‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 189 sur 198 · LA MÉTHODE ALLÉGORIQUE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE ALLÉGORIQUE

est tout entière destinée à revêtir une idée avec des formes et des couleurs, dans l'espérance, assez chimérique, qu'on l'entendra mieux ainsi; du moins l'attention sera attirée, La fiction est très légitime comme procédé d'enseignement envers des esprits qui ne suivraient pas les réalités pures. Mais est-il permis de reconnaître la fiction dans l'enseignement divin? Philon a lâché le mot, il a même dit : le mensonge (1). Pourtant cette expression était inolfensive dans sa pensée. Il entendait par ce terme excessif éclairer ces simples qui concluaient du texte littéral que Dieu changeait d'idées, éprouvait des passions, avait un corps. Le législateur avait ainsi parlé aux simples de l'ancien temps, auxquels il fallait faire craindre la colère de Dieu et ses jugements. Assurément il savait à quoi s'en tenir sur la nature de Dieu, puisqu'il a dit aussi « Dieu n'est pas comme un homme » , cela pour les plus éclairés. Avec les autres il s'est conduit comme un médecin qui ne dit pas la vérité au malade. A proprement parler, il n'est point question ici de mythes, mais de ces termes, exacts quand il s'agit des hommes, qu'on applique à Dieu pour se faire comprendre. Ce sont des anthropomorphismes, et en somme des figures (2). Solution irréprochable. On voit à quoi se réduit le « mensonge ». C'est ainsi que des exégètes modernes ont pu parler d'erreurs matérielles dans la Bible en ayant soin d'exclure les erreurs formelles qui seraient un enseignement contraire à la vérité.

Tout en manœuvrant l'allégorie avec une abondance déconcertante, Philon s'est bien rendu compte de son danger. Si la Bible n'est plus qu'une doctrine spirituelle, la Loi n'a plus d'autorité comme loi positive.

Il a répondu clairement et forteinent (3) :

Il en est quelques-uns qui regardant les lois telles qu'on les prononce comme des symboles d'entités intelligibles, s'attachent fort à celles-ci et ne tiennent pas compte de celles-là (le précepte énoncé) : je les blâmerais de leur légèretç. Car il fallait prendre soin des deux points : de la recherche exacte des notions invisibles, et d'une observance sans reproche de ce qui tombe sous le sens. Mais à présent, comme s'ils vivaient dans le désert seuls avec eux-mêmes, ou comme s'ils étaient des âmes sans corps, n'ayant aucun lien avec les villes, les villages, les maisons, ni aucunes relations humaines, se mettant au-dessus de ce que les autres trouvent bon, ils étudient la vérité toute nue pour elle-même, alors que la Parole sacrée leur enseigne de s'en tenir à une saine opinion, et de ne rien laisser tomber des mœurs qui ont été déterminées par des hommes divins et meilleurs que nous.

Philon ne se faisait pas illusion sur le zèle des Gentils pour une règle de vie d'après l'interprétation allégorique de la Loi juive. Il y avait

[i) Qiwd Deus sU imm. 64 : [xavOavéTwtjav o3v uàvie; ol toioùtoi (les simples) xa. «j^euSîj, 8i' wv côcpîXriOioffovTat e! ii.ii Sûvavrai Si' àXiriÔeia; orwçpovtÇsffOa'.. {'2) Quod Deus sit imm. 71 : tb Ss xupioXoYO'jiji,£Vov ait' àvOptoTrwv itâôo; ô Oujxoç eCiOuSôXwi; sKpYita-,

TpOTCtTtWTSpOV ÈTCl TOÛ ÔVTO;...

(3) De Migr. Abr., 88-95.

550 XXI. PHELON D'ALEXANDRIE.

donc de ses compatriotes qui allaient jusque-là, qui renonçaient à la pratique du Judaïsme sous prétexte que les lois n'avaient qu'un sens spirituel.

Ges allégoristes renforcés ne sont sûrement pas les Thérapeutes qui représentent exactement l'idéal de Philon : il est fâcheux qu'il n'ait pas fait mieux connaître ceux qu'il avait en vue. On dirait qu'il les assimile aux cyniques, à cause de leur aversion pour les coutumes reçues. De toute façon ils ont dû être très peu nombreux chez les Juifs.

Ainsi Philon, tout en pratiquant largement l'allégorie, soit pour défendre le texte contre l'accusation de niythisme, soit parce qu'il le jugeait sans cela trop élémentaire, trop pauvre, inutile aux personnes spirituelilles-, maintenait strictement en principe la valeur du sens littéral^ au moins dans la législation. Était-il lui-même toujours fidèle à ce principe?

On a relevé des cas où il semble renoncer à imposer le précepte, et lui préférer un sens allégoriquie; tout à fait en Tair. Ainsi à propos du vêtement pris en gage: et qu'il faut rendre le soir (1), ou d'un acte indécent d'une femme (2), les ennemis de la Loi accumulaient des chicanes assez puériles ; Philon répond d'abord selon le sens littéral, puis se jette dans le sens allégorique!. De mênie à propos du service militaire (3). Peut-être jugeai6-il que n'étant paS' jurisconsulte il n'avait, pas à se prononcer sur l'application d'une loi,, surtout lorsqu'elle était devenue sans objet, les Juifs n'ayant plus la responsabilifté des guerres,, sauf dans les colonies militaires où il fallait toujours marcher.

Cependant il lai arrive; de renoncer nettement au. sens littéral, pour atteindre son but principal qui est d'exclure le mythe (4), et cela dans le cas très important de la création de la femme. L'histoire, d'après lui,; si on l'envisage telle quelle,, serait un mythe. Et Philon prend plaisir à accumuler les objections ironiques et plaisantes ccvntre le chois d'une côte plutM que dl'une autre: pour en tirer la. femme.. Il lui faut donc recourir à un sens allégorique. Mais il ne le fait pas sans suggérer que ce terme de côte lui-même nous y conduit. On dit « des flancs » pour dire de la force; un athlète a des flancs et de même un chanteur (5). Adam qui est l'intelligence a émis la sensation qui est une de ses énergies. Nous sommes donc em présence! d'une; métaphore^ (6),. greifée sur' une allégorie.

Il y a donc sûrement dans la pensée de Philon — quoique très obscuré-

(1) Be som7iiis,l',. 10.2 à propos ée.Ex. xxiiy 26 s.

(2) De spécial, leg., III, 178 à propos de Dt. xxv, 11 s.

{Z) Dt...'yi.-&,th-l., deagricultuiroi, iïïl:.

(4) De agricuU., 97 : èv Ss Taïç 6t' ÛTrovotiïiv àTToSoffecri ta [xàv [xtiQtoôeç èK7ra8à),v oî-^jeTwc, to ô'

(5) Nous dirions des muscles et des poumons.

(6) D'après 'Cajetaa, ni sens littéral, ni allégorie pure, mais parabole {Gomm.^ ad h. t.).

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ment —, qiuelque chose comme notre distinctioii enfci'e le sens littéral propre et le sens figuré. Si le sens littéral propre est impossible, il faut recourir à un autre sens, une hyponoia quelconque^ étant bien- entendu quece senS' est celui du législateur et par conséquent aussi de Dieu.

Aussi bien. Pliilon a expressément formulé sa théorie. C'est le législâitenr lui-même qui nous a mis sur la voie d'un sens métaphorique en ehoisissant des termes qui le suggèrent ; il nous a donc pour ainsi dire invités à recourir à une explication- figurée (1).

Aiûsi Philon tenait fermement — en principe — pour la véi?acité de l'Écriture. On ne peut dissimuler qu'en fait il détournait les esprits de son enseignement normal en y substituant sa pensée proppe^ alimentée par la philosophie, qu'il croyait beaucoup plus utile à l'homme spirituel que le sens littéral.

Aussi n'est-ce pas seulement pour défendre l'Écriture qu'il a eu recours à l'allégorie : il s'en est servi systématiquement pour y trouver une histoire du salut. G'est comme une nouvelle manière d'entendre la protection accordée par Dieu au premier homme et au» patriarches, en elle-même cependant suffisamment édifiante. Gela devient^, conime a dit il. Bréhier, « la narration intérieure des états de l'âme » (2). NouS' reproduisons cette esquisse : « La Genèse danS' soa ensemble jusqu'à l'apparition de Moïse représente la transformation de l'âme humaine d'abord moralement indifférente, puis se tournant vers le vice, et enfin, quand le vice n'est pas inguérissable revenant par degré jusqu'à la vertuv Dans cette histoire, chaque étape est représentée par un personnage. Adam (l'âme neutre) est attiré par la tentation (Eve) elle-même séduite par le plaisir (serpeat) ; par là l'âmie engendre en elle l'orgueil (Gaïn) avec toute la suite des maux ; le bien (Abel) en est exeluy et elle- meurt à la vie morale. Mais, qpand le mal n'est pas incurable les germes de bien- qui sont en elle peuvent se développer par l'espoir (Énos), le repentir (Enoch), pour aboutir à la justice (,Noë), puiSj, malgré des rechutes (le déluge, Sodome), à la sainteté définitive )>.

Le fait de la chute, le relèvement de l'humanité par la Providence de Dieu, l'orientant vers le salut promis à Abraham et grâce à l'un de ses descendants, l'histoire du salut, en un mot, est remplacée par un traité de morale religieuse, qui a son intérêt, mais qui est autre chose. Ni les Juifs, ni les chrétiens n'ont accepté le change.

(1) De confus, ling., 190 : TCapexaXécratiJ,' av \^)\ Èm toûtmv (TTvîvat, [/.ETsXBetv 8s' iiû Taç xpoltixàç ■à7ro56(7eiç (9)... Stôwcrt [jlévtôi Ttpb? tout' àçofiftàç. . . 6 voj,i-o9éTYie aùxôç. .. A la véïité' dang 16' cas l'iadice est bien léger : ce q,ui était en jeUj c'étaiHa différenciation des langues; si Moïse a dit «jûyxucrt; c'était pour enseigner que l'unité dés langues était la communauté des^ vices, lâ'« coniusion ».

(2) BRÉiiiEn, op. L, p. 42 s.

S52 ' XXL PHILON D'ALEXANDRIE.

Il y avait donc dans Philon, comme M. Bréhier l'a bien vu, deux sortes d'allégorie, l'une physique, l'autre morale et surtout religieuse.

La ligne de démarcation n'est pas toujours facile à tracer.

Physique ne signifie pas matériel : une allégorie des puissances de l'âme est de l'ordre physique. Dans la pensée de Philon, on dirait aussi bien avec M. Bréhier (1) qu'il y a l'allégorie cosmique et l'allégorie spirituelle, souvent employées à propos des mêmes objets. Le maître en philosophie grecque en donne d'excellents exemples : « D'abord l'arche est le ciel incorruptible contenant toutes les parties du monde (53) (2) avec sa couronne d'étoiles (55), ses équinoxes (56), la connexion des causes qui est en lui (58) représenté symboliquement par les divers accessoires... les Chérubins... signifient les deux hémisphères célestes... » Puis on rencontre une autre interprétation plus spirituelle, elle-même variée : l'arche est <( le monde intelligible, et tous ses accessoires sont les différentes puissances divines », ou encore : « l'âme avec ses vertus incorruptibles (53, fin), ses pensées invisibles, et ses actions visibles » (54). Les Chérubins sont le « symbole des deux premières puissances divines », comme Philon l'a compris par la grâce d'une inspiration spéciale.

Le fait des deux registres d'allégories, le second superposé, comme les hommes de Dieu l'emportent sur les philosophes, est incontestable. Il serait intéressant de savoir si ces deux registres sont plus anciens que Philon et dans quelle mesure il les a développés.

Prenant son point de départ dans la distinction de M. Bréhier, Bousset a essayé de montrer que Philon, qui a parlé des « physiciens » comme partisans de l'allégorie, désignait ainsi l'école qui l'avait précédé, à laquelle il aurait emprunté beaucoup d'allégories, tandis que sa part propre serait l'allégorie spirituelle (3). Et il n'a pas eu de peine à montrer que quelques-unes des allégories physiques plus ou moins agréées par Philon trahissaient une origine stoïcienne, les Stoïciens s'étant fait une spécialité d'expliquer la mythologie par des causes naturelles.

Mais en fait l'une de ces allégories attribuée aux physiciens et approuvée (4) ressortit au monde spirituel. Abraham est l'intelligence zélée, Sara sa femme est la vertu. De même Caïn qui s'éloigne du visage de Dieu est celui qui s'écarte volontairement de Dieu dans l'ordre moral : et c'est là encore une interprétation allégorique chère aux physiciens (5).

Il semble donc que Philon a donné à tous les partisans de l'allégorie,

(1) Op. L, p. 58.

(2) Tons les chiffres renvoient aux Qu. in Ex., II; cf. Quis rer. div. h. 221-231.

(3) Judisch-Chrisilicher Schulbetrieb in Alexandria und Rom, p. 8 ss.

(4) De Ahrah. 99 : TÎxouaa (jisvTOt xal çucrtxwv àvSpwv oûx àub (jjcouoû rà uepl tbv tôttov àXXïiYO-

poÛVTWV.

(5) De poster. Ca,, 7 ; lomo'i av zlr\... tï)v Si' àW/oyopta; û5ôv çuffixoïç çi'Xyiv àvSpâdi Tpéuecrôat.

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