‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 160 sur 198 · LE VERBE · texte numérisé non relu

LE VERBE

de ces vertus de Dieu qui sont dans Phîlon, tantôt des attributs de Dieu, tantôt des énergies intermédiaires, mais qui n'apparaissent avec une personnalité distincte que dans le Logos, parole ou raison.

Cependant, il faut décidément renoncer à. cette compénétration du judaïsme palestinien par l'alexandrinisme. On ne voit nulle part comme dans ce cas. à quel point les conceptions étaient différentes. Ou plutôt il y avait à Alexandrie des conceptions philosophiques appliquées à l'exégèse de l'Écriture, tandis qu'en Palestine on cherchait des expédients non pas pour renouveler l'aspect des rapports de Dieu avec le monde, mais simplement pour éviter au vulgaire d'interpréter trop grossièrement , l'Écriture, d'aborder Dieu et même son nom sans un sentiment assez scrupuleux de révérence. C'est ce qu'ont bien montré M. Moore (1) et MM. Strack et Bilberbeck, dont la monographie spéciale est définitive (2).

Ce qui prouve bien que nous n'avons pas affaire à une spéculation philosophique, mais à une tournure de traducteurs, c'est que le Memra ne se trouve que dans les Targums. Si c'était une conception ou seulement un terme d'école, comment ne paraîtrait-il pas sous une forme hébraïque dans des traités qui ne sont pas postérieurs aux Targums les plus anciens, comme la Michna, la Tosephta, les premiers Midrachim? Non seulement ceux-ci l'évitent, mais, lorsque l'Ancien Testament semble se prêter à une personnification, en faisant de la Parole de Dieu son messager (3), les Targums n'emploient pas le mot Memra. Us n'avaient donc aucune intention dogmatique, ce qui ressort encore de l'inconsistance de leur usage : tantôt ils disent le Memra d'Adonaï ou, comme on imprime, le Memra du nom (4), tantôt ils désignent Dieu autrement. Le plus souvent Onqelos n'a pas recours au Memra, mais d'autre fois il l'emploie quand un autre Targum attribue l'action à Dieu. Aucun d'eux n'est conséquent avec lui-même.

Ce terme àe Memra Adonaï ou Memra du nom, et non pas Memra de lahvé, comme on dit ordinairement, se rattache au scrupule qui empêchait de prononcer le nom divin, sauf dans des cas déterminés (5). Le traducteur oral ou drogman devait prononcer Adonaï, « mon Seigneur » au lieu de lahvé. Selon l'ingénieuse conjecture des deux savants, Adonaï, nom hébreti, pouvait paraître lui-même trop sacré ou trop mystérieux : on employa donc une circonlocution : la parole d'Adonaï, par un senti-

(1) Déjà dans un article de Harvard Theological Revieio, XV (1922), 41-61, Inlermediaries in Jewish Theology.

(2) Dans un Exkurs ûber den Memra Jahves, t. II, 302-333.

(3) Is., IX, 7; Lx, 10 s.; Ps. cvii, 20, etc. sauf sur Ps. cxlvii, 15.

(4) 'm iSia'iD, où 'm est pour DÏL?m» D'après Str.-Bill., ce devrait être l"!! à prononcer Adonaï.

(5) Sth.-Bill., p. 311.

rnent de respect. Mais au<îune doctrine n'était en jeu, on ne pouvait attendre de ceux qui chaque fois interprétaient le texte sacré de vive voix une traduction toujmirs la même. Tantôt on mettait iQ'Memra, tantôt on i'oûiettait. Cependant Strack et Billerbeck admettent un certain principe directeur dans cette pratique. Ordinairement la parole intervient lorsque le texte semble prêter à Dieu des organes corporels ou des sentiments liumains, ou quand l'iiomme se trouverait trop en contact avec Dieu lui-même. Onqelos avait encore tra^duit presque littéralement i)/., XXXIV, 10 s. Le Targum de Jérusalem ï : « Et il ne se leva plus dans israël un prophète comme Moïse, car le Memra du Nom l'enseignait mot ^contre mot, et pour tous les signes et prodiges distingués que le Memra du Nom l'envoya faire au pays d'Egypte. » A vrai dire cet échange de paroles n'était guère moins humain, mais on évitait le « face à face «, qu'un homme ne pouvait supporter sans mourir.

D'après l'ingénieuse conjecture des mêmes savants, c'est du Targum que -s'est transporté dans les écoles l'usage de dire la parole de Dieu pour Dieu lui-même, avec le mot hébreu dibboitr ("i13't) qui par un choc en retour aurait pénétré dans les Targums sous la forme araméenne dibboura. Les rabbins disaient aussi Ma'amar. C'est vers le milieu du m" siècle que cette circonlocution aurait pénétré dans la littéi'ature rabbinique (1). Elle devait y prendre une certaine nuance théologique. Il n'est d'ailleurs nullement besoin de recourir à l'hypothèse d'un emprunt. Le Ps. xxxm, 6 disait que « les cieux ont été faits par la Parole de lahvé », et maint autre endroit semblait attribuer à cette Parole une force propre, divine dans son origine, mais agissant presque comme une personne (â); celte tradition avait été enregistrée par le Siracide (xlh, 15) : « Les œuvres de Dieu se «ont faites par sa parole. » Mais c'est surtout à Alexandrie qu'elle avait tendu vers la personnalité, comme on devait s'y attendre. La « Sagesse » disait à Dieu comme tout le monde (ix, 1) : « Toi qui as tout fait par ta parole. » Mais de plus elle donnait un rôle à la Parole dans le salut des Israélites (3). Encore une fois, rien n'indique que ces idées aient pénétré -en Palestine. Les écrits canoniques hébreux étaient en somme une parole -de Dieu adressée à Moïse ou à tel ou tel prophète : on ne pouvait l'oublier. A une époque où Ton estimait que la prophétie était éteinte, on devait ^n dire autant de la parole, qui était la manière d'exprimer l'action de Dieu sur les hommes inspirés. L'Apocalypse y suppléait en faisant appel -aux hommes du passé. Encore remplaçait-elle ordinairement la parole ,par la vision. Quand la parole devenait nécessaire pour expliquer les

(1) Des attestalions qui feraient remonter vers 150 sontxejetées par Str.-Bill., Ilf, p. 317 ss.

(2) Ps. cvii, 19 s.; cxLVii, 15 ; Is. IX, 7 ; LX, 10 s.

(3) Sap., XVIII, 15 s.

lE VÈRBÊé ^S5

tableaux de ce cinéma, c'est un auge qui était chargé de la proférer (i). la parole de Dieu crée des anges (â), elle ne s'adresse pas aux hommes. Aussi les apocalypses n'ont point été tentées de personnifier la parole de Dieu (3). Dans les Psaumes de Salomon, la parole du Messie a un pouvoir exterminateur : le verbe n'agît pas par lui-même (4).

Il est donc impossible de voir dans le prologue du iv^ évangile l'influence d'un Memra ou d'un Dihbùur palestinien.

A la longue, cependant, les anciens textes exercèrent leur influence. Le Bibhùuf ou Parole ou Verbe, parut comme une personnification de la rivélation divine. L'existence séparée du Verbe est assez distincte pour qu'il sorte, non pas de la bouche, mais de la main de Dieu (5) : « Le Verbe sortit de la main droite de Dieu et passa à la gauche d'Israël; ensuite il retourna de la droite d'Israël à la gauche de Dieu qui le reçût dans sa droite et ensnite le grava sur la tablette -, et sa voix résonna d'un bout du monde à l'autre, accomplissant ce qui est écrit ' La voix du Seigneur divise la flamme de feu » [P^. itxiX, 7).

Donc dans le cas de la Parole ^ comme pour la Chekinah,.\e scrupule dominateur de ne porter aucune atteinte à l'unité divine n'a pas permis que le Memra figurât comme une hypostase; l'appréhension des « deux pouvoirs » ne fit que croître, surtout sur le domaine du Verbe, dont l'Évangile de s. Jean avait fait une personne divine incarnée en Jésus- Christ. Cette appréhension spéciale explique sans doute pourquoi les Kabbins ont spéculé sur le Verbe beaucoup moins que sur la CheMtmh. La parole de Dieu pour eux était en fait la Torah personnifiée et même préexistante, l'objet de l'étude de Dieu pendant un tiers de chaque journée (6). Assurément il ne faut pas prendre trop au sérieux ces imaginations; mais il serait encore plus , chimérique d'y voir une manière de caractériser Fimmanence de Dieu ou des facilités de s'unir à Lui. Autrefois il donnait son Esprit, il habitait au milieu d'Israël, îl parlait à ses instruments dociles. Maintenant son opération directe est remplacée par des entités mal définies et Ton aboutit à un texte qui groupe dans la même phrase l'Esprit-Saint au sens traditionnel — puis l'Habitation, la Gloire, la Parole, le Nom, formant un assez joli galimatias. L'Écriture disait : « Voici que lahvé votre Dieu nous a montré sa gloire et sa grandeur, et nous avons entendu sa voix du milieu du feu î aujourd'hui nous avons vu

(1) Dans tiénoch la Tète des jours prend la parole (lxxi, 14) dans un passage qui nous a paru suspect.

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(3) Rien de tel dans Jubilés, m, 1 ; xii, 12, réminiscence des anciens textes sur la Parole de Dieu.

(4) Ps.-S(iL, xvm, 27. 30, 41.

(5) Sifri sur ilDIO,, cité par Abelson, p. 147.

(6) Yalqout sur Ex., xxxt.

Dieu parler à l'homme et (l'homme) rester vivant. » {Dt., vi, 21). Le Targum I de Jérusalem (1) explique : « Vraiment la Parole du Nom notre Dieu nous a donné V Habilation de sa Gloire et la grandeur de ses louanges, et nous avons entendu la voix de sa Parole du milieu du feu. Ce jour-là nous avons vu que le Nom parle avec un homme en qui est le Saint-Esprit, et qu'il subsiste. »

Admettons qu'il n'y ait là que des circonlocutions, comme des Excellences Révérendissimes, des Altesses et des Majestés. Ces périphrases n'étaient pas faites pour inviter les fidèles à une étroite familiarité avec le Père.

Si au contraire, comme on l'a prétendu, ces expressions sont des tentatives d'exprimer l'action divine par des personnifications, sans aller tout à fait jusqu'à constituer des personnes distinctes afin de ne pas porter atteinte à l'unité divine, le moins qu'on puisse en dire c'est qu'elles obscurcissent la simplicité du texte biblique sans donner une idée plus grande de Dieu. A l'extrémité opposée de ce nominalisme sans portée, le christianisme voit dans le Verbe de Dieu et dans l'Esprit de Dieu des réalités distinctes l'une de l'autre, sans que la nature divine soit divisée, étant la même dans chaque personne, et il voit une réalité physique dans l'habitation de Dieu dans les âmes. Que ce soit un mystère, il en a pleine conscience, mais il est enseigné par la révélation du Fils mettant au clair des insinuations encore obscures dans l'Ancien Testament. Au regard de la démarche hardie de la foi qui se soumet au mystère, les demi-entités du rabbinisme pourront paraître des formations atrophiées. Elles étaient en marche dans l'Ancienne Écriture, mais ont été refoulées par un rationalisme anxieux. Admettant le principe de la révélation de Dieu sur son é\re et sur ses rapports avec nous, le judaïsme s'est cabré lorsqu'il n'a plu» compris, comme si la nature de Dieu nous devait être intelligible. Il a cependant continué à employer les termes anciens, sans profit, car leur apparence incertaine et compliquée ne peut que nuire à cette pure simplicité de l'âme qui s'unit la simplicité absolue de Dieu.

§ 6. — Les Noms de Dieu.

Nous avons indiqué incidemment le scrupule que se faisaient les Juifs de prononcer le nom de Dieu.

Ce fut tout d'abord le cas du nom, écrit en quatre lettres, révélé par Dieu à Moïse. Le fait est bien connu, la raison de cette répugnance n'est pas aussi claire.

1. En fait ce nom, que les modernes prononcent lahvé, quoique la

(1) Autrefois Pseudo-Jonathan, éd. Ginsburger.

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