II. — La prière privée et l'oraison mentale
La prière commune à tous était la plus noble, un devoir envers la nation, mais chacun pouvait et devait prier Dieu pour soi, implorer son pardon, lui demander son secours, le louer dans une effusion du cœur.
R. Èliézer b. Hyrcanos et son adversaire Josué b. Hananyia étaient en somme d'accord sur la plus grande dignité de la prière commune à tous et en quelque sorte officielle, tout en différant sur l'ordre que l'on devait suivre : l'un disait qu'elle devait passer après, pour être dite l'âme plus en repos, l'autre qu'elle devait passer la première, son ol>jet étant plus important (5). D'ailleurs priant seul et pour soi, l'homme était
(1) Justin, Dial., xvi; xlyh; xcm, xcvi; cviii; cxxxiii; Épiphane, Haer.., xxix, 9; Jérôme sur '^s., MI, 5 : ■sii)b "Boinine, ut soief-^ dixi, Nazarenorwn ter in die ïn ^ChrisUanos congerunt
malediGta.
(2) Berak., 33\
{Z) Mr. Bermk., ^\ 8\ ©"après b. Berak 28^, Simon l'ouvrier en coton a établi l'ordre (les diï-àuiit bénédictions .en .présence de R. &amaliel [II),, et Sauattei de Petit -rétablit, c'est^àndirie formula le bénédiction contre les Minim. Gamaliel devait songer aux chrétiens avec lesquels il était en lutte; cf. Bâcher, Tannaiten..., I, 83 citant Sabbatli, 116".
(4) Berak m, 3. ,
(5) Tos. Berak., la, 7.
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sàs^ é'èivB entendu de Dieu et «ûr de sa condescendance à l'écouter
Le judaïsme a cru que Dieu entendait même la prière mnei;te d^ ifsœm'ii^. Il est imposslMe que tant de personnes, animées d'une foi ;ai?dente, n'aient ipas ouvert leur coeur à Dieu dans l'oraison 'men1;a;le, 'Ct îi'aîient -pas été favorisées de grâces spéciales, même de l'extase. On disaait de R. Aqiba qu'on le laissait seml dans une chamlbre powr prier. Quand -on revenait, on le strouvait de l'antre cMé de la cliamiîre, où il étadft jarri'vé à force de génuflexions et de prostrations, comme s'il ;avmt ainsi voulu faire violence à Dieu et entrer en extase (3). .Mais ces oraisons mentales allant parfois jusqu'à Iti conlemplation échappent d'autant rplus à notre enquête que le judaïsme ne semble pas avoir ©kercké à des analyser., ni «kême à les recommander. Il n'y a rien dans sa littérature, an moins ancienne, qni ressemkle à la série des ©nvrag'es sur la 'prière du cœur qiu'â produits le Cbrislianisme, el dont le plus compleft peut-êtce est le .Traité. de l'amour de iDieu^ de saint Franaçois de Sales. JSaus pouvons nous en rjBupporter à M. Aibelson, si sottcieux de prouver *qne la prière des rab'bims était .en elle-inême sa fîm^ Car il alÊrme assez nettement que fselon leur doctrine, « l'homme ne peut a^éaliser son union lavec sDieu qiue par les œuvres... l'union avec Dieu n'était pas procurée par un acte ou unesérie d!actes d'assentiment intellectuel, mais par l'effart de ttoute une vie (4) )) . En dépit -de tjuelqnes réminiscences bibliques sur J'aetion -de Dieu pour ramener , à lui le pécheur., le Juif formé par les Pkarisiens s'attribuait le mérite de ses œuvres. 11 était donc peu porté .à chercher Dieu pour lui-même, ce qui est tout le ressort de l'oraison mentale. Nous avons déjà dit comment le don de l'Esp rit-Saint est la .récompense de la vertu. Et sans doute le chrétien se ferait nne étrange illusion s'il espérait avancer dans la prière sans s'appliquer à. la pratique du Jaien. Mais il sait aussi que la prièire, et précisément la plus désintéressée de toute recherche personnelle, est le plus puissant ressort de la vertu^ la source des grâces,, l'aliment de la charité,. Laissons cependant ce thème dans son mystère qui est celui de latgrâce
(1) Melùlla sur nbll?3, éd. Fried., p. 41 : « Viens et vois! La qualité de l'iiomme n'est pas comme la qualité de Dieu. iSi deux personnes crient au secours ensemble dans le -même moment vers un même àomme, il ne peut les entendre. Quant à 'Dieu, même si toutes les créatures de l'univers venaient et répandaient ensemble leurs plaintes devant lui, il les entendrait itoutes ». ■^ Mta'bbai, 127» : ail ast impossible à un liommedu commun de dire il un grand : Attends- moi ! Mais :à l'égard do Dieu il est écrit : Ne passe pas, je te prie, ton ser-vîteur » (^Gen., xthi, 3)^ cf. Abelson, l. L, p. 280.
i(:2:) ©ans ;le Ps. ixy, "2, les massorètes ont lu : «-le silence (tTj^lD^) «st ta louange », mais on
préfère la leçon des LXX : «la louange te convient » ('ni'pïï).
(3) Tos. Berak., m, 5 (6). C'est du moins l'interprétation de Str.-Bill., I, 402.
(4) Op. /.,p. 215.
-de Dieu, et venons aux prières privées dont on nous a fait connaître les formules.
Elles sont assez rares dans les apocalypses les plus anciennes. Hénocli parie souvent de la prière. La collection contient une demande du patriarche à Dieu (1) de ne pas anéantir tous les hommes, mais elle demande en même temps l'exterminalion des pécheurs : la louange y "tient la plus grande place. Les Testaments contiennent beaucoup de recommandations, aucune prière proprement dite. Dans les Jubilés les bénédictions abondent, et aussi les malédictions; nous avons déjà cité la belle prière de Moïse (2) : Abraham demande à Dieu que les msTuvais esprits ne le détournent pas de Lui. Les Psaumes de Salomon sont presque toujours une prière. La malédiction y tient une large place; elle remplit presque tout le ps. iv. L'intérêt national est souvent au premier rang, et le long ps. xvii est une méditation devant Dieu sur le règne du Messie. Cependant le ps. xvi, 5-15 est une action de grâces très intime d'un pécheur que l'épreuve a ramené à Dieu : « N'éloigne pas ta miséricorde de moi, ô Dieu, ni ton souvenir de mon cœur jusqu'à la mort (3). » « Fortifie mon âme d'un contentement joyeux : si tu fortifies mon âme, je me contenterai de tes dons (4). » Il semble môme que le Psalmiste compte sur Dieu pour diriger sur la bonne voie ses propres œuvres et le préserver du mal par le souvenir de la présence divine (5). Cette direction imprimée par Dieu ne sera pas le résultat d'une grâce intérieure, mais des épreuves qui inviteront le juste devenu pécheur à redresser sa voie (6). Toutefois celui qui prie attend de Dieu une aide efficace : « Revêts ma langue et mes lèvres de paroles de, vérité; rejette loin de moi la colère et la fureur... éloigne de moi le murmure (7)... »
Les psaumes de Salomon, œuvre des Pharisiens, devaient préluder au rabbinisme; mais si eux-mêmes ne s'élèvent pas aux sentiments pénétrés d'amour des anciens psaumes, les maîtres suivants les ont à peine égalés.
M. Perles, mécontent de l'exposé de Bousset, et pour lui prouver que les Juifs ont trouvé dans la prière les formules les plus belles et les plus tendres, le renvoie au Talmud dont le premier traité est précisément celui
(1) Hén. Lxxxiv, 2-6.
(2) Jubilés, I, 19-21 ; celle de Noéest courte, x, 3; celle d'Abraham xii, 19-20.