‹ Le judaisme avant Jésus-Christ [microform]Chapitre 30 sur 198 · II. LA BELIGION HELLÉNISTIQUE · texte numérisé non relu

II. LA BELIGION HELLÉNISTIQUE

Incapable de s'élever si haut, Épicure admettait sans tant discuter les dieux héréditaires de la Grèce, êtres de beauté et de bonheur. Mais s'ils étaient encore l'objet d'une contemplation charmée, il eût été superflu dé les importuner par des prières, car ils n'auraient pas consenti à laisser troubler leur repos éternel. Ces ménagements de la philosophie pour la religion portent éminemment l'empreinte du génie d'Athènes : ne touchons pas aux dieux; ils sont trop beaux. Les Épicuriens ajoutaient : ne nous gênons pas pour eux ; ils ne sont capables de rien faire.

D'a:utres philosophes n'avaient même pas ce reste d'égard pour la religion des ancêtres. C'étaient les cyniques, qui se disaient les véritables héritiers de la pensée de Socrate,* ardents pour la pratique de la morale, tièdes comme lui envers les dieux. Ou plutôt, élant pour la plupart étrangers à l'Attique, ils avaient répudié son attitude respectueuse envers les protecteurs de la cité. Sorte d'aile gauche du stoïcisme par leur zèle sans ménagements, leur apostolat sans façon, la logique impudente avec laquelle ils se conformaient à la nature, ils dépassaient Épicure en ajoutant à sa froide négation de l'action des dieux des sarcasmes populaires.

Le désordre causé dans les esprits par le heurt de ces systèmeis philosophiques, religieux ou irréligieux, fut accru par l'avènement d'une explication empruntée, disait-on, à l'histoire, et qui fut plus fatale au polythéisme que les conceptions des philosophes.

Chaque sanctuaire avait ses rites, et leur variété même excitait la curiosité des fidèles, plus encore des voyageurs ou des immigrés. Pourquoi immoler tel animal à tel dieu, et de telle façon? A ces questions les prêtres répondaient en récitant une sainte légende (tspbç Xôyo:;). Dans leur pensée le rite reproduisait un événement de la vie du dieu. Les modernes estiment que le rite, qu'il soit explicable par les dispositions des adorateurs et les grâces à obtenir, ou qu'il demeure inexpliqué, est bien plutôt la source du mythe. On aura inventé l'histoire comme l'explication la plus plausible du rite pratiqué. C'est ainsi que l'immolation d'une biche à Artémis a siiccédé à l'immolation d'une jeune fille, et que de ce rite est née la légende du sacrifice d'iphigénie.

Pourtant il est certain qu'une histoire peut être la cause d'un rite : on le voit assez par les cérémonies de la semaine sainte qui rappellent la Passion et la mort de Jésus suivies de sa résurrection. Telle histoire racontée par les prêtres se présenta comme si plausible qu'on la crut vraie. Alors le dieu ou la déesse avait donc vécu parmi les mortels. Ainsi Apollon, mis au service de Laomédon par la volonté de Zeus. Mais si Zeus lui-même s'était conduit comme un mortel, s'il avait été enfant, soigné par les Curetés, arraché à la barbarie de son père, qu'il avait ensuite détrôné ; ^- toute cette sainte légende n'avait de saint que le nom : c'était

l'évhémérisme. . 4;3

une histoire humaine, Zeus avait été un homme parmi les hommes, et pire que beaucoup d'entre eux. Le philosophe qui fit une application générale de cette conjecture et prétendit l'appuyer sur les documents historiques les plus certains, d'anciennes stèles à peine déchiffrables, se nommait Evhémère. Le stoïcien Persée était du même avis (1). Le système fut accueilli avec empressement par les Sémites, qui avaient conservé le souvenir de l'apothéose accordée aux anciens rois de Babylone, et c'est ainsi que Philon de Byblos raconta comme une histoire attribuée à un pseudo-Sanchoniaton toute la théogonie phénicienne (2). En Egypte le culte du roi était traditionnel. On ne faisait que se rattachera cet usage en traitant le Soleil et la Lune comme des rois mortels. Hécatée d'Abdère en était là dès le temps du premier des Lagides, Ptolémée I" (323 à 283 av. J.-C). Diodore de Sicile a narré de bonne foi une préhistoire de TÉgypte en figurant les dieux en héros de l'histoire et en bienfaiteurs de l'humanité (3).

Les modernes l'ont bien compris : c'était transformer en histoire les jeux dévergondés de la plus riche imagination. Mais il faut cependant expliquer le succès de cette contrefaçon. Si elle a persuadé à cette époque l'esprit grec, le plus critique de l'antiquité, c'est que le culte des héros vivants était devenu normal. Lorsqu'Alexandre se fit déclarer fils d'Ammon, il était assuré de l'humble hommage des Égyptiens et des Orientaux. Il craignait le sourire des Athéniens, qui ne manquèrent pas de se gausser de lui. Et cependant une vingtaine d'années écoulées, dès l'an 307, ce sont les Athéniens qui rendaient les honneurs divins à Démétrios Poliorcète et à sa favorite Lamia, la tête couronnée et lui offrant des libations et de l'encens, et chantant (4) :

Les plus grands des dieux et les plus aimés, sont présents dans la ville. Elle est venue pour célébrer les mystères de Coré... Lui entouré d'un cercle d'amis, eux semblables à des astres, et lui au soleil. Salut ô fiis du puissant dieu Poséidon et d'Aphrodite. Les autres dieux ou s'en sont allés bien loin, ou ils n'ont pas d'oreilles, ou ils n'existent pas, ou ils ne lont pas du tout attention à nous. Mais nous te voyons présent>

{S.) At Perseus eiasdem Zenonis audilor eos dicit esse habîtos deos, a quibus magna uiititas ad vitae cultum esset inventa (Cic, de Nat. deor., I, 15, 18).

(2) Études sur les religions sémitiques, 2° éd., p. 306-437. L'histoire de la religion phénicienne est entrée dans une nouvelle phase par les découvertes de Râs-Chamrâ; voir dans RB., lOlil, p. 32 à 56, le premier déchiffrement par le P. Dhorrae de la série d'inscriptions déjà publiée.

(3) Il n'est pas inutile de noter que s. Augustin a été complètement dupe de cette prétendue exactitude historique qui l'aidait pour le synchronisme avec l'histoire sacrée : Eo quidem tempore, quo Moyses natus est, fuisse reperitur Atlas iste tnagnus astrologus, Promethei frater, matermis nvus Mercurii maioris, cuius nepos fuit Trismegistus iste Mercurius {De civ. Bei, xvm, 39). Et ailleurs... Nonne attestati sunf Evhemero, qui omnes taies deos non fabulosa gatrulitate, sed historica diligentia, homines fuisse mortalesque conscripsit ? {De civ. Dei, VI, 7).

(4) Athénée, vi, 62 s., p. 253.

Page 1