I. Les textes
Pline (X).
A Foecîdent ^dit lac Asphalitite), mais à une distaace du rivage où il n'y a rien à -craindre des exhalaisons, sont les Esséniens,, nation solitaire, singulière par-dessus toutes les autres, sans femme, sans amour, sans argent, vivant dans la société des palmiers. Elle se reproduit de jour en jour, grâce à l'affluence de ses nouveaux fiôtes; et la foule ne manque pas de ceux qui, fatigués de la vie, sont amenés par le flot de la fortune à adopter ce genre de vie. Ainsi, pendant des milliers de siècles, chose incroyable, dure une nation chez laquelle il ne naît personne, tant est fécond pour elle le repentir qu'ont les autres de leur vie passée (3). Au-dessous d'eux fut la ville d'Engadda (4), ne le cédant qu'à Jérusalem (o) pour la fertilité de ses bois, de palmiers; maintenant c'est un monceaudc cendres comme Jérusalem (6). De là on arrive àMasada....
Le texte de Pline estprécieux à plus d'un titre. Manifestement il se trompe quand il attribue à la communauté des Esséniens une durée de milliers <de siècles. Il est dupe du mirage de r« immuable Orient ». Il attribue la
(t) Zelliîr, Die PMÏosopMe der Griechen, III, 2, 4° éd., 307-377. SciiûuER, èfesdi. des jud. Volkes, II, 65f-680, avec une rîehe bibliographie. BAUERy ■>P&ulys Real-Enzy£lopêdie, Supplément, Baiid' IV, 386:-430> Isidore liKVY, La légende de Pytliag.ore, p. 26i-288. ■JÉRÔME Ga-rcopino,, Lo, basiUque Pythagoricienne de la Porte majeure.. A. DELA.TTE, La vie de Pythagore de Diogène Laërce.
(2) Hist. nat., v, 17, traduction Lîttré.
(3) Ittteadez : ce qui serait pour d'autres le repentir de leur vie.,
('4); La ville, très petite^ était sûrement à. proximité de la belle source;, les, solitaires devaient 'être dans des cabanes adossées à» la montagne, car il y a là peu de grottes»
(5) Il faudrait évidemment Jéricbo,. car le climat de Jérusalem n''a jamais été assez chaud pour ■la culture des palmiers. Mais Terreur est bien le fait de Pline, non pas d''uiï copiste.
(B) Ab oceidente litora Esseni l'ugiunt usque qua nocent, gens sola et in toto orbe praeter ceteras mira, sine ulla femina, omni venere abdicata, sine pecunia, socia palmarum. in diem ex -aequo convenaram turba renascilur, large fréquent an tibus quos vita fessos ad mores eorum fortuna fluctibus agit, ita per saeculorum milia — incredibile dictu — gens aeterna est,, in qua nemo nascitur, tam fecunda illis aliorum vitae paenitentia est ! infra. hos Engada oppidum fuit, secundum ab Hierosolymis fertilitate palmetorumque nemoribus,. nunc alterura bustum (éd. Mayhoff, Teubner 1906)>,
résolution dés ascètes à une sorte de fatigue de vivre, après qu'on a été ballotté par la fortune : motif du suicide de plusieurs grands personnages de ce tempsi. C'est la manière dont on envisage les choses autour de lui. Mais le fond de l'observation pourrait être juste: les Esséniens désespèrent de leur temps, se retirent dans la solitude, et ne veulent plus contribuer à propager la vie dans un monde condamné à périr. Le lieu de leur retraite porte en lui sa marque d'authenticité. La source d'Engaddi (1),. abondante et chaude, est propice aux fréquentes ablutions. Elle fait naître une oasis, isolée de la plaine de Jéricho par le Râs Mersed, rattachée au pays haut de Bethléem et de Jérusalem seulement par le col d'Engaddi presque infranchissable. Au sud Masada (2), puis les rampes de la montagne de sel. Aucun endroit du monde ancien ne ressemble plus à une retraite fermée, à un champ clos de solitude. Ailleurs on s'éloigne des hommes : là ils ne peuvent même pas aborder pour troubler le repos des anachorètes. Cependant ceux des Esséniens qui menaient une vie plus active s'établissaient à Jéricho. Masada au sud est le rocher escarpé où Hérode avait caché ses trésors, où les Juifs se réfugièrent après la prise de Jérusalem et s 'entretuèrent pour échapper aux Romains (3).
Philon.
Dans son traité sur la liberté, qui est l'apanage de la vie honnête (4),, Philon parle de ces justes qui sont discernables dans le monde parmi la foule des riches, des ambitieux, des voluptueux. Il y en a toujours eu, partout : chez les Grecs les sept sages sont les plus célèbres. Chez les Barbares, les Persans vantent leurs Mages et les Hindous leurs gymnosophistes. Il continue (5) :
75. La Syrie Palestine n'est pas non plus sans produire des fruits de vertu, habitée qu'elle est en grande partie par la race nombreuse des Juifs. Quelques-uns d'entre eux sont nommés Esséens, au nombre de plus.de quatre mille, et dont le nom,, qu'on ne peut rendre exactement en grec, désigne selon moi la sainteté; car ce sont, s'il en fut,, des serviteurs de Dieu, n'immolant pas d'animaux, mais s'ingéniant à rendre leurspensées vraiment dignes de personnes consacrées au sacerdoce.
76. Tout d'abord ils habitent en bourgades, fuyant les villes à cause des injustices dont leurs habitants se font une mauvaise habitude, sachant bien que le contact de la vie sociale, comme un air contagieux, apporte aux âmes des maladies incurables. Les uns travaillent la terre, les autres, adonnés aux: arts qui entretiennent la paix, se rendent, utiles à eux-mêmes et à leurs voisins, sans se soucier d'amasser des trésors d'argent et
(1) Aujourd'hui encore 'Ain Djedy.
(2) Aujourd'hui Sebbeh.
(3) Jos., Bell., VII, viii-ix.
(4) Quod omnis probus liber sit.
(5) Traduit d'après l'édition de Cohn et Reiter, avec la numérotation, vol. VI.
LES ESSÉNIBNS. 309
<i'or, sans acquérir de grandes parcelles de terre pour augmenter leurs revenus, mais qui fournissent tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie.
77. Car presque seuls de tou":! les hommes, sans richesse ni propriétés plutôt par goût que par défaut de ressources, ils se croient très riches, regardant avec raison comme de l'abondance d'avoir peu de besoins, et facilement satisfaits.
78. On ne trouverait chez eux aucun fabricant de traits ou de javelots ou d'épées, ou de casques ou de cuirasses ou de boucliers, ni en général personne qui ouvrât des armes ou des machines, ni rien de ce qui sert à la guerre, mais rien non plus de ce qui peut être employé au mal en temps de paix : ils n'ont aucune idée, même en rêve, du commerce ou du débit en détail, ni de la navigation : ils se débarrassent de tout cela comme des amorces du gain.
79. On ne trouverait pas un seul esclave parmi eux; tous sont libres et s'entr' aident les uns les autres. Ils condamnent la servitude non seulement comme injuste, parce qu'elle détruit l'égaUté, mais positivement comme une impiété attentatoire à la loi de la nature qui a engendré pareillement tous les hommes et les nourrit en mère, et qui en a fait des frères, non par le nom, mais de par la réalité.
80. Quant à la philosophie, ils négligent la logique, avec ses termes recherchés, comme inutile pour acquérir la vertu, et aussi la physique, avec ses préoccupations astronomiques, comme étant hors de la portée de l'humaine nature, sauf ce qu'elle enseigne de l'existence de Dieu et de l'origine de l'univers, mais ils s'appliquent fortement à la morale, prenant constamment pour guide les lois de leurs ancêtres, que l'esprit humain n'aurait pu concevoir, sans être inspiré par Dieu.
81. Ils les étudient en tout temps, mais surtout chaque septième jour. Car le septième jour est réputé saint, durant lequel ils s'abstiennent des autres ouvrages, et se rendent dans des lieux saints qu'on nomme synagogues. Là les jeunes gens sont rangés selon leur âge au-dessous des vieillards, se disposant à écouter avec la décence requise.
82. Alors quelqu'un prend les livres et lit; et un autre des plus habiles s'avance pour expliquer ce qui n'est pas facilement intelligible ; car le plus souvent l'enseignement y est donné par des symboles, à la manière studieuse des anciens.
83. On y enseigne la piété, la sainteté, la justice, la vie de famille, la vie civile, la connaissance des actions vraiment bonnes, ou mauvaises, ou indifférentes, à choisir ce qu'il faut et à fuir le contraire, prenant pour principe une triple profession d'attachement à Dieu, à la vertu, et aux hommes.
84. L'amour de Dieu comprend mille cas particuliers : un état de pureté de toute la vie, conservé dans les rapports avec les autres, ne pas jurer, ne pas mentir, croire que le divin est cause de tout bien sans être cause d'aucun mal. L'amour de la vertu comprend le détachement des richesses, de la vaine gloire Cet) du plaisir, la tempérance, ia force, aussi la frugalité, la simplicité, le support, la modestie, le respect du droit, la stabilité et tout ce qui est compris dans les bonnes mœurs. L'amour des hommes comprend la bienveillance, le sentiment de l'égalité, la concorde le plus grand des biens dont il ne sera pas hors de propos de dire quelques mots.
85. Et d'abord personne n'a sa maison à soi, qui ne puisse devenir commune à tous; «ar outre qu'ils vivent en congrégations, leurs maisons sont ouvertes à ceux qui viennent du dehors.
86. Ensuite ils n'ont qu'un cellier pour tous et des dépenses communes ; les habits sont communs, la nourriture est commune quand ils se réunissent pour manger. Où trouverait-on ailleurs mieux établi en fait l'usage du même toit, ou du même ordinaire •ou de la même table? Chez eux c'est une conséquence naturelle de leur genre de vie, car tout ce qu'ils reçoivent de salaire pour leur travail de chaque jour, ils ne le
gardent pas en propre, mais le mettent en commun, offrant au service de tous l'utilité qu'on en pourra tirer.
87. Les malades ne sont pas sans soins, faute de ressources personnelles, car ils ont à leur disposition dans le commun tout ce qu'il faut pour soigner les maladies, et dont ils usent sans scrupule. On respecte les vieillards et on les soigne comme des parents aim^s sans rien épargner, ainsi que des parents seraient assistés dans leur vieillesse par des fils vraiment dignes de ce nom, leur prodiguant les bons offices de leurs propres mains et avec une pensée toujours attentive.
88. Voilà comment une philosophie, ignorante de l'élégance des termes grecs, forme des athlètes de vertu, leur proposant comme exercices gymniques les actions louables qui affermissent leur entière liberté.
Puis PhiloQ apporte en faveur des Esséniens le témoignage des souverains qui ont régné en Judée. Les plus cruels et les plus fourbes n'ont pas osé s'en prendre aux Esséens dont la vertu était au-dessus de tout soupçon et de toute atteinte. Josèphe les présentera comme des martyrs de l'indépendance juive contre les Romains. Philon né parle que des princes juifs, faisant peut-être allusion au cruel Alexandre Jannée, au fourbe Hérode, dont nous savons en effet par Josèphe qu'il ménagea les Esséniens.
Dans 507?, Apologie des Juifs, livre perdu, PMlon avait parlé des Esséens. Eusèbe (1) nous a conservé le passage qui les regarde : nous en donnons l'analyse :
1. Les Esséens sont des saints : « ils habitent beaucoup de villes et de bourgs de Judée, et forment des groupements étendus et nombreux ».
2. Ce ne sont pas des clans unis par la race, mais des associations volontaires pour mieux pratiquer la vertu et l'amour des hommes.
3. Parmi eux on ne reçoit point d'enfants, ni de jeunes garçons, mais des hommes mûrs, inclinant vers la vieillesse, affranchis des passions et établis dans une solide liberté.
4. Ils n'ont rien en propre, ni maison, ni esclave, ni champs, ni pâturages. Us mettent tout en commun, habitent ensemble, prennent les repas en commun.
6. Chacun se livre à son travail sans se soucier du froid ni de la chaleur, avant le lever du soleil, et jusqu'à son coucher.
7. Ils préfèrent ce travail comme plus modéré et plus apte à les conduire jusqu'à la vieillesse, aux exercices des athlètes qui n'ont de raison d'être qu'à la fleur de l'âge.
8^ Ils sont agriculteurs, pasteurs, 9. ou même artisans, mais seulement pour les choses nécessaires .
(1) Praep, ev.,'Vm, xi, éd. Dîndorff.
'ÏES -ESSiÈNlENS. '^
10. Les gains so-at remis à ua^proGureiiT q^aiwcliête ena^oiidanGô tou^^
ce qui est nécessaÎTe à la vie.