II
(9) Ps.-Sal., X, 5; xi, 2. 7; cf. Hén. xxv, 3; Lxxvii, 1.
LA GHEKINAU. M9
draient habiter dans les âmes (Jo., xiv, 16. 23). Les œuvres apocryphes antérieures à l'évangile ne contiennent pas ce contrepoids. Il y avait dans cet excès de révérence un danger d'éloignement de la pensée et de refroidissement dans la charité.
D'autant que cet éioignement ne signifiait pas un sentiment plus éclairé de la transcendance réelle de Dieu, qui consiste dans sa spiritualité essentielle. Qui conçoit Dieu comme l'Esprit pur admet volontiers que cet Esprit est partout et même en lui. En éloignant Dieu, la littérature hénochienne le matérialisait plutôt en lui assignant une demeure parfaitement déterminée et un trône. Sans doute Isaïe et Daniel avaient vu Dieu sous une forme sensible : mais ils indiquaient clairement le caractère symbolique et transitoire de la vision. Les apocalypses croyaient pouvoir décrire une réelle habitation de Dieu dans une région déterminée. L'inconvénient de la distance pour le sentiment religieux: n'était pas compensé par une véritable transcendance spirituelle.
Il reste à voir si le rabbinisme ratifia cette notion d'un intervalle entre Dieu et l'homme par la fiction d'un intermédiaire, la Ghekinah personnifiée, ou si la Ghekinah ne fut qu'une manière d'exprimer la présence de Dieu dans le monde, dans Israël et dans l'homme, ou comme dit M. Abelson, son immanence.
Bousset (1) tient toujours l'opinion qui fut celle de Maimonide (2). La Ghekinah serait une sorte d'intermédiaire entre Dieu et l'homme. D'après Bîaimonide, une substance créée; d'après Bousset une sorte d'hypostase. Et il est certain que la personnification est allée très loin. La Ghekinah joue ^le rôle d'un ange. De même que Dieu dit [Ex., xxiii, 23) : « Mon ange ira devant toi », le ïargum lui fait dire (Ex., xxxiii, 14 s.) : « Ma Ghekinah ira (devant toi). »
M. Abelson reconnaît que la Ghekinah est fortement personnifiée : elle a une face, elle parle, agit, chante, se plaint, fait des reproches, encourage, se fiche, apaise (3). Mais tout cela est aussi le fait de Dieu. On ne saurait la prendre pour une créature. Et si elle joue le rôle de Dieu, elle est donc Dieu lui-même, car le judaïsme n'eût pas consenti à partager la nature divine, et n'aurait pas voulu s'exposer à ce qu'on lui reprochât d'être tombé dans la doctrine des deux pouvoirs (4).
Et de fait la Ghekinah est très souvent, on peut dire normalement, une
(1) Op. l., p. 346.
(2) Guide des égarés, i, 58, 73, 88, 286, 283; m, 43, 93.
(3) Abelson, op. Z., p. 98.
(4) M. Jacob Zallel Lauterbach, dans la Jewisli Encyclopedia pense que : « L'altitude de polémique que décèle la conception de la Cliekinali par rapport au fondateur et à l'idéal du Christianisme est certaine » (unmistakable). — Peut-être a-t-on voulu répondre à ce qu'a dit M t., xvm, 20 de la présence du Christ parmi ceux qui seront réunis en son nom.
LE JUDAÏSME AVANT JËSUS-CHHIST, 29
manière d'exprimer la présence de Pieu, une de ces eireonlocutions que goûtait le rabbinisme pour éviter de mettre rhomme dans un contact trop immédiat avec Dieu. Elle marque certainetneut l'approche de Dieu, sa présence, mais rien n'autorise à dire que c'est une manière d'indiquer l'immanence : bien au contraire, cette personnification de la présence, si elle n'est pas un intermédiaire, tendrait plutôt à marquer les distances et à atténuer ce qu'il y a de dangereux ou de peu décent dans l'appréhension directe : on peut voir la face de la Ghekinab, on ne saurait voir Dieu. Le prosélyte n'est pas rattactié à Dieu ; il est placé sous les ailes de la Gbekinah.
Dans la grande variété des termes, il restait un principe directeur, qui n'était point une opinion philosophique sur la présence ou l'immanence de Dieu, mais un souvenir du temps où le Diexi d'Israël habitait parmi son peuple par faveur. C'était en vue du peuple qu'il avait choisi Sion et le Temple. Le Temple détruit, leâ Juifs chassés de Sion, la Chekinah n'avait pas pour cela quitté Israël; elle le suivait aux extrémités de la terre. Encore n'avait^eUe pas quitté le mur occidental du Temple (1) où l'on permettait aux Juifs de prier.
Puisque c'était une présence de faveur, elle se trouvait dans la Synagogue, où les Juifs priaient, dans les écoles où l'on étudiait la Torah. Sur ce dernier point la tradition remonte très haut. R. Hanina b. Teradion (t vers 135) disait : « Si deux sont assis et que les paroles de la. Torah soient entre eux, la Chekinah demeure parmi eux » (2). R. Halaphta b- Dosa prouvait que la Chekinah était parmi ceux qui s'occupaient de la Torah, s'ils étaient dix d'après le Ps. lxxxii, 1 : « Dieu se tient dans; la communauté de Dieu » ; s'ils étaient cinq d'après Amos, ix, 6 : <( il|a fondé sa réunion » (3) ; s'ils étaient trois, parce que le Ps. lxxxii, 1 dit; : « il tient séance au milieu des dieux » (les juges qui sont trois); pour deux personnes il citait Malachie, lu, 10 (4), Et s'il n'y avait qu'un étudiant de la Torah, il recourait à Ecç., xx, 24,
Tandis que l'étude de la Torah, la prière, les bonnes œuvres attirentla CheMnah, le péché l'éloigné. Pourtant Dieu ne pouvait se résigner à, quitter Israël (5), Il le faudrait bien, si totit Israël était infidèle, mais cette hypothèse est impossible. Donc ; « La Chekinah demeure avec.
(1) D'après R. Éliézer, dans Ex. Rab., ir, 2, cité par Abelson, p. 120. Lç: tamw?, mur^de»pleurs.
(2) Aboth, III, 2.
(3) Plutôt sa « voûte » ; et pourquoi mAN, « ïéunion » dans U Sam., «v 25, imJique-t'il le nombre 5?
(4) Aboth, m, 6-, cf. St.-Bijul., I, p. 794 pour d'autres textes,
(5) Abelson, p. iM i God dwçls in Waei, at ail cq$U.
LA CHEKINAn. 4a£
Israël même s'ils soni impurs » (1), alors I>ieii fait semblant de dormir.. S'il s'éloig-fle du pécheur, il attend son repentir.
Le rabbinisme n'avait donc pas oublié que la Chekincch est une présence de grâce, l'habitation d'un père parmi ses fils. On peut croire avec M. Âbelson que la Chekinah est donnée au monde en faveur des Juif sdésormais répandus partout: « Dieu ne cherche le bien que de la Palestine, mais en conséquence du bien qu'il veut à la Palestine, il veut aussi le bien de tous les autres pays » (2), et en effet, « si ce n'était pour Israël, la pluie ne tomberait pas, le soleil ne brillerait pas » (3). A plus forte raison Dieu, ne manifesterait pas partout sa grâce. Cependant comme on savait pair la Bible que Dieu est partout, on se demanda comment concilier les deux: présences. R. Lévi, de la troisième génération des Amoras, proposa une^ comparaison ingénieuse (4) : Le Tabernacle était comme une caverne au bord de la mer. La mer pénétrait dans la caverne et l'inondait, mais la mer n'était pas du tout diminuée. Ainsi lé Tabernacle était rempli par l'éelat de la Chekinah, mais le monde n'en perdait rien.
Entendue de la présence de Dieu dans le monde entier, la Chekinah n'était plus un lien avec le pieux Israélite. C'est ce lien personnel qu'on voudrait connaître pour apprécier son rôle dans le rapprochement de l'homme avec Dieu. C'est dans ce sens surnaturel qu'on disait : « Grande est cette lumière (de la Chekinah), car toutes les créatures ne la possèdent pas; seulement une sur cent (5). » Et déjà dans le Talmud : « Le monde n'aura jamais moins de trente-six saints qui recevront chaque jour la Chekinah (6). »
On dirait bien d'une pénétration de Dieu dans l'âme. Toutefois il ne faut pas oublier cjue l'expression ordinaire est : la face de la Chekinah (7), c'est-à-dire que la Chekinah est une lumière qui éclaire, non une g-râce intérieure qui sanctifie. Aussi parlait-on de l'éclat (117) de la Chekinah ^ assez matérialisée pour être la noucriture des saints dans la vie future,, mais cela n'est dit qu'à une très basse époque (8) .
La Chekinah était si bien une lumière extérieure, comme dans les apocalypses, qu'on disait aussi bien la leqara, (Kipi) ou « la splendeur J), répondant à l'hébreu Kabod {Ex. xvi^ 7), et traduit par le grec gloire (oô^a). A suivre la dérivation des images, Thabitation était le fondement
(1) Yalqout sur Ez.~, xxxvi et souvent (âbklso>{, p., 139). .
(2) Abelson, op. ^., p. 119.
(3) Num. Rab., I, 3.
(4) Gant. Rab., ni, 10; cité par Moore, I, p. 370; Bagheu, Die Agada der Palâstinensischeïh Amoraer (de la fin du 3^ s. au commencement du iV), II, p. 427.
(5) Num. R., XV, 9, cité ^diX Âbelson, p. 84.
(6) Souccah, 45 \
(7) Abelson, p. 99.
(8) Yalqout sur Ps. xlv.
452 XVI. LA Vlli MYSTIQUE DU JUDAÏSME.
de la lumière de gloire, et la lumière une manifestation de l'habitation. C'est ce qu'a exprimé saint Jeau (i, 14) : « Le Verbe... a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire ». Mais alors l'habitation n'est plus transitoire, au gré de celui qui va et vient : elle est consommée par l'union de la nature divine à la nature humaine : c'est le fondement de la mystique chrétienne. Le rabbinisme, d'après M. Abelson (1), admettait que l'homme soit divinisé, mais non pas que Dieu devienne homme. On ne voit pas comment il prouve sa première proposition : Je judaïsme a toujours maintenu les distances. Dans le christianisme tout est réciproque ; c'est parce qu'il habite réellement dans l'humanité que Dieu la fait participer à sa nature.
De cet examen nécessairement confus, puisque les textes sont précisément destinés à éviter des notions claires, on conclura que la Chekinah n'est ni Dieu, ni une hypostase intermédiaire, mais seulement une expression traditionnelle pour désigner une présence divine favorable, tendant à la personnification afin de ne pas nommer Dieu lorsqu'il paraîtrait répondre à la situation. Les rabbins n'ont donc nullement dérogé au dogme de son unité en plaçant entre Lui et l'homme une sorte d'intermédiaire, mais leur scrupule qui aboutit plus d'une fois à des locutions alambiquées n'est pas de nature à favoriser dans les âmes simples un sentiment d'intimité et d'union, et cela précisément dans le thème du rapprochement de Dieu vers ceux qu'il aime.
§ 5, — La Parole ou le Verbe.
Plusieurs auteurs, après Weber (2), entre autres Bousset (3) et Bertholet (4), admettent encore que le Memra, « Parole » ou « Verbe » des interprètes araméens indique une sorte d'hypostase ou de personne, intermédiaire entre Dieu et les choses, surtout dans la création du monde, comme s'il eût été indigne de Dieu d'entrer en contact avec la matière, même en la créant. C'est la pensée de Philon, et l'on peut être tenté d'estimer qu'elle a pénétré en Palestine, lorsqu'on lit dans le Targum d'Onqelos DL, xxxm, 27) : « Le monde a été créé par ton Memra », ou dans le Targum d'isaïe (xlviii, 13) : « J'ai achevé la terre par mon Memra, et j'ai établi le ciel par ma vertu ». Loin que cette « vertu » qui est celle de Dieu soit un empêchement à regarder Mem?'a comme une hypostase, le parallélisme suggérerait plutôt de l'entendre comme une
(1) Op. L, p. 283.
(2) Jud. TheoL, 2" éd. p. 180 s.
(3) Op. L, p. 347.
(4) Op. L, p. 395.