‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 176 sur 198 · LES SIBYLLES. S · texte numérisé non relu

LES SIBYLLES. S

Nous ne donnerons ici qu'un autre échantillon de cette littérature de mauvais aloi. C'est Sophocle qui prononce une éloquente réfutation de l'idolâtrie (1) :

Un seul, en vérité, il n'y a qu'un seul Dieu,

qui a créé le ciel et la terre étendue, ,

le gonflement azuré de la mer et la violence des vents.

Mais nous, mortels au cœur égaré,

nous nous consolons de, nos maux en dressant

des statues de pierre ou d'airain,

avec une composition d'or et d'ivoire,

et nous leurs consacrons des sacrifices et de belles panégyries,

nous imaginant ainsi pratiquer la piété.

L'origine juive n'est pas douteuse, puisque Clément cite d'après Hécatée dans son ouvrage sur Abraham et les Égyptiens.

§ 3. — Les Sibylles (2).

C'était jouer gros jeu de citer Sophocle et Euripide dont les œuvres étaient conservées. On était plus à l'aise avec les Sibylles.

Et cela complétait bien les titres du Judaïsme. Les sages les plus illustres de la Grèce avaient emprunté leur sagesse à Moïse. Les Hébreux avaient aussi des prophètes, et si on ne consentait pas à en croire leurs prédictions, on ne récuserait pas le témoignage de ces prophétesses païennes dont l'autorité était d'autant plus grande qu'elles étaient voilées d'un secret impressionnant.

On n'en connut d'abord qu'une, et le texte le plus ancien qui en fasse mention, un mot d'Heraclite (3), indique déjà le caractère sinistre de ses prédictions. « Elle prononçait », disait-il, « d'une bouche enragée des choses qui ne provoquaient pas le rire, sans fard et sans onguent. » Si bien, ajoutait Pliitarque, que sa voix inspirée par Dieu arrive après mille ans. Des villes grecques devaient être transformées; elle annonçait des apparitions de barbares, des révolutions de palais. Ces oracles n'étaient pas sans analogie avec les redoutables menaces des prophètes d'Israël. Comme la Sibylle était censée venue d'Orient (4), les Juifs ont pu croire aisément qu'elle avait imité le rôle de leurs orateurs inspirés,

(1) Clém.-Al., Strom., v, 14; Ps.-Justin, Cohort. ad Graec, xvm; Théodoret, De affect. graec. vri, 46.

(2) Nous suivons le texte de Gelïcken : Die oracv,la sibyllina..., voa D' Joh. Geffcken; Leipzig, 1902.

(3) Conservé par Plularque, JDe Pyth. or. 6, p. 397 À, Diels, Vorsokratiker, Héracl. p. 92.

(4) Du moins on renonce le plus souvent à trouver à sibylle une étymologle grecque; celle de CTioO lîouX^ (Servius, Aen., vi, 12) suppose la composition de aiôç laconien pour 6e6ç, et pôXXav étolien pour pouXi^, mélange peu vraisemblable.

S03i'' XVIII. TENTATIVES' D'!aSSIMIEATION LITTÉRAIRE.

et* ib" sm seirfaient^ pIUs^ à^ Faîseavec ellfe^ qu'avec des écrivaiiis grées ctessé^j étùdîéis, copiés avec soirii Homère sttrtbut; Bé pliisj aveclë tempsy le nombre des Sibylles s'était augmenté. Aristote parle de plusieurs; Sans doute leurs écrits se multipliaient, aussi sans grande garantie. Il est vrai qu'une collection recueillia â Rome et, conservée au Capitole avait une valeur ofâeiellei Elle disparut; dansL^incendie; de l'an 82 av. J.-C. ; on voulut la remplacer, ce qur provoqua l'explosion de toute une littérature apocryphe. Le mystère de ces pièces fàciïïtàitlk fraude, provoquée d'ailleurs par l'estime que Platon avait faite de la Sibylle, par la confiance que témoignait le sénat aux. oracles dont, ilvavait le; dépôt.

Il y eut donc une sibylle juive,, ou: plutôtc des Juifs écrivirent sous le nom des sibylles des oracles menaçants pour le paganisme, promettant aux Juifs l'empire universel. Cliez les païens la. cruauté, la discorde, la luxure, spécialement celle qui outrage la nature, le culte des idoles, provoquent un formidable jugement de Dieu. Mais au sein de ce monde corrompu, un peuple pieux a reçu du ciel la lumière, honore Dieu dans son Temple, pratique toutes lesvertus, attend un chef qui le. vengera de ses oppresseurs. Par une fortune singulière, toute la. littérature profane attribuée aux sibylles a. péri sauf d'infimes fragmenta, . tandis que tout un, recueil d'origine juive, dont Alexandre Polyhistor (vers 80 av. J,-G.) connaissait déjà quelques vers, a survécu (1), grâce aux chrétiens, charmés de ces promesses messianique s,, qui. soudaient si bien les prophétesses païennes au psautier de David, Teste. David cum Sibi/lla.,

Us ont même cédé à la tentation de continuer L'œuvre des Juifs en. lai rendant plus claire et mieux applicable.au Messie reconnu.euJésusrChrist. On ne; peut: douter: de, la bonne foi de Lactance. qui usa surtout de. cet argument, ni de la conviction de Constantin; le. Grand qui lui conféra; au concile de Nicée la. sanction. impériale. Cette fois encore, on. eut. tort de, faire crédit aux, Juifs,, encore; plus de les imiter (2).,

(l),Dans une étude spéciale : Kompfisilion und Entsiehungszeit der Oracula sibyllina, G'èftbken analyse ainsi les livres : i et ii (en, réalité un seul livre) juif et chrétien (juif : i, 1-324 et: II,' Iras;, le reste chiiélien) du; commencement' du m« siècle, ap. J;-0.; iv et:v, après là imiue de- Jérusalem ; vi, hymne hérétique d'une secte inconnue, du II" siècle ap. J.-G. ; vii, judéo-chrétien; dû milieu dû n" siècle; viii, chrétien, sous Màrc-Aurèle; xi, juif^ après 226 ap. J.-C.; xii, juif aprèsi le/Tègne d'Alexandre: Sêvèrei; xin, d'un chrétieœ; partisan dlOdeiBath: de Palmyre;, xiv, juif, du W° siècle ap. J.-C. au plus tôt. Nous reviendrons sur le livre iit. — On lira toujours avec intérêt Alexandre, vol. III, Excursus; Paris 1856. — Les articles de Pauly-Wissowa, smjîlènetsibyllinische'Orakel, sont dé M; R'zach, qui prépare une nouvelle édition critique du Corpus sibyllin. On trouvera dans ces articles une bibliographie énorme avec l'indication dès problèmes les plus récents (1923).

(2) Ce ne fut peut-être pas sans une protestation du sens critique. Celse prétendait connaître parmi les chTétièns une secte de Sibyllistes. Origène note à ce sujet « qu'il s'est peut-être mépris sur ce qu'il entendait quelé[«es-uns faire des reproches à ceux qui prenaient la Sibylle pour une prophétesse et les ' appeler Sibyilistés » (C. Gels, v, 61), cité par Wn-roiscii, Die Orakel des ffystaspes, p. 99.

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Cette succession d'oeuvres truquées a- constitué uu problème jusqu'à présent insolablé, si l'on prétend déterminer avec exactitude quelle est là source de cbaque- oracîè-et surtout le temps^ ou il' a été publiée li est certain que toute la collection a' été composée en Egypte. C'est la situation de l'Egypte qui sert de point de départ aux prophéties^ en parti© du moins déjà réalisées:

On est' d'accord aussi que les plus anciennes parties juives sont contenues dans lé troisième livre, probablement antérieur à l'an 140 (1), en tout cas à Tan 40' av. J;-C1 (2).

Ge livre (3) est un admirable exemple de la tentative des Juifs alëxandriiis de s'assiinilér iès procédés littéraires dès Grecs pour leur inspirer le respect de leur Dieu et de leur race. Plusieurs critiques n'y voient aucune interpolation chrétienne (4). Nous croyons que' c'est le cas dès vers 767-784 (5). Sauf ces vers, s'il reste queiqjLie doute sur la date de certains passages, tous dû moins sont antérieurs à l'an 40 avant J.-G. N L'auteur a donc pris soin de se faire passer pour un Grec de pure race. Sir est nourri de réminiscences bibliques, il ne lès étale en aucune façon. La Sibylle était fixée en terre des Gentils; on ne dit' pas où, mais elle manifeste une connaissance approfondie de tous leurs pays, surtout dé la Grèce d'Asie-Mineure, dont beaucoup de villes sont nommées, tandis qu'elle omet les villes juives et même les noms propres des villes pliéiiiciènnes. Elle emploie des tournures très usitées en Grèce (6), et même des proverbes qui ne pouvaient s'entendre au dehors, comme : « Ne remue pas (le lac de) Gamarina », (7) pour dire : ne te fais pas une mauvaise affaire. Elle se permet' dès jeux de mots, qu'on ne peut saisir qu'en grec, que probablement elle n'avait pas inventés sur le nom dès villes et' leur funeste ! destinée : Samos deviendra du sable, Délos sera invisible, Rome un quartier (8).

Peut-être même a4-elie pris-la précaution d'insérer d'anciens oracles (0),

(1) . Sgiiiurek, , III, py 434 ss*

(2) GelFcken, dans Komposilion und Entstehungszeit der Oracula sibyllina, p. 8 ss. distingue une aîiciénne sibylle, qui" aurait écrit au début de la période' macchabéenne et une autre qui daterait des-environs de l'an SO.Les passages anciens seraient 608-615 où il est fait allusion à Ptolémée Physcon (règne seul de 145-117 ap. J.-O.) ; et 732-740 ; 762-806. Cela est un fondement assuré'pour'une date antérieure à 140; une date plus basse ne nous paraît pas établie.

(3):Du/V. 97à808;,

(4) Ainsi Rzach, Pauly-Wissowa, y°' Sibyllinisc/ie Orakeln.

(5) Dans ce nouveau royaume de Dieu il a plusieurs maisons, on lui offre de l'encens et des dons, non des sacrifices sanglants; il y est question du « lils » de Dieu; le contexte semblerait exiger le « temple » (qu'Alexandre a introduit, vviov), mais ce peut être une allusion à Is., ii, 21.

(6) V. 448: oetvbv ÇiJYov aùxsvi ô^or^, cf.' HÉSIODE, Travaux.,., 815, qui n'est pas authentique, mais qui a été répété.

(7) V. 736: (r)) kcvei Kâ[;.œp[vav.

(8) En-grec 2à(Jt,o;ôé(Ajio:^ Ay)>.o; àS-oXo;, 'Pw[ii,-/i 'pûiAYi.

(9) Je ne saurais reconnaître la dépendance suggérée par Geffcken entre 373-380 et Hésiodk,.. Travaux..., 197-201, ni entre 394-400 et Lycophron 14-39 ss.

506 XVm. TENTATIVES d'assimilation LITTÉRAIRE.

regardés comme authentiques, en tout cas d'origine grecque, par exemple en remplaçant seulement le dieu marin, c'est-à-dire Poséidon, qui avait précipité deux villes dans la mer, par le dieu saint, dans sa pensée le dieu des Juifs (1), qui ailleurs n'est désigné que comme le Dieu Grand pu le Très-Haut.

Pour inspirer confiance, même dans l'ordre religieux, elle soude à l'histoire de la tour de Babel celle de Kronos et de ses enfants. Est-ce pour ne point déplaire par une légende déshonorante pour le vieux dieu? Ce n'est point lui qui dévore sa progéniture mâle, mais les Titans qui l'auraient mise en pièces sans l'habileté de Rhéa. Pour la Sibylle, qui eût pu s'appuyer sur la doctrine d'Evhémêre, les acteurs divins ne sont que des hommes, la guerre entre Kronos et les Titans la première qui ait ensanglanté la terre.

C'est à partir de ce moment que la Sibylle ne raconte plus (2), elle prophétise, comme si elle avait voulu indiquer ainsi l'époque où elle a Vécu.

Elle était donc bien antérieure à Homère, et en vient à ce degré d'infatuation de reprocher au vieux poète de l'avoir pillée, non pour le fond, car il est mensonger, mais pour la forme (3)! Il lui faut donc non seulement raconter l'histoire au futur, mais encore mettre au futur les plagiats d'Homère.

Cette invention de l'hexamètre dactylique par la Sibylle juive, obligée par là-même de reconnaître qu'Homère avait bien écrit, est sans doute l'épisode le plus savoureux de cette mystifi.cation littéraire (4).

Investie d'une pareille autorité, la Sibylle avait le droit de faire la leçon aux Grecs et de rabattre leur orgueil. Mais le principal argument pour les ramener au culte du vrai Dieu était de suivre le même chemin que les Juifs, de reconnaître la main qui les avait châtiés. Les Juifs avaient enfin ""compris, et renoncé aux idoles parce que leurs prophètes leur avaient prédit la catastrophe, La Sibylle remplaçait les prophètes et sa voix invitait les Gentils au repentir en annonçant de si loin dans le temps les malheurs destinés surtout aux Grecs, et qui tomberaient ou tombaient déjà sur l'Italie. On voit avec quelle habileté supérieure est manié le thème de l'apocalyptique juive. L'exégèse en présente les mêmes difficultés. La Sibylle revient si souvent à son commencement en marquant les pauses

(1) 477 Kiipvo; xat SapSù (xeyâXat; ^etfjLwvoç àéXXaiç xat TrXviYaïi; àyioto 0êou zatoc ps'vôea irdvtou, où &yioi.o remplace probablement àXîoto.

(2) La succession des empires (156-131) nous paraît une addition plus récente, qui anticipe, en termes sans couleur mais plus clairs, sur ce qui sera repris.

(3) V. 423 xat ypâ^l^et i^à xax' "Diov, où txèv àXr)9w;, àXla. coçûç ÈTrétov yàp è[Ji.tov [AÉTpwv xe xpar^ffet.

(4) Les Juifs modernes ne vont pas jusque-là; c'est cependant dans le même sentiment intrépide de leur supériorité que tel critique a fait dépendre les fêtes grecques des fêtes Juives, et tel autres les ordres de l'architecture grecque de leur art ancien.

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