ÉSOTÉRISME ET MYSTIQUE
d'une tendance ancienne, demeurée latente, évolution qui se produisit en partie sous des influences étrangères au judaïsme, mais avec la prétention vraiment rabbinique de trouver tout dans l'Écriture, si on savait la comprendre. L'allégorie joue déjà un très grand rôle dans le Talmud, quoique moins systématique que dans Philon. C'est par elle que les textes de l'ordre le plus banal prennent une valeur spirituelle ou mystique.
Dans ce sens donc, le mysticisme ou la théologie secrète existait au temps de N.-S. On s'y exerçait beaucoup plus activement en dehors des écoles du pharisaïsme officiel que parmi les rabbins, mais le principe d'une intelligence supérieure au sens littéral de l'Écriture était reconnu de tous, et on en trouve des exemples dans saint Paul.
Seulement ce n'est point ce que nous entendons par la mystique.
Nous n'avons pas la prétention de traiter ici de la mystique en général, ni des différentes acceptions de ce mot. On l'emploie dans des sens très différents. Dans le christianisme catholique, la vie mystique s'épanouit largement, c'est un fait que constatent ses partisans et ses adversaires. Quelques bases étaient posées dans l'Ancien Testament (1). Le Judaïsme a- 1il développé ces premiers germes, ou au contraire a-t-il éprouvé plutôt une certaine défiance pour la vie mystique? On pourrait poser la question en termes plus généraux : a-t-il incliné vers une religion plus personnelle et plus intérieure, en suivant la voie ouverte par Jérémie et Ezéchiel, ou a-t-il plutôt porté ses efforts vers une stricte application de la Loi? La question telle que nous la posons exige une idée claire de la mystique catholique, puisque c'est celle-là et non une autre qu'on voudrait comparer à celle du judaïsme. D'autres part, puisqu'il s'agit de deux religions, et d'une vie qui doit être l'apanage de tous ceux qui les professent par la foi et par la charité, nous n'entendons pas aborder les phénomènes extraordinaires de la vie mystique comme les ravissements, les extases, les stigmates, le mariage mystique, etc.
La vie mystique, dans le sens que nous entendons, n'est autre chose que la religion intérieure. Toute religion a pour but d'entretenir des relations avec Dieu. Ces relations peuvent être extérieures et officielles par la prière publique et les offrandes et sacrifices. Mais chaque âme en particulier doit chercher à s'unir à Dieu : c'est l'essence de la religion. Étant d'une nature spirituelle, elle ne croit pas excéder en désirant de s'unir avec Dieu qui est esprit : tel est le raisonnement de la mystique philosophique païenne, inaugurée par Platon, développée par Plotin et par certaines sectes de l'Islam.
(1) On peut voir : Les préliminaires historiques de la imjstique catholique, dans Za Vie spirituelle, mai 193t.
Le chrétien a appris que cette union n'est pas possible si la nature humaine, trop faible pour s'élever si haut, n'est pas complétée par une seconde nature, don gratuit de la bonté de Dieu, qui, insérée dans sa nature propre, tend sans cesse à le rapprocher de Dieu qui est son principe. Le Judaïsme a-t-il poursuivi cette union moyennant cette présence de Dieu en nous, que nous nommons la grâce? A-t-il compris l'importance de cette doctrine, s'y est-il appliqué? A-t-il en conséquence poursuivi l'union actuelle avec Dieu en le cherchant par l'esprit et par le cœur? Cette vie mystique c'est, comme disait Pascal, « Dieu sensible au cœur ». Le judaïsme offre-t-il des traits de ce genre?
Nous venons de le dire : les auteurs qui ont traité de la religion juive ont, comme de parti pris, laissé ce point dans l'ombre. Les savants chrétiens soutiennent communément que le Judaïsme, beaucoup plus conscient de la nature spirituelle de Dieu que l'ancien Israël, avait insisté surtout sur sa transcendance, le reléguant dans les sphères les plus hautes et les plus éloignées du ciel, perdant ainsi ce contact avec le Dieu vivant, qui rendait les rapports si familiers entre Dieu et les patriarches, même entre Israël et celui qui était son chef de guerre, mais aussi son pasteur, et enfin son Père. Personne ne soutient que le judaïsme palestinien ait été, comme Philon, jusqu'à dépouiller Dieu de toute qualité pour accentuer davantage son caractère de sur-être (1), mais on a relevé certains indices qui indiquaient plus de respect que de tendresse, plus de crainte que d'amour, une tendance à ne chercher Dieu que par des intermédiaires, les anges, la Chekinah ou Présence, la Yeqara ou la Gloire, le Memra ou le Yerbe, ou encore l'Esprit-Saint.
Il est assez étrange que les savants juifs se soient montrés peu disposés à relever le gant, comme s'ils étaient encore en réalité imbus de cette répugnance pour le mysticisme qu'on prête aux anciens rabbins.
Il faut faire une exception pour M. Abelson, avec son bel ouvrage sur Y Immanence de Dieu dans la littérature rabbinique (2).
Sincère partisan de la vie mystique, il l'entend à peu près comme nous, sauf qu'il méconnaît le rôle du Christ dans la grâce qui en est la base. Son principe est un don de Dieu dans l'âme, le don de l'Esprit-Saint. Son but est 1-union de l'âme à Dieu partout présent par son action, sans détriment de sa transcendance suprême. Son exercice, la prière, par laquelle on atteint Dieu, et qui est elle-même une fin plus encore qu'un moyen. Tout cela M. Abelson le trouve dans le Rabbinisme antérieur à celui des gaons, et
(1) Voir plus bas, p. 557.
(2) The Immanence ofGodin rabbinical Literature, byJ. Abelson, M. A.,D. Lit. Principal of Aria Collège, Portsmouth, Macmillan. Loadon 1913. — A. Marmorstein, Der heilige Geist in der rabbinischen Légende, dans ÀrcMv fiir Religionswiss. XXVIII, 3/4, 1930 (paru en mai 1931).^
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qu'il suppose hérité directement de l'Ancien Testament, sans solution de continuité, et même accru et développé, expliqué par les maîtres les plus anciens, quoique leurs pensées ne soient souvent connues que par des ouvrages récents, antérieurs cependant au moyen âge et par conséquent à la Cabbale.
Cette thèse aura paru aux Juifs exagérée; elle ne semble pas avoir eu d'influence (1). Dans sa vie de Jésus de Nazareth, M. Klausner souhaiterait enlever de l'enseignement de Jésus les miracles et le mysticisme, moyennant quoi ce serait un des plus beaux trésors de la littérature d'Israël (2),
M. Moore qui est, d'après l'opinion des savants juifs, le critique chrétien qui s'est montré le plus équitable pour Israël, a évité de traiter directement, comme nous Tavons dit, la question du mysticisme. Il l'a touchée cependant en écrivant un chapitre sur l'accessibilité de Dieu, c'est-à-dire sur les tendances mystiques des Juifs ou leurs scrupules à cet égard. Il conclut que « l'exaltation de Dieu ne fut pas un exil. Celui qui habite dans un lieu saint et élevé est le même que celui qui habite avec l'esprit humble et contrit... il est assez haut pour que rien ne soit au-dessous de lui, assez grand pour ne rien regarder comme trop petit pour entrer en rapports avec lui )> (3). Quels sout ces rapports? C'est toute la question de la vie mystique.
§ 2. — La tendance des Pharisiens et des Rabbms.
Le plan que nous avons adopté dans cet ouvrage exclut l'étude dû rabbinisme, puisqu'il se termine à. l'époque de Jésus-Christ. Mais sur c^ point capital de la religion intérieure, qui fait une démarcation, selon l'opinion générale, entre le judaïsme et le christianisme, nous sommes obligé d'étudier le point de départ dans les résultats, c'est-à dire dans la littérature du judaïsme, le Talmud et les Commentaires de la Bible ou Midrachim.
On sait la difficulté de cette enquête. Elle est plus ardue que celle d'un magistrat romain qui aurait cherché, avant Justinien, des décisions positives dans la littérature des jurisconsultes. Car leurs opinions étaient loin d'avoir la variété des sentences attribuées aux Rabbins, et elles étaient formulées dans des ouvrages accessibles à tous. Au contraire aucun rabbin ancien n'avait laissé d'ouvrage écrit. On rapportait leurs sentences,
(1) M. VuUiaud l'approuve mais il lui reproche « d'avoir enseveli toute une partie du sujet qu'il traite pour le reste avec maîtrise, précisément la partie ésotérique, c'est-à-dire essentiellement mystique » {La Kabbale juive, I, p. 13Q). Disons plutôt que M. Abelson avait négligé ce qui peut bien être gardé secret dans les écoules, n'ayant aucune valeur vi-aiment religieuse.
(2) P. 414 «s. de l'édition anglaise.
i(3) Judaism, I, p. 442.
on les opposait les unes aux autres, personne n'était autorisé à départager les voix. Le haut judaïsme n'a composé aucune formule de foi semblable à nos Credos. Dans cet océan d'opinions appuyées sur des textes interprétés dans l'intérêt d'une thèse, on ne peut déterminer avec certitude que les grands courants emportant toutes les pensées. Tous ces Maîtres qui étudiaient la Bible avec passion n'auraient accepté à aucun prix de s'écarter de ses doctrines. On doit reconnaître qu'ils ont conservé le dépôt de la lettre, et souvent c'est l'explication naturelle qui se retrouve sous leur plume. D'autre part ils ne sont pas des philosophes, et encore moins sont-ils préoccupés comme leurs confrères d'Alexandrie, de spéculer sur l'alliance de la Philosophie et de l'Écriture. Leur but était éminemment pratique. Ils se demandent seulement ce qui est permis et ce qui est défendu, et ils ne prétendent le déterminer que d'après la solution donnée par Dieu môme, sauf à solliciter le texte dans leur sens. C'est l'originalité du judaïsme que la raison, qui y joue un si grand rôle, est une raison qui interprète, non une raison qui déduit librement de ses principes pre,miers. Si elle n'a pu se défendre de s'exercer selon ses propres règles, il faut toujours qu'elle puisse appuyer sa décision sur une parole de Dieu.
Les Grecs aimaient à raconter l'origine divine de leurs lois. Mais ce théorème posé, la raison suivait ses voies, et les traçait souvent fort larges. Les dieux étaient indulgents en matière sexuelle. Ils n'avaient pas réglé tous les détails de la vie sociale ni de la vie de famille. Le sentiment de l'offense faite à Dieu par l'infraction des lois ne régissait pas les consciences. Tout ce que Socrate put faire fut d'en appeler à une justice absolue, comme Sophocle et Gicéron à une loi non écrite innée dans les cœurs. Grâce à Moïse, la loi qui s'imposait au Juif était écrite. Celle qui se transmettait par, tradition était censée avoir le même caractère positif.
Il était donc d'une nécessité absolue de savoir ce que Dieu avait commandé, et c'est pour cela que le judaïsme a fait sur un livre le plus gigantesque effort qui ait été tenté, persuadé qu'on y trouverait tout ce qui devait régler une vie.
De là la prédominance de lajtirisprudence, aussitôt que les Juifs eurent renoncé à toute espérance de salut autre que l'humble, exacte, fidèle observation de la Loi.
Ce zèle, qui paraissait parfaitement fondé, devait avoir pour conséquence de tendre tous lés efforts intellectuels vers la connaissance de ce que Dieu exige, plutôt que sur les rapports d'amitié qu'il consent à entretenir avec nous. Il avait aussi pour conséquence de multiplier à l'infini les préceptes qu'il fallait regarder comme divins, fixés à jamais puisqu'il ne pouvait y en avoir d'autres. Dans tout cela rien qui rappelle la piété
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(1) Op. l., p. 361 ss.
<2) Op. C p. 364.
Théologie ; les cas de conscience n'y figurent que rarement, l'amour de Dieu et du prochain sont toujours en première ligne.
Les Gabbalistes qui ont introduit la mystique dans le Judaïsme, — cette prétendue mystique que nous n'avons pas à apprécier ici — n'ont pas été moins sévères pour les Pharisiens que l'Évangile. « Les Pharisiens », dit M. Is. Myer, « ont fait de la vie religieuse juive une vie de formalisme et de rituel, et ont détruit beaucoup de la vie spirituelle intérieure de la religion des Hébreux » (1).
C'est naturellement ce que nie M. Abelson, dont nous aurons à examiner les arguments; mais la vie intérieure ne risquait-elle pas d'être étouffée dans cette efflorescence exclusive de la jurisprudence?
Ce n'est pas que la vie mystique soit incompatible avec une règle de foi et une règle de conduite, ni avec l'obéissance à une hiérarchie investie d'une autorité suprême de la part de Dieu. Les objections qui seraient faites dans ce sens viendraient du protestantisme, non du catholicisme. Plusieurs ne comprennent le mysticisme que comme l'antipode d'une religion d'autorité, et qui pratique un culte public.
Le mysticisme pour beaucoup de nos contemporains serait une religion personnelle, qui unit l'âme à Dieu sans se soucier des formules ni de la croyance des autres, une vie, comme ils disent, plutôt qu'une foi, afîrançhie de tout ce qui n'est pas simplement le désir de plaire à Dieu, selon qu'on se sent inspiré de répondre à son désir à Lui.
Autant dire que le mysticisme ne saurait se développer dans une religion positive. Mais nous n'en sommes pas là. La religion intérieure est une religion de dépendance envers Dieu, qui peut aller jusqu'à une attitude passive, entièrement soumise aux impulsions de son Esprit. Or cette dépendance suppose un sentiment profond de la faiblesse de l'homme, du besoin qu'il a de la lumière et du secours de Dieu, une disposition à pratiquer ses préceptes s'il les a fait connaitre, et à se laisser guider par ceux auxquels il en aurait confié le mandat. Cette foi acceptée, le mystique sera le plus résolu à la pratiquer. Dans l'Église catholique tout mystique peu disposé à obéir à l'autorité est suspect et virtuellement condamné. Sainte Thérèse se réjouissait moins en mourant des grâces qu'elle avait reçues que d'être fille de l'Église.
Nous sommes donc tout prêts à concilier un certain légalisme avec la vie mystique. C'est une question de mesure. Le mystique est persuadé qu'il doit embrasser de toute son âme les préceptes de Dieu : tu mandasti mandata tua custodiri nimis. Il n'éprouve aucun besoin de les multiplier, de s'engager dans un réseau d'observances minutieuses où l'élan de son
(1) Qabbalah, p. 174, cité en anglais par M. Vulliaud, La cabbale Juive, p. 129 n. t.