12Q5, 7, la cruvaYWYY) tûv 'ilouâaiwv est ;la communauté qui ipaie la somme ■exigée pour l'affranchissement d'une juive.
(3) Ttpoffeuxn C'/<T, 2079 à Olbia; c'était un local et couvert.
C'est ainsi qu'on connaît une proseuque avant qu'aucun texte ait parlé d'une synagogue (1).
Le caractère religieux de la proseuque est accentué par ce qu'elle est consacrée au Dieu Très-Haut, le nom officiel de Dieu pour les Gentils (2)..
Les proseuques d'Egypte sont donc très bien documentées. Mais on en trouve ailleurs. Une inscription du Pont distingue la proseuque édifice, et; la synagogue communauté (3). Un affranchissement a lieu à la proseuque, comme cela se faisait dans les temples païens, et comme cela se fera dans les églises, avec l'assentiment de la communauté. Eu sorte qu'on sedemande si Philon, toujours préoccupé de rendre les Juifs sympathiques à titre de philosophes et de moralistes, n'a pas délibérément laissé dans, l'ombre le caractère de lieu religieux des proseuques, où l'on se reunissait non seulement pour enseigner les vertus, mais aussi pour prier le Dieu d'Israël.
En Judée aussi la synagogue avait un caractère religieux, et il ne faudrait pas la confondre avec l'École. C'était déjà un acte religieux de Ifre la Loi de Moïse et de la prêcher : « Depuis bien des générations » , disait saint Jacques au concile de Jérusalem, « Moïse a dans chaque ville des< hommes qui le prêchent, puisqu'on le lit tous les jours de saÎDbàt dans les synagogues » {Act. xv, 21), et si saint Paul vient à la proseuque de Philippes, c'est pour y prêcher Jésus (4).
On lisait donc la Loi dans la langue sacrée, et on expliquait le texte selon la langue parlée dans le pays. C'est l'origine des ïargums/araméens pour la Palestine, et de la version grecque pour l'Egypte. Après la lecture de la Loi, celle des prophètes (5) dans les mêmes conditions. Le texte était non seulement traduit, mais commenté, comme le prouvent le fait de Jésus et celui de Paul (6). Philon insiste surtout sur l'instruction, donnée tout à loisir et longuement. La Michna ajoute au début une prière,, c'est-à-dire la récitation du Chma (7), et la réunion se terminait par la
(1) Le plus ancien est le n° 726 de Ditt., Or. ))raec., daté de Ptoléraée Évergète (246-221 av. J.-C). Un autre (n° 96) attribue la construction avec les Juifs à un certain Ptolémée, capitaine des gardes, qui était peut-être un païen : Onep pacriXswç nxoXstAatou zai ^uaïkiacrii KXeoTcâxpoti; nToXs|i.aîo; 'ÊttixùSou ô ÈTtia-TaTY); tôv çuXay.uwv, xxî ot èv 'Aôptêst 'louSatot zr[V [irpoq-euj(;riV Oeài 'ï<}^tffT({). Dans le n° 129 c'est le roi Ptolémée Évergète qui futJe fondateur de la proseuque, où bien le même (246-221) ou bien Ptolémée Vill, de 146-116.
(2) Plus haut, p. 105 ; cf. n" 742 Ôsw (j.£YàXt{) ÈTCYjxôtj).
(3) CIGj 2114'' avec l'addition p. 1005 : ènt tv); îtpoasuxvjç, monument sacré... cruvcTtiTpone^jayFç ôè xai ffuvaywY^; twv 'louôxttov, à Panlicapée dans le Pont en 81 ap. J.-C.
(4) Act., XVI, 13 et 16. Il n'est pas clair qu'à Thés salo nique (xvii, 1) Le. parle du local ; c'est plutôt la congrégation des Juifs, otcou ^v ffuvaywyïi tôîv 'fouSai'wv... eîo-ïjXQev Trpo; aOtou; et non eî; aOtriv,
l'accent étant sur le groupement, non sur l'édifice. Entre les deux textes de Luc il y][a la même distinction que dans le texte de Panticapée. Josèphe {Vita, LIV) dit proseuque à Tibériade, de population très mélangée.
(5) Act., xïU, 15 : (XcTà ôè xriv àvàyvwaiv xov) vô|x,ou xai Tôv*7rpo?Y)TÛv.
(6) Le, ly, 16; Act., ix, 20, etc.
(7) Voir plus bas, p. 464 ss.