ATTAQUES DU SCEPTICISME
soleil et de la lune sont leur œuvre (1) : il n'est en rien, le monde même s'est formé par la rencontre fortuite des atomes. Protagoras d'Abdère,, en sophiste, ne s'attachant qu'à poser des vraisemblances, ne voulait pas se prononcer sur l'existence et la nature des dieux, mais il insinuait que c'était par prudence. Les Athéniens le jugèrent suspect et le condamnèrent à mort (2). Égaré par Aristophane, le public athénien ne jugeait pas, Socrate autrement. On lui prêtait des arguments scientifiques pour nier l'existence de Zeus. Ce sont, aurait-il dit, plutôt les nuées qui sont déesses, puisque ce sont elles qui font pleuvoir et qui tonnent en se roulant les unes sur les autres (3). Sensible à la démonstration morale, Socrate n'admettait pas non plus que la foudre fût dirigée par un dieu, puisqu'elle tombait Sur les temples et épargnait les impies. Il fut condamné à boire la ciguë. L'athéisme recula, moins sans doute par la crainte du supplice que par l'autorité des grands penseurs, Platon et Aristote, qui persuadèrent les plus intelligents de l'existence du Bien Créateur et du premier moteur de toutes choses, mais qui s'arrangèrent après cela pour conserver aux cités les dieux qu'elles adoraient.
Ce n'était qu'un compromis fort instable parce que les questions religieuses ne sont point résolues par des traités signés sans conviction. L'unité de Dieu n'avait plus de défenseurs.
Ce fut alors que, disciple d' Aristote, Alexandre apparut, \
On a souvent comparé les deux plus grands génies militaires et politiques du monde ancien. César et Alexandre. César révèle sans doute plus de calcul, des combinaisons plus suivies, un art plus consommé. Alexandre c'est l'élan irrésistible d'une jeunesse fougueuse, un héros d'Homère bouillant comme Achille, mais portant avec lui toute la civilisation de la Grèce. César agrandit le domaine du peuple romain dont il entend fixer les destinées comme imperator à vie. Alexandre veut forger un monde nouveau. Il va jusqu'au bout d'une pensée généreuse.
Tandis que son maître Aristote, plus étroit de cœur, voyait dans les barbares les esclaves-nés des Grecs, Alexandre croit l'esprit grec assez fécond pour animer ce grand corps inerte de l'empire perse et on peut dire le monde entier. Les vainqueurs devront épouser des femmes d'Orient comme lui-même il épousa Roxane, et Grecs et Barbares ne formeront qu'un seul empire dominé par son génie.
Du même coup les cités grecques jusque-là autonomes et hostiles les
(l)DiELS, Fragm. 55 A, 75. ■
(2) DiELS, 530, d'après Sextus Empiricus, IX, 56 : Trspl oè Oswv outs el elorlv ouO' ôtoioi tivsï slorc 8uva{j,at Àéyetv ^toXXà yàp lo-rt xà xmXvovt« (as. 11 s'enfuit, et Cicéron [De nal. deor., 1, 23, (i3) dit qu'il fut seulement chassé.
(3) Les Nuées, 309-411.
40' II. EA RfîLmr9W HELEiNISTKÏWE.
une» aux aatrés seront fondues dlans un grand; étàf^ Ce sera la condî^on; pouF Fàellênisme* def se rêpandîpè aii d'efeors comme une force unicpe'^ Irrésistible. M dW {itvkt^} â&msrâ parUi® intégrant® de FÉtatl L'itommey f tt'Arislote (f ) nom-mail; un vivan^^ deïJtîné â vivre en cité (Çwav wo^axtîtsv), est d/ésormaî* un^ animsal sociseï (ÇSov xocvwvt/;iv) {'^'j' vivant d'e la Mêtne 'eiïîture tout auitour de k Méditerran'é^, d'ans ce qu'on nomme la terré ^habitée par esoîetknce, e'èst-â-dire. civilisée (bîyiOuixévYî)- ^et immense territoire sera ou^rert aux idées, invitées elles aussi à se fondre, — même les id.iéés religieuses de taMî dé peupfes divers, qui doivent eommuiïier daas la même religion.
Qui; n'îmaginerait a^ij ourd'ïiiai que Funité divine devait être le couroTinement de cet immense édiSe'e^ où toutes l'es forées sociales convergeaient vers l'unilé? Dans- cette fusion qui devait atteindre même les immortels, les dieux des cités et ceux d'Homère étalent destinés à perdre de leur prestige. Afbéné, qui était tout à Athènes, ne serait plus l'unique déesse d'un grand peuple. Mais on? crut s'apercevoir qu'elle était adorée ailleurs sous un autre nom, et il en était de même de presque tous fes dieux. Si cfaaqiue divinité était menacée dans son cuîte' traditionnel, cette déchéance de chaque dieu était compensée powr le polythéisme en général par cette série d'observations qui assimilait les dieux les uns aux autres. 31 était donc avéré qnne lie genre humain tout entier^ y comprisles Barbares, n'était pas* seulement d'accord pour adorer les dieifx: au fond il adorait les mêmes personnalités divines sous d'autres, noms ; les rivalités cessaient, îl n'y avait plus de dieux êtraingers, et ce consentement général confirmait bi sa façon lés' croyances particulières. Il était inévitable que ces personnailitês ainsi confondues fassent comme estampées dans une concept tiom généT?ale du divin. Toutefois le paganisme était impuissant à- en extraire une divinité unique, à vrai dire, cette opération d'alcMmie religieuse était impossiMe. Le m©noth;éism© transcendant ne pouvait sortir du creuset oili l'on mélangeaiti' tant de conceptions divines différentes; qui n*ét;aieiit en sommé que des aspects du* monde matériel. Mêlez et agitez les Gréatufres, vous n'en lere^ pas sortir le Créateur"!'
Et en efîet la philosophie spiritualiste de Platon et d'Aristote, ce pur rayon- de lumière qui avait lui sur rAttique, ne vivait même plus intacte dans les écoles dégénérées des deux grands penseuîrsv Encore wm fois, la cause du Dieu unique était perdue.
En même temps qu'Alexandre, une philosophie était née, universaliste comme son génie, qui abolissait comme lui la notion du citoyen d'Athènes
{!) Polit., ï, 2; m," 7.
(2) Diog. Laërce (vu, 123), de Zenon.
PERMANENCEDU POLYTHÉISME. ii
et de Sparte et ne eonnaîssait que les citoyens du monde. Par conséquent le stoïcisme leur cherchait des dieux tels qiï*ils convinssent à tous les hommes sans distinction. Garce systèoae philosophique voulait des dieur.
Il rejetait san» hésiter toute la mythologie. Les histoires scabreuses accréditées par le génie d'Homère on celtes, nées dans les sanctuaires, qui avaient pour but d'expliquer les rites, sous prétexte que le rite devait être le symbole des actes divins, devaient cependant avoir quelque réalité, étant indissolublement liées aux dieux eux-mêmes. Les dieux et les déesses étaient des forces de la nature r Zens TêtheF, Déméter la terre, Poséidon la mer, et ainsi des autres. Leurs légendes étaient une manière de dire les relations des éléments entre eux. Mais cette exégèse naturaliste n'était pas de force à rehausser beaucoup le prestige des êtres divins. Ce n'était qn'un pis aller, une' solution presque purement négative exigée par la noblesse morale du Portique. On atténuait ce qu'elle avait d'insuffisant en relevant la majesté de chaque dienpar sa participation à tout le divin de l'nnivers. On se gardait d'identifier le dieu avec rélément matériel : iï demeurait malgré tout une émanation de l'âme du grand tout. Le monde n'existait que par cette âme, qui l'avait façonné, qui continuait à lui communiquer sa vie, à régler ses destinées comme celles des hommes, émanés eux aussi de cette âme qui était une raison universelle. Les dieux intervenaient donc dans l'histoire, et la divination prévoyait de quelle manière s'exerçait leur action, parfois miraculeuse. La nature des dieux demeuraït dans le vague, mais leur Providence était mise dans tout son jour parles développements les plus solides et aussi les plus subtils sur les causes finales. 11 restait seulement que les hommes, participants eux aussi du divin, étaient libres de faire le bien ou le mal, supérieurs même aux dieux fixés parleur nature dans le bien, et qui n'avaient pas le mérite de l'option. Bq sorte que la morale se trouvait placée en dehors de l'empire des dieux, quoiqu'its pussent encore en demeurer des modèles.
C'était bien ce qu'avait voul'u Platon, avec son principe sublime, emprunté semble-t-il à Pythagore : Suis Meu, c'est-à-dire deviens bon par l'imitation de celui qui est le bien suprême. Et Platon vivait encore par ses écrits, que l'antiquité a conservés avec tant de soin. Mais son école ne croyait se maintenir contre le stoïcisme envahissant qu'en révoquant en doute l'existence même des dieux par un scepticisme élégant.
Les disciples d'Aristote se plaisaient plus aux recherches positives qu*aux spéculations sur le divin. Aussi le sentiment religieux, si puissant sur leur maître, allait en s'aifaiblissant dans leurs éeoles. S'ils ne combattaient pas les dieux, c'est qu'ils ne s'en occupaient pas, comme le premier moteur n'eût pu sans se nier lui-même s'appliquer â la connaissance de tout ce qui n'était pas