‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 20 sur 198 · AVANT XA CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

AVANT XA CAPTIVITÉ

îiraincu, ce n'était pas que son Dieu fût moins fort que ceux du vainqueur, c'est qu'il voulait punir les excès tyranniques des chefs du peuple, et sa puissance éclatait même dans sa défaite apparente, puisque les ennemis n'étaient que les instruments de sa juste vengeance.

Et en effet c'est bien le thème de la prédication des prophètes, comme aussi de la tradition la plus ancienne sur le temps des Juges; aussitôt qu'Israël devenu maître en Canaan se laisse entraîner à rendre un culte aux dieux du pays, il est châtié par son propre Dieu jusqu'à ce qu'il se repente.

Mais une semblable leçon ne fut jamais proposée ni avec la même force, ni avec le même succès final en dehors d'Israël. Et la raison en est simple. Pour le sens vulgaire des gens du commun, il n'est pas de paradoxe plus choquant. La victoire a été encore présentée par l'Islam comme le signe décisif de l'intervention de Dieu et de la véracité de son prophète. Tout peuple vaincu dans l'antiquité était entraîné à adopter les dieux de son nouveau maître. A tout le moins, pour qu'une réaction se produise et l'emporte dans le sens de celle d'Amos, est-il absolument nécessaire que la foi en un Dieu soit ancrée profondément dans l'esprit et les sentiments d'un peuple comme en un être tout-puissant, et qui ne transige pas sur l'ordre moral, ou, comme on disait alors, qui ne se laisse pas aveugler par des présents. Si l'on croyait encore à la puissance du dieu, malgré la défaite, le fidèle devait reconnaître qu'il l'avait méritée par une négligence, peut-être même par un oubli dans les cérémonies religieuses. Le remède était tout indiqué de recourir à des purifications, de se surpasser par le nombre et la qualité des victimes, jusqu'à immoler, comme à Garthage, les enfants des principaux citoyens. Mais s'imposer une réforme morale pour se rendre les dieux propices, c'est à quoi personne ne songeait. Un prédicateur de réforme sociale eût été traité comme un novateur dangereux. A moins précisément que le Dieu qu'il s'agissait d'apaiser n'ait été connu de tous comme un Dieu juste, auquel on avait promis la fidélité aussi sur ce point.

Et c'est précisément le thème d'Amos, comme Wéllhausen l'a si bien compris :

Je hais, je dédaigne vos fêtes,

je n'ai aucun goût à vos assemblées.

Si vous m'offrez vos holocaustes et vos oblations,

je n'y prends pas plaisir,

et vos sacrifices de veaux engraissés,

je ne les regarde pas...

Mais que le jugement coule comme l'eau,

et la justice comme un torrent qui ne tarit pas! (1)

(1) Am., V, 21-24.

^6 I. LA FONDATION DU JtJBAÏSME.

Seulement aucHai propîiète ae se serait msqaé à beîirteï" de froat le se'ai^ de tout un peuple, s'il M'avait m mu ai3pui solide dans la croyaîioe dé tous. Lorsque, apnès une charge dmpéiueus'e contre les criiueB de Damas, de Gaza, d'Édora, d'Ammou, deMoab, Amos tombe enfin en frémissant sur Juda et sur Israël, c'est pour dénoncer le crime qui itair est propre :

Parce qu'ils ont rejeté la loi de lalivé, et qu'ils n'ont [pas gardé . ses ordonnances, et que leurs idoles de mensonge les ont égarés... Parce qu'ils vendent le juste à prix d'argent, et l'indigent pour une paire de sandales (1)...

Il reste aux critiques la mince ressource de retrancher du texte d'Amos cette loi et ces ordonnances. Mais il leur faudrait renouveler trop souvent cette coupure^ et pour aboutir à ce non-sens d'une prédication cbimérique sans aucun point d'appui. La tradition suppose le surnaturel, elle le proclame. Mais sous eette iniluenee ou en dépit de cette influence, les sentiments suivent le cours ordinaire de la nature. Les souvenirs d'un pass-é lointain, mais conservés dans la conscience quotidienne de tout un peuple, l'existence reconnue d'une loi religieuse et morale qui a toujours eu des défenseurs sont, comme le prophète le proclame, ce qui permet de voir le châtiment d'une double faute où les autres peuples ne voient que la colère de (dieux insuffisamment honorés et repus, sinon impuissants à défendre leurs dévots. Encore îe prophète, parlant au nom de Dieu, reproche-t-il an peuple ses fautes morales beaucoup pins que la négligence dans des offrandes dont il n'a pas besoin. C'est la divine originalité de cette prédication, que les prophètes aient fait porter leur effort sur le point le plus opposé à tout le penchant du paganisme, en rehaussant la valeur de la justice au point êe paraître dédaigner les sacrifices et les cérémonies. Si Ton tient compte de la loi des contrastes violents de l'esprit sémitique, le dégoût de sacdfices offerts par un intérêt si bas ne signifie pas que Dieu rejette absolument tout culte; l'essentiel était de mettre au-dessus de tout l'obéissance à Dieu auteur de toute la loi. Comparés à la pratique de la justiee, les sacrifices avaient peu d'importance, et Israël avait pu les négliger dans le désert où il était difficile de se procurer des victimes (^).

Aussi bien°les prophètes, tout en raillant un zèle inspiré par l'intérêt ou par la peur, ne transigent pas sur les points essentiels de l'hommage rendu à îahvé. Il ne tolérera jamais qu'on lui associe un autre Dieu, fût-il celui du pays que cultivent maintenant les Israélites, le baal des

(1) Am., II, 4-G. Quoique -le prophète ait consacré un .couplet à dïacuia des deux royaumes^ leur faute est commune. — La peine du rapt est dans Ex. xxi, 16 : «Gelui qui dérobe un homme, soit qu'il le vende, soit qu'on le retrouve entre ses mains, doit être rais à mort. »

(2) C'est, croyons-nous, le sens d'une parole d'Atnos sur laquelle Weïïhansen a tant insisté : « Des sacrifices et des oblalious m'en avez-vous offert dans le désert pendant quarante ans, maison d'Israël? » (Am. v, 25).

lA^MT LA GAPTITVITÉ. '^

àes soniîces, rde la iplud^e <et (des |>i?oduits rdu /sol, ou H'Âstarté de )la!fé:coiïâité ées îtpoupeaHx te* des îliommes. H rej^e ce nom campromeittant de Ma/ (1), *ou de « maîitre » .

A plus forte raison n'acceptera-t-ll aucun àommage, Im fôt-il ladressé sous son nom «de lahvé, ornais en le représeiitant sous ila même forme de taureau que le grand Hadad de Syrie. Osée, prophète en Israël ;ccmme Amos, avant la ruine de :Samarie, s'exprime comme lui '.

« Ils ont ^transgressé mon alliance, et péché contre ma loi.

Ils crient vers moi : « Mon Dieu »!

Nous t'avons connu, nous, Israël! «...

Ton veau 'm'a dégoûté, Samarie...

'dt lil ne îsera ' pas un ^Dieu.

Car il«era misien'pièces, le veau de Samarie! »

Le, j)aradoxe de prophètes imposant à tout un ipeu^ple la croyance ^en une loi dont ils auraient posé les bases en prétendant s'a,ppuyer sur dle^ c'est plutôt le .paradoxe de la criticxue imposant un système préconçu à lai. crédulité d'un tem^ps qui se croit éclairé.

Le système de Wellhausen nous obligerait à admettre encore .un autre .paradoxe au terme de l'évolution. Les ^prophètes sont censés prouver q;ue la loi n'existait pas parce qu'ils mettent des applications .morales au^ dessus de ses prescriptions rituelles observées jusqu'alors sans une intention désintéressée : il faudrait donc admettre du moins l'existence d'une loi morale reconnue de tous. Mais comment aurait-elle existé sans cette loi religieuse que les Israélites se faisaient , un poini d'honneur de pratiquer?

La loi morale naturelle, gravée dans les coeurs, de Sophocle;, de Platon, de'Cicéron, supérieure à la loi écrite, n'a été dégagée (jue parla réflexion philosophique (2). Il serait bien étrange qu^elle ait été reconnue ipar Israël, qui fut toujours très préoccupé de l'appuyer sur des textes,, non de r opposer à la loi écrite.

Ce phénomène serait plus inadmissible ;à la raison qu'un peuple. assisté par Dieu dans son développement religieux et moral. D'autant qu'en fait les prophètes ne renvoient qu'à une seule loi, .celle de Iahv:é,.

Et voici un autre ^phénomène hien -étrange. Avec ses invectives contre les sacrifices mal comprisj, la prééminence accordée |par lui à la loi religieuse et morale,leprophétiSime aurait abouti là faire naître une loi charjgée

"(.1) Osée, n, 18.

'(2)'R. 'HiuzEL, aYpa?o;-v6[At>;, dans .4'5G PMïoZ. Aw?or. Masse, 'XX, 1900.

d'observances, qui devint même un obstacle presque insurmontable à la prédication d'un culte en esprit et en vérité ! D'où serait sortie cette loi cérémonielle qui ne saurait avoir eu pour pères les hommes de l'esprit moins attachés aux cérémonies qu'à la morale?

La solution traditionnelle ne prétend pas imposer à l'esprit critique une énigme insoluble, une véritable gageure.

On admettra simplement que de tout temps, Israël, comme tous les autres peuples ses voisins , avait des coutumes assez compliquées, car la simplicité des relations n'est pas ordinairement l'apanage des peuples dits primitifs. Il avait aussi son Dieu, ses fêtes, ses pratiques religieuses et sociales. Dans quelle mesure tout cela était-il écrit avant Moïse, a-t-il été écrit pia,r Moïse, c'est une question purement littéraire, que nous n'avons pas à traiter ici. La tradition attribue à Moïse des écrits assez considérables; l'existence du Code de Hammourabi et de nombreux fragments d'autres codes nous prouve que cette tradition n'a rien d'invraisemblable. D'autre part l'Église ne nous oblige pas à admettre que le Pentateuque est sorti intégralement de son stylet ou de son calame, que la législation n'a jamais été réécrite ni modifiée.

L'histoire, interrogée sans parti pris, nous enseigne qu'au temps de Moïse toute la législation fut animée et dominée par un principe religieux bien supérieur à celui du temps. Ce que la législation atteste d'elle-même, nous venons de voir que le prophétisme le confirme expressément et le suppose nécessairement comme sa base.

Israël avait conscience d'être uni à Dieu, à son Dieu, par une alliance. Il manqua constamment à son devoir : on en conclut que la loi n'existait pas. Mais alors il n'eût eu conscience d'aucune faute. C'est par la conviction qu'il avait de ses obligations que le peuple, éclairé par les prophètes, envisagea ses malheurs comme des châtiments. La leçon devait être d'autant plus profitable qu'il était mieux en état de la recevoir, par la conscience d'une faute commise.

Cette vérité, d'une psychologie élémentaire, éclate dans tout son jour à propos de la chute dé Samarie et de Jérusalem. La comparaison de ces deux situations est indispensable pour apprécier à sa valeur la restauration religieuse qui donna naissance au judaïsme.

Dès les temps les plus anciens, il y a comme un double foyer d'influence au sein des tribus qu'on nommait les Benê-Israël. Rien n'autorise à exagérer ce dualisme jusqu'à nier la fédération primitive des nomades établis en Egypte et errants dans le désert. Il fut plutôt accentué par le caractère propre du pays occupé par la tribu de Juda auprès de laquelle Benjamin était posté pour défendre la frontière du côté du nord.

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