XX. RELIGION ÉGYPTIENNE ET JUDAÏSME
une réussite exquise de l'art, sur laquelle l'auteur ne ferme pas les yeux. Habitant l'Egypte, il n'est plus un Barbare :
L'artiste en effet, désireux de plaire au maître puissant, épuise tout son art à embellir le portrait. Et la foule des hommes, séduite par l'élégance de l'œuvre, regarda comme un dieu celui qui naguère était honoré comme un homme (i).
Si nous ne pouvons mettre ici un nom propre antérieur au livre de la Sagesse, cette même Egypte créera, quelques siècles plus tard, un type d'art fameux et un cas d'idolâtrie sans vergogne dans la personne du favori d'Hadrien, Antinous. Déjà l'auteur trouvait abject le culte du prince vivant, fût-il d'ailleurs un roi apte au gouvernement et quel que fût le génie du sculpteur.
Au temps où il écrivait, lès rites des mystères étaient pratiqués en Egypte. Ceux d'Isis y étaient chez eux, et n'étaient pas sans tares morales, comme le prouva plus tard le fait bien connu qui tomba sous la justice de Tibère (2). Ceux d'Eleusis étaient peut-être célébrés déjà selon un rite spécial. Théocrite a reflété dans l'amusant caquetage de coquettes venues de, loin leur tendre dévotion pour Adonis (3). Cybèle et Attis n'étaient pas des étrangers. On veut nous faire accroire que les sentiments les meilleurs de l'âme religieuse se conservaient et se développaient dans les mystères. Ce n'était pas le sentiment de l'auteur de la Sagesse, qui préludait au jugement sévère des Pères de l'Église, car il semble bien viser des abus contemporains existant en Egypte :
Célébrant des cérémonies homicides de leurs enfants ou des mystères clandestins et se livrant aux débauches effrénées de rites étranges, ils n'ont plus gardé de pudeur ni dans leur vie ni dans leur mariage (4).
Peut-être ces sacrifices d'enfants sont-ils ceux que l'auteur a déjà reprochés aux habitants du pays de Canaan, mais après tout il se peut que ces pratiques aient existé en Egypte au i"" siècle avant Jésus-Christ. Elles se sont perpétuées à Carthage et même en Hellade dans les rites de la magie, même lorsqu'ils étaient prohibés officiellement. Quant aux débauches effrénées de rites étranges, il suffit de rappeler les mystères de Cybèle et d'Altis; ceux mêmes d'Eleusis offraient des spectacles otTensants pour la pudeur. Lorsque les Juifs voyaient dans l'idolâtrie ou plus largement dans le polythéisme une provocation à l'injustice et à l'immoralité, ils raisonnaient comme les meilleurs des païens et avaient sur eux l'avantage d'être logiques en réprouvant des dieux si mal famés.
Enfin, écrivant en Egypte, l'auteur de la Sagesse ne pouvait passer
(1) Sap., XIV, 19 s.
(2) Ant., XVIII, m, 4.
(3). Les Syracusaines, idylle xv.
.(4) Sap., XIV, 23 s.
SOUS silence le culte des animaux. Toujours animé de cet esprit de stricte mesure qui peut ressembler à de l'indulgence, on le croirait disposé à excuser ceux qui auraient des égards pour certains animaux utiles à l'homme. Mais l'argument n'en est que plus décisif contre un culte rendu même aux plus stupides :
Ils rendent un culte aux animaux les plus odieux, lesquels, jugés d'après la stupidité, sont pires que les autres; il n'y a rien en eux qui fasse naître l'affection comme à l'aspect d'autres animaux (1).
On dirait presque qu'il a vu à Deir el-Bahari celte bonne vache qui s'avance comme pour offrir, ses mamelles, et qu'il félicite l'artiste de son art intelligent et reconnaissant. Mais adorer des crocodiles !
Telle fut au sein du judaïsme cette protestation d'un monothéisme sûr de lui contre toutes les formes du polythéisme, on peut même dire contre les explications qu'on essayait d'en donner, au temps de cette transformation du paganisme qui suivit la conquête de l'Egypte par Alexandre.
Et cependant l'auteur a conscience de l'infériorité de sa nation dans la pratique des arts et la recherche scientifique. L'histoire d'Israël n'offrait rien de semblable à ce merveilleux développement de l'esprit grec qui a débordé même en Asie et en Afrique. Il s'en rend compte, mais il n'en est pas moins résolu à remontrer aux païens leur erreur grossière, quand ils rendent à des créatures ou à l'œuvre de leurs mains les hommages qu'ils ne doivent qu'à Dieu. D'où lui venait cette assurance? Il la partage avec tout son peuple, et tout son peuple était convaincu qu'elle était fondée sur la révélation de Dieu (2).
(1) Sap., XV, 18 s.
(2) Les Juifs auralent-U opposé Mystère à mystères? Cette question fort intéressante à été soulevée par M. L. Cerfaux, aujourd'liui professeur à l'Université de Louvain : Influence des mystères sur' le judaïsme alexandrin avant Philon (dans Le /l/Mse'on, 1924, p. 29-88, cf. RB., 1925, p. 160 ss.). Bn présence de la vague des mystères, dont le paganisme bellénis tique aimait à se vanter comme initiant a des doctrines plus sublimes sur la divinité, les Juifs devaient naturellement rivaliser en présentant leur religion corarae»un mystère plus sublime ayant ses prêtres pour hiérophantes et sa liturgie comme drame sacré. Philon n'y a pas manqué [De Cherub., 42 s.; 48 et souvent), ni Josèphe.non plus (c. Apion., II, xxii, (189) : « Car les pratiques en usage, chez d'autres, un petit nombre de jours, et qu'ils ont peine à observer, les mystères et les cérémonies, comme ils les appellent, c'est avec plaisir, avec une décision immuable que nous les observons toute notre vie ». Mais tout le monde convient, et M. Cerfaux tout le premier, que ce sont là des procédés littéraires, dont le sens profond n'est pas : notre mystère vaut plus que les vôtres, mais : noire religion est bien mieux qu'aucun de vos mystères.
Le thème particulier de M. Cerfaux consiste à soutenir que longtemps avant Philon, avant même la traduction des Septante, et en tout cas sous Ptolémée Philopator (221-204) les Juifs instruits qui se faisaient apologistes se sont posés sérieusement devant les païens comme initiés à un mystère, dont la formule secrète était le gouvernement divin. Le « Mystère » juif n'était donc pas un simple artifice pour la propagande. Les Juifs eux-mêmes étaient persuadés de le posséder. Ce qui pour Philon n'était que littérature lui fut en partie imposé par la tradition de ces prédécesseurs, « plus imbus que lui des principes du mystère « {l. L, p. 77). — Nous ferons simplement observer que cette doctrine secrète était « si peu secrète d'ailleurs que nous la rencontrons un peu partout, comme une recette de propagande très fructueuse », pour nous exprimer comme M. Cerfaux lui-même [l. L, p. 59). 11 ne nous paraît pas avoir démontré que les Juifs se soient risqués dans cet engrenage. Des mots, rien de plus.