‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 139 sur 198 · ïls s' assoient tous ensemble à une table frugale · texte numérisé non relu

ïls s' assoient tous ensemble à une table frugale

12. Même commmnau'té pour les vêlements, p'iws dkards -IMver, plus iég-ers en été..

13. Les malad'es son^t M'en sQÎg-nès. Les vieillards qm ^n ataraient p^as

d'enfamts sont soignés par les autres 'qui se GOîîipor<lje-nt coïnme

leurs enfants.

14. (( Ils rejettent le mariage et pratiquent une conlinence complète», parce qii'ils Je regardent ©onuine robslacle le plus >grav« à la concoirde.. Donc « .au'CUfû Esséen me prend le mime., car la femm'C se recherche elle-même, est très portée à la jialousie et s'entenià k séduire les mœurs de l'homme et à rentralner par des sortilèges incessants ».

15. Gomme une comédienne, lelle charme la vue et l'ouïe, et finit par ruiner la domination d>e lu raison .

16. Une fois qu'elle a des enfants, elle emporte de vive force ce qu'elle avait obtenu par ses cajoleries : tout cela est hostile à la vie commune.

17» Un mari, un père de famille n'est plus un homme libre, mais nxk

esclave- •

IS. Les Esséens ont obtenu le suffrage favorable même des rois (1) .

JosèpÂe.

Sa vie (i, 10 ss.). Ayant entendu parler des trois sectes, pour choisir la meilleure Josèphe voulut s'informer de toutes. Il avait alors seize ans. ïi traversa donc les trois écoles pour en connaître les principes, mais cette expérience lui paraissant insuffisante, il résolut de se faire rimîtateur d'un certain Bannous qui passait sa vie dans le désert. Il se servait des arbres ponr se faii-e nn vêtiement, se nourrissait de ce qui croissait spontanément, et se lavait souvent de jour et de nnit dans l'eau froide en vue de la pureté. Pour contenter pleinement son désir, Josèphe passa trois ans auprès de ce solitaire. Si ce Bannous, trop indépendant pour faire partie d'un groupe, n'était pas Essénien de profession, il en poussait les ten-

(1) Il est probable que PMloa a encore parlé des Esséens en les mettant en parallèle avec lies Thérapeutes <i'Égy])te. Ceux-ci sont les types de la vie contemplative. Les premiers auraiient d'abord figuré comme les types de la vie pratique (voir 'plus bas, cîi. xxi). Cette preniière partie, si elle a existé, est perdue. De toute façon il est tout à fait improbable que PMlon ait donné sur les Esséens de nouveaux détails. D'après la description qu'il fait des Thérapeutes, il avait surtout pour but de développer très largement le peu qu'il savait 4'eux. Il aura employé pour les Esséens le même procédé d'ami^lificàtion oratoire.

dances à l'ejttrême, et Josèphe ne s'attacha sans doute pas uniquement à sa personne durant cette période de sa vie. N'ayant pas la vocation d'un ascète solitaire, il fut du moins fidèle à un idéal plus religieux que celui des Sadducéens, et malgré les chances qu'il avait par sa naissance de parvenir aux dignités du sacerdoce, il embrassa le parti des Pharisiens. On peut donc croire qu'il a parlé des Esséniens en témoin de leur vie.

Son premier tableau est assez complet, beaucoup plus précis que ce qu'on trouve dans Philon.

Bell., II, vm, 2-13 (1) : 2. (119) Il y a en effet chez les Juifs trois formes de philosophie : les sectateurs de là première sont les Pharisiens, de la seconde les Sadducéens, de la troisième ceux qu'on nomme Esséniens, qui passent pour s'exercer à la sainteté (2), Juifs de naissance, mais plus adonnés à l'affection des autres.

(120) Ils se détournent des plaisirs comme d'un mal et embrassent comme une vertu la tempérance et l'indépendance vis-à-vis des passions. Ils dédaignent le mariage pour eux-mêmes, mais ils adoptent les enfants des autres à un âge assez tendre (3) pour recevoir l'instruction, et les traitent comme s'ils étaient à eux et les forment à leurs mœurs. (121) Ce n'est pas qu'ils condamnent le mariage et la continuité de l'espèce (4), mais ils se tiennent en garde contre le dévergondage des femmes et sont persuadés qu'aucune d'elles ne conserve sa foi à un seul homme (5).

3. (122) Contempteurs de la richesse, ils sont admirateurs de la vie commune, et on ne rencontre chez eux personne qui soit plus riche qu'un autre; car c'est une loi qu'en entrant dans la secte on abandonne à la corporation sa fortune, de sorte que personne ne paraisse dans l'état misérable de la pauvreté, ni dans l'éclat de la richesse; toutes les possessions étant mises en commun, ils n'ont plus, comme des frères, qu'un seul patrimoine.

(123) Ils regardent l'huile comme une souillure, et si quelqu'un a été oint malgré lui, il s'essuie le corps. Ils tiennent à avoir la peau sèche et à être toujours vêtus de blanc (6). Les préposés aux fonds communs sont élus par le suffrage et s'occupent indistinctement (7) des besoins de tous.

4. (124) Ils n'ont pas une ville à eux, mais plusieurs habitent dans telle ou telle ville. Quand des membres de la congrégation viennent du dehors, on met tout à leur libre disposition, et ils entrent chez des gens qu'ils ne connaissaient pas comme chez des amis.intimes. (125) Aussi font-ils leurs voyages sans rien emporter -du tout que des armes contre les brigands. Dans chaque ville quelqu'un est désigné spécialement parmi ceux de la corporation pour recevoir les hôtes et leur fournir le vêtement et le nécessaire. (126) Pour l'habillement et la tenue du corps ils ressemblent à des enfants sévèrement élevés par leurs pédagogues. Ils ne changent d'habits ni de chaussures que lorsqu'ils sont tout à fait déchirés ou usés par le temps. (127) Entre eux il n'y a ni

(1) Traduit d'après le texte de Niese, le plus souvent en suivant la traduction de M. Harmand, éd. Tb. Beinach.

(2) (7e|i.v6Tyi;, indication vague de l'étymologie.

(3) En contradiction avec Philon (apologie), qui a craint les soupçons des Grecs.

(4) Le mariage est donc permis à d'autres ; ainsi les parfaits du manichéisme ne le rejetaient que pour eux-mêmes.

(5) Le principe allégué est donc d'une misogynie assez banale.

(6) Ce qui serait impossible avec des onctions d'huile.

(7) àScaîpetoi du texte, plutôt que la correction aîpetot.

•achat, nivente, mais chacun donne à l'autre ce dont il a besoin et reçoit en retour <ce qui lui est nécessaire, et même sans rien donner en échange ils peuvent librement se faire assister par qui il leur plaît.

5. (128) Leur piété envers la divinité a un caractère particulier. Avant le lever du soleil, ils ne prononcent aucune parole profane, mais ils lui adressent des prières traditionnelles comme pour le supplier de se lever (1), (129) Et après cela leurs préposés les désignent pour les métiers qu'ils savent, et ils travaillent d'un seul trait jusqu'à Ja cinquième heure où ils se réunissent de nouveau ; le corps ceint de bandes de lin ils .se lavent dans l'eau froide, et après cette purification ils se réunissent dans une salle à 'CUX oiî aucun de ceux qui pensent autrement n'a d'accès; eux-mêmes n'entrent dans ce réfectoire qu'en état de pureté, comme dans une enceinte sacrée. (13u) Quand ils ont pris place en silence, le boulanger distribue les pains à la file, et le cuisinier offre à 'Chacun un seul plat, contenant un seul mets. (131) Le prêtre bénît la nourriture, et il n'est permis à personne d'y toucher avant la prière. Après le repas, oh prie de nouveau. Au commencement et à la fin ils glorifient Dieu comme le dispensateur de la vie.

Après cela, dépouillant des vêtements qu'ils regardent comme des habits sacrés, ils retournât au travail jusqu'au soir. (132) Alors ils reviennent pour le diner auquel prennent part les hôtes, s'il y en a. Aucun cri, aucun tumulte ne souille jamais la maison; chacun cède la parole à un autre à son tour. (133) Ce silence de ceux du dedans donne à ceux du dehors l'impression d'un mystère redoutable : la cause en est ■une sobriété perpétuelle, et l'usage de mesurer la nourriture et la boisson seulement pour se rassasier.

6. (134) Pour tout le reste, ils ne font rien que sur l'ordre des préposés : ils n'ont la libre disposition d'eux-mêmes que pour deux choses : l'assistance et la pitié. Il leur , est loisible de secourir ceux qui en sont dignes et le demandent, et de distribuer de Ja nourriture aux nécessiteux. Mais 11 ne leur est pas permis de faire des dons à leurs parents à l'insu des procureurs (2). (13o) Us savent régler la colère d'après la justice, modérer l'emportement, garder la foi, procurer la paix. Tout ce qu'ils disent a plus de valeur qu'un serment, mais ils s'abstiennent du serment qu'ils regardent comme pire qu'un parjure: car celui qui n'est pas cru sans prendre Dieu à témoin est déjà tenu comme menteur (3).

(136) Ils s'appliquent avec un zèle extraordinaire à la lecture des ouvrages des anciens, surtout en ce qui concerne l'utilité de l'âme et du corps ; c'est là qu'ils s'instruisent de la guérison des maladies, de la vertu salutaire des plantes et des propriétés des minéraux.

7. (137) Ceux qui désirent entrer dans leur secte ne sont pas admis aussitôt^ ils sont soumis au même genre de vie mais au dehors, et on leur donne une hachette, le pagne -dont nous avons parlé et un vêtement blanc.

(1) ôcTTcep îy.ETEuovrei; àvateïXai. On a conclu de ce texte que les Esséniens rendaient un culte au soleil. 11 suffit de supposer une hymne comme on en composerait encore : Lève-loi, soleil, ■éclaire et réchauffe la terre, etc., où le soleil serait regardé très innocemment et en figure comme agissant par sa propre volonté; cf. Ps., xix, G, du soleil: « Et lui, semblable à l'époux qui sort de la chambre nuptiale, s'élance joyeux comme un héros pour fournir sa carrière ». La précision scolastique des critiques a tort de demander à ces textes imagés des renseignements précis.

^ (2) Cette faculté de donner aux indigents n'est point en contradiction avec la vie commune : •c est une tolérance qui ne va pas loin, et on pouvait agir au nom de la communauté. Avec ■des parents on risquait d'être entraîné par les liens du sang, non par la commisération, et îes supérieurs devaient intervenir.

(3) S'il prêtait serment, ce serait donc pour se parjurer.

Sli X11I. XES SECT^ËS.

Celui qui durant 'ce temps uura fait preuve de tempérance est admis à se

rapprocher da-vantage du genre de T^ï-e et partMpe aux bains qu'on prend très puTS en

vue de la purification, mais il n'est pas encore reçu aux repas en commun. Car après.

'avoir 'montré sa persévérance, on éprouve encore ses mœurs durant deux, ans, et s'il

est Jugé digne, ilest accepté dans la société. (139) Mais avant de toucher à îa tfourritare

'commune, il s'engage envers eax par dos serments redoutables (1) d'abord de pratiquer

la piété eavers la divinîté, ensuite de garder la Justice envers les hommes et de ne

îiui3?e à personne soit de son propre mouvement soit d'après un ordre, de haïr toujours

Iles injustes et de s'entendre avec les justes dans leurs lattes communes; (140) de se

aïiontrer toujours fidèles envers tons, surtout envers les dépositaires du pouvoir; car

personne n'ohlient de comTOander si cen'est par la volonté de Dieu (2). Si un compagnon

-avait le pouvoir, il ne devait pas pousser raiiftorité jusqu'à Tarrogance ni éclabousser

ses subordonnés par le vêtement ou une plus grande élégance. (d41) (Il jurait aussi)

'd'embrasser toujours la vérité et de repousser les menteurs, de préserver ses mains-

'du vol et de garder son âme pure de tout gain illicite, de ne rien cacher à ceux.

de la corporation, et de ne rien révéler aux autres, quand on lui ferait violence jusqu'à

la mort. (142) Il jure encore de ne transmettre à personne aucun point de dogme

aatrement qu'il l'a reçu, de s'abstenir [d'oubli] (3) et de conserver de la même manière

les livrés de leur secte et les noms des anges. C'est par de semblables serments qnll&

s'assurent de la fidélité des postulants.

8. (143) 'Ceux qui sont pris sur le fait en des Fautes graves sont chassés de la corporation. Celui qui est ainsi condamné périt souvent du pkis misérable destin. Car lié par ses serments et ses habitudes il ne peut même pas prendre sa part de la nourriture des autres (4)^ obligé de se nourrir d'herbes., il périt le corps consumé par la faim. (144) Aussi en reprennent-ils plusieurs par compassion à leur dernier soupir, estimant suffisanto pour expier leurs péchés une peine endurée jusqu'à la mort (5).

9. (149) Ils sont très ponctuels et justes lorsqu'il s'agit de juger, et le tribunal ne doit pas compter moins de cent membres, mais ce qu'ils ont décidé est sans appel. Après Bien, le nom du législalenr est en grande vénération'; celui qui l'aurait Masphémé serait condamné à mort.

(146) Ils estimeuît qu'on doit suivre l'autorité de l'ancienneté et du nombre : si donc dix sont assemblés, personne ne peut parler si neuf s'y opposent.

■(l*"?) Ils se. gardent bien de cracher au milieu d\m groupe ou du côté droit (6), et de travailler le samedi, et cela plus rigoureusement qu'aucun Juif. Car non seulement ils préparent leurs aliments la veille, pour ne pas allumer du Teu ce jour-là, mais ilsn'osent pas remuer un ustensile quelconque, ni aller à la selle.

(1) Ce ne sont plus des serments qui prennent Dieu à témoin d'un .fait, mais .des engagements à son service. Les premiers étaient interdits, mais ceux-ci sont d'autre sorte.

(2) Hénoch, xlvi, 5.

h) î.'^oTstaç, « brigandage », ce qui n'a rien â faire ici. Le contexte exige quelque c'hose comme 8yi)>waewç, « publication, înteç^prétallon qui change le dogme ». D'après ce qui suit,, je 'iyonjeclure un « oubli », représenté par un mot inconnu, ou par X^ttiç, mot rare, mais expliqué par la xacine Xavôotvw.

'(4) La nourriture des Esséniens était donc préparée d'une certaine manière qui la rendait pure pour de si saintes gens. L'expulsé continue â pratiquer sa règle dans la mesure du possible, parce 'que son salut en dépend.

f5) On le reçoit an dernier soupir, le seul moyen pour lui de sauver son âme. Les Esséniens pensaîen't donc qu'on ne pouvait se sauver que dans leur corporation. C'était du moins île cas pour celui qui avait fait des vœux.

(6) Talm. Jér., Berakot ix, 9, défend de cracher dans l'enceinte du Temple.

lES ESSÉNIEWS. Mê

(148) Les autres j'ours ils creusent un Irou profond d'un jpied av^ec une pioche, car telle est la forme de la hacliette qu'ils remettent aux postulants, et ils y font leurs , besoins en s'enveloppant de leur manteau, pour ire pas olfenser les regards (i) de Dieu.

(149) Ensuite ils poussent 'dans la fosse la terre qu'ils avaient enlevée. Et pour ce. faire ils choisissent les lieux les plus déserts. Et quoiqu'ils se soient ainsi débaTrassës natu-

* Tellement d'immondices, ils ont coutume de se laver après comme s'ils s'étaient souillés (a). ^

10. (150) Ils sont répartis en quatre classes selon le temps qu'ils se sont exercés aux pratiques, et les nouveaux sont tellement inlerieurs à ceux qui les précèdent, qae l'ancien doit se laver s'il a été touché par un nouveau comme après le contact d'un étranger. (151) Ils vivent si longtemps que plusieurs dépassent cent ans, à ce que je pense à cause de la simplicité el de la: régularité de leur genre de vie. D'ailleurs ils méprisent le danger, se rendant victorieux de la douleur par leur héroïsme, et préférant mourir, si c'est avec gloire, que de ne pas mourir.

(152) Lu guerre avec les Romains a montré en toutes circonstances ce que valaient leurs âmes : mis au chevalet, les membres tordus, brûlés, rompus, passant par tous les instruments de supplice pour être obligés à blasphémer le législateur ou à manger des aliments prohibés, ils ont tout souffert, sans jamais en venir à flatter ceux qui les torturaient ou à verser des larmes.

(153) Souriant dans les souffrances et raillant leurs bourreaux, c'est avec une joie confiaute qu'ils rendaient une âme qu'ils allaient recouvrer.

li. (154) En effet ils sont fermement assurés que si les corps sont périssables et leur matière instable, les âmes étant immortelles demeurent toujours; habitantes de l'éther le plus léger, et attirées par une sorte de séduction naturelle, elles se sont enlacées aux corps comme dans des prisons; (15.5) mais lorsqu'elles sont détachées dès liens de la chair, comme délivrées d'une longue servitude, joyeuses elles s'élèvent en haut. D'accord avec les fils des Grecs, ils montrent aux âmes bonnes une nouvelle vie qui leur est réservée au delà de l'Océan, en un lieu que ne rendent pénible ni les pluies, ni les neiges, ni l'extrême chaleur, toujours rafraîchi par le souffle d'un doux Zéphyr venu de l'Océan (3). Aux âmes méchantes ils destinent une cavité ténébreuse et orageuse, remplie de tourments qui ne cessent jamais.

(156) C'est dans la même pensée, me semble-t-il, que les Grecs ont disposé les îles des Bienheureux pour leurs braves, qu'ils nomment héros et demi-dieux, tandis qu'est réservé aux âmes des méchants le séjour des impies dans l'Hadès, où leur, mythologie place le châtiment des Sisyphes, des Tantales, des Ixions et des Tityes, ce qui suppose d'abord l'immortalité des âmes, et sert aussi' à encourager la vertu et à détourner du vice. (157) Car les bons deviendront meilleurs durant leur vie par l'espérance d'être récompensés même après leur fin, tandis qu'il faut entraver les violents assauts des méchants, même s'ils passent inaperçus durant leur vie, par la crainte d'un châtiment

(1) rà; aOydt;, ce qui se (Ut ordinairement du soleiL Si l'on traduit « les rayons o) du Dieu, ce dien est le soleil, dont les Essëniens seraient décidément les adorateurs. Mais les rayons peuvent être les regards, et d'un autre que du soleil, par exemple de Zeus. Alexandre a conquis la terre ■^ éopopûffiv àTt' aîôépo; aï Aiôç uàyai (Anthol. de Planude, 121, 1. 3, dans Antb. pal. de Didot, II, p. 551). Quand Josèphe écrit ô ^s6; on ne peut songer qu'au seul Dieu des Juifs, h Dieu tout court. Ce détail saugrenu a une grande importance dans la question de la religion des Esséniens. Il est d'autant plus certain qu'il s'agit ici de Dieu que c'est le sens dans D t., xxiii, 14-15. Dans ce passage il s'agissait de veiller à la bonne tenue du camp où lahvé ne voulait rien voir de malséant, comme des ordures.

(2) Ici encore on ne verra rien de bien mystérieux^ question de propreté.

(3) Homère, Odyssée, ïv, 562 ss.

éternel après leur mort. (158) Voilà donc ce que les Esséniens enseignent sur l'âme, appât qu'ils tendent et qu'on ne peut plus éviter une fois qu'on a goûté à leur sagesse.

12. (159) Il en est même parmi eux qui se font forts de prévoir l'avenir, par une application continuelle aux livres sacrés, à diverses purifications, aux sentences des prophètes, et il est rare qu'ils soient déçus dans leurs prédictions (1).

13. (160) 11 existe encore un autre groupement d'Esséniens, qui s'accordent avec les autres pour le régime, les mœurs et les coutumes, mais qui n'ont pas la même opinion sur le mariage ; car ils pensent que les célibataires retranchent la partie la plus importante de la vie qui est la propagation de l'espèce. D'autant plus que si tous étaient de cet avis, la secte (2) disparaîtrait bientôt.

(161) Ils éprouvent cependant leurs fiancées (3). Lorsqu'elles ont eu trois fois la preuve par la purgation (mensuelle) qu'elles peuvent enfanter, ils les prennent chez eux.

Mais ils n'ont pas de relations avec celles 'qui sont enceintes, montrant ainsi que le but du mariage pour eux n'est pas le plaisir, mais le désir d'avoir des enfants. Les femmes prennent les bains revêtus de linges, comme les hommes d'un pagne. Telles sont donc les mœurs de la corporation.

Dans les Antiquités, Josèphe est revenu sur les Esséniens, toujours à propos des sectes philosophiques. Soit pour ne pas se répéter, soit d'après son habitude de suivre des sources différentes, il se rapproche de Philon de très près.

Ant., XVIII, I, 5. (18) : Les Esséniens ont une doctrine qui se complaît à tout remettre

Dieu (4). ' ,

Ils déclarent les âmes immortelles, estimant qu'il faut s'efforcer d'obtenir la récompense de la.vei?tu.

(19) Ils envoient des objets consacrés au Temple et s'acquittent des sacrifices avec des purifications supérieures, à ce qu'ils pensent, et se tenant à l'écart pour cela même de l'enceinte du Temple commune (à tous) ils s'acquittent entre eux des (dits) sacrifices (5),

(1) Les livres sacrés pourraient être des livres d'astrologie, distincts de ceux des prophètes qu'on peut aussi employer d'après l'analogie des situations. 11 faut néanmoins une certaine pureté de l'âme, acquise par des purifications et abstinences corporelles, afin de recevoir l'inspiration divine.

(2) D'après M. Harraand, le genre humain. Mais la fin du genre humain comme tel serait indiiférente à ces sectaires. Ce qui importe à Dieu c'est la conservation de leur secte, qui ne peut se recruter que dans le genre humain, comme le militaire dans le civil; -cb yévo; est donc leur race, celle dont il est question.

(3) TpiETiqc « durant trois ans », dit le texte, en contradiction avec ce qui suit, à moins 4e l'entendre au sens de « par trois l'ois ». Ce n'est pas un mariage à l'essai; le fiancé s'informait une fois son choix fixé, et ensuite le mariage devenait définitif par l'entrée de l'épouse dans sa maison; cf. sur Mt., i, 18.

(4) Ayant mis en vedette à propos des sectes ce point de l'action divine et de la liberté humaine, Josèphe a fait des Esséniens des fatalistes {Ant., XIII v, 9), qui attribuent toutes choses au destin; mais ici il a soin de ne pas nommer le destin, et il va parler des luttes pour la vertu : il semble donc qu'il relève surtout l'abandon des Esséniens envers la Providence.

(5J Celte phrase a paru inintelligible; la traduction latine a introduit la négation au début : « ils ne font pas de sacrifices ». Mais alors pourquoi Josèphe dit-il aussitôt qu'ils font des sacrifices? Nous excluons donc la négation, avec les manuscrits grecs. Les Esséniens veulent bien offrir des victimes, mais avec de tels raffinements de purifications qu'ils risqueraient de se contaminer dans l'enceinte commune, c'est-à-dire impure (cf. Me, vn, 2) de leur point de vue. Ils doivent donc s'acquitter de leur devoir entre eux, et pour cela on leur avait concédé une salle, comme nous le verrons, il va sans dire que si eux-mêmes immolaient les victimes, ils ne

EES ESSÉNIENS. 31T

étant d'ailleurs d'excellentes gens pour leur conduite, et mettant tous leurs soins à exercer l'agriculture.

(20) Il faut admirer chez eux ce trait que n'ont pas connu du tout ceux qui font profession de. vertu chez les Grecs et les barbares, pas même pour un temps, et qu'eux pratiquent depuis longtemps et qui enlève tout obstacle à leur bonne résolution; les biens sont communs entre eux, le riche ne jouit pas de ses biens propres plus que celui qui n'a rien acquis; ils sont plus de quatre mille à suivre cette pratique (1).

(21) Ils ne se soucient ni d'introduire chez eux des épouses, ni d'acquérir des esclaves, le second point n'irait pas sans injustice, et le premier sans amener la discorde (2) ^ ils vivent entre eux et se rendent service mutuellement. (22) Pour percevoir les revenus et tout ce que porte la terre ils élisent des hommes sûrs, et des prêtres (3) pour apprêter le pain et les aliments. On trouve d'ailleurs des exemples de ce genre de vie,^ surtout chez ceux des Daces qu'on nomme « Fondateurs » (4).

Josèphe n'a pas seulement parlé des Esséniens comme d'une secte, et, si l'on peut dire, théoriquement. Nous avons déjà dit qu'il a vécu avec eux. Il pouvait les rencontrer même à Jérusalem. La porte des Esséniens tenait sans doute son nom du voisinage d'un couvent de l'ordre (5). Il a pu rencontrer au début de la guerre contre les Romains Jean l'Essénien, nommé gouverneur de la toparchie de Thamna (6), remarquable par sa vigueur physique et sa capacité (7). Quelques Esséniens ont donc pris part à la guerre nationale, et Josèphe a pu parler de leurs martyrs, qui n'étaient pas nécessairement des belligérants, suppliciés par les Romains et qu'on voulait contraindre à abjurer la Loi. Leur répugnance pour les'se'rments est constatée par l'historien au moment où Hérode les dispensa de prêter le serment d'allégeance à lui-même et à Auguste, qu'il exigea même des Pharisiens (8). Ils étaient surtout célèbres pour leurs prophéties. Josèphe a raconté comment la prophétie de Judas l'essénien s'est réalisée

les brûlaient pas sur l'autel, ne répandaient pas les libations, etc. Tout cela était l'office des prêtres. Mais ils pouvaient consommer entre eux leur part de certains sacrifices. On peut supposer d'ailleurs qu'ils n'étaient point très empressés à les offrir. La négation a été ajoutée dans' le latin d'après l'idée accréditée par Philon et surtout par Eusèbe que les Esséniens ne faisaient pas d'immolations. L'omission de la négation est le type d'une leçon difficile à première vue, mais qui, tout bien considéré, donne l'explication du contexte.

(1) C'est le chiffre de Philon, nX^Qoç ùithp TSTpax-.o-xtXtot (pr. Ub. 75).

(2) C'est la raison donnée par Philon, apoL, 14; tandis que dans Bell. Josèphe alléguait It dévergondage des femmes.

(3) Le sens naturel est que les prêtres aussi sont élus, mais, ce ne sont pas de véritables prêtres. Dans Bell., II (131), le prêtre se contente de bénir. Josèphe qui veut se faire comprendre des païens indique deux catégories de fonctionnaires : ceux qui reçoivent les fruits de la terre et ceux qui préparent les repas, toujours regardés comme sacrés, et dont la fonction est plus sainte. ''

(4) En changeant irXeîcrTot; en xtiffratç. Posidonius (Strab., vu, 3, 7) parlait de tribus thracesqui vivaient sans femmes, oOç XTiataç ■xaleXabai.

(5) Bell., Y, IV, 2, située au sud-ouest< Les religieux les plus épris de solitude, comme les Chartreux, ont eu des couvents à Paris et à Lyon»

(6) Bell., II, xï, 4.

(7) Bell., lit, n, 1.

(8) Ant., XV, X, 4. . .

318 XIII. LES SECTJES.

au moment où le devin se croyait ôéam (1). Manabem,, plus prudeat,; ne voulut pas dire à Hérode le jour de sa mort, mais il lui promit plus: de trente ans de règne, ce qui contenta lé jeune ambitieux, alors sans espérance, et le rendit favorable aux Esséniens (2). Simon expliqua à Arebélatls, et sans le flatter,, un songe qui lui faisait pressentir sa disgrâce (3).

L'bistorien juif croyait pouvoir conclure de tout ce qu'il savait des Esséniens qu'ils suivaient le genre de vie inauguré chez les Grecs par Pythagore (4). S'il a. exagéré cette ressemblance, du moins les connaissaitil bien.

Dion de Pnise (5).

Dans sa curiosité imiverselle, Dion Ghrysostome s'était informé sur les Esséniens:

IL loue aussi quelque part les Esséniens, dont la eité entièi?e est heureuse, située auprès de l'eau amère au milieu de la Palestine, non loin de Sodome.

Ce qui s'accorde aves Pline sur le séjour des Esséniens à Engaddi.

La tradition hébraïque.

Elle est muette sur les Esséniens, si l'on en excepte un texte de la Mîebna (6), selon l'intepprétation que nous jugeons la plus probable;

Il y avait deux salles dans le. sanctuaire, l'une était la salle des « Silencieux )> {hassaïm), l'autre la salle des « vases ». La salle des Silencieux était celle où les gens timorés déposaient leurs oiFrandes en secret (en silence), et les pauvres de bonne famille (les pauvres honteux) s'y approvisionnaient en secret (Zif. en silence) ; la salle des vases, etc.

On dirait bien que la tradition avait gardé le souvenir d'une salle dite des Silencieux, en. hébreu HaMaïm (niKu;n), uom qui pouvait très bien être transcrit en grec par 'Eaaaîoi (7). Le vrai sens du nom étant oublié ou les rédacteurs de la Michna voulant le faire oublier, on Ta expliqué

(1) Ant., XIII, XI, 2. Il avait annoucé la mort d'Antigoae frère d'Arl&tobuIe I" à jour fixe et à la tour de Stràton, qu'il croyait être Césarée. Antigone fat tué dans un souterrain de la tour de Straton à Jérusalem. La prophétie se faisait donc par une voix divine proférant des sons sur le sens desquels on pouvait se. tromper.

(2) AnU, XV, X, 5.

(3)^4Mf., XYII, xm, 3.

(4) Ant., XV, X, 4.

(5) Sa vie par Synésius, Dion, éd. d'Arnim, I, p. 317.

(6) Gheqalim, v, 6.

(7) Cf. MiTTWOcH, Zeitschr. f. AssyrioL, XVIII (1903), p. 75.

.LES' ESSÉNIEKS. 310

l>aic la façon dont les offrandes étaient déposées et prisea, légende étymologique assez puérile, et qui s'écarte quelque peu du sens de la racine, qui signifie « se taire ». Il est; très naturel que lesEsséniens aient été nommés « silencieux ». Nous avons vu dans Josèphe que c'est ce silence d'une habitation très peuplée qui étonnait les gens du dehors jusqu'à leur causer une impression de mystère redoutable. Du même eoup s'explique le texte de Josèphe sur les sacrifices des Esséniens.

Leurs scrupules de contamination étaient tolérés par le sacerdoce qui leur avait concédé une salle à part. Au moment où l'on rédigea la Miehna, le parti des rabbins qui les tenait dès lors; pouT plus que suspects, sinon comme hérétiques, sans changer le nom de la chambre qu'ils occupaient, aura expliqué autrement l'origine de ce nom.

n. — LES FMTS FT LES ORIGINES.

. Nous avons tenu à reproduire les sources intégralement, non pour en faire une combinaison, mais pour choisir la plus sûre. C'est l'excellent principe, qu'on peut dire nouveau sur ce point, posé par Bauer (1). Mais son choix et sa critique nous paraissent mal inspirés. D'après lui, Philon «st l'unique source de Josèphe, sauf peut-être des détails sans importance. Or Philon a dépeint les Esséniens d'après son idéal d'une communauté juive ; ses renseignements sont donc suspects. Bauer enlève cette allure juive,, et aboutit à une corporation isolée, sans femmes, sans pa!trimoine, vivant sous les palmiers — les traits soulignés par Pline — et dont on ne saurait préciser les croyances religieuses, fruit d'un vague syncrétisme.

Il nous parait invraisemblable que Josèphe, qui a vu lesEsséniens de près, se soit inspiré de Philon qui en, a. seulement ouï parler (2). Philon a sûrement embelli ses héros selon, son idéal de Juif éclairé pour en faire des philosophes. Ge qu'il dit de leur préférence pour une philosophie morale plutôt que spéculative, découle nécessairement de la catégorie pratique dans laquelle il les range. Les préoccupations d'exégèse allégorique sont le fait du savant alexandrin plutôt que de ces cultivateurs. Le refus de sacrifier est postulé comme une conséquence de la primauté de la religion intérieure et philosophique. Nous n'hésitons donc pas à mettre de côté tous les traits propres au seul Philon. Le résidu concorde avec le texte de Josèphe,, la seule source développée sur laquelle nous puissions faire fond, et qui nous paraît sûre. Nous la plaçons à la base de aos déductions.

(1) Pauly-Wissowa, 1. 1.

(2) Il est venu ea Palestine,, mais en. pèlerinage, Eus. Praep.. evang., VU, xiv, 64.

Étymologie du mot. Nous l'avons déjà indiquée. Pliilon dit toujours; 'Effaatoi, et Josèphe emploie cette forme six fois. Mais il dit quatorze foi» 'Eaav;voC ainsi que Dion, et Pline dit Esseni. On peut croire que celte dernière forme est plus récente, et rattacher 'Ecwaîoi aux hassaïm « les- Silencieux ». Les insinuations de Philon et de Josèphe nous conduiraient à l'idée de pureté, de sainteté, qui pour eux était essentielle, mais on ne peut faire fond sur Hasin ('{''Dn) « les pieux ou les purs », car cette racine^ connue par le syriaque, est étrangère à l'araméen occidental et spécialement palestinien.

Leur centre principal. Les Esséniens n'étaient répandus qu'en Judée, et semblent avoir eu une communauté à Jérusalem où le prophète Judas paraît entouré de ses disciples. Cependant le nom d'Engadda, donné par Pline, confirmé par la proximité de la mer Morte et de Sodome (Dion), doit bien indiquer leur principale colonie. La source d'Engaddi, qui sort à 26 degrés centigrades permet les bains eu toute saison.

Si le Jourdain n'offrait pas une eau assez pure — il fut cependant toujours l'idéal des Mandéens, — il ne manquait pas de sources non loin des rives du Jourdain, favorables à leurs ablutions (1). Sauf la capitale où les attirait le centre du culte, on ne se trompera [guère en les cantonnant dans cette vallée basse.

Leur antiquité. Ce qui a frappé Pline, c'est un peuple qui se perpétue sans naissances. Il a donc grossi ce trait jusqu'au ridicule, en parlant de milliers de siècles. Josèphe parle des Esséniens en même temps que vdes Pharisiens et des Sadducéens, sous Jean Hyrcan. Gomme il indique l'origine plus récente de la quatrième secte, celle des Zélotes, il estimait sans doute que les Esséniens avaient pris naissance aux temps Macchàbéens. Le plus ancien qu'il ait nommé apparaît sous Aristobule premier. Aussi bien la secte a dû non seulement se développer, mais se modifier, et les indications de Josèphe ne valent que pour son temps.

Attachement au Juda/isme. Nous n'avons aucune raison de mettre en doute ce qu'affirme Josèphe, aussi bien que Philon, de l'attachement passionné des Esséniens au Judaïsme. Leur loyalisme est au-dessus de tout soupçon, — ce qui ne veut pas dire qu'ils soient demeurés dans le grand courant dogmatique dirigé par les Pharisiens. On estimerait même que, quant aux observances extérieures, leur fidélité est plus méticuleuse que celle des Pharisiens les plus scrupuleux. Us observent le sabbat avec plus de rigueur que personne. Us poussent à l'extrême le soin de la pureté légale, jusqu'à prendre un bain chaque jour avant le repas. Même quand ils offrent des sacrifices au saint lieu ils craignent de se conta-

(1) Surtout sur la riTe orientale, mais aussi à l'ouest; cf. RB., 1918, p. 222.

miner; leurs oîFrandes doivent être plus pures que celles des autres. A l'intérieur de la secte, les membres de l'ordre supérieur se souillent au contact des nouveaux. Et tout cela par fidélité à la Loi, car ils honorent le législateur, c'est-à-dire Moïse, à ce point qu'ils condamnent à mort ceux qui auraient blasphémé son nom.

En règle, tant bien que mal, avec le culte mosaïque, les Esséniens s'écartaient-ils de la foi d'Israël? Dans l'Ancien Testament le dogme était peu développé.

L'article principal, alors comme aujourd'hui, était de ne confesserqu'un Dieu unique, seul digne d'être adoré, créateur de toutes choses;. en particulier des astres. C'eût été une grave infraction à ce dogme que de regarder le soleil comme un dieu, ou même comme une manifestation de la divinité cachée. C'est sur ce point que les Esséniens sont accusés par les critiques d'avoir subi une contamination païenne. Nous croyons qu'il n'en est rien. Le premier grief, ne pas offenser les rayons du Soleil en laissant voir sa nudité, ne se déduit pas du texte. C'est de Dieu qu'il s'agit, et les « rayons » sont aussi bien ses regards. Le point de départ est dans le Deutéronome (xxm, 15) où il est dit que Jahvé ne doit rien voir de malséant dans le camp d'Israël. Avec leur haute estime de la chasteté, les Esséniens ont transposé ce scrupule du domaine de la propreté du? camp dans celui de la pudeur personnelle, un peu comme une bonne sœur, se découvrant la nuit par mégarde, craint d'avoir peiné son angegardien.

Nous avons aussi regardé comme innocente cette invitation de se lever adressée au soleil à l'aurore : saint François d'Assise a bien chanté un-^ hymne à son frère le Soleil.

Il n'est rien dit du coucher de l'astre. Qu'il soit permis de faire remarquer qu'à Engaddi l'idée ne pouvait se présenter de prier le matin en se tournant vers Jérusalem. L'élan religieux se serait brisé à la haute et écrasante paroi rocheuse. L'aurore blanchissant les sommets de Moab attirait l'attention vers l'Orient où le soleil allait paraître, répandant ses rayons sur les deux moitiés du lac. Le jour allait donner le signal del'action, mais la prière s'adressait à Dieu. Elle revêtait seulement uneforme particulière. Pour ces Juifs convaincus, une métaphore n'était pascréatrice d'un nouveau dieu, comme Max Millier le disait des Aryens,, nominaj numina.

Le Dieu créateur était aussi le juge suprême. Quoi qu'il en soit des- Sadducéens, les Esséniens se seraient écartés de la foi normale du judaïsme s'ils n'avaient reconnu les récompenses et les châtiments d'outre tombe. Aussi Josèphe est-il très formel sur ce point, la rétribution étant définitive et pour toujours : aucune trace de métempsy chose. Les Phari-

siens, il est vrai, croyaient à la résurrection des corps. Les Esséniensne partageaient pas cette foi. Regardant l'âme comme préexistante, énchainée; ;au corps comme dans une prison, ils ne souhaitaient pas qu'elle reprit contact avec la matière (1), la notion d'une matière glorifiée et spirituailisée n'ayant pas été promulguée avant le christianisme- La mort était la délivrance de l'âme des justes, surtout des confrères, 'ijui remontait en haut, pour s'écarter définitivement des corps sublunaires. >I1 est vrai qu'à cette notion essentielle de l'immortalité dans les sphères isupérieures, Josèphe ajoute une comparaison avec la doctrine des Grecs -sur les îles des bienheureux et l'Hadès. Le plus probable est qu'il a voulu seulement se faire comprendre des Grecs en Iranscri vaut l'opinion -dés Esséniens dans leur langage, mais peut-être cette description du paradis au delà de l'Océan avait-elle en effet pénétré dans la secte. Il est très remarquable que les Pythagoriciens, si fermes sur l'immortalité -sidérale, la conciliaient avec la description tradilionnelle qui n'était plus ipour eux qu'une image (2).

.Quoi qu'il en soit, les Esséniens en admettant avec Platon le mythe âe la chute des âmes dans les corps, et en excluant la résurrection des bons, étaient nettement hostiles à la théologie qui avait prévalu chez les Juifs. On doit noter cependant que l'espérance de la résurrection ne s'imposait pas

(1) Quelques-uns, entre autres M. Isidore Lévy (p. 288), ont pensé que cette doctrine n'était pas inconciliable avec la résurrection, qui serait même insinuée par Josèphe, Bell, II (153), à propos des martyrs qui recouvrent leur âme. Mais l'âme ou la vie, non le corps, c'est-à-dire une vie meilleure, sans résurrection.

(2) Cargopino, La basilique pythagoricienne..., p. 31i) ss. « A travers l'Océan, les mystes de Pythagore regagnent leur patrie céleste... « Qu'est-ce que les îles des Bienheureux? Le soleil

et la lune... ».

Je trouvé celte conclusion brillamment confirmée dans une communication de M. F. Cumont •à l'Acad. des Insc. et B.-L. du 2 mai 1930 {Comptes rendus, p. 99) : « Esséniens et pythagoriciens, d'après un passage de Josèphe ». Mais à celte thèse M. Oumont en joint une autre sur le sort des âmes condamnées que je ne puis regarder comme établie. Il interprète Josèphe {Bell., Il, g 155) Taiç oï çaùXai; ÇoptéSy) xal yjô\.\>.éçnov à(poptî;ovTai (xuxov yé(;.oVTa 'ci^uiçim àSiaXeiirtiov d'un espace entre la terre et la lune, dans le cône d'ombre produit par la terre et qui produisait la nuit, et dans certaines circonstances les éclipses. Raisons : 1° les âmes étant légères de leur nature ne pouvaient descendre dans l'Hadès sous la surface de la terre : 2° x"l^épioç, « tempétueux », ne peut s'appliquer aux enfers souterraias, Ces deux raisons ue portent pas, car si l'âme monte de sa nature, les pythagoriciens admettaient cependant qu'elle descendait du -ciel dans un corps : à plus forte raison les âmes des méchants, et l'enfer souterrain était précisément à la fois ténébreux èl aéré comme le prouve M. Gumont, sans parler des tourbillons de celui de Dante. D'ailleurs il est impossible d'entendre (xu^ô; « cavité » de l'atmosphère. C'est un terme technique pour l'enfer souterrain,^!!. Cumont l'a montré, et dans Plut., De facie lunae 29, p. 944 C, il s'agit des cavités de la lune où sont les génies, non de l'air où sont les âmes 'cependant sans monter si haut, il est probable que les Esséniens pensaient à une cavité à ciel ouvert, comme la profonde vallée d'Hénoch, un, 1. Il n'est d'ailleurs pas prouvé que les néopythagoriciens mettaient (comme d'autres l'ont fait) IHadès dans l'air : la raétempsychose détenait plutôt les âmes coupables sur la terre et de toute façon les âmes à force de purification finissaient par être sauvées, tandis que les tourments des Esséniens ne finissent pas. On peut maintenir le contact avec les pythagoriciens sans admettre la ressemblance totale qu'a proposée M. Cumont, On peut seulement ajouter dans son sens que le livre des secrets d'Hénoch <x) met le séjour des damnés à la hauteur du troisième ciel.

encore à toutes les consciences, témoin les Sadducéens, En croyant si fermement à l'immortalité de l'âme et à la rétribution, les Esséniens étaient d'accord avec la foi des Juifs : le reste a pu leur paraître opinion légitime, plus spiritualiste même, donnant plus d'élan à la lutte de l'âme contre les entraînements des passions. C'est aussi dans ce sens qu'Origène aurait voulu entraîner le christianisme. En somme les Esséniens s'éloignaient moins des Pharisiens que les Sadducéens, et ils ont pu croire qu'ils tenaient un juste milieu.

Vêlement nouveau propre aux Esséniens.

Il est facile de relever dans l'inslitulion essénienne des éléments qu'on retrouve un peu partout dans les traditions plus ou moins authentiques de l'antiquité : elles avaient été désignées comme des paradoxes par ceux mêmes qui les rapportaient, et qu'on a nommés pour cela les paradoxegraphes (1).

C'est ainsi que les anciens avaient remarqué la difficulté pour les riches de pratiquer la justice, les avantages de l'agriculture et de la vie des champs. Les Phrygiens s'abstenaient des serments (2). Certains Thraces, disait-on, vivaient sans femmes (3). Les stoïciens avaient reconnu que l'esclavage est contraire au droit naturel. La chute des âmes dans les corps, les châtiments et les récompenses d'outre tombe étaient dans Pythagore. Les repas en commun avec un caractère religieux étaient fréquents chez les. Grecs. Les Assyriens portaient des habits blancs [k). On sait combien les Spartiates honoraient les vieillards, et ils n'étaient pas les seuls. Les onctions étaient un luxe prohibé par Platon (5), etc., etc.

Mais il est trop évident que ces faits plus ou moins légendaires, que ces aphorjsmes plus ou moins bien observés, ne sont pas la source immédiate de l'institution essénienne. Une secte ne se fonde pas en prenant . à droite et à gauche des éléments divers pour les combiner. Même dans tous ces traits on ne voit pas figurer ce qui est l'élément à la fois essentiel et nouveau dans Israël : les Esséniens sont une confrérie, c'est-à-dire une association religieuse étroitement unie, créant entre ses membres des liens plus forts que la parenté elle-même. On sait quel rôle considérable jouent les confréries dans l'Islam. On ne pouvait guère les concevoir dans Israël.

(1) Bauer a colligé ces traits avec beaucoup d'érudition.

(2) Nicolas de Damas, 148, 19.

(3) Strabon, XV, 1. 30.

(4) Strabon, XVI, 1. 20,

(5) Rép., 373 a. .

324 " Xt 11^7 LES SECTES.

Au sein de ce petit peuple, de tout temps et encore aux temps du Judaïsme, la religion imposait les mêmes devoirs à tous.

Le peuple avait son Dieu, qui était celui de chacun. Entre le peuple et la famille il n'y avait pas de place pour une association religieuse fondée sur uiie libre détermination. Les Réchabites qui avaient des usages à eux étaient une tribu unie par le sang (1). Le sacerdoce se recrutait par la naissance dans une même famille. Plus tard les Pharisiens ouvrirent des écoles; ils formaient un parti religieux puissant. Mais ils n'étaient pas un corps aussi distinct, vouant l'obéissance à ses chefs, renonçant à la vie de famille pour vivre en communauté. Ce fut le fait des Esséniens et leur grande nouveauté. Ils avaient des supérieurs, auxquels ils devaient obéir, qu'ils fussent nommés épimelètes ou épitropes, et des économes, chargés de leurs intérêts et de pourvoir à leurs besoins. Ils entraient dans la confrérie sur leur demande, et avec le consentement de ses magistrats. Ils faisaient un serment de fidélité qui les liait entre eux par un secret inviolable. Ils se dépouillaient de leurs biens au profit de la communauté, sauf quelques aumônes dans l'intérêt des nécessiteux. Us ne pratiquaient pas le mariage, formant des communautés d'hommes seuls, à l'exception de quelques groupes de gens mariés, dont Josèphe dit bien qu'ils suivaient la même règle, mais sans doute comme les tertiaires demeurant dans le monde suivent la règle de saint Dominique ou de saint François. Ils vivaient dans les mêmes habitations, non pas tous peut-être dans un même dortoir, mais indifféremment les uns avec les autres selon les commodités. Ils prenaient leurs repas en commun.

Ainsi donc ils étaient unis autant que les membres d'une famille entre eux, sinon bien davantage.

Et le but de l'association était incgntestablement religieux et moral, ayant son point d'appui en Dieu. Le premier objet de l'engagement dans la secte, du serment, ou, comme nous dirions de la profession, est de vénérer la divinité, et si l'Essénien obéit aux autorités, c'est parce que le pouvoir émane de Dieu. Ensuite il, s'engage à pratiquer la justice, la vérité, les règles de la confrérie, qui renferment la continence, le travail, une vie sobre, l'étude de livres saints. Les repas ont spécialement un caractère sacré, non seulement par la bénédiction des aliments, ce qui était courant dans le Judaïsme, mais par le titre de prêtres donné à ceux qui les préparent (2).

Convenons cependant que d'après nos idées sur la vie religieuse, le caractère d'oblation à Dieu pourrait être plus accentué. La continence

(i) Jér., XXXV, 3 ss. {2).Ant., XVIII (22).

absolue n'a de raison d'être religieuse que celle indiquée par saint Paul, un don plus total à Dieu, de façon à ne se préoccuper que de lui plaire, ^'.n lui sacrifiant les plaisirs des sens. Mais il faut avouer que du point de vue de la confrérie, c'est-à-dire d'une vie en commun qui absorbe tout, le motif donné par les Esséniens pour écarter les femmes est suffisant et topique. Quoique l'expression en soit variée, l'idée qui domine est qu'un homme doit opter entre la vie de famille et la vie commune entre hommes. L'association de familles pour mener la vie commune a toujours été une utopie, comme l'ont encore prouvé les phalanstères de Saint-Simon. Seulement rien n'obligeait à pousser la vie commune à sa perfection absolue, et le problème demeure : d'où vient cette forme totale de vie commune entre hommes?

V origine de la confrérie essénienne. Le Judaïsme, disions-nous, est demeuré étranger à toute constitution de confrérie. Cet élément essentiel de l'institution essénienne doit donc être cherché au dehors. Il n'a pas fait défaut dans l'antiquité, et sur une large échelle. L'origine des Esséniens, en tant qu'il y a chez eux un élément que le judaïsme n'explique pas, sera donc résolue si nous pouvons désigner une confrérie fortement constituée, et qui en même temps contenait plusieurs des doctrines et des usages des Esséniens.

On a beaucoup cherché du côté de là Perse. Tout à fait à tort, car là caste des Mages ne ressemble en aucune manière à une confrérie isolée : c'est le sacerdoce dirigeant de la nation. L'insistance prétendue sur la résurrection après la mort est opposée à l'idéal essénien de l'affranchissement de l'âme. Le culte de Mithra a eu sa confrérie, mais à supposer qu'il soit plus ancien que l'Essénisme, cette religion des soldats n'a qu'une analogie éloignée avec celle de nos agriculteurs.

Le Bouddhisme seul a poussé aussi loin que les Esséniens la communauté des biens et le célibat. Ce sont les deux confréries anciennes les plus logiques dans le sens d'une vie commune de moines. Mais les moines Bouddhistes sont des moines mendiants, et leur ascèse a pour but de s'affranchir de toute existence dans le nirvana. Tout au plus pourrait-on supposer que quelque écho lointain et vague des communautés bouddhistes a encouragé les Esséniens dans leur entreprise paradoxale.

Chez les Grecs les associations cultuelles, les thiases ne se comptaient pas, et les Juifs n'ont pu les ignorer du moins à partir d'Alexandre. Il semble qu'il n'y a qu'à chercher celle qui se rapproche le plus des Esséniens. Elle a été déjà désignée par Josèphe, c'est la secte de Pythagore.

Cette première vue, acceptée par les historiens les plus distingués, comme Zeller et Schtirer, a pris un regain d'actualité par la découverte à Rome, près de la Porta Maggiore, d'une basilique que M. Carcopino a

décrite admirablement comme néo-pythagoricienne. Toute blanche avec ses stucs éblouissants encore frais, cachée sous le sol, disposée et éclairée selon les rites de Pythagore, elle eût inspiré la plus vive répulsion à un Juif pour la liberté des sujets mythologiques qui couvrent ses parois. D'ailleurs elle ne date que de la fin du i" siècle de notre ère.

Mais personne ne prétend que les Esséniens n'aient été qu'une colonie de Pythagoriciens demeurés païens. Les traits communs sont le principe de la confrérie et la doctrine sur le salut de l'âme, élevée vers les sphères célestes après avoir quitté le corps. Cette doctrine avait eu le plus large retentissement, grâce à Platon, qui lui aussi avait admis comme Pythagore que les âmes encore mal dégagées de l'attrait des sens étaient condamnées à reprendre dés corps, même des corps d'animaux. Évidemment les Esséniens n'en étaient pas là, mais plusieurs Pythagoriciens avaient renoncé à cette chimère, et l'espoir suprême de l'ascension des âmes saintes était le même. Ce qui rapprochait surtout les Esséniens des Pythagoriciens, c'était la notion même de confrérie. Si les confréries néo-pythagoriciennes étaient encore peu développées au ii° siècle avant J.-C, Finfluence des souvenirs et des traditions n'est quelquefois pas moindre que le contact direct, et depuis le cinquième siècle avant notre ère la légende pythagoricienne jouissait d'une autorité incontestée. Pythagore avait fondé une communauté très unie, assez unie pour imposer sa domination à la ville de Crotone, dans l'Italie du sud. On y était admis après des épreuves, on y condamnait le serment, sauf celui de ne rien révéler aux profanes. Ce secret inviolable était gardé. Un frère infidèle était censé mort : on lui élevait un tombeau. Les Pythagoriciens avaient mené un genre de vie spécial. Vêtus de blanc, ils s'abstenaient de certains aliments et de certains contacts même au risque,; de la vie comme ce membre de la secte qui fut atteint et tué pour n'avoir pas voulu traverser un champ de fèves. A côté de prescriptions qui nous paraissent arbitraires et puériles, ces hommes pratiquaient la plus haute maxime: a suivre Dieu », en faisant prédominer l'esprit sur la chair (1).

Quant à la communauté absolue des biens, si les nouvelles communautés s'y montrèrent réfractaires, il était admis que Pythagore en avait fait une loi (2). Les anciens disciples passaient pour peu empressés à se baigner, et la comédie raillait même l'accoutrement sordide de ces

(1) Nous n'insistons pas sur les exigences morales des Pytliagoriciens : le culte de Dieu, le respect de la justice, le zèle pour la Téritc, car la pratique de la charité était assez clairement enseignée dans la Loi elles Prophètes pour que des Juifs n'aient pas à chercher ailleurs; beaucoup se servaient eux-mêmes et n'avaient pas d'esclaves sans être pour cela imitateurs des Pytliagoriciens. — Zeller {l. L, p. 366) nous paraît exagérer quand il attribue aux Esséniens un dualisme philosophique qui eût dépassé les préoccupalions de ces cultivateurs.

(2) Depuis Tiraée de Tauroménium; cf. Delatte, La vie de Pythagore..,, p. 165 s.

f)hilosophes. iVIais la basilique pythagoricienne suppose que l'usage dés purifications fréquentes avait prévalu. iSur ce point d'ailleups les Juifs de ce temps n'avaient rien à apprendre àe personne.

Reste le fait étonnant de la continence perpétuelle. Pytbagore n'avait point imposé le célibat, et ne l'avait même pas recommandé (1). il avait seulement inculqué la rësistance contre les passions, contre la recbercbe du plaisir, et ce qu'il envisageait comme le but du maringe, ains^i que les bons législateurs antiques, c'était la naissance des enfants.

Les Esséniens avaient donc tiré beaucoup plus énergiqnement le» conclusions qui leur paraissaient se dégager des prémisses de la vie commune. On a dit que les religions sémitiques sont autrement exigèntés. que celles des Grecs, et que leurs adeptes vont jusqu'au bout dans la voiedes retranchements, même par l'immolation des enfants, quand ils^ s'imaginent que la divinité les leur impose. D'après la loi mosaïque, ont fait remarquer certains savants, l'union conjugale créait un état d'impureté (2) : d'où, pense-t-on, l'idée de s'en abstenir.

Nous avons déjà dit (3) qu'il ne faut pas prendre ces impuretés au tragique. A ces enfants du désert, peu habitués à, ce q^e nous nommons, simplement la propreté, il fallait tout dire, leur faire un devoir des batnsî dans certains cas. La conscience n'était pas intéressée, aucune suspicions n'était suggérée contre le mariage, qui au contraire était très recommandé; mais les Esséniens poussaient tout à rextrême.

L'idée d'une impureté légale, même purement matérielle, leur était insupportable. Est-ce pour cela qu'ils ont tranché dans le vif et supprimé le mariage? Cette abstention eût été dans la logique de leur système : une conclusion extrême de principes faux; cette hypothèse a donc sa vraisemblance. Peut-être faut-il aussi tenir compte du désespoir, résultat du malheur des temps. Pline parlait des Esséniens comme de gens fatiguésde la vie, à la manière de ceux qui en avaient abusé, et l'avaient prise en grippe. En effet nous avons vu l'auteur de V Assomption de Moïse parler de ses contemporains avec plus d'amertume encore que Tacite. Pharisiens et Sadducéens, grands et petits; les détenteurs du pouvoir surtout, lui paraissent égale-abominables. Et ce qui donne à son indignation un caractère sacré, qui manque à Tacite et à Ju vénal, c'est qu'il voit la cause de Dieu abandonnée. Combattre serait inutile. Il n'y a plus qu'à attendre dans le silence que Dieu intervienne lui-même pour sauver Israël. Il est vrai que l'Essénisme est plus ancien que l'époque qui a suivi la mort

(1) On ne peut rien tirer de plus des textes : cf. Jambliquk, Vie de Pythago7'e, 20^; Diogène. LAencE, vm, 9; Olém. d'al., Slroni., n, 24 s.

(2) Ze'y., XV, 18.

(3) Voir p. 274 s.

d'Hérode, mais les germes de ce fatalisme désespéré se sont sans doute enracinés dans certaines âmes dès le temps des persécutions d'Antiochus Épiphane. Le monde est si mauvais qu'il ne faut pas qu'il continue. Le mieux est d'interrompre la série des générations.

Ou faut-il enfin s'arrêter à cette pensée que dans le Judaïsme un assez grand nombre de personnes des deux sexes ont devancé leur temps en cherchant dans la continence un moyen pour être plus complètement à Dieu? Les textes ne permettent pas de le dire. Non seulement les témoins gardent absolument le silence sur ce motif, le seul qu'aient allégué saint Paul et toute la tradition chrétienne, le seul qui soit efficace aujourd'hui encore dans le christianisme; les raisons qu'ils ont positivement alléguées et qui nous ont semblé d'un ordre moins relevé, leur ont paru suffisantes. Quoiqu'il en soit de ce point, les rapprochements certains avec les doctrines sur l'âme et le caractère accusé de confraternité fermée des Pythagoriciens nous paraissent décisifs en faveur de l'opinion de Zellersur l'origine pythagoricienne de la secte. On pourrait relever avec M. Isidore, Lévy d'autres rapprochements, même d'origine littéraire. Mais il n'est pas prudent d'insister sur les expressions elles-mêmes quand on ne peut citer que Jamblique ou Diogène Laërcedont les sources ne sont pas. aisées à discerner.

M. iMax Wellmann (1) en étudiant Bolos de Mendès — vers l'an 200 av. J.-C, -^ a montré que le pythagorisme s'était réveillé longtemps avant Nigidius Figulus, et a fourni des arguments décisifs pour la parenté des Esséniens avec la nouvelle école de Pythagore ; il a cependant fort exagéré lé caractère grec de la secte juive.

Les Esséniens apparaissent encore, nous l'avons vu, dans la guerre juive. Pais ils ont disparu du sol de Ja Judée. Les divergences de leurs doctrines, le paradoxe de leurs pratiques, leur isolement mystérieux apparurent comme un danger pour l'unité de la foi, seule sauvegarde de l'unité nationale. Peut-être aussi furent-ils suspects aux Romains par l'étrangeté de leur vie qui ne leur permettait pas de bénéficier des privilèges accordés au peuple juif.

La part qu'ils prirent à l'évangile est demeurée dans une obscurité complète. D'anciens auteurs ont prétendu que l'Essénisme fut le point de départ du christianisme. Cette opinion a été a bon droit rejetée par les critiques. Ce souci de la légalité, ce formalisme pointilleux, celte inquiétude incessante de contracter des impuretés extérieures, entraînant un souci perpétuel de purifications, en un mot, la surenchère du Pharisaïsme, est à l'opposé de l'esprit chrétien. Il nous a paru très probable

(1) Die çuGfixa des Bolos DemokrUos und der Magier Anexilaos aus Larissa dai^s les Abhandlungen der Preuss. Akad. der Wissensch., 1928, p. 5 ss.

que ces baptistes déterminés se sont transformés plus tard en Mandéens (1).

Les écrits esséniens. Si le tableau des Esséniens tracé par Josèphe et par Philon répond à la réalité, on se décidera à leur attribuer des écrits eopoime le livre éthiopien d'Hénoch (2) et l'Assomption de Moïse.

Et d'abord nous savons'que les Esséniens ont beaucoup écrit. Il serait étonnant que nous ne possédions rien de ce qu'ils ont produit. Leurs ouvrages ont dû être rejetés par les Pharisiens; mais c'est précisément le cas de ces apocryphes. Leur étude et celle de l'essénisme, poursuivies sans aucune idée préconçue de raccord, offrent les analogies suivantes :

Chez les Esséniens, spiritualisme platonicien qui regarde le corps comme une prison et célèbre la délivrance de l'âme par la mort. — Dans nos apocryphes ce dogme n'est pas promulgué. Mais dans les Paraboles d'Hénoch Dieu est le Seigneur des Esprits, et c'est donc sur les esprits qu'il doit régner.

L'Élu n'a point de cisirrière terrestre, il habite parmi les saints, c'est-àdire parmi les âmes des saints et avec les anges ; il n'est donc pas fils de la femme. Nous nous plaçons dans l'hypothèse où les morceaux sur le Fils de l'homme sont d'origine chrétienne. De même le grand Ange de l'Assomption.

Les Esséniens s'abstenaient du mariage. Dans nos apocryphes la cause du mal est le péché des anges, qui ont désiré s'unir à des mortelles.

Les Esséniens avaient horreur du luxe et de la guerre. Ils travaillaient, mais ne fabriquaient ni armes, ni articles de parure si sévèrement condamnés par le livre d'Hénoch.

Si les Esséniens se retiraient de la société, c'est donc qu'ils la jugeaient corrompue, et s'ils s'abstenaient de procréer, c'est sans doute qu'ils désespéraient du monde présent : ce sont bien les sentiments des apocryphes hénochiens et de l'Assomption de Moïse.

Cependant les Esséniens étaient animés d'un nationalisme très ardent, comme la plupart de nos apocryphes.

Les Esséniens s'occupaient beaucoup des anges. Les livres d'Hénoch sont les plus riches en noms propres angéliques, intarissables sur les divers ordres des anges et leurs fonctions.

Les Esséniens étaient célèbres parle don de prophétie. Les Apocalypses s'occupaient du passé seulement en vue des prédictions sur les derniers jours.

La doctrine des Esséniens était secrète, garantie par un serment redoutable. Les révélations d'Hénoch et de Moïse étaient des secrets révélés

Cl) RB., 1927, p. 511 ss.

(2) Sauf le livre des luminaires lxxu-lxxxh et d'autres additions.

330 xm, tE& SECTES.

sealement à certaines personnes, consignés dans des livres qui devaieiatT demeurer cachés.

Si ces raisons ne font pas une pleine évidence, elles perrnettent cependant d'attribuer aux Ësséniens quelques-uns des livres apocryphes, surtout la littérature hénochienne.

Le parti Pharisien devait naturellement proscrire ces livres, et, moyen plus sûr encore de les faire disparaître, les remplacer.

C'est ainsi que nous expliquons le troisième livre d'Hénoch, qui s'est complu à rabaisser Hénoch dans le sens des préoccupations du judaïsme, sans y introduire cependant la résurrection qui ne faisait pas partie delà tradition essénienne (1). Le livre des secrets d'Hénoch, placé entre deux, serait la forme hellénisée de la tradition hénochienne.

(1) Nous voyons dans Hénoeh l'idée de la résurrection moins netlement que nous n'avons fait dans le Messianisme..., p. 422 ss.

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