HÉNQCH : PÉCHÉ ET JUGEMENTS
nés des géants, que leur tempérament, issu de deux principes différents, invitait à tous les désordres et qui se croyaient, par leur force, autorisés à tout braver. Et quand ils sont morts, comme fils de la femme, demeurant vivants comme fils des anges, ils se sont répandus dans l'air invisible à ifétat de démons. Ce sont les esprits mauvais qui s'élèvent contre les hommes désormais instruits par eux des secrets les plus néfastes. Le mal se répand, il a tout inondé, mais il ne saurait prévaloir. L'ordre de la nature inanimée n'a pas été troublé. Il sera rétabli parmi les êtres intelligents par le jugement!
Mais suivons notre auteur de plus près. Nous voyons dès le début Dieu descendre sur le Sinaï une seconde fois, environné de ses anges, pour punir les méchants et bénir les justes. Ce premier tableau (I-V) est assez vague. On croirait qu'il a été conçu comme un péristyle à tout le livre d'Hénoch. Il est plus probable cependant qu'il n'ouvrait à l'origine que le premier livre dont nous parlons ici (Vl-XXXVi). L'auteur ne désespère pas encore, comme fera Esdras, des destinées du monde actuel, à remplacer par un monde complètement nouveau^ ou dans l'au-delà. D'après lui, c'est ici-bas que les élus recevront la sagesse et ne pécheront plus. Le mal ayant disparu, rien n'abrégera leur vie qui sera très longue.
Ils posséderont le pays et ne mourrojit pas de mort violente. Quant aux pécheurs, ils seront punis, sans qu'on voie clairement en quoi consistera cette punition, ni s'ils survivront après la mort. Mais on ne saurait juger ce premier aperçu comme un tout complet : ce n'est qu'un résumé de ce que l'auteur va développer, en remontant aux causes du mal et en distribuant les châtiments selon la gravité des fautes.
Les principaux coupables sont les anges déchus, qui ont séduit des mortelles et qui ont enseigné aux hommes la guerre, la parure, les arts magiques et l'astrologie. Michel et les bons anges les ont déjà vaincus et les ont enchaînés pour soixante-dix générations. Au jour du jugement ils seront jetés au feu, pendant que la terre jouira du bonheur dans la justice. Elle produira tout en abondance; les gens pieux auront mille «nfants, tous les peuples adoreront le Très-Haut. On voit ici poindre dans un avenir indéterminé la plante de justice, c'est-à-dire sans doute la communauté sainte choisie dans Israël (1).
Le jugement est encore ici le seul passage entre le présent et l'idéal à venir. Gomme dans le prologue, le voyant rêve d'un monde meilleur l'avenir sera le renouveau de l'Éden, une renaissance de l'innocence primitive. ^
Un point n'était pas résolu : la situation des âmes avant le jugement
(1) Cette plante de justice (x, 16) n'est pas le Messie: cf. hxu, 8; lxxxiv, 6; xcm, 2. 5, lo.
et, le discernement des Justes et des pécheurs durant l'époque troublée^ Chacun savait, de par la tradition antique, que l'homme ne mourait pas tout entier et qu'il poursuivait dans le Ghéol une existence où tous le» rangs étaient confondus, sans que la vertu fût récompensée dans cette pâleombre de vie.
Les descriptions ne manquaient pas, chez les Babyloniens et même chez, les Hébreux (1), de cette contrée de poussière et de ténèbres. Ce qui est nouveau ici, c'est que les places y sont réparties selon les mérites, comme si un jugement avait déjà été prononcé. Hénoch distingue quatre compartiments. A travers l'obscurité du texte on croit entrevoir une place spéciale pour Abel, en qui on doit entendre ceux qui ont souffert comme lui de la part des méchants, — c'est-à-dire les martyrs, — et une autre, région lumineuse avec une fontaine pour les justes. A ces deux séjours de bonheur sont opposés deux lieux de souffrances : dans l'un les pécheurs les plus coupables, qui n'en sortiront, au jour du jugement, que pour être châtiés davantage; dans l'autre ceux qui ont déjà été jugés ici bas; ces derniers ne quitteront pas leur triste état, mais c'est pour eux un moindre mal de ne pas ressusciter.
On dirait donc que l'auteur est tellement pénétré de la solennité du jugement qu'il ne lui fasse place qu'une fois. Dieu ne jugera pas dans ses assises ceux que les hommes ont déjà condamnés; déjà punis sur la terre ils resteront au lieu où le poids de leurs fautes les a fait choir. Les autres ressusciteront, mais sur la terre. Les justes retrouveront l'arbre de vie, jusqu'alors relégué au bout du monde, et transplanté après le jugement en terre sainte, près de la maison de Dieu. Son odeur leur donnera une existence plus longue que celle des anciens patriarches. En face des justes, qui sont installés sur la montagne du Temple, s'ouvre la vallée maudite où les blasphémateurs seront punis pour toujours. L'antithèse est entre les justes et les pécheurs. Le sort de tous se déroule sur la terre, à Jérusalem (2), ou près de Jérusalem, parce que c'est la cité du grand roi, mais sans accentuer le triomphe national. Le bonheur des justes ne finira pas; du moins l'auteur n'a rien prévu pour une période ultérieure. Leur vie sera entretenue par l'aliment de Tarbre, et par son parfum qui pénètre jusqu'aux os (3). Les méchants conserveront une existence misérable.
U n'est point aisé de dater une pareille apocalypse. On la place généralement avant l'an 170 {h), parce qu'elle ne parle pas de la perse-
(i) DiiOHME. Le livre de Job, p. xciv. . „ ^ i
2 La ville n'est pas nommée, mais décrite avec ses trois vallées qui confluent en une seule. (3) XXV, 5 ; ô xapTrbç aûtoû toï? èxXsîCTO?; sU îloi-^v el? Popâv... 6 : aï ô(7î;.al auroO sv TOt; o<7T£*ç
aÛTwv.
(4) Martin, Charles; de même dans le Messianisme, p. 62.
n ENOCH : LES SEMAINES. 113
cutîon d'Antiochus Épiplïane. Cette opinion est assurément probable. Mais, nous l'avons dît, l'auteur n'envisage nullement la suite de l'histoire. Il vit dans une atmosphère cosmique, plutôt qu'Israélite, Il dépend manifestement selon nous de ce qu'on a nommé l'Apocalypse d'Isaïe, mais celle-ci est cependant beaucoup plus préoccupée des destinées d'Israël, quoiqu'il ne soit pas aisé de déterminer celles qu'il a en vue (1). Ce qui est commun aux deux morceaux-, c'est la partie apocalyptique sur une catastrophe universelle, le jugement de Dieu sur le monde, même sur les puissances d'en haut qui seront jetées en prison, la description du bonheur des justes, celle du châtiment des ennemis de Dieu. Voici la différence. Quoique la vue d'Isaïe dépasse l'histoire, les métaphores, les images, les allusions sont tirées de l'histoire et du pays d'Israël. Dans Hénoch nous avons pour horizon les anges, bons et mauvais, les justes et les pécheurs, le monde troublé par ceux-ci qui doit recouvrer son calme. Ce bouleversement déjà accompli est un signe que des événements d'une portée exceptionnelle ont changé l'échelle des valeurs. Rarement on a décrit avec plus de force et d^horreur les ravages du péché. Les hommes ont été «ntralnés au mal par des esprits mauvais; c'est à ceux-ci que va surtout l'indignation de l'auteur. Il s'élève très haut, et sa haine contre les pécheurs ne parait inspirée ni par le sentiment national, ni par une rancune de secte. On est conduit à penser à un groupement d'hommes émus, mais non ébranlés par la contagion du paganisme, ne songeant qu'aux intérêts de Dieu, sans avoir encore décidé qu'ils étaient les seuls représentants authentiques de sa cause. D'autre part l'œuvre est connue du Livre des Jubilés (2). Nous la croirions donc sûrement antérieure à l'an 125, peut-être antérieure à la persécution, mais peut-être datant des premiers jours de la révolte, alors que les plus exaltés des Assidéens, aveuglément confiants dans le secours de Dieu, se laissaient massacrer plutôt que de batailler le jour du sabbat,
§ 2. — Hénoch, xcm, 1-10; xci, 12-17 (3). Les semaines.
On dirait d'ua appendice à la grande prophétie du jugement, avec une vue rapide sur la suite des temps. L'analogie des images est soulignée par une double allusion à la plante de justice (4). Mais il y a une divergence considérable.
(1) Dans la RB., 1894, p. 200 ss. j'ai essayé de rattacher l'apocalypse d'Isaïe (xxiv-xxnt) à l'époque de la ruine de Samarie. Je n'oserais pas le soutenir aujourd'hui.
(2) Jubilés, IV, 17-23 fait allusion à Hénoch éth. i-xxxvi et lxxu-lxxxii; voir pour plus de détails Charles, The book ofJuUlees, p, 36.
,(3) Charles et Martin sont d'accord sur celte transposition. (4) xcm, 2 et 5, comme dans x, 16.
LE JUHAÏSME AVANT JÉSUS-CHRIST. g
114 VII. ÎIïES ^PREMIERES âJPGCAEYPSES.
Cfette fois le inonde estconâamné e^t devra ïMreperajiiiacé pBtr^nTïionde ?nouveau après dix semaines. Les sept îppemières se reconnstTssBnt aisëiHQent:: cesonlt les temps des prémieps pères, du déluge, de 'la vocation d'iÉbraham, de l'Exode, de la construction du Temple, des inidéîîtës ïïondrasant à lu ruine ide Jérusalem. A hi fin de la septième semaine, on ^voit naître un groupe de justes, rejetons de la plante de Justice : ce sont les Assidéens. La^huitième semaine sera celle des guerres macchabeennes, se terminant à lia ■construclion d'une maison pour le gTandUo], dans une /Splendeur /éternelle. Nous reconnaissons ici l'influencede ©aniél (4); en ce îmoment nous passons du présent à un horizon de l'avenir. La neuvième rsemaine rsera une ïpurillcation de la terre préparatoire au grand jugement qui sera tenu dans la -septième partie de la dixième semaine. Après, ce sont les cieux nouveaux et des semaines éternelles dans la bonté et dans ^la justice.
'Ceite petite apocalypse suppose donc que î-époque des guerres rélî- .gienses iest eom'mencée *et.son heureux résultait déjà ;aeqùis '{%) :
Et .ensuite, 41 y aura .uneaEtre semaine,; ee sem. celle de la justiee; une qpéeilui -sera remise pour qu'il :soit fait jugement et justice des qppresseurs, et les .pécheurs seront livrés aux mains des justes.
Cette sîtuaition est céîle des premières victoires de Jonathan, au "temps de la bonne enl ente enitre 'les Assidéens et les 'hommes de guerre, avant que 'Jonathan ait 'prîs le ^;ître de grand prêtre (3). Les cieux nouveaux se trouvent déjà dans Isaïe (xxvi, 2^). On peut donc s'arrêter aux environs de l'an 15â av. J.-G. 'On ne voit aucun messianisme personnel.
§3. — 'EÈNOcn,Lxs.xiii-iS:C.JLes songes.
Cette fois l'allégorie bat son plein. Touterhistoire=des Livres Saints est racontée, épisode par épisode, en désignant les personnes et les peuples par des animaux. Les patriarches soni des taureaux, les Israélites, à partir de Jacob, sont des brebis, et demeurent des brebis quelles que soient leurs fautes, toujours victimes, encore que pas toujours innocentes. Les Égyptiens sont des loups, les liidomites des sangliers, les Assyriens et les 'Ghaldéens des lions et'des tigres, les Syriens des corbeaux.
Il y a cependant des hommes, mais ils représentent les anges. Lorsque Dieu a résolu de punir sévèrement les brebis, avant la ruine de Jérusalem^
(11) Dan., IX, 24.
(2) xci, 12 s. Traduction de M. l'abbé Martin.
(3) I Macch., IX, 73. L'épée se reposa dans Israël... Jonathas commença à juger le peuple et il fit disparaître les impies du milieu d'Israël.
HiÉWOCII .: JMS -SDiVGES 115
il ks ipemet à ia farcie de sôixantendix ■pasteurs, imeins parveriis gue les •anges déclîQS, et '^ud paraissaient inspirer une certaine eonfîaîiice. ik fait ils se montrèrent de mauvais pasteurs, laissant périr pilus de i>re(bis fa'il n'était à pirop0S. C'est doncieux qui sont responsaMes si le ebâtiment a été excessif. Le Dien d'ispaërn':anirait pas été si sévère poiur son peuple : iii a été mal servi. L'auteur estime donc qne les iisraélites ont soTi^ert plus •qu'ils n'avaient mérité. Leurs maîtres étrangers, plus coupables qu'eux, •n'auraient pu commetfere ces crimies, sans une permission d'en haut. ^Pouir •ne pas aoeuser le Seigneur d'injustioe ou d'abandon des siens, on rejettera faute ;s;itr des esprits célestes ^négligents. Ce sont donc idéjà l'es princes de ce monde, étant en même temps des puissances et des époques, puisqu'ils ^dominent chacun à son tour, ceux qu'on appellera plus tard des Ages ou des Éons. Le chilîrB de soixante-dix représente évidemment une très longue période-, a l'instar des sd.sante-dîx ans de Jèrémie, des soixantedix semaines de Dauiel (1). On distingue deux groupes de trente-cinq, subdivisés en 23 et en 12. Mais il est impossible de faire ^coïncider ces périodes avec rhistoire.
ili semble du moins que les soi»ante-dix temps sont écoulés au temps de rauteur. Bien a obligé les pasteurs à rendre leurs comptes, et il a en main les pièces pour prononcer un jugement exact. La dernière des quatre périodes, qui est donc de douze ans, couïmence peu avamt la persécution d'iaitiochus Épîphane. A ce moment lies b rebis étaient 4 la fois maltraitées et aveuglées. Il leur naquit ides agneaux blancs, c'est-à-dire qu'il se forma un parti de Judéens fiîdièles, les Assidéens, <et il leur poussa des •cornes, c'est-â-idire qu'ils commencèrent à ise révolter. P^ar mi les brebis, en dehors par conséquent du parti des Assidéens,;une brebis se trouva munie d'une grande corne. Peu importe que fcette brebis se trouve ensuite être un bélier. C'est le même défenseur des fidèles, contre lequel s'unissent tous les oiseaux de proie, et ce ue peut être «que Jadas Macchabée {2). L'auteur lui est sympathique, et constate l'alliance ées bonnes brebis avec lui (3), mais en somme il ne compte pas sur le glaive. C'est au moment où l'attaque se fait la plus violente que le Seigneur intervient. Il constate d'après les livres que lui montre un ange que trop de brebis ont déjà péri (4) :
Et je vis jusqu'à ce que le Seigneur des brebis vînt auprès d'elles, et prît en mains la verge de sa colère, et il frappa ia terre et la terre s"entr'ouvrit, et toutes les bêtes et les oiseaux du ciel tombèrent loin de ces brebis et furent engloutis dans la terre qui se lerma sur eux.
(1) Jér., XXV, 11-12 et xxtx, 10; Dan., ix, 2.24-27.
(2) Bans le Messianisme..., p. 30, nous préférions dire Jean Hyrcan,
(3) D'après xc, 19, qu'il faut placer entre 13 et 14.
(4) xc, 18; trad. Martin.
116 vu. LES PREMIÈRES APOCALYPSES.
Après cela il n'y a plus de place que pour la manifestation de Dieu dans le jugement. Les anges prévaricateurs et aussi les pasteurs sont jetés dans un abîme de feu. Les brebis aveuglées, c'est-à-dire les apostÊits, sont aussi jetées dans un brasier de feu, à la droite de la maison, c'est-à-dire dans la vallée à l'Orient de Jérusalem. L'ancienne maison, Jérusalem avec son temple, est reléguée au sud; une autre prend sa place, apportée toute faite, et le Seigneur des brebis l'habite. Il y recevra l'hommage des brebis et de tous les animaux de la terre, désormais prosternés devant les brebis dans une humble obéissance. On verra même reparaître les brebis qui avaient péri et avaient été dispersées, et qui seront donc ressuscitées.
Lorsque la paix est établie, il naît un taureau blanc avec de grandes cornes, qui ne peut être que le Messie. Son origine est donc plutôt terrestre que céleste, et il vient pour régner, sans avoir rien fait pour procurer le règne de Dieu. On ne sait s'il descend de David ou s'il se rattache à la dynastie des Asmonéens. Adam était un taureau blanc. Le Messie est donc un nouvel Adam. Mais déjà tous les patriarches étaient des taureaux. Tout le monde se transforme donc en taureaux pour manifester le retour à l'innocence primitive. Pour conserver sa prééminence le Messie est représenté à la fin par un taureau sauvage, un aurochs, type de la force.
Ainsi, à partir des premières batailles de Judas Macchabée, l'auteur abandonne le terrain de l'histoire qu'il travestissait servilement en allégories^ Il prend son vol, rêve d'un centre nouveau du culte israélite où accourront toutes les nations dociles, sous la houlette d'un nouvel Adam. Le monde entier renaît dans l'innocence, reconnaissant cependant la domination des enfants de Jacob. L'idéal messianique se précise autour d'un chef, mais sans aucune préoccupation de l'au-delà, sinon que les martyrs ressusciteront pour jouir de la félicité générale.
Nous sommes très probablement au temps de Judas Macchabée, quand on ne songeait guère au descendant de David, et quand la dynastie des Asmonéens n'était pas assez en vue pour détourner à son profit les antiques promesses messianiques.
§ 4-. — Le livre des Jubilés. (1).
Le succès extraordinaire, miraculeux, des guerres macchabéennes avait surexcité les anciennes espérances d'un avenir glorieux pour Israël. Cette
(1)) Écrit d'abord en hébreu et traduit en grec. C'est du grec que procèdent les fragments latins, publiés par M^' Ceruni, Monumenta sacra et profana, 1861, t. I, fasc. 1, p. 15-62, édités ensuite RÔNscn, Das Buch der Jubilaen, Leipzig, 1874. La version éthiopienne, complète, procède aussi du grec. Elle a été publiée par Dillmann en 1859, et par Charles, The ethiopic version ofthe Hebrew Book ofJubUees... withtheHebrew, Syriac, Greek and Latin fragments, Oxford,