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LE NOM DE PÈRE

sant connaitre à tous que Dieu est le Père de tous les fils de Jacob et Roi sur le mont Sion pour l'éternité (1). Naturellement Jacob, le père de la race, avait été béni par Abraham comme le fds premier né de Dieu (2).

Dans le livre d'flénoch, les enfants de Dieu, les élus sont les Israélites fidèles (3). De même dans les Testaments (4), et. dans l'Assomption de Moïse (5). Dans les Psaumes de Salomon, la qualité d'Israélites est plus marquée (6).-

Aucun des auteurs de cette littérature ne songe à invoquer Dieu comme son Père.

II faut reconnaître que l'invocation de Dieu comme Père est un des traits les plus admirables du Judaïsme rabbinique (7). Les incomparables textes d'Isaïe ont fait sur lui une impression profonde :

Car tu es notre Père !

Abraham ne nous connaît pas,

et Israël ne nous reconnaît pas.

Toi, lahvé, tu es notre père,

notre Rédempteur, c'est ton nom en tout temps...

Et cependant, lahvé, toi tu es notre père ;

nous sommes de l'argile, et tu es le potier,

nous' sommes tous l'ouvrage de tes mains (8)!

Dans cette effusion si tendre, le prophète a le sentiment que Dieu est vraiment Père, comme Rédempteur, comme Créateur; les patriarches ne sont pas vraiment ses pères, en tout cas il n'a plus aucun contact avec eux; il se jette dans lés bras de son seul Père, qui est le père de tous, puisqu'il a tout créé.

Le rabbinisme se devait d'analyser avec précision ce sentiment intime. Tout d'abord Dieu ne peut être Père que dans un sens métaphorique. Pour éviter toute erreur, il n'est que de résoudre les métaphores en comparaisons (9) : Targum sur h., lxiïi, 16 : « Tu es celui dont la miséricorde est aussi grande pour nous, que celle d'un père pour ses enfants », et de même sur /5., lxiv, 7.

Dans Jérémie (m, h) Israël était censé dire tendrement : <( Mon père, ô,vous, l'ami de ma jeunesse »! — Le Targum rend : « Tu es mon Seigneur, mon Rédempteur, de toute éternité. »

(2) Juh., XIX, 29. . .

(3) Hén., LXir, II.

(4) Lévi, xvni, 7. Juda, xxiv, 3 nous paraît une interpolation chrétienne. ■ (5) A&s., X, 3.

(6) Ps.-Sal., xvii, 30; surtout Ps. xviii, 4 : « Ton amour est pour la raceJd'Abraham, les fils d'Israël : tu nous corriges comme un fils unique premier né, »

(7) Stu.-Bill., I p. 393 ss.

(8) Is. Lxm, 16; Lxxiv, 7, trad. Condamin.

(9) STR.-BiLt., i. /., 394.

Le Targum, simple traduction^ ne pouvait insister sur le fondement de cette relation de Père à fils. Plus d'un texte rabbinique a expliqué que c'était l'office et les soins d'un tuteur, de sorte que les pères restaient de vrais pères, et Dieu se comportait en père en remplissant la ^ même charge. Le père devait circoncire son fils, le racheter, lui enseigner la Torah, le marier et l'entretenir. C'est aussi ce que Dieu a fait pour Israël : il est donc bien son père (1).

Ces précautions prises à l'occasion, la piété pouvait sans scrupule donner à Dieu le nom de Père, en ajoutant le plus souvent : « qui es au ' ciel », pour le distinguer du père de la terre. Néanmoins le Père est toujours le Père d'Israël. Plusieurs maîtres enseignaient que les Israélites n'étaient fils que lorsqu'ils se conduisaient comme des fils (2). Mais Rabbi Méir fit prévaloir l'opinion qu'ils demeuraient toujours des fils (3). D'où une confiance aveugle qui pouvait être funeste. Le mot d'Aqiba a été souvent cité : « Aimés de Dieu, les Israélites, parce qu'ils ont été nommés fils du Lieu. Un plus grand amour leur a fait connaître qu'ils ont été nommés fils du Lieu (4) . »

La Révélation du fait est un nouveau bienfait. C'est rehausser deux fois le privilège d'Israël.

Mais quel appui pour les Juifs fidèles, et qui trouvaient toute leur consolation dans leur confiance envers le Père! C'est comme un refrain (5) : après la ruine du Temple, quand les Sages seront semblables aux Scribes,, les Scribes aux sacristains, les sacristains au vulgaire, quand personne ne se souciera plus d'interroger, en qui se confier alors? demandait R. Éliézer le grand : En notre père du ciel! Après la ruine du Temple, quand les associés et les hommes libres, les classes aisées seront opprimés par les violents : en qui se confier? demandait R. Pinchas b. laïr? en notre Père du ciel! Et dans les désordres et les désastres préludes de l'avènement du Messie? En notre père du ciel!

Aussi l'emploi du nom de Père est fréquent dans les prières du Judaïsme. Nous le retrouvons à propos de la prière quotidienne. Notons seulement ici qu'il est toujours circonscrit dans la sphère nationale. On célèbre surtout la prière victorieuse de R. Aqîba devant l'arche de la Torah (6) :

(1) Num. Rab., 17. Les devoirs du père sont énoncés longuement d'une manière assez réaliste dans Tosephia, Qidd.,i, 11, éd. Zuckermandel, p. 336.

(2) R. Juda b. Ila'i, cité par Mooke, II p. 203.

(3) Qidd.. 36" etc.

(4) Abôtfi, III, 14. Nous n'insistons pas sur cette bizarre équivalence de Dieu avec le Lieu; il est assez clair qu'elle n'a rien de mystique au sens propre.

(5) Sotah, IX, 15.

(6) Ta'anith 25''. R. Éliézer avait prié en vain, quoiqu'il eût dit vingt-quatre bénédictions, comprenant le Chemoné-Esré où Dieu est invoqué comme Père. Une. voix. d.u ciel {bat qol) expliqua qu'Aqiba avait été exaucé parce que plus accommodant en morale.

« Notr& Père, ïiotre, Roi! Nous avons péché devaat toi, notre Père, notre Roi, nous n'avons d'autre roi que Toi. Notre Père, notre Roi, aie pitié de nous! »

Dieu est donc encore plus Roi que Père; c'est-à-dire que la qualité d'Israélite est indispensable entre riiomme et Dieu. Le Judaïsme a conservé l'écho des anciennes prières, surtout de celle d'Isaïe. C'est un écho plutôt qu'une parole sortie du cœur, car le sentiment filial ne s'est pas développé dans l'entretien intime d'un fils avec son Père. Cela ne fut possible qu'au jour ou le chrétien pouvait dire Abha, Père, dans l'Esprit de celui qui est vraiment le Fils par nature. C'est la même expression, mais, dans le judaïsme, une touchante métaphore, dans le christianisme, le cri d'une âme unie mystiquement à Jésus-Christ.

D'ailleurs le fait que Père était simplement employé au lieu de Dieu (1) dans un grand nombre de cas, prouve qu'on n'attachait pas alors une importance spéciale à sa signification : c'était comme le ciel, le lieu, le nom : une suppléance.

§ 8. — ' La prière.

Nous avons dû indiquer les traces d'un éloignement du fidèle à force de respect pour Dieu. Il serait erroné d'en conclure que la prière n'allait pas directement à Dieu. L'Esprit-Saint, l'Habitation, le Verbe, ne sont pas des personnes servant d'intermédiaires. Les anges sont des créatures distinctes qui assistent les hommes, portent leurs prières, font connaître la réponse de Dieu, mais enfin on peut toujours s'adresser directement au Maître et c'est ce qui se passe normalement.

Aussi bien l'A. T, contenait une splendide collection de prières, exprimant les sentiments que l'homme doit éprouver quand il aborde Dieu : la prière gémissante, courbée sous le poids du péché, ou simplement pénétrée de l'impuissance de toute créature ; la prière qui intercède et triomphe des résistances de Dieu même, comme celle d'Abraham et de Moïse; la prière qui rend hommage à la Science, à la Puissance, à. la Bonté miséricordieuse et qui rend grâces. 11 y avait aussi, quelquefois, surtout dans les Psaumes, la prière qui cherche Dieu pour lui-même, dans un sentiment d'amour et qui déjà se repose en Lui. C'est celle-là qui a en elle-même sa fin, et qui est nécessairement exaucée.

Telle est la beauté et la valeur de ces prières pour suppléer à l'inca-

(1) Concédé par Moore (II, ^. 202) : med: as a 'fiurrogate for 'a G&d ». Cn'pendaal la liste (Je Stu.-Bill., I, p. 294 sa. eompreitd des cas où le sentiment paternel paraît être en jeu, ainsi dans radrairable énuraéiation des supplices des Israélites, que chacun a endurés pour être aimé de son Père qui est danale ciel, àmsMekiUa, Ex., xx, 6 (75 1») attribué à R. Nathan vers^lGO.

pacité humaine, que l'Église en possession de sa prière propre, le Notre Père, les a conservées dans sa liturgie.

Le Judaïsme ne pouvait les oublier. Dans quel sens s'est-il dirigé pour développer et parfaire l'enseignement ancien?

On peut envisager successivement la prière officielle et les prières privées.

/. — La prière commune à tous (1).

Même lorsque le Temple était encore debout et le culte dans toute sa splendeur, le devoir et le besoin de la prière imposaient quelque chose de plus aux particuliers. Les Juifs se réunissaient dans les synagogues pour être instruits de la Loi, mais aussi pour prier. C'est là que naquirent les prières qui furent ensuite imposées, même en particulier, comme prières communes à tous les Israélites.

a) Le Chma.

Le Chma, est plutôt une confession de foi, mais qui est précédée de deux bénédictions et suivie d'une autre.

La confession de foi se compose de trois passages bibliques : Deutéronome, vi, 4-9, commençant par le mot Chma {écoute!)\ Dt. xi, 13-21; Nombres, xv, 37-4-1.

Ce qu'il y a ici d'admirable, c'est le début. Moïse rappelle à Israël l'unité absolue de Dieu, et le commandement de l'aimer « de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force ». C'est pour cette raison qu'il faut pratiquer tous ses commandements. On s'attendrait ici à les voir indiqués dans les termes du Décalogue, loi morale éternelle qui est la sauvegarde de l'humanité. Il en était peut-être ainsi à l'origine (2).

Mais il se trouve que les préceptes positifs inculqués dans le Chma sont, outre l'interdiction d'adorer d'autres dieux, le devoir de porter des phylactères, d'écrire les commandements sur les montants des portes, et d'adapter des franges aux vêtements. La récompense promise à la fidélité et à l'amour, c'est le don de la pluie : « Si vous obéissez à mes commandements que je vous prescris aujourd'hui, aimant lahvé, votre Dieu, et le servant de tout votre cœur et de toute votre âme, je donnerai à votre

(1) ZuNz, Die Gottesdiensllichen VortrO,ge. — Elbogen, Der jûdlsche Gottesdienst, in seiner geschichtliclien Entwicklung ; Leipzig, 1913.

(2) Dans le papyrus Nash (cf. RB., 1901 p. 242-250 Un papyrus hébreu prémassorétique par le P. Dhorrae), le décalogue d'après l'Exode précède Dt. vr, 4, en intercalant.l'introductioa qui est dans les LXX. On en a conclu que c'était un papyrus contenant une antique formule de confession de foi (cf. Elbogen, l. l., p. 24); le papyrus pourrait être du commencement du iia siècle.

pays la pluie en son temps, la pluie de la première et celle de la dernière saison », etc.

Il est possible qu'il ait existé une confession de foi ne comprenant pas encore ces trois textes. Mais la combinaison existait déjà au temps de la Michna, qui connaît aussi pour le matin deux bénédictions avant et une après; pour le soir deux avant et deux après (1) : ce sont ces bénédictions qui donnent à la confession de foi le caractère d'une prière.

La confession comme un témoignage rendu à Dieu matin et soir existait déjà au temps de Josèphe, et probablement avec les mêmes passages de l'Écriture, et avec les bénédictions (2). La prière méditée avant toute démarche, mais surtout le matin et le soir, figure dans la lettre d'Aristée après qu'il a parlé des marques aux habits, aux portes et aux mains (3).

Josèphe voyait dans la confession de foi une loi de Moïse lui-même. Elle était donc fort ancienne de son temps. Elle n'obligeait que les hommes, non pas les femmes, les enfants ni les esclaves (4). Si l'on était empêché, un souvenir du cœur suffisait. Régulièrement on doit la réciter les phylactères au front et au poignet (5).

Il était impossible de marquer plus fortement et d'une manière plus sensible l'engagement à observer la loi de Dieu. Quand nous nommons le Glima une confession de foi, nous ne devons pas nous laisser impressionner parle souvenir du Credo. Ici le seul dogme est l'unité de Dieu : on lui, doit l'amour, on lui promet l'obéissance. Aussi réciter le Chmùr c'était moins prier que recevoir le joug du règne de Dieu. Le Juif s'y engageait par la parole, et par le signe extérieur des phylactères. Rabbi Méir disait : « Tout homme pieux en Israël est partout entouré de la mise en pratique des commandements divins : on porte les phylactères sur le front et sur les bras, le mezouza sur le linteau de la porte, la circoncision sur son corps, les quatre franges à son vêtement (6). »

Peut-être la nécessité de cet attirail arrêtait-elle quelque peu l'élan de la bénédiction et de la reconnaissance, surtout si l'on devait regarder comme émanant de Moïse les nouveaux commandements édictés par lajurisprudence, aussi bien que le précepte de prononcer l'engagement à les

(1) Berali., i, 4; ii, 2.

(2) Ant., IV, Yiii, 13 : Aîç te ivÂrjii\z viîJi'épaî b.çyù]i.af\c. te aÙTïjç xal ôrtÔTS Trpôî ÛTirvov dopa- TpÉTCSffOat (xapTupeîv tw Oew xàc, ôwpâdc;, a? ànaXXaYEÏcriv aùtoTç èx Trj; AIy^tîticov Y'^Ç Trapécr^^e. — Ce dernier point répond moins aux textes bibliques (sauf Num., XV, 41) qu'à une bénédiction qui remerciait Dieu de la sortie d'Egypte.

(3) Ed. Wendland, 157-160, cité par Ose. Holtzmank, Berakol, p. 6..

(4) Berali., m, 3.

(5) Quelques juifs sont fidèles à cette pratique môme en public, comme dans une gare de chemin de fer, etc.

(6) Talmud de Jérusalem, Trad. Schwab, I, p. 175. R. Méir ajoutait que le psalraiste se rendait au bain dépouillé de tout précepte divin, sauf la circoncision ; sur quoi il entonna [le

pS. XL.

pEatiqjiaer. On. peut eonysecturer que, eonamie le: €redo! plus tard',, le^ Chma, fut d'abord destiné à discerner ceux des Israélites q^ui entendaient, demeurer fidèles^ à la Loi au temps de; la grande crise religieuse. \k a pu être, composé dans; ce but et proposé à ceux qni.voialaient entrer dans l'association des J;uifs; déterminés à tout souffipir pour la Loi et l'indépendance, nationale,, avant, d'être imposé à tons, par les; autorités spirituelles de la nation. Et. cela aussi. le rend infiniment respectable.

Toutefois l'attention trop exclusive donnée au Pentateuque,, au détriment des autres ÉGritures,. fait mettre, tout l'accent de: k prière sur une récompense temporelle ; ce peut être et ce: doit être communément un but de la prière-, mais ce^ n'est past le plus élevé, q^u'on puisse proposer. Le «aractère collectif, qui est de l'essence de la Loi, bornait l'horizon; aux intérêts nationaux qui ne regardant que la vie présente. S'en tenir là était revenir en arrière, sans mettre; à profit les enseignements des psalmistes et des prophètes.

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