CHAPITRE, XIV LiES QRANDS. THÈIVCES DXJ JUDAÏSME EN JUDÉE AV. J.-C
àji- çisque de tombei* dans, de nombiîeuses répétitions, nous croyons méeessaiipe de marquer le point auquel avait abouti 'le fedaïsme après sa^ lutte contre l'hellénisme. La religion des; pères avait; prévalu. Mais sa réaction n'avait pas été la simple résistance d'une conviction immuable à une attaque portée sur un seul point. En luttant elle avait pris mieux conscience d'elle-même, de ses éléments constitutifs, de, ce qu'ils renfermaient d'énergie pour le développement de la vie morale, et en s'appliquant à des élats d'esprit nouveaux, cette énergie elle-même s'était développée, le dogme plus parfaitement compris avait révélé des richesses nouvelles.
Peut-être même sous l'action des influences étrangères avait-il pris une nouvelle direction, ne fût-ce que pour se préserver avec plus d'efficacité de toute pénétration, peut-être aussi parce que l'attaque avait amené à reconnaître des virtualités qu'on ne lui connaissait pas. La question de ce influences sera donc nécessairement posée, mais seulement après que nous aurons reconnu le point où. avaient abouti les thèmes principaux.
Le tableau de ce développement a étjé tracé par Bousset dans une page très serrée que nous reproduisons ici comme une base de discussion (1).
« Une Église » juive s'est formée et a trouvé une diffusion et une extension mondiale, le culte du Temple a reculé devant le service divin de la Synagogue; la réunion de la communauté dans la Synagogue, la prière commune, l'enseignement, l'édification et l'exhortation ont pris place à côté et au lieu du sacrifice et de la pompe sacerdotale.
« Un Canon sacré s'est établi, et une exégèse de l'Écriture fondée sur des règles déterminées; les théologiens ont pris la direction dans la religion; on ne peut méconnaître des dispositions à inaugurer des confessions de foi et des spéculations théologiques. La foi confiante en l'avenir national s'est puissamment dilatée, elle s'est rattachée à une conception du monde qui embrasse le temps présent et l'au-delà, dont on se servait pour
(1) Sous la forme à peine retouchée de la 3° éd,, p. 469 s. 338 '
LE JtlBAÏSMË UNE ÉGLISE? ^^ .
initerpréler les énigmes de la vie^ l'oBigiae et la cause au mal, de la mûi?t, de to«t le COUPS àm monde, k question sm son but et son sens. On agite avec ardeup les questions des périodes^ an monde qui se suceèdent, àe cet É<ïiî et de l'Éon à venir, de la fin du monde et du jugemeut qui sera porté sur lui, de sa rénovation et de la résurrection des morts» L'aecard ne s'est pas fait entre ces poiots qui côtoient et dominent les anciennes pensées: messianiques.
c< Mêiaie une certaine tendance au dualisme a pénétré dans la reiigiom juive. L'opinion reçue que te mauvais démons se jouent dans ce miondeauquel leur existence est mêlée, paralyse l'itan joyeux et confiant dé la foi, et pèse sur l'âme populaire dans Israël. Au temps de Jésus-Glirist lespersonnes de piété sont plus ou moins convaincues que^ le chef de ces^ bandes, le diable, gouverne le monde, au moins en partie, et qu'il n'en serait autrement que- lorsque; Dieu aurait vaincu dans un combat singulier l'ennemi héréditaire.
-«La foi au seul Meu tout-puissant domine toujours la religion du judaïsme, mais d'autre part l'essence de Dieu est devenue impénétrable à la foi pieuse et transcendante, La foi satisfaite et énergique au Dieu de tout ce qui aprive dans le monde, qui tient dans sa fort© main la vie de son peuple, est ébranlée et chancelle,
« Des; êtres intermédiaires commencent à s'entremettre entre Dieu et les fidèles, on voit surgir d'étranges conceptions; sur Dieu et son Être mystérieux.
(( L'individualisrae religieux se^ réTeilLe en mêm'e temps et trouve un fort appui dans la pensée de la rétribution individuelle de l'au-delà.
« La morale du judaïsme devient du même coup plus individuelle, elle est devenue plus compli<quée etsemiêle aux rappoi?ts particuliers delà vie iadividuelle » .
Nous avons à examiner tous ces points, mais mous devons d'abord pos^r une question préjudicielle : Qu'est-ce que le judaïsme? Bousset lui eanfère dès le d^ébut une unité qu'il n'avait pas en déclarant qu'il était devenu une église (1).
Wous ne' voulons; pasjouer sur fe motsv Une églke, à la façon dont on prend ce mot dans le protestantisme, où l'on dit même l'Église pour désigner un ensemble dé' communautés qui se rattachent plus ou moins vaguement au Christ, le- judaïsme étaiHj en un senS' plus^ que cela, pui«^ qu'il possédait un sacerdbee et se distinguait nettement des autres religions, ne fu>t-ee que par son cadre national* Mais^il avait toujours,été cela,
forrauJée, cette, proposition a. étés soumise, à un examen judicieux par M's' Baliifor : « Le judaïsme de là dispersion tendait-il à devenir une É'giiseT » (RB. 19Ô6
(1); Dès. qu'elle, fut
i's' Bairifol: « Leju-- ^„. „ .. „,.„ ^j,„„„... „ i^^,
p. l97-209i). La conelus'iowest négative. Nous eiï disons au-tant du Judaièraespailestihieû
aussi bien que toutes les religions de l'antiquité. C'est seulement depuis les conquêtes d'Alexandre et uniquement dans les religions de mystères que les fidèles d'un dieu se recrutaient parmi tous les États, tous les peuples, toutes les races et formaient ainsi une sorte d'union purement religieuse, quoique leurs membres fussent très disséminés et sans liens naturels entre eux. Le judaïsme n'en était pas là. Il avait conservé son caractère national, même dans la dispersion. D'autre part il était loin de progresser dans le sens de l'unité doctrinale et de la charité fraternelle, ce qui fut pour le christianisme une double condition nécessaire à la constitution d'une église, de l'Église.
Sous les Perses, lorsque le grand prêtre exerçait l'autorité politique à l'intérieur, lorsqu'on recourait au sacerdoce pour la solution des cas de conscience de l'ordre religieux, social et familial, lorsque les Juifs, autant que nous pouvons le savoir, n'étaient point divisés en sectes doctrinales, souffrant seulement de ces malaises qui affectent toutes les sociétés, oppression des pa^vres par les riches, envie des misérables allant jusqu'au désordre et à la révolte, ils ressemblaient plus à une église nationale que dans le siècle qui a précédé Jésus-Christ. Il est étonnant que Bousset ne l'ait pas vu, puisqu'aussiitôt il montre les docteurs de la Loi en position de créer une théologie sans se préoccuper du sacerdoce, les réunions de la synagogue, qui se tenaient sous leur autorité, supplantant par l'enseignement et les exercices de piété le culte du Temple, réduit à de pompeux sacrifices. Encore si entre le sacerdoce et les docteurs on s'était pour ainsi dire partagé la besogne, dans la même foi et les mêmes sentiments ! Mais on n'était pas d'accord sur les points absolument décisifs dans toute religion. '*
La religion a pour base le désir du salut qu'on demande à la divinité. Au temps où nous sommes, ce salut était le salut de l'àme dans l'au-delà. Ceux qui ne croyaient même pas à la survivance, de l'âme appartenaient-ils à la même religion autrement que par un formalisme extérieur? Entre les deux groupes, devenus des factions, la lutte était inexpiable. D'autres se tenaient le plus possible éloignés du sacerdoce, mais ne partageaient pas toutes les opinions dogmatiques des docteurs. Si Israël avait jaqaais été une Église, il avait cessé de l'être, loin de l'être devenu.
On ne peut donc pas raisonner du judaïsme comme s'il s'agissait d'une religion homogène. Il n'est pas douteux que des influences étrangères s'y .so,nt exercées, et dans une large mesure. Mais si l'on veut raisonner d'une façon précise, il faut voir si ce ne sont pas elles qui ont créé ces divisions, si tous les partis ont été également contaminés, ou si l'un d'eux n'a pas été plus fidèle à la tradition ancienne, développant l'ancien fond selon ses principes organiques, sauf à s'égarer peut-être lui aussi sur
l'ui\i'e;é de dieu. 341
quelques points. Précisément parce qu'alors il n'y avait pas d'église à laquelle Dieu aurait conféré, comme à l'Église catholique, le privilège de l'infaillibilité, nous pouvons envisager ce problème sans aucune donnée dogmatique qui s'impose. Si nous constatons chez les Docteurs une direction plus traditionnelle et plus ferme, non sans quelques symptômes inquiétants, nous comprendrons mieux comment Jésus a recommandé d'écouter les Docteurs quand ils interprétaient Moïse, tout en leur reprochant une déviation fatale du sentiment religieux. Nous serons encore plus frappés de constater comment, se rattachant à l'ancienne Révélation pour la parfaire et tout en développant le dogme, le Maître a posé le principe d'une indissoluble unité pour constituer ce qui fut vraiment l'Église, parfaitement une, quoique répandue dans le monde entier, son unité n'étant pas le résultat d'un établissement national, mais les dominant tous.
Cette attention donnée aux divisions qui déchiraient le judaïsme rend l'examen de sa doctrine beaucoup plus délicat, mais elle est indispensable.
§ 1. — V unité de Dieu,
Le syncrétisme est, nous l'avons dit à propos de la conquête d'Alexandre, le fait religieux le plus saillant de cette époque dans le monde païen.
Les Grecs s'étonnent de trouver chez les Barbares des dieux semblables aux leurs et sont disposés à entrer en commerce avec eux.
Les Égyptiens et les Orientaux, moins attirés par la curiosité, moins pressés de conclure, ne peuvent se dérober au charme des dieux de la Grèce et les adoptent, môme s'ils ne trouvent pas parmi les leurs une correspondance exacte.
Le Dieu d'Israël a participé chez les Romains à cette faveur accordée aux dieux étrangers : on consent à lui laisser sa part, du moins en faisant olfrir des sacrifices à Jérusalem, en confondant son nom avec celui d'un dieu païen, comme lahvé Sabaoth avec Sabazios (1), en l'invoquant dans des incantations magiques. Mais il n'y avait pas réciprocité.
Quelques Juifs, même parmi les prêtres, acceptèrent d'adorer leur Dieu sous les traits de Zeus dans son Temple de Jérusalem. Mais contre ces prévaricateurs la réaction fut entière et définitive. Le Dieu d'Israël fut reconnu dans toute la nation pour le seul vrai Dieu : les autres ou. n'existent pas ou sont des démons. C'est le seul point sur lequel l'union subsiste entre tous les partis, mais cette union est absolue. Il n'y a qu'un Dieu.
(1) CuMONT, Les relig. orientales.... 4" éd., j). 60 ss.
G^est ce que les critiques reconnafesent, semble-t-il, unanimement, et que Bossnet avait Mea vu (1) : « Le Dieu eréateuT du monde n'avait de temple ni de culte qu'en Jérusalem, û'iiand les Gentils y envoyaient leurs ofeandes, ils ne faisaient autr« lionueur au Dieu d'Israël, que de le joindre aux autres dieux. La seule Judée connaissait sa sainte et sévèjre jalousie, et savait que partager la religion entre lui et les autres, était -la détruire. »
Ainsi sur ce point traditionnel la nation faisait bloc, et sa croyance était exercée par un culte auquel elle s'associait tout entière. Il n'est pas exact de dire avec Bousset que le culte des sacrifices au Temple était en recul. Jamais le Temple n'avait été aussi beau que sous Hérode., aussi isolé dans son enceinte, le palais du seul grand Roi; jamais les sacrifices n'avaient été plus magnifiques, et tout l'Israël de la dispersion envoyait de riches offrandes pour y contribuer, comme aussi pour orner les sacrés parvis et le sanctuaire. Ge spectacle frappait les Gentils auxquels les philosophes grecs avaieiat; parié de l'unité de Dieu, mais sans oser proposer que ce Dieu unique fût un objet de religion. Encore Bossuet (2) : « Des philosophes si graves, et qui ont dit de si belles choses sur la nature divine, n'ont osé s'opposer à l'erreur publique, et ont désespéré de la pouvoir vaancre. Quand Soerate fut accusé de nier les dieux que le public adorait, il s'en défendit comme d'un crime; et Platon, en parlant du Dieu qui avait formé l'univers, dit qu'il est difficile de le trouver, et 'qu'il est défendu de le déclarer au peuple, il proteste dé n'en parler Jamais qu^en énigme, de peur d'exposer une si grande vérité à la moquerie. »
Les Juifs non seulement affirmaient fcétte vérité, elle était la base de leur religion, étalée avec un légitime orgueil. Elle n'était point le fruit de lenrs réflexions philosophiques, encore moins un emprunt. C'était le cœur de la révélation du Sînaï, le centre de ralliement des tribus anciennes, le secret de la perpétuité du peuple presque détruit par les Babyloniens, et, eii face des Gentils disposés à suivre la raison, une séduction puissante par l'union de la pensée et de la pratique religieuse. D'ailleurs cette unité de Dieu n"" allait pas sans les attributs dont elle est accompagnée dans la Loi qui régissait toute l'existence d'Israël : Dieu est Tout-Puissant, il sait tout, il gouverne le monde selon Tordre de sa Providence. Nous n'insistons pas sur ces points qui regardent plutôt la Théologie de l'Ancien Testament, et qui d'ailleurs ne sont pas controversés.
La splendeur convaincante de cette foi dans la propagande des Juifs
(1) Discours sur ïhist. univ., Il, xvi.
.(2) Eod. loc.
obtenait des résultais admiïalïles. Elte était seuleiîïeiit uïi |)eu voilèè par cette considératioa que le Dieu unique était le Dieu des Juifs, et qu'il n'était possible de le reconnattre et de Itii rendre un culte qu'en devèiiant membre de la nation qia'il avait ehoisi^ pour être son |)euple,
§2. — Larët'fibution dans la vie future.
Nous sommes si habitués à la pensée que Dieu jug^e les hommes après leur mort, cette vérîtê nous parait si nécessaire comme 'une suite de la justice de Dieu, que nous sommes étonnés, quelques-uns sont scandialisés, ^ue le peuple auquel Dieu a accordé la révélation l'ait connue si tard, plïus tard que beaucoup de peuples païens. Bossuet ne s'en est point troublé.: « La loi de Moïse ne donnait à l'homme qu'une première notion de la nature de l' âme et de sa félicité... Encore donc que les Juifs eussent dans leurs Écritures quelques promesses des félicités éternelles, et que vers les temps du Messie, où elles devaient être 'déclarées, ils en parlassent beaucoup davantag^e, 'comme il paraît par les livres de la Sagesse et des Macchabées; toutefois cette vérité faisait si peii un dogme formel et universel de l'ancien peuple que les Sadducëens, sans la reconnaître,, non seulement étaient admis dans la Synagogue, mais encore élevés au sacerdoce^ C'est un des caractères du peuple nouveau tle poser pour fondement de la religion la foi de la vie future; et ee devait être le fruit de la venue du Messie (1). »
Les Sadducéens faisaient donc sur ce point figure de conservateurs attardés, refusant de s'associer au progrès du dogme très logiquement déduit des principes de la foi antique en un Dieu juste^ Les critiques modernes ireconnaissent ce progrès, tout en se posant deux questions : Le dogme de la rétribution, récompenses et châtiments après la mort, avait-il pour objet, avant J.-C. ainsi que pour nous, la destinée individuelle de cihacun, ou cette destinée était-elle encore subordonnée à la restauration de tout le peuple d'Israël? Moore résout la question dans le second «ens. D'après ce savant, même après les Prophètes, les «hefs spiritue^ls d'israBi ïie s'occupaient que de la collectivité. C'est Israël que Dieu appelait à un état meilleur. L'individu assurément serait récompensé s'il était resté fidèle, mMS en prenant part à ce bonheur générai par la résurrection des morts, dont la croyance alla cfoissant depuis Antio^hii's %ïphane (2).
La solution de -Bousset-Cressmanu est beaucoup plus nuancée, et par
(1) Discours sur l'histoire imiv&rseïle, 2° partie, ch. xix.
[2) JiidaÂsm, 11, p. 311 ss.
là même difficile à résumer. La part de l'individualisme est plus grande, même en Palestine. Cependant il a des bornes et il a fallu la personnalité de Jésus pour dégager des forces encore inconscientes (1).
Une question plus délicate encore est celle de la dépendance. Venu si tard à la croyance en la rétribution dans le monde à venir, le judaïsme n'y a-t-il pas été conduit par des influences étrangères? Moore l'avait d'abord pensé (2). Depuis il a écrit avec une apparence de paradoxe, mais en toute vérité : « Que la croyance à la rétribution après la mort ait apparu si tard dans l'histoire (d'Israël), cela lui donne nne supériorité très nette sur les religions dans lesquelles les notions sur l'au-delà avaient leur origine dans d'anciens mythes et s'étaient développées sous des formes mythiques (3). » Dans Israël, l'évolution demeura fidèle à son principe monothéiste ; elle est donc supérieure à celle des autres religions.
Au contraire Bousset incline davantage vers des influences étrangères qui auraient laissé leur empreinte.
Nous essaierons de montrer comment ce fut bien la logique du dogme primitif qui opéra seule dans Israël, non sans une assistance de Dieu qui eut vraisemblablement le caractère de révélations successives, et comment on en était arrivé, du moins selon les chefs spirituels du peuple, à une véritable rétribution individuelle, dogme qui a persévéré dans le Judaïsme rabbinique, quoique ce dernier n'ait pas voulu profiter de la lumière plus complète apportée par Jésus-Christ.
I. — Tout le développement de la croyance en la rétribution repose sur une base absolument ferme, la foi dominante dans Israël de la Justice de Dieu, foi qui s'exerçait au moyen d'une autre conviction profonde, celle de l'union de la morale à la religion. Pour la toi en la justice de Dieu, nous n'avons aucun indice qu'elle ait progressé. Dans les plus anciens récits, le Dieu créateur, aussitôt qu'il entre en scène, exerce sa justice parles châtiments du Paradis, par le déluge. On a prétendu que l'appréhension de cette justice avait fléchi lorsqu'Israël eut conscience d'être le peuple choisi de lahvé. A la condition de ne pas abandonner le culte de son Dieu, le peuple se disait qu'il pouvait compter sur Lui. Telle fut la doctrine de Wellhausen qui faisait naître le sentiment de l'intransigeance morale de lahvé au temps d'Amos. Mais le Dieu qui avait élu Israël au Sinaï lui avait imposé tout d'abord une loi morale. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les prophètes d'alors, — comme les prédicateurs d'aujourd'hui — eurent beaucoup de mal à persuader aux Israélites qu'ils devaient conformer leur conduite morale aux règles de leur foi. Ce principe pré-
Ci) Relig. d. Jud., p. 301.
(2) History of Religions, I, p. 177, notwilhouù foj-eign stimulus,
(3) Judaism, II, p. 318.
valut à la fin, du moins comme principe, et celui de la justice de Dieu n'ayant jamais été ébranlé, on conclut que lahvé était un juste juge du bien et du mal, pour ses fidèles comme pour les autres. On l'avait longtemps et souvent éprouvé dans l'histoire nationale, selon le rythme : infidélité et châtiment, pénitence et salut. Lorsque la notion des fautes individuelles se précisa, celle de la justice s'y appliqua avec la même rigueur. Une nation n'a d'existence qu'ici-bas, et ne peut espérer qu'un bonheur terrestre, appréhender qu'un châtiment temporel. Transporté à l'individu, le principe paraissait exiger que Dieu punit ici-bas les transgressions contre sa loi. Plus le précepte fut reconnu comme impératif après le retour de la Captivité, plus on appréhenda que la désobéissance ne fût punie. Car c'est le côté sinistre de la rétribution qui frappait le plus. Nul ne peut se croire afesez saint pour exiger une récompense immédiate et éclatante : personne n'eût osé mettre en demeure la justice de Dieu. Mais que des impies et des adultères vivent dans le bonheur, et dans une fortune insolente, voilà ce qui paraissait intolérable et induisait à la tentation de blasphémer.
Pourtant c'était le spectacle de tous les temps, devenu plus douloureux et plus angoissant lorsque ces heureux du jour étaient des apostats et qui persécutaient les fidèles. Comment se fait-il que les Juifs vertueux n'aient pas tout d'abord eu recours à cette espérance devenue pour nous comme une seconde nature, du rétablissement de la justice dans un monde meilleur? Cela est d'autant plus étonnant qu'on n'avait aucun doute en Israël sur la survivance de l'âme. Les âmes, qu'on se figurait comme la partie la plus vitale de l'homme, quelque chose qui survivait quand le corps tombait en pourriture, une sorte de réduction de l'être humain, quelque chose comme son image, mais conservant sa personnalité, ces âmes descendaient toutes dans le Chéol, où leur sort n'était pas déterminé par un jugement prononcé sur leur vie (1).
Si les Juifs avaient été perméables aux influences étrangères, comment n'auraient-ils pas été frappés de ces peintures sur papyrus où l'on voit le cœur du défunt placé sur une balance devant le juge des morts qui se prononce en connaissance de cause?
Les textes semblent confirmer cette impression, lorsque les savants égyptologues nous expliquent que le défunt prend la parole pour prolester qu'il n'a pas commis tels et tels crimes, qu'il a au contraire pratiqué les vertus. On s.e dit que longtemps avant que les Hébreux soient descendus ^^ Egypte, le dogme de la rétribution y était enseigné de la façon la plus concrète : celui qui avait été pieux et juste allait avec Osiris dans
(1) DiioRME, Comm. de Job, p. ci ss.
346 XIV. LES GRANBS THEMES DU JUDAÏSME.
les dhanrps êiysëens, les coupa/Mes miccoïïibalent aux enfibûdies qjui iigUT étaient tendues dfaas leur voyage d' outre-tombe. Comment les Hébreux ne se sont-ils pas assimilé cette doctrine, dès le temps de leur séjour d^BS la terre de Gessen, et, lorsqu'elle a pénétré dans leur Cmdoj n'est-ce ipas sous l'influence de l'É^ypte?
Mais ce n'^est là après tout qu'-une conjecture de touriste mal informië
sur le sens profond des tesïtes. À les bien pénétrer ton s'iaperçoit que la
destinée d'outre-tonïbe ne dépendait pas des èonnes 'et des mauvaises
^dtions, mais d^e l'accomplissement ponctuel d'un rituel compliqué, dont
la confession du mort faisait partie. C'est ce qu'a bien T^l M. Cumont
lorsqu'il signalle le peu de cas qu'on faisait de la m^orale en comparaison
des rîtes (1) : « Les dispositions intérieures du célébrant étaient aussi
indifférentes an\ 'esprits célestes que rétait le mérite ou le démérite du
défunt à Osiris, fuge des enfers; il suffisait pour qu'il ouvrit à l'â.m'e
■l'entrée des champs d'Âalou qu'elle prononçât les formules liturgiques,
-et si elle affirmait, selon le texte prescrit, ne point être coupable, elle était
crue sur parole ».
On comprend maîntenani la parole profonde de M. Moore : Mieux valait aiTÎver tard a une notion précise de la rétribution, que de suivre une voie aussi périlleuse pour la morale.
Ajoutons que le défunt égyptien justifié par les cérémonies devenait un Osiris, une sorte de dieu, et cela seul eût arrêté un Israélite croyant en lalivé. lalivé était par excellence un dieu vivant. Plutôt que de le réduire à la condition d'un dieu des morts, on aîimait mieux reconnaître qu'il ne recevait pas leurs hommages : « Ce ne sont pas les morts qui louent ïahvé, ceux qui descendent dans le lieu du silence » (P^. cxv, 17", Yg. cxiii, 17; cf. Ps. Ti, 6). Beaucoup, même parmi les moralistes, évitaient de sonder ce mystère, et préféraient ne pas a;ttirer trop rattention sur ce monde des morts.
Ainsiile Siracide, tout en recommandant de rendre au mort les derniers devoirs:
Ne le suis pas par le cœur, laisse-rle .aller et pense à la fin.
N'oublie pas qu'il n'a plus d'espérance et que tu ne peux lui être utile, alors que lu te fais du tort.
Pense à son destin, qui est ton destin : lui hier, et toi aujouipd'huî.
Sîleimoi^t se repose, que la pensée
(1) Les religions orientales..., 4^ éd., p. 85. ,
ILA "VIE FUTBWE. '3^7
du mort :sdit ;aiussi en repos,
et console-toi du départ de son âme ,(;1) «.
C'est éviter le problème de la vie -futmre plutôt que le résoudre.
Le Qokéleih a,ii conimwe s'en préocoupé avec une sorte de décourage-
ameat morose. A la fin cependant il se rassérène en maintemant le do^gme
^e la justice de Dieu,, quoiqu'il ne voie pas comment elle s'exerce. iSa
conclusion e st bien celle que M. Podèchard a formulée (2) : « Tout est
vain, sauf la vertu; car Dieu la récompensera à son heure. »
Ce n'était pas là, tant s'en faut, une conclusion purement négative. Cette enquête impitoyable sur tous les biens dont se contente le vulgaire, ce peu d'estime même pour l'exercice de riiitelligence, incapable à lui seul de donner satisfaction aux aspirations de l'âme humaine^ c'était une brèche ouverte dans l'ancienne quiétude qui se contentait des récompenses temporelles. En vain les sages aimaient-ils à constater que l'observation de la loi morale est le plus souvent une excellente garantie de prospérité dans les affaires, de bonheur dans la famille, de santé et de longue vie, — l'Esprit qui soufflait dans Israël élevait par degrés les âmes à l'intelligence d'un bien supérieur, d'une vie intérieure et divine, la véritable vie, celle de l'union à Dieu, qui s' appuyant sur lui ne pouvait défaillir.
De quand datent ces témoignages? Il est difficile de le dire. Mais le fait •que les promesses de longue vie temporelle alternent avec des insinuations plus hautes in dique un temps de réflexion dans le calme, antérieur à la conquête d'Alexandre. On ne saurait tabler sur un développement en ligne droite; des conceptions plus ou moins avancées ont dû être juxtaposées. Quand nous voyons une pensée apparaître dans les textes j si elle n'est pas expressément motivée par les circonstances, elle n'est souvent qu'un écho récent d'une opinion ancienne. C'est ainsi que bien des sentences des Proverbes, sur lesquels nous n'avons pas à insister ici, promettent au sage une vie longue et tranquille dans son cher pays, la richesse, une situation honorable. Mais lorsque la sagesse est une source de vie, celte vie est supérieure à celle que la nature a donnée, d'autant qu'elle s'oppose au péché :
L'œuvre du juste est pour la vie,;
le gain des méchants est pour le péché (3),
La sagesse est une source de vie pour celui qui la possède,
et le châtiment de l'insensé, c'est sa folie (4).
(1) EcclL, xxxvni, 20-23, d'après l'hébreu. Le mort n'a plus d'espérance, c'est-à-dire qu'il ne Teviendra plus parmi les vivants. L'auteur ne nie pas la résurrection ; il n'y pense pas.
(2) Commentaire..., p. 199.
1 (3) Frov., IX, 6. . .
(4) Prov., XVI, 21.
Car celui qui me trouve (la Sagesse) a trouvé la vie, et il obtient la faveur de lahvé (1).
Si la Sagesse est comparée à un arbre de vie (Prpv. ht, 18), cet arbre n'est-il pas semblable à celui du Paradis, qui donnait l'immortalité?
Aussi en vient-on à distinguer parmi les morts. Le Chéol n'est plus lé lieu où ils sont tous : désormais il est réservé aux pécheurs. Ainsi là femme coupable :
Sa maison incline vers la mort,
et sa route conduit chez les Refaïra ;
de tous ceux qui vont à elle, nul ne revient,
aucun ne retrouve les sentiers de la vie (2).
Tandis que le Chéol est toujours en bas, le chemin de la vie conduit en hautj où l'imagination fixe le séjour de Dieu, qui est le Très-Haut, le Dieu du ciel :
Le chemin de la vie pour le sage mène en haut, aQn d'éviter le Chéol qui est en bas (3).
Ce ne sont là, si l'on veut, qne des « étincelles (4) ».
Mais, dans certains psaumes, c'est déjà la lumière.
Il y a une vie, qui n'est pas la vie de la nature, et qui consiste dans la faveur de lahvé. A côté de cette vie, tous les avantages du monde ne sont rien. Lepsalmiste la goûte déjà, et il ne peut croire que lahvé l'en frustre en l'abandonnant. Ce n'est pas en sommant Dieu d'être juste que celui qui l'aime aspire à la vie éternelle, c'est pour ne pas cesser d'être auprès de lui, et il a cette confiance que Dieu, qui l'aime, et qui peut tout, éprouve le même sentiment envers son ami.
Le psaume xlïx envisage le Chéol comme un puissant qui ne lâche pas sa proie sans rançon. Tous les trésors des riches leur échappent à la mort, ils vont donc droit au Chéol. Mais lahvé intervient en faveur de son fidèle, il le prend, et il faut bien que le Chéol se contente du reste :
La mort les paîtra comme un troupeau,
et ils descendront tout -droit ;
au matin leur forme va se flétrir,
le Chéol sera leur demeure.
Mais lahvé me rachètera du Chéol,
car il me prendra (3).
(1) vm, 35 ; cf. xii, 2.
(2) Prov., n, 18.
(3) Prov., XV, 24.
(4) BossuET, l. l. : « Dieu en avait répandu quelques étincelles dans les anciennes Écritures. >>
(5) Ps. xux, 15 s., d'après les corrections de Duhm; cf! lîB., 1905 p. 103.
LA YIB FUTURE. 349
On sait que le Ps. xvi a été justement appliqué par les apôtres (Act., ii, 25-32; xiii, 35-37) à la résurrection du Christ. Les Juifs qui le lisaient, sans pouvoir pénétrer ce mystère, y voyaient du moins clairement la béatitude de la vie future auprès de Dieu :
J'ai placé lahvé toujours en ma présence,
parce qu'il est à ma droite je ne serai pas ébranlé.
Aussi mon cœur s'est-il réjoui, et mon âme a tressailli,
même ma chair repose en paix.
Car tu n'abandonneras pas mon âme au Chéol;
tu ne permettras pas que 'ton dévot' voie l'abîme;
tu me feras connaître le chemin de la vie, ^
rassasiement de joie en ta présence,
bonheur à ta droite pour toujours (1).
Citons encore cette effusion d'atnour qui contient toute une théologie :
Pour moi, je suis toujours avec toi; tu m'as pris la main droite, tu me conduis suivant tes desseins, et après tu me prendras en gloire (2).
Nous ne voyons vraiment pas ce qu'on pourrait désirer de plus clair sur le bonheur qui attend l'âme fidèle auprès de Dieu (3).
Il faut remarquer que l'espérance du fidèle lui est, propre. Il n'est pas question des destinées d'Israël, ni d'y participer. Ce qu'il y a surtout^ d'admirable, c'est que le postulat de la pure justice est beaucoup dépassé. La justice s'exercera sur les pécheurs. Aucun appel à la justice n'aurait chance d'obtenir ce qui n'est dû à personne, l'intimité "avec le Dieu infini. D'un mouvement incessant, terminé par un bond dans le surnaturel, la pensée des psalmistes a dépassé toutes les audaces des espérances païennes. Elle ne s'appuie pas sur la justice, mais sur une faveur de Dieu dont on ne peut être assuré que par un oracle venu de lui. Parce que Dieu a pris le juste par la main, l'a destiné à vivre avec lui dans sa gloire, le fidèle espère avec une entière confiance. Le psalmiste parle moins pour sa propre personne que pour établir une vérité générale sur le sort des justes.
Cette vérité il ne l'a pas déduite par la réflexion. Il confesse que la ^ solution lui échappait et qu'il demeurait dans l'angoisse :
^^ J'ai réfléchi pour comprendre ces choses, la difficulté a été grande à mes yeux,
(1) XVI, 8-11. L'hébreu a « tes dévots », contraire au contexte.
(2) Ps. Lxxin, 23 s. Pour ces psaumes on peut voir HB., 1905, p. 188 à 202.
(3) On notera cependant les réserves de M. Touzard, dans « Le développement de la doctrine ■de l'Immortalité à propos d'un livre récent » (RB., 1898, p. 207-241 ; p. 223).
33â XIV. LES GRANDS THÈaiES D;U JUDAÏSME.
'6 jusqu'à ce q.U€ j'aie ]9éaétré(îanaJe9 mystères de: Dieu (1);, et pris garde à. leur sort final.
Les secrefe on les mystères ele Bien sont mvioMbles: ik ne s=oiït connuis'" que de ceux auxquels il les révèle.
Nous avons ici le terme de tout ce développement. Les chefs spirituels d'Israël, ceux qui étaiîeiit inspirés p.a>r son, Esprit pouB écrire les prophéties, les psaumes, les sentences, n'avaient pas à faire état: de leuirs conjectures sur le sort des âmes après la mort sinon pour s'arrêter au seuil de l'inconnu. Cette sobriété forme un contraste saisissant avec le verbiage des papyrus,' les descriptijona enchanteresses, des Grecs, sur le bonheur des initiés dans les prairies où ils étaient aceuieillis: par la déesse de l'Hadès.
, Cependant, ce mot même de mystères, que nous croyons reconnaîtredans le texte, après Duhm, a suggéré à ce critique que les Juifs avaient eu aussi leurs mystères à l'instar des; mystères grecs:. Dans les mystères,, par exemple à Eleusis, les initiés se gardaient bien de faire appel à la justice des dieux pour faire apprécier leur conduite et récompenser leurs mérites. Ils s'efforçaient bien plutôt de contracter une sorte d'amitié et; même de parenté religieuse avec Déméter et Perséphone,, afin de s'assnrer leur bienveillance dans l'au-delà. De; miêmev pourrait-o® dire, ces psal-' mistes, qui ne font point étalage de leurs œuvres:, mais s'appuient sur leurs rapports^ d'affection avec ïahvé, ont une garantie assurée qu'ils n'en seront jamms séparés et qu'il les arrachera au Chéol. Ne: se, sont-illS" pas^ inspirés' du principe de ces? initiations qui donnaient tant d'assurance &WC mystes d'Eleusis (2) ?
On répondra tout d'abord que le eonéact était impossiblev tant le mythe d'Eleusis et ce qu'on» connaissait des cérémonies devait inspirer de répugnance aux Juifs, cammei d'ailleui'S tous les mythes qui étaieïEt invariablement à la base des mystères orientaux., Le Dieu des Jîuifs n'avait rien de commun avee les divinités du paganisme, que les mystères; ne rendaient pas plus pures,- non plus que leur affidés. Le prineipe même des= mystères était exclu, car le caractère striictement moral de la religioni d'Israël condamnait absolument tout pacte où la faveur de Dieu serait acquise sans l'accomplissement des: préceptes. Tout Israiélïte était son fils^ sans initiation particulière, mais; les ils rebelles ne deTaiéné pas être: épargnés. L'idée d'une société particulière créant une assurance spéciale pour l'autre monde ne s'est fait jour qu'à l'époque EabbiniqUe;^ du. moins il
(1) Sx ittJTpD, nous traduisons « mystères » plutôt que (c sanctuaires:», d'après piu^Tt^pua,. de Sap., Il, 22, dans un contexte semblable. Le' psalraiste' n'a pas^ connu le: sort des méclvants dans- leS'' saîictuaires de Bîéu» ,
(2) Cf. RB., 1919, p. 157-21;7, et t929,,pi 63'r81;: 201-2!i'4*
M vie; FUTURE* 3M
ni'y en a, aiiieuiï indice: plus^tôt. Le salutétait le lot de cliacim, mais selon les ctandïtions communes; à tous. Ea parenté des Grecs, fictive, — ■ piaisi|iie ce ne pouvait} êtrei une parenté naturelle — avec la divinité, l'adoption à la^fuelte: prétendait l'initié, ou le lien conjugal artificiel qias'il contractait avec la déesse, l'Israélite le possédait depuis longtemps comme membre du peuple élu, du fils, aîné de Dieu, de la nation qu'il avait aimée d'amour au sortir du désert (1). Possédant plus et mieux dans sa tradition, il. n'avait pas à courir après ce que les prophètes auraient appelé des eaux bourbeuses (2).
La notion de la vie éternelle auprès de Dieu, sans aucune description d'une vie plantureuse à l'image de celle d'ici bas, est un des plus beaux traits; de la religion de l'Aucien Testament (3), un trait vraiment divin. Étant d'un autre ordre, il n'a pas pour origine la participation du Juif à la grande restauration nationale. La destinée de l'ami de Dieu dépend de l'amourde Dieu pour lui. Ce qui prouve bien que nous n'kvons pas exagéré la portée des textes des psaumes> c'est leur parfaite conformité avec le livre de la Sagesse, qui reflète certaines tendances grecques, mais qui n'est certainement pas en dehors de la foi juive sur ce point capital, comme le prouve la tradition rabbinique postérieure. Le livre de la Sagesse ne fait aucune allusion à la résurrection ; dans lés psaumes on ne la trouve pas toujours jointe à la vie éternelle, et elle ne paraît que par des allusions (i). Non certes qu'elle soit jamais exclue, mais enfin ce n! est pas par la foi en la résurrection; qu'on est venu à la foi en la vie. éternelle. La vie éternelle de la personne: humaine est .l'essentiel, la résurrection est une conséquence de la, vraie nature de l'homme que Dieu daignera reconstituer tout entière.
Aujourd'hui encore > siiermement que le dogme de la résurrection de la chair soit affirmé dans notre Credo, cette résurrection n'apporte à la béatitude essentielle qu'un complément.
Aussi ne saurions nous admettre ce lien nécessaire sur lequel Moore insiste si volontiers que « l'idée du, salut pour l'individu était indissolublement liée au salut du peuple » (5), dont la résurrection était l'un des éléments.
11 nous semble au contraire que la résurrection apparaît, soit comme un.fait individuel, soit comme un acte de la,: suprême intervention de Dieu, dans la transformation du. monde, actuel.
(1) Osée, II.
(2) Cf. Jér., XI, 13.
(3) On ne peut comparer aux tableaux des champs d'Aalou sur les tombeaux égyptiens l'image du banquet(/s,, xxv, 6), demeurée traditionnelle (M^., xxvi, 29 ; i»fc.,, xix, 25; évitéepar ic, xxii, 18).
.(4) Ps. XVI, 10; xvil, 15.
(5) Judaisvij II, p. 312; de môme p. 319.
Le premier cas est celui de Job. La solution banale du problème de la souffrance, envisagée comme châtiment d'une culpabilité certaine, se heurte à la pureté de sa conscience. Déjà c'est une consolation pour lui de penser que l'impie qui se croit heureux ne jouit pas de la vie véritable, de celle qui goûte l'amitié de Dieu (1) :
A ma justice je me suis attaché et ne la lâcherai point, mon cœur n'a pas honte de mes jours.
Quant au méchant :
Est-ce qu'en Shaddaï il se délecte? *
D'ailleurs Job sait que Dieu sera son défenseur suprême, auquel nul ne saura riposter (2) :
2«Moi, je sais que mon défenseur est vivant
Et que, le dernier, sur terre il se lèvera 26Et derrière ma peau 'je me tiendrai debout'
Et de ma chair je verrai Eloah, ^''Lui que, moi, je verrai, moi,
Et que mes yeux regarderont, et non un autre :
Mes reins languissent dans mon sein.
Manifestement Job ne parle pas du temps où il aura dépouillé sa chair (3), car alors il ne verrait pas Dieu de ses yeux. Mais il ne parle pas non plus d'un temps ultérieur de sa vie. Il serait seul à penser qu'on peut voir Dieu dans les conditions normales de la vie ; encore moins insisterait-il sur sa peau, sa chair, ses yeux, si sa situation était celle que chacun sait. 11 va énoncer quelque chose de solennel, qui devrait être g-ravé sur le roc. Parmi un peuple où la foi en la résurrection de la chair est devenue courante et liée au jugement de Dieu, cette emphase s'expliquerait mal. Mais nous sommes encore, selon toute apparence, à l'époque perse ; c'est la première fois qu'il est question de la résurrection et pour un cas individuel.
Les deux célèbres textes d'Isaïe (xxvi, 17-19) et de Daniel (xii, 1 s.) placent la résurrection après le grand branle-bas qui précède, non pas la restauration messianique, mais l'au-delà mystérieux devant lequel le Toyant est muet. Il est vrai que dans Ezéchiel (xxxvii) les ossements desséchés qui reprennent vie figurent la nation, mais aussi n'est-ce qu'un symbole de la restauration. Mettant en scène la toute-puissance de Dieu qui peut aller jusque là, ce symbole a sans doute contribué à faire pénétrer l'espérance d'une résurrection qui doit être une réalité.
(1) XXVII, 6. et 10; trad. Dhorme.
(2) XIX, 25-27; trad. Dàorme.
(3) Renan, Dillmann, Segond.
Au temps des persécutions, les martyrs ont l'espérance de la résurrection comme une compensation à la perte de la vie, non point afin d'être associés au triomphe de la nation (1). D'ailleurs cette espérance n'était pas fixée à un temps déterminé, et la foi n'obligeait pas à croire malgré l'évidence des sens que tel martyr était déjà ressuscité. Il n'en était pas moins déjà en possession de la vie éternelle (2). C'est cette vie qui importe. Le cas du deuxième livre des Macchabées éclaire les témoignages que nous allons relever après ceux de la tradition canonique : la notion de la résurrection peut très bien être connexe avec celle de la vie éternelle, encore qu'elle ne commence pas au même moment; elle est renvoyée à un avenir peut-être très lointain, la vie éternelle étant désormais assurée.
Il existait donc dans les livres canoniques des Juifs, Isaïe, Daniel, Psaumes, au plus tard lors de la restauration macchabéenne, une doctrine très ferme sur la rétribution. Elle n'était point aussi précise que pour les catholiques d'aujourd'hui^ La résurrection de tous les hommes sans exception n'était pas enseignée (3). Daniel ne parlait expressément que de ceux qui avaient occupé les premiers rangs parmi les persécutés et les persécuteurs (4). Il' restait à appliquer son principe à ceux qui se présenteraient dans les mêmes condilions au jugement de Dieu. Quant au bonheur de l'âme pour les élus, il n'était pas dit qu'il consistât à voir Dieu tel qu'il est. Mais enfin le principe était nettement posé. Nous avons maintenant à nous demander comment il a été compris dans le judaïsme et si l'on peut y constater un véritable progrès.
II. — Rappelons seulement les résultats obtenus par les analyses précédentes. Il en résulte que le judaïsme était profondément divisé sur ce point capital.
Il semble bien acquis que les Sadducéens n'admettaient même pas l'immortalité de l'âme. Comme toute l'antiquité sémitique, telle qu'elle est connue de nous, avait une foi assurée en la survivance de l'âme, le scepticisme des Sadducéens ne peut s'expliquer que par l'influence déprimante de la philosophie grecque. Les Épicuriens la niaient nettement; les Stoïciens n'y adaptaient aucune portée morale. Bossuet nous a dit que les promesses des félicités éternelles formaient si peu un dogme formel et
(t) II Macch., VII, 9. 1 !.. 23 ; xii, 43 s. ; xiv, 46. Dans vu, 14 on ne saurait conclure à la résurrection des méchants.
(2) // Macch., VII, 36. Avec Hort et Charles nous lisons Tiertwxaffi au lieu de TreTriwxaat : Nos frères qui ont supporté maintenant une peine courte 'boivent' à la vie qui ne tarit pas, en vertu de l'alliance de Dieu.
(3) On lit dans Hurteu, S. J., Theolog. dogm. Compendium, III, 112 : De infantibus, qui ante acceptum baptismuin moriuntur, conclusio juxta Suarez in 3. p., t. 2, d. 50, s. 3, non videtur tam expressa in Scripturis quam praecedens de adultis, « quia testimonia adducta videntur loqui de adultis, qui de propriis actibus sunt iudicandi ». -
(4) Knabenbauer reconnaît qu'il ne parle pas de tous directe et immédiate.
tiDiversel <i[ue les Sadducéems, sans la reçoimaîteej étaient élevés. au Sacerdoee. C'était là une grave menace pour la religion juive. Car, sû«s 2a conduite de l'Esprit, tablant sur la. foi à la survivance des âmes et sur la Justice de Dieu, les ehefs spipituels d'Israël avaient abouti à un point «eEiiseigné par rÉcritupe authentique. De ràntiquité it restait une foi mal -éclairée sur lia rétribution dans la vie présente, Ge fatidement étant désor^ ijmais ébcanlé^ si la vie future n'existait pas ou n'avait pas la rétributioai îpour loi, la fioi en un Dieu jaste, l'espérance en un Dieu bon étaiienife frappées à ia racine : comment l'amour de Dieu eûtr-il pu subsister? Il ®e 'testait pas même l'abnégation désespérée des Stoïetens, leur renoncement ià leur survivance personnelle en vue d'alimenter le bien universeL h& ^désaccord entre les Saddncéens et la tradition vivante ne portait pas sur un paint accidentel;, mais sur l'essence de la religion.
D'autres étaient au contraire si entraînés veics les félicités de la. vie if utïii'e qu'ils regurdaient la mort comme une délivrance de l'âEne^ sorlanl -^liu corps comme d'une prison. C'étaient les Esséniens. Josèphe ne non» a lipas dit qu'il* niaient ia résurrectien. Us n'en avaient qme faire, elle ne ftouvait leur agréer.>Ceux-là s'étaient moins élmgnés de l'antique foi des Israélites, mais ils suivaient une théorie sur la nature de l'homme étrangère à l'Écriture, et qui venait elle aussi d'une influence grecque, celle de Pythagore, puissamment mis en valeur par Platon. Leur croyance a laissé des traees dans les apocalypses. Le Ivre des Jubilésiait espérer une époifue de bonheur. Ceux qui en jouiront iniront cependant par mourir (1)^
Et leu'PS os reposeront, dans la tei^re,
•et leurs esprits auront beaucoup de joie,
et ils sauront que c'est le Seigneur qui exécute le jugement,
et fait miséricorde à des centaines et à des milliers et à tous ceux qui l'aiment.
L'opinio-n commune est que îe livre d'Hénoeh au contraire est favorable é, la résurreetion.
Ce n'est certainement pas le cas du lirre de l'exhortation et de la malédiction (xci-ev avec €Viri) que nous avons analysé plus haut (3) et que nous croyons postérieur au règne d'H'érode.
Le livre des Paraboles (xxxvïi-lxxi) parle souvent du bonheur des -élus : ils sont sous les ailes du Seigneur (xxxix, 4.-8), dans une sorte de paradis, mesuré par les anges, un jardin de vie (lxi, 12), qui n'est pas le séjour des ressuscites,: puisque les anciens pères y sont réunis (lx, 8 ; Lxx, 3), eux dont on honorait les tombeaux. On ne voit pas que rien leur
(i) Jub., xxiii, 31.
(2) P. 263 ss. . , ' - ,
IvA VIE FUTURE, ,. 3^S
manquer et le nom de Dieu, propre à ce livye, de « Seîgneup des esprits >>., -est une révélation sur la supériorité éclatante de l'esprit sur^ la chair.
Il est vrai qu'on cite dans ce même îivre un passage formel sur la résurrection : ,
Eii cesjaura, la terre rençlra son. dépôts et le sçhéol rendra ce qu'il a reçu, et les «nfers rendront ce qu'ils doivent (1).
Mais le texte est sûrement interpolé, ce qui rend son authentièité fort douteuse.
L'auteur expliquait simplement dans cet endroit que l'Élu choisira parmi ceux qui sont dans le Chéol les justes destinés à rejoindre les Pères, qui «ont déjà en Paradis. Ce qu'on nomme à tort la période messianique à cause de l'Élu est le monde futur dans le ciel sans messianisme temporel.
Un a;utï'e texte de ce même ouvragée parait encore plus décisif pour la résurrection des corps (2) :
Ces niesures révéleront tous les secrets- de l'abînqie de la terre,, et ceux qui omt été détruits par le désert, et ceux qui ont été engloutis par les poissons de la mer et par les bêtes, afin qu'il reviennent et qu'ils s'appuient sur le jour de l'Élu, car il n'y a rien qui périsse devant le Seigneur des esprits, et il n'y a rien qui puisse périr.
11 faudrait en tout cas que la résurrection ait eu un caractère fort spiriiuet, car les élus sont mêlés aux chœurs des anges, tan.dis que les méchants seront détruits: (lxii, 2). Mais dans ce livre où nous avons reconnu des interpolations chrétiennes, ce passage pourrait bien ne pas faire partie delà trame primitive, d'autant qu'on ne comprend pas çom'ment les mesures du séjour des élus peuvent être « un instrument de résurrection (3) », et que la raison de la résurrection est celle qui figure dans saint Luc (xx, 38) : « car tous vivent pour lui ».
Le texte d'Hénoch, u, 2 nous a montré l'Élu choisissant poi^r ainsi dire les élus à leur sortie du Ghéol..
Un autre texte (4) nous montre ce choix réglé d'avance par la répartition des âmes dans la demeure qu'elles habitent en commun. Pour le dire en passant, si les âmes sont dans un lien déterminé après la mort,
(1) Li, 1, traduction Martin. On lit dans la note sur les variantes : « Le texte de ce début de chapitre est assez diffèrent dans les mss. — M : « la terre, ainsi que le scheol rendra ce -qu'elle a reçu » — T, U : « en ees jours le scbéol (T^ ajoute : « et aussi la terre ») rendra ce. qu'il a reçu ». — Q, le 2° groupe et F, H, L, N, : « et le scheol rendra le dépôt (Q ; d,u dépôt) qu'il a reçu ». — Il est assez clair que « la terre » a été ajoutée par une main pb^trisienne ou chrétienne d'autant qu'ensuite l'Elu choisit parmi eux les justes, et les saints, e'est- •à-dire parmi ceux qui sont dans le Chéol.
(2) Lxi, 5.
- (a) Martin, p. 126 n. 5.
(4) Hénoch, XXII, morceau conservé en grec.
356 XIV. LES GRANDS TUÊMESÛy JUDAÏSME.
elles pourront être logées dans le Paradis au lieu du Ghéol sans passer par la résurrection. •
Dans l'ancien Ghéol si les puissants de la terre avaient encore un rang spécial, la distinction ne se faisait pas d'après le bien, mais plutôt « à cause des honneurs rendus à leur sépulture (1) ». Lorsque le principe fut acquis d'une rétribution après la mort, on comprit qu'il n'y avait aucune raison de la différer jusqu'au jour du jugement, précisément parce que cette rétribution était individuelle. S'appuyant sur l'antique conception du Ghéol sans aucune allusion à une discrimination comme celle des Perses au pont Cinwdt qui distinguait entre le feu et le Paradis, on divisa le Ghéol lui-même en quatre régions. G'était une situation d'attente, mais en quelque manière définitive (2).
Dans la première région, Abel est seul, et il intercède pour obtenir la punition de Gain et de ses descendants. C'est le type des martyrs : il faut avouer que ses sentiments sont fort vindicatifs : voilà une vie d'outretombe qui ne ressemble guère à l'idéal du psalmiste.
Dans une seconde région sont les esprits des justes, auprès d'une lumineuse source d'eau. Il semble bien qu'ils en sortiront lors du grand jugement, mais cela n'est pas dit, et il n'est pas non plus question de résurrection.
La troisième région est celle des pécheurs qui n'ont pas été punis sur la terre. La justice de Dieu n'a donc pas encore été exercée envers eux. Ils serant châtiés très sévèrement. Où? Il semble bien que c'est au lieu même où ils sont, car rien n'indique qu'ils seront transportés autre part (3), et il ne s'agit pas de châtier les corps, mais les esprits.
Une quatrième catégorie est celle des pécheurs qui ont été punis de mort sur la terre. La justice de Dieu selon l'ordre ancien a suivi son cours. Geux-ci seront donc dans une situation intermédiaire : leurs esprits ne seront pas châtiés au jour du jugement, mais ils ne seront pas non plus « éveillés » c'est-à-dire «transférés de \k[h) ». On ne peut attribuer à l'auteur ni une résurrection des esprits, qui serait un non sens, ni d'avancer une théorie sur la résurrection des corps, exposée seulement à propos de ceux qui n'y participent pas. D'autant que dans
(1) h., XIV, 9 et 18 ss.
(2) L'ouverture du Ghéol est à l'ouest, comme pour l'Amenli des Égyptiens, mais il est en même temps très profond, comme celui des Hébreux et des Babyloniens qui était sous terre. S'il y a là une influence égyptienne, elle ne porte que sur uu détail.
(3) èxeî (11) répond à wSe avec le sens de « là même ». Flemming : claselbst (bis).
(4) oûSè \i.-}\ |j.eTEYepOà5(nv ivrevjOev. Le verbe ne se trouve pas au passif que je sache. Il pourrait signifier « être ressuscites », mais alors il était inutile d'ajouter èvreùôsv. Il faut tenir compte de l'antithèse : cette catégorie, à l'inyerse de la précédente, ne sera pas tourmentée, mais ne sera pas non plus délivrée de celte sorte de prison.
toute cette page les défunts sont constamment nommés les esprits (1).
Nous voyons dans ce parti pris de ne parler que des esprits un indice delà doctrine essénienne. En refusant d'admettre la résurrection —car c'est bien la conséquence de leUr doctrine —, ils sortaient du grand courant de la tradition, dont le développement avait été enregistré par Job et les Psaumes, plus sûrement encore par Isaïe et Daniel.
Les JPharisiens se sont attachés à la notion qui avait prévalu. Nous avons vu comment, dans les Psaumes de Salomon, ils ont distingué le royaume messianique, qu'ils attendent avec confiance, et la rétribution qui suit la mort. Celle-ci est une conséquence de la justice de Dieu (2) ::
Celui qui pratique Ja justice s'amasse un trésor qui est la vie auprès du Seigneur, et celui qui pratique l'injustice est responsable de la perte de son âme.
L'auteur sait très bien que les justes meurent comme les autres. Si donc il écrit que « la vie des justes est pour toujours (3) », c'est qu'il parle de cette vie spirituelle commencée qui ne finira pas, en harmonie avec le psalmiste davidique (lxxiii, 23-26). Il dit encore (4) :
Les saints du Seigneur vivront en lui pour toujours,
les saints sont le Paradis du Seigneur, les arbres de vie.
Le bonheur spirituel n'exclut pas la résurrection : il la suppose même pour un temps indéterminé (5) :
Mais ceux qui craignent le Seigneur ressusciteront pour la vie éternelle, et leur vie sera dans la lumière du Seigneur et ne défaillera pas.
Les pécheurs seront punis; ils ne ressusciteront pas, et il semble bien qu'ils disparaîtront complètement en perdant l'existence. Sur ce point donc les Psaumes de Salomon s'écarteraient de la doctrine acquise (6), et de celle que Josèphe attribue aux Pharisiens (7).
Le Testament des douze patriarches est, par son sujet même, plus engagé dans les espérances nationales et temporelles. Il ne parle pas de la vie auprès de Dieu, parce que les patriarches envisagent surtout la restauration d'Israël. Ils ressusciteront pour être les chefs de leurs tribus,
(t) « L'esprit qui est sorti d'Abel », et ensuite xà mt\>\j.a.Toi., pour la 3" catégorie qu'on range parmi ceux qui seront ressuscites : les tourments qui suivent le jugement ont pour résuUat le châtiment des esprits : t'v' àvraîrôSoc-t; twv wvsyfiârwv.
(2) Ps.-Sal, IX, 9.
(3) xitr, 9 -fi yàp Çwr) tûv Si/.aiwv elç tov alwva.
(4) XIV, 2 ôawt Kupiov) Çv^crovrai èv a-jTw etç tov alwva. L'hébreu signifiait probablement « vivent ».
(5) iiT, 16.
(6) Ban., xii, 2; /s,, i.xv, 24.
(7) Jos., Ant., XVIII, I, 3.
et la vie recomîÉeïicera dans le pays, plus heureux et désoriftais ^ns liMitê {i I» Le livre ayant été fortement remanié par une main elarétienne, on ne peut guère se fier â ce qîui ^est dit dti salut 4es Gentils et d^e la résurrection des méchants (2) .
Probablement le livre primitif n'envisageait que le messianisme et non pas la rétribution après la mort.
Il en est ainsi d'un passage d'Hénoch que nous ne rappelons ici que pour mémoire.
C'est dans le Livsrê des Songes., un des plus anciens morceaux d'Hénoeh, qui raconte l'histoire d'Israël sous le symb>ole des brebis. Avant la naissance du taureau blanc qui figure le Messie, « les brebis qui avaient j)éri » dans les 'guerres de religion, et « toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel » se réunissent dans la maison du Seigneur (xl, 3B). Le bonheur sera donc raccordé même aux Gentils (les bêtes sauva,ges), à la ■G<3ndition, bien entendu qu'ils n'aient pas été hostiles à Israël. Mais il n'y &, qu'un monde à venir, le temps messianique ■ l'espéranee de la vie future n'a rien de spirituel et de éranscendant, comme d'ailleurs dans Hénoch, i-
L'opinion des docteurs de la Loi que nous appelons les Rabbins est difficile à préciser, soit à cause du très petit nombre de sentences antérieures à Tan 70 gui ont été conservées, soit à cause de la variété des opinions, aussitôt que les sources sont plus abondantes.
Il est cependant très assuré qu'Hillel distinguait déjà le monde présent et le monde à venir, littéralement le monde qui vient. Ce monde à ^v^nir n'était pas pour lui le temps du Messie, mais celui delà rétribution définitive : « Celui qui acquiert les paroles de la Loi, acquiert la vie du monde à venir (3). »
Le sens que nous donnoîis à ce mot nous a paru déterminé par la tradition, qui n'a pu se contredire dans son ensemble sur un point aussi important. Entre le monde à venir et les temps messianiques « les o|Dp0sitions sont réelles et marquées : le monde à venir est le monde de la rétribution individuelle, tandis que les temps messianiques sont la délivrance et le triomphe d'Israël; le monde à venir est ^Dromis aux justes après leur mort, tandis que les temps messianiques feront la félicité des générations qu'ils trouveront vivantes; le monde à venir est tout à fait distinct de ce monde corruptible,; il n'est pas décrit, si ce n'est par des allusions Irès sobres, précisément parce qu'il est absolument mystérieux;
(1) Benj.,-x, 6-8; Sim., Yi, 7; Md., xvv, 1-4; Zab., x, 2,
(2) Benj., X, 8-10.
(3) Aboth., n, 7.
LA vie: FCTTtME.
ilm& peut êtee qwesition âe lui assignep un teFiae; 'ii&ms caractères opposé» à ceux des temps messmniques (1). »
C'était âé^k, bous l'avons vu, la positioii prise pa^r les Psaumes de Sal^moîi. On regrette seuienïettt de ne plias trouver dams les sentencesrabbiniques cette foie d'être avec ©ieu qui, édmn les Psaumes de Salomoa,. n'était déjà qu'un éeko de rancienne ferveur d'Isaïe et des psailmistes. Le monde futur n'en est pas moins une vie, la vie véritaMe. Sur le li©ït ou les justes étaien't réunis nous n'avons pas àii'ous étendre ici (â).
Il importe davantage de dire quelques mots de ce qui est |)our nous la. béatitude essentielle. Le rabbinisme a enseigné que l'àomme verrait Bien (3). Le fondement de cette foi étai^ dans l'Anciem Testament, «el oit lequel c'était aller voir Dieu que de se rendreau Temple (^lîïmm), et <où l'on disait que Moïse avait vu Dieu face à face (Num. xpi, '6 ss.).
Gependant, eonformément à l'usage de ne pas faire du mot Dieu l'o^bjet direct d'un aeite àumain, on disait : « voir la face de \djOhekmah » (l'ba/feitatîon de Dieu), ou « saluer la Chekinah », ou encore : « prendre son repos âamsï'éQlaiiée l3t €hekinak ».
L'Ancien Testament avait aussi posé le principe na^ystiq^è de 'cettevue (4) : ce soiat ceux qui sont droits qui verront sa face, ceux qui sontt, inri'ocents (5) . Mais l'effîcaeité de ces textes n'était pas entière parce que la ^ vue de Dieu dans le f emple ne pouvait s'entendre qne d'un contact plusï étroit ; la vue de Dieu dans la vie future n'était point énoncée av^ee une clarté décisive. Aussi ne l'avons-nous guère rencantpée dans les apoerypfees. Elle e&t dans le rabbinisme, soit dans le quatrième livre d'Ësdras (vu, 76 ss.) (6) soit dans un apoplitegMe de R, Jokhaman b. Zakfeaiï (t vers 80) d'après le Talmud (7), le plus amcien témoin, et dans de nombreux passages de la littératuTe rabbinique.
Il faut cependant constater avec Bitierbeck que nulle par^t cette croyance^ n'a la limpidité de l'afârmation de Jésus: « IBienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu » (Mt., v, 7).
Dans cette courte parole, le fondement mystique de la vue de Dieu est.
,(1) Le Messianis-<ine.,..„i>.. 163. Des textes heaucûup plus aourbreiu q,ue ceux gue nous axionscités ont été réunis par Billerçegk, TV, 815 ss. Nous avons été heureux de voir exprimer la^ même Goxiclusion, p. 816: « La consommation du salut ne peut être attendue que d'un éon. canoiplè bernent nouveau, qui suit les jours du Messie ». Une oertaiue divergence se pmduisit avec R. Aqiba, et une confusion du monde à venir avec les jours du Messie, mais ces contreceuFanits notés avec soin par Filleiibeck ne chîtngent rien au mouvement génial de la decJtrine».
(2,) BiutERE.^ JV, p. 111,8-1465,
(3') BiLLERB. I, p. 206 ss.
(4) On peut voir: La vie spirituelle, 1" mai 1931, p. [76-93].
(5) Ps.xi, 7; xvii, 1S5.
(6) Voir plus haut, p. 87.
(7) Berak. 28^^.
posé clairement. L'intelligence purifiée par une vie pure est seule dans la disposition voulue pour voir Dieu, s'il daigne se montrer.
C'est ce que beaucoup de rabbins, et en particulier R. Jokhanan ont oublié, lorsqu'ils ont supposé que tous les hommes verraient Dieu aussitôt après leur mort, non seulement les justes, mais les méchants, afin de comprendre quel Maître ils avaient ofîensé. C'est là une idée assez puérile de la vue de Dieu qui apparaîtrait comme un juge au milieu de sa cour, comme si cette pénétration dans l'infini était quelque chose de naturel par le fait de la mort.
Les méchants exclus, de nombreux maîtres, comme IV Esdras, admettaient sept sections d'élus, dont la septième seule voyait Dieu. Encore distinguait-on ceux qui voyaient Dieu comme à travers un verre pur ou à travers un verre troublé.
Qui était admis à ce septième degré dans la vie future? L'érudition des rabbins s'appuyait sur l'Écriture, mais en consultant aussi leurs préférences et avec d'étranges combinaisons de textes. D'après les textes cités par Billerbeck, on rencontre ceux qui sont « droits », d'après de nombreux passages, moyennant la connaissance de la Torah et la pratique des bonnes œuvres, aussi ceux qui donnent des aumônes ; et cela est excellent.
Puis le privilège des scribes se fait jour avec la catégorie des professeurs de l'Écriture et de la Tradition, de ceux qui enseignent les enfants, qui fréquentent les synagogues et les écoles, qui sont fidèles à observer la loi des houppes aux quatre coins du manteau (1).
On nous dit encore que la vue de Dieu, réservée d'abord au temps qui suit la mort ou la résurrection, fut comptée à partir du iii^ s., parmi les joies des temps messianiques.
Toutes ces variations prouvent bien que le dogme principal n'apparaissait pas clairement, surtout avec la valeur mystique de la métaphore de la vue, expliquée par saint Thomas : « la pureté de l'œil dispose à voir clairement, et c'est pourquoi la vision de Dieu est promise à ceux qui ont le cœur pur (2). »
La vie des élus était celle qui suit la résurrection. De la résurrection des élus, les Pharisiens et les docteurs ne doutaient pas. Il était évident aussi que ces élus seraient les justes dans Israël. Mais la résurrection serait-elle générale? Billerbeck reconnaît que l'ancienne synagogue n'a jamais abouti à une solution ferme. Le gros des docteurs, autant qu'il peut le déterminer, aurait suivi une marche tout autre qu'en ligne droite. On avait admis d'abord la résurrection générale avant le siècle futur, et
(1) Ce privilège est justifié par une exégèse caractéristique [Menakhot 43''), à cause de la .place de lui dans Nura., xv, 39 répondant par là à Dt., vi, 13.
(2) P II", q. Lxix, art. iv.
pour tous les hommes. Au commencement du ii" siècle, on admit que la Géhenne purifiait certains pécheurs. Cette purification duMt douze mois. Après quoi quelques-uns étaient anéantis corps et âme. D'autres, déjà condamnés à la géhenne perpétuelle, n'avaient pas à ressusciter puisqu'ils n'avaient pas à être jugés de nouveau. Une troisième catégorie ressuscitait pour se voir condamnée à la géhenne perpétuelle. Il était entendu que les justes Israélites ressuscitaient pour la vie éternelle.
D'ailleurs quelques rabbins continuaient à soutenir la résurrection générale de tous les hommes, mais sans grand succès.
Nous n'avons pas à entrer dans cette discussion, si ce n'est pour les temps antérieurs au ir siècle.
Dans son appréciation de la doctrine des Pharisiens, Josèphe est formel ; ils n'admettaient de résurrection que pour les bons. Cette opinion s'accorde avec celle des Psaumes de Salomon, œuvre des Pharisiens. Pour renverser des témoignages aussi nets, il faudrait de fortes raisons. Nous ne les trouvons pas dans les textes allégués par Billerbeck (1).
Nous pensons donc que jusqu'à la fin du i*"" siècle la doctrine des Pharisiens étaient bien celle qu'on lit dans Josèphe. L'opinion attribuée à Ghammaï dans la Tosefta a pu être nuancée d'après les idées du if siècle.
Alors on tirait une conclusion générale du texte de Daniel sur lequel Chammaï semble s'appuyer dans un texte célèbre (2) :
L'école de Chammaï dit: Il y a trois classes : l'une pour la \ie éternelle, l'autre pour les opprobres pour une durée éternelle (3): ce sont les méchants complets; ceux d'entre eux où. la balance est égale descendent dans la géhenne et se maintiennent au-dessus, et en remontent et sont guéris, comme il est dit : je ferai passer la troisième partie dans le feu et je les purifierai comme on purifie l'argent, et je les éprouverai comme on éprouve l'or : celui-là invoquera mon nom et je serai son Dieu [Zach., xiri, 9) ; c'est aussi d'eux qu'Anne a dit: lahvé donnant la mort et rendant la vie, faisant descendre au Ghéol et il en fait monter {I Sam., ii, 6). Et l'école de Hillel dit: Il est riche en miséricorde {Ex., XXXIV, 6), il décide selon sa miséricorde; et c'est d'eux que David a dit: J'aime, car lahvé a entendu {Ps. cxvi, 1) et c'est d'eux qu'a été dite toute cette section.
(1) IV, p. 1188. Si nous le comprenons bien, il s'appuie sur ce fait que certains pécheurs du temps passé devaient comparaître au jugement général, alors que d'autres en étaient dispensés. Or ia résurrection est déclarée la condition indispensable pour paraître au jugement. C'est donc en ,tout cas le plus grand nombre, et même des pécheurs qui devaient ressusciter. — Mais pourquoi la résurrection est-elle nécessaire pour être jugé? Quelques-uns ont été jugés délinitivement sans résurrection. Billerbeck fait intervenir des gloses de la Michna : ceux qui n'ont pas part à la vie éternelle ne sont pas présents au jugement, — c'est-à-dire qu'ils ne ressuscitent pas. — Soit. — Autre glose : n'ayant point part à la vie éternelle, une autre catégorie néanmoins est présente au jugement; Bill, en conclut qu'elle est ressuscitée. — Mais c'est supposer ce qui est en question. Les^uns doivent être jugés, les autres non: c'est tout ce que dit la Michna. De toute façon il s'agit ici d'une théorie particulière, dérivant de la notion d'unfr double géhenne, que Bill. ne fait naître qu'au début du second siècle.
(2) Tosepta Sanh., xiii, 3.
(3) Daniel, xn, 2.
362; XIV. LES GRANDS TEÈHES DtJ JUDAÏSME.
C^est-à-jdïï'e qa'Hillel n'a)dmettait pas que Dieu trempai; dans le feii ceux qu'il voulait enfin sauver. Ghammaï au coiitraiî'e aJdméttait Tin purgatoire.
Ce qu'on a ajouté dans la suite, c'est de fixer la durée de ce pupg-atoire à douze mois, tandis que d'après Cbammâî sa Terta s'exerçait fort vite. Mais il est évidemment supposé par le second livre des Maceliabées (xïi, 43 s.) que les défunts, même Israélites, même morts dans la g-uerre sainte, étaient avantagés par les prières et les sacrifiées des vivants en vue dte la résurrection. C'est la notion même du Purgatoire,
Cette troisiènie catégorie ni très iîonne ni très maiiTaise, est celle de ceux qui sont « pesés » /!}. Si l'on entend par là ceux dont les bonnes et les mauvaises actions ont le même poids (2), ce serait le système des Perses, où le salut était assuré pour peu que les bonnes actions l'emportent. Mais Chamnia,! aurait renoncé à la rétribution promulguée par Ézéchiel, où Dieu pardonne au pécheur repentant, mais condamne le juste qui est tombé dans le péché '{Éz., xviu, 21-32). Il semble donc qu'il reprend l'expression de Job (xxxi, 6) : « Que Dieu me pèse dans de justes balances, et il reconnaîtra mon innocence. » Dieu pouvait mesurer dans les balances de sa justice si un juste n'avait pas encore à expier, n'ayant pas fait suffisamment pénitence.
On ne peut d'ailleurs supposer que le purgatoire des Juifs a été emprunté aux Perses, puisque leur hamîstakàn est postérieur au iif siècle ap. J.-C. (3). Ce sont plutôt les Perses qui ont emprunté, car ce séjour intermédiaire n'avait 2>as de raison d'être dans un système où la durée des peines était limitée, et leur faculté d'adaptation ne doit pas être perdue de vue.
Ainsi le Judaïsme, mais à l'exception des Sadducéens, était amvé à une doctrine ferme sur le point capital de la rétribution, et demeurait uni sur la vie éternelle, récompense des justes. On était moins d'accord sur le fait et les conditions de la résurrection, et cela n'a rien d'étonnant. Parmi nous catholiques la résurrection universelle des méchants comme des bons n'a été définie expressément en concile œcuménique qu'au IV^ concile du Latran (4), Le point le plus embarrassant fut sans doute de savoir dans quelle mesure les Gentils et les Juifs participeraient au salut définitif- On ne proclamait ni la perte de tous les Gentils, ni le salut de tous les ïsraélites/tant la primauté de la morale avait prévalu. Plus tard, autant qu'on en peut juger, la tendance fut de n'admettre à la vie éternelle aucun
(2) BlLLEUB., élC.
(3) SôDEunLOM, op. L, p. 125 : Au ciel et à l'enfer de TAyesta vient- s'ajouler l&JianûstaMn,
(4) En 1215 (Denzinger, n° 428), mais figurant déjà dans le symbole du pseudo-Athanase^et dans le concile de Tolède en 675.
lE MESSIE d'après t'A. T. 363
Gentil qui n'ait fait profession de judaïsme, ni de rejeter à jamais aucun Israélite, grâce au purgatoire (1). ,
lais dans les Àpocalyses le purga^toire n'est pas prêTU, les haines entré Israélites sont atroces, et sûrement les apostats seront condamnés à l'enfer ou anéantis tandis que des Gentils eonvertis seront sauyës '(2).
Le sentiment de charité si fortement inculqué par Jésus-Christ est choqué des transports joyeux de vengeance satisfaite qu'excite dans les justes la perte des réprouvés (3).
' Même en le comparant seulement à TAncien Testament, le judaïsme des Pharisiens, le seul qui soit resté dans la tradition, ne laisse entrevoir aucun progrès dans la doctrine, encore moins une religion plus intérieure. Il faut reconnaître au contraire qu^il n'a pas égalé le sentiment profond des psalmistes, et que ce qu'il a prétendu ajouter de son cru comme détails compromettrait plutôt la sobre gravite de la vérité essentielle.
C'est sur ce point surtout que l'exclusivisme plus accentué du nationalisme laisse une impression pénible au cœur.
§ 3. — Les différents aspects du Sauveur attendu. A,. D'après l'Ancien Testament.
■L — Le Messie.
Au sein du Christianisme, le Fils de Dieu incarné, rédempteur dugenre humain, est adoré «omme son Père, avec l'Esprit-Saint, dans l'unité d'un seoi Dieu, ïl est nommé le Christ, ou le Messie. C'est sur ce point scentral que la critique, dite de l'histoire des religions, croit reconnaître le plus de changements entre l'espérance de l'ancien Israël et celle dn judaïsme récent: elle les attribue à une influence étrangère, llésumons d'abord ses dires.
Le type de l'ancien Messie s'est conservé dans les psaumies ide Sal©mon, surtout dans le xvii*' psaume. Mais déjà, c'est-à-dire avant l'an 40 avant notre ère, s'étaitdév^loppé nn messianisme nouveau- L'ancien Messie était attendu comme un roi national, qui délivreraït son peuple de ses ennemis et le gouvernerait en paix selon la Loi de Dieu, comme le plus sage des
m iBiLXERB., lY, HxfyvQ's 32,, p. 1166-1198, où io us les cas sont envisagés pour le rabbirnsme : Gentils, Israélites, les Samaritains, les Égyptiens noyés dans la mer Rouge, la bande de Coré, les Sodomites, etc.
(2) Dans Hén., xci, 9 les Gentils sont condamnés à l'enfer éternel, mais comme adorateurs des idoles.
(3) Spécialement dans le livre d'Hénoch.
Maîtres, sans sortir de la condition humaine. Depuis la réaction macchabéenne, on s'était fait à l'idée d'un Messie transcendant, préexistant auprès de Dieu, héros mythique, toujours roi de paix, mais de la paix de l'âge d'or ou plutôt du Paradis, chef de la société des élus dans l'au-delà, préludant à son règne par le jugement des bons et des méchants du monde entier, assis pour cela sur le trône de Dieu, tenant la place de Dieu, pour ne pas dire se substituant à l'office de Dieu. Un mythe du Paradis a remplacé un idéal national, ou plutôt s'est associé à lui en l'élevant dans une sphère plus haute, sans qu'on ait bien réussi à coordonner les deux conceptions ni même à les distinguer toujours. L'image la plus cohérente de ce Messie mythique est celle de l'Élu qui est le Fils d(B l'homme du livre des Paraboles dans Hénoch. Cette figure est d'origine étrangère puisqu'elle se place malaisément dans l'ancien cadre : depuis Reitzenstein on la fait venir de l'Iran (1).
Tel est le système.
Son principal défaut nous paraît être d'avoir réduit au niveau du Ps. XVII de Salomon les anciennes espérances d'Israël, au lieu de constater simplement que ce Psaume les a diminuées. Ailleurs, dans les apocalypses, il y a eu évolution, mais ce fut surtout en ceci que le rôle du Messie fut explicitement décrit dans l'au-delà, ce qui n'était pas indiqué quand on n'avait pas une idée nette de la rétribution d'outre-tombe, et qui était eependant déjà indiqué dans la prophétie. Trop préoccupé de l'au-delà, les voyants ont parfois renoncé au rôle terrestre du Messie. Nous ne nions pas le changement, mais nous y voyons une double altération de l'idéal primitif.
Pour se rendre compte de la marche d'un développement qui s'est alors scindé pour n'avoir son terme logique que dans le Christianisme, il est nécessaire d'indiquer les principaux traits du messianisme ancien. Une étude détaillée appartient à la théologie de l'Ancien Testament.
Le premier point à noter est l'ampleur du concept que ne bornait aucun terme particulier, le terme qui prévalut ayant lui-même un sens assez large. Pour nous le Christ ou le Messie est un terme technique historique accolé au nom de Jésus. La conception fut d'abord très vague, et le terme en lui-même désignait deux classes de personnes. Messie, eomme on sait, signifie « oint » (2): le grand prêtre était oint, le roi «tait oint, tous deux recevant ainsi un pouvoir spécial de Dieu. Or ce pouvoir et cette mission étaient l'essentiel. Tout instrument de Dieu étant dans ce sens un Messie (3), l'onction peut avoir un caractère spirituel. Il
(1) BoiJSSET, op. l, p. 259 ss.
(2) nl^p en hébreu, NITtt^D en araméen ; en grec, avec la duplication de la sifflante Mecracaç.
(3) Ps. cv, 15.
LE MESSIE d'après L'a.T. 365^
est piquant de constater qu'Isaïe, le grand prophète dii messianisme, n'emploie ce terme que pour désigner un prince étranger, Gyrus {Is., xlv, 1 ). Daniel l'emploie d'un chef (ix, 25) et aussi, semble-t-il, d'un prêtre (ix, 26). Dans Habacuc (m, 13), le Messie est le Roi ou le peuple. Aucun autre prophète ne prononce ce nom. Mais comme le roi était souvent nommé l'Oint de lahvé [ISam., ir, 35, etc.), le grand roi de l'avenir reçut par excellence ce nom (/ Sam., ii, 10), et il figure sous ce titre dans les psaumes (ii, 2; cxxxii, 10. 17), quoique non pas dans le plus long des psaumes messianiques {Ps. LXXlll)
Le nom de Messie avait donc prévalu au premier siècle de notre ère pour désigner le libérateur promis par Dieu, et Jésus lui-même revendiqua ce titre, d'abord auprès de ses apôtres {Mt., xvi, 15-17) ensuite devant le Sanhédrin {Me, xv, 61). Cette prédominance s'explique parce que l'onction imprimait le caractère royal comme sacré : elle faisait du roi, et surtout du roi spécialement choisi par Dieu, l'agent de la Providence divine. Mais cette précision tardive ne doit pas nous empêcher de grouper sous le même chef différentes prophéties qui ne prononçaient pas le nom ou ne faisaient même pas allusion à un pouvoir royal, si elles parlent de celui qui devait faire la grande œuvre de Dieu, qu'il soit nommé David mon serviteur {Ez., xxxvii, 25) ou lahvé notre justice (/<?>., xxui, 6', XXXIII, 16), ou serviteur de lahvé [h., lu, 13), ou Pasteur {Ez., xxxiii, 23), ou Germe [Is., iv, 2; xi, 1 ; Jér., xxiii, 5).
Un premier point est très clair : le Messie descendra de la race de David ; ce sera donc un homme : Nathan a promis à David que la royauté appartiendra à sa famille pour toujours (// Smn., vu, 16).
Isaïe, passant par-dessus la tête d'Achaz, annonce l'Emmanuel à la maison de David. Il sera fils d'une vierge (Zs., vu, 13s.) comme ont compris les Septante (1), et comme l'indique clairement l'accent solennel du prophète et la grandeui' incomparable du héros. David se nommait dans un sens métaphorique fils de Dieu {Ps. lxxxix, 27) ; le Messie sera de plus Fils de Dieu dans un sens propre {Ps. ii, 2) (2), issu du sein de Dieu d'après les Septante au Ps. cix, 3 {héb., ex). Il doit siéger à la droile de Dieu {Ps. ex, 1) et Isaïe lui donne même le nom de Dieu héros (ix, 5). Il durera autant que le soleil et la lune (P^. lxxii, 5) (3).
Il sera roi, le roi idéal qui rend la justice à tous, même au pauvre, et il dominera toutes les nations dans la paix, sans qu'il soit dit expressé-
(1) Trapôévoç. Il est bien entendu que HUiy signifie à proprement parler une « jeune fille ». donc non mariée. Si elle a un fils il faut choisir entre une naissance illégitimé ou une naissance,, surnaturelle. Les travaux des critiques ont précisément montré que la parthénogenèse était dans l'horizon des anciens, et que par conséquent le prophète a pu y faire allusion.
{2)IIB., 1905, p. 42.
(3) D'après les Septante qui ont le bon texte {RB., 1905, p. 44).
ment qu'il les ait vaincues {Ps. lxxki, 8r-ll}. La déliveanefe d'Iscaôl esit moins le résultat de ses hauts faits que le don de Dieu à sa naissance {fs.., ¥111,- 3-5)v Et ce roi est aussi xjm roi du Paradis, le rai de l'innoKîence recouvrée, de la guerre abolie, de la paix qui régnera, même entre les animaux {!) :
Alors le, loup habitera, avec l'agneau,
le léopard se couchera près du chevreau ; le taureau et le jeune lion 'mangeront' ensemble
et un petit enfant les mènera...
Plus de mal et plus de destruction.
sur toute ma montagae sainte !
Car la terre est pleine de la connaissance 'et de la crainte' de lahvé,
comme la mer est remplie par les eaux !
Ce texte à lui seul suffirait à dissiper la théorie des deux messies succesifs, le roi national et le roi du Paradis. Il; est certainement d'Isaïe, étant mêlé à la période assyrienne, et par conséquent aux inquiétudes du nationalisme, et en même temps il envisage une transformation de toute la nature. Les deux perspectives étaient donc déjà simultanées au vm* siècle av. J.-C. et celle de l'eschatologie générale n'est même pas nécessairement la plus récente (2).
D'ailleurs Ézéchiel rend le même son, quoique moins retentissant (xxxiv, 23-31).
Le roi de l'avenir aura aussi la dignité sacerdotale, non pas selon Tordre d'Aaron, ce qui pourrait être une allusion aux Asmonéens, mais selon l'ordre de MelcMsédec (P^. ex, 4).
Que ce Roi soit rinstrument de Dieu moins pour établir le règne d'Israël que le règne de Dieu qui est aussi le sien, cela résulte de tous les textes qui mettent surtout en relief son caractère de révélateur, son rôle religieux et moral, sa participation à l'Esprit de Dieu. Sans parler du programme de son règne (Ps. lxxii),, de la prédication du Serviteur de ïahvé aux tribus d'Israël et aux Gentils (ly., xlix, 1-7; 8-&),,les noms symboliques qu'il porte expriment fortement d'un mot cette action religieuse avant tout. Il s'appelle Emmanuel ou Dieu avec nous {Is., vu, 14 ; VIII, 8) ; merveilleux conseiller, Dieu-héros, Père à jamais. Prince de la paix (/^.r IX, 5), lahvé-notre-justice {Jér., xxiii, 6; xxxni, 16), Pasteur,
(1) Is., XI, 6.9, tiad. Condamin.
(2) GaEsssiANN, Der Messias (1929), p. 143, soutient contre l'école de la critique littéraire que l'eschatologie qui met en scène tous les. peuples avec des traits catastropliiques est la plus ancienne, et c'est un fait que les peuples dits primitifs s'occupent plus dans leurs légendes du commencement et de la fm du monde que d'événements Mstorique»*
•lE MESSIE d'après L*A..T, 367
€e qui peut s'entendre de tous les rois^ mais tellement à la manière de Dieu que tantôt c'est lui, et tantôt c'est Dieu qui est le Pasteur (1) :
Je. leur susciterai un seul pasteur,
— et il tes fera paître — , mon serviteur David; c'est lui qui les paîtra,
et c'est lui qui sera pour elles un pasteur...., Et vous êtes mes" brebis., troupeau que je paisi, vous êtes hommes; et moi, je suis votre Dieu,
— oracle du Seigneur rahvê.
Le, Roi fera de grandes choses, assurément, mais on ne célèbre pas son génie propre ; sa pénétration comme juge lui vient de l'Esprit, de Jahvé qui repose sur lui ; esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de cons.eil et de force, esprit de connaissance et de crainte, de lahvé. Même sa justice vindicative s'exerce d'une manière surnaturelle (2) :
n ne jugera pas d'après ce que verront ses yeux, et ne prononcera pas d'après ce qu'cntendro-nt ses oreilles ;... et il frappera le violon f (3) de la verge de sa bouche, et il tuera le méchant du. souffle de ses lèvres.
' Ce qui, dans un contexte aussi sublime signifie qu'il aura la connaissance des pensées cachées, eï qu'il suffira de son arrêt pour exécuter le coupable (4);.
Aussi Fattendu, celui dont les origines sont du loiatain passé, des jours d'antan (5), lui, le fils de celle qui doit enfanter, ne gouvernera pas seulement au nom de Dieu, mais avec sa puissance et revêtu de sa majesté, et son prestige s'étendra jusqu'aux extrémités de la terre.
Gomment cette personnalité si glorieuse pouvait-elle être en proie à la souffrance et à la mort, du fait même d'Israël, c'était à peine concevable; ce fut la pierre d'achoppement du peuple juif. Est-ce bien d'elle qu'a parlé Isaïe dans le célèbre oracle sur le Serviteur de lahvé {Ts.] lu, 13-15; LUI, 1-12)?
(1) Es., XXXIV, 23. 3t; cf. xxxvii, 24 : « il y aura un seul pasteur pour eux tous; ils suivront •mes ordonnances. » Voir aussi Mich., v, 3 « et il paîtra dans la force de lahvé. » • (2) Is. XT, 3. 4.
■ (3) Lire yilV an lieu de yiX » la terre«.
(4) Le P. Gondamin a quelque peu atténué la force des expressions r « il ne jugera pas d'après . l'extériéiir, ni ne prononcera sur un simple ouï-dire «, ce qui est le devoir d'un juge quelconque.
[hj Miellée, V, 1. Si forts sont les termes, que ceux qui se souvenaient que Dieu est un Dieu "^olam, « d'éternité », ont pu facilement conclure à la préexistence du JTessie, quoique les mots exigent seulement une origine très lointaine.