L'UNITÉ NATIONALE RECONQUISE
§1"'^ Jonathan.
Les temps qui suivirent la mort de Judas Macchabée ne sont pas sans analogie avec ce qui se passa en France au début du règne de Henri IV. Une guerre religieuse est atteinte dans son esprit primitif par des intérêts politiques, et les deux causes se trouvent mêlées jusqu'à ce que l'union nationale se rétablisse sur le principe de l'ancienne religion.
On dit assez souvent (1) qu'avec les concessions faites par Lysias la guerre religieuse était terminée. Les Juifs n'avaient plus à combattre pour la liberté du culte. Les guerres qui suivirent auraient eu pour but d'affranchir la nation d'un joug étranger. Elles n'auraient eu qu'un intérêt national. Les Juifs avaient bien supporté pendant des siècles la domination des Perses, puis celle des Ptolémées : pourquoi ne se seraient-ils pas accommodés des Séleucides?
Mais en réalité la fidélité de la nation à la religion des ancêtres n'était point assurée tant que son unité n'était pas reconstituée. La situation était même plus grave que lors des premières démarches en faveur de l'hellénisme. Les partisans de l'hellénisme avaient pris en haine le parti dévoué à la Loi. Les concessions des Syriens avaient le grave inconvénient de scinder en daux les champions jusqu'alors unis du droit religieux national. Si l'unité s'était refaite autour de la faction sacerdotale alors dominante à Jérusalem, incapable de résister aux Syriens, et même désireuse de flatter les souverains, il eût suffi d'un caprice despotique pour tout remettre en question. De toute façon l'ancien parti philhellène était très tiède dans la pratique de la Loi. On risquait fort de retomber dans les erre-, ments antérieurs à l'Exil .
Tout semblait conduire à ce résultat. Le grand prêtre Alcime était solidement installé à Jérusalem, assuré de la protection de toutes les forces royales. Les partisans de Judas n'étaient guère que des bannis, obligés de gagner le désert pour se mettre à l'abri des vengeances de Bacchidès.
(1) SciIÛlîER, I, p. 215.
92 VI. l'unité nationale reconquise.
Pourtant ils ne désespérèrent pas. Il restait encore trois fils de Mattathias : Jonathan, Simon et Jean, On élut comme chef Jonathan, un brave, lui aussi, mais qui se montra le politique le plus avisé. Ses débuts furent durs (1). Obligés de vivre à l'aventure, sans feu ni lieu, les partisans voulurent mettre à Tabri tout ce qu'ils possédaient en le confiant aux Nabatéens. La cause des deux peuples était la môme. Au delà comme «n deçà du Jourdain on cherchait à s'émanciper de l'obédience syrienne; les P^abatéens, obscure peuplade araméenne, renforcée par l'immigration des Arabes, et installés à la lisière du désert pouvaient s'y dérober plus aisément. Mais une riche proie — les dépouilles sans doute dés généraux syriens, — excita la convoitise des Bédouins campés près de Mâdaba : ils «'emparèrent du convoi dirigé par Jean, frère de Jonathan. Celui-ci tenta pour le venger un coup hardi. Du désert de Thécué où il errait, il s'élança au pays de l'antique Moab et exerça une vengeance sévère suc les pillards. Mais cette randonnée n'avait pas échappé à l'habile Bacchiclès. Franchissant à son tour le Jourdain, il barra à Jonathan la route du nord et le bloqua dans les marais près de l'embouchure du fleuve dans la mer Morte. Le Macchabée se montra animé de l'esprit de son frère. Il cria vers le ciel, se jeta tète baissée sur les Syriens et franchit le fleuve à la nage.
Bacchidès, déçu dans son espoir de terminer les hostilités d'un seul coup, pensa avec raison que la meilleure manière de terminer cette guerre de guérillas et d'assurer la paix syrienne était de bâtir des places fortes et de jprendre des otages. N'est-ce pas lui aussi qui imposa à Alcime de détruire les murs du parvis intérieur du sanctuaire, pour faciliter la fusion entre Juifs et étrangers, car des nationalistes auraient pu s'y retrancher? Mais Alcime étant mort, Bacchidès fatigué de cette besogne sans gloire retourna auprès du roi (2).
Le pays fut en paix durant deux ans, dit le premier livre des Macchabées, ee qui indique bien que Jonathan se sentit trop faible pour profiter de ce répit. Il avait seulement obtenu de vivre au grand jour.
Ce furent les Juifs « infidèles », dit le livre saint, — et ils méritaient sans doute ce nom, — qui vinrent troubler le repos de Bacchidès, le suppliant d'en finir avec Jonathan qui vivait avec ses compagnons « en paix «t en sécurité ». Bacchidès revint donc avec une armée. Mais il lui parut que ses partisans de Judée devraient bien l'aider un peu et profiter de l'accalmie pour se saisir de leurs principaux adversaires. L'entreprise n'était point aisée avec le rusé Jonathan. Il se jeta dans une forteresse,
(1) Sur les campagnes de Jonalhan nous renvoyons de nouveau aux articles du R. P. Abel «lui les a rendues très claires grâce à une adnairable connaissance dès lieux {RB., 1925 et 1926).
(2j I Macch., IX, 23-57.