LE MESSIANISME
par l'innocence, la paix régnera aussi entre les animaux et l'homme. Philon, sans citer Isaïe s'inspire de son tableau (xi, 6 ss.), mais ne fait aucune allusion à celui qui est l'âme de la prophétie, le petit enfant né dans la maison de David. Les bêtes seront d'accord entre elles et les plus féroces respecteront l'homme vertueux.
A plus forte raison la paix sera rétablie parmi les hommes qui sont nés pour vivre en société. Ou bien il n'y aura plus de guerre du tout, ou bien, si quelques-uns s'acharnent à faire la guerre aux autres, ils seront vaincus par une force supérieure. Voici enfin une grande individualité, amenée par un texte (1), — mais Philon s'abstient de dire que ce héros descendra d'Israël :
Car il Tiendra un homme, dit l'oracle, chef d'armée et faisant la guerre, il vaincra des peuples considérables et nombreux, Dieu lui envoyant le secours qui convient aux saints, c'est-à-dire la vigueur infrangible des âmes et l'énergie toute puissante des corps... Quelques-uns de ces ennemis ne seront même pas dignes d'être vaincus par des hommes, aussi seront-ce des essains de guêpes qui se présenteront pour leur infliger un échec et défendre les saints (2). Ceux-ci (3) n'auront pas seulement la victoire assurée dans la guerre sans répandre de' sang, mais encore une supériorité d'empire sans rivale pour Futilité des sujets, soit par l'affection, soit par la crainte, soit par le respect.
On peut être certain que Philon se songe pas à l'empire de Rome, déjà établi en Egypte et en Judée, mais à l'empire d'un sage, fondé par
Dieu (4):
Car les autres monarchies sont constituées par les hommes, au moyen de guerres et de campagnes et de maux indicibles.... tandis que c'est Dieu qui fonda la royauté du sage; en en prenant possession l'homme vertueux ne cause le mal de personne, mais plutôt l'acquisition et l'usage des biens en faveur de tous ses sujets, auxquels il promet la paix et un bon gouvernement.
Un stoïcien pouvait reconnaître dans ce portrait son sage devenu roi, et Marc-Aurèle, plus tard, essaya bien de remplir un programme semblable. Mais Philon pouvait-il oublier le bonheur promis aux saints et les saints étaient évidemment les Juifs fidèles. G'est d'eux qu'il s'agit dans le traité des récompenses où le sujet est traité directement et à loisir. Il semblerait que le mystique,, ennemi résolu du plaisir, ait dédaigné le bonheur temporel. Il était pourtant très clairement promis par l'Écriture (5), et Philon en conclut que ceux qui possèdent la richesse dans le ciel par l'élévation de leurs pensées doivent aussi jouir de la richesse telle qu'on
(1) Num., XXIV, 7 d'après LXX': é^eXeûffETa: à\;9pwTco; ex toù (y7rep[ji,«Toç aùtoO... Baus Piiiion : i^sXeuo-erai yàp avôpwTtoç.
(2) Ex., xxilï, 28 ; Dt., Vil, 20; cf. Sap,, xil', 8 S'&..
(3) toutou; {Cohn) au lieu de ToÛTa.
(4) De Abrah., 261.
(5) Lév., XXVI, 5.
l'entend sar la terre. Aussi la Providence de Dieu donne les biens du monde largement, mais de telle sorte que le sage ne soit .jamais empêché ni dans son âme, ni dans son corps, de pratiquer la vertu (1). Les richesses des saints seront transmises à leurs enfants car ils en auront tous, mais le plus tard possible car ils mourront dans une heureuse vieillesse. Tel sera l'empire des saints, et nous nous apercevons enûn que le moraliste religieux est un fervent nationaliste (2) :
Si donc un homme est tel dans une ville, il paraîtra au sommet de la ville; si c'est une ville, au-dessus de la contrée environnante; si c'est une nation, elle dominera toutes les autres nations comme la tête domine le corps, afin d'être vue, non pas tant pour la gloire que pour l'utilité de ceux qui contemplent ce spectacle.
Et certes il y a loin de ce ton modéré aux accents sauvages des apocalypses palestiniennes à la pensée des ennemis des Juifs humiliés et torturés. Le royaume de Dieu est établi dans l'intérêt de tous, et exercé par un sage; mais Philonne pouvait oublier, ni ses lecteurs non plus, que le texte sacré désignait Israël ; il était inutile ou inopportun de le nommer (3) :
C'est du sage que le prophète dit que Dieu s'y promènera comme dans un palais royal, car la pensée du sage est vraiment un palais royal et la maison de Dieu.
Il n'y a pas précisément transposition d'un thème; il est seulement sous-entendu que les promesses de Dieu seront réalisées au profit de l'Israël fidèle, le véritable sage.
Il n'était pourtant que trop certain: tout Israël n'était pas pur devant Dieu, ni digne des promesses. Comme les rabbins de Palestine, Philon est donc obligé de recourir à la pénitence. C'est cet aspect de la question que présente le traité de execrationibus. Il décrit d'abord les maux fondant sur ceux qui se sont laissé aller à l'idolâtrie, oubliant le culte du seul vrai Dieu, appris dès l'enfance. Mais, s'ils se repentent, ils obtiendront le pardon (4) :
Et même s'ils se trouvaient aux extrémités de la terre, dans l'esclavage, auprès des ennemis qui les ont emmenés captifs, tous seront délivrés (5) en un seul jour, comme à un signal, à cause de l'impression que causera sur leurs maîtres cette conversion soudaine à la vertu; car ils les laisseront aller, confus de commander à de meilleurs qu'euxmêmes. Et lorsqu'ils auront obtenu cette liberté inattendue, eux, qui naguère étaient dispersés dans la Grèce et les pays barbares, les îles et les continents, tendront d'un seul élan, chacun de son côté, vers le lieu désigné, guidés par une apparition plus
(1) De praem., 104; cf. Dt., xv, 6; xxvm, 12; vu, 13; xx;vm, 2. 4.
(2) De praem., 114.
(3) De praem., 123, d'après Lév., xxvi,,12 xal èvnsp<.na.xr[(TO} èv 0(xîv -ml iaoïxai v\lXv fie.oz y.aX
(4) De execr., 164 s.
(5) Dt., XXX, 1-4.