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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

La Tora, écrite et traditionnelle, est, certes, chose de doctrine et d'enseignement, elle s'adresse à l'esprit, à la réflexion de ses adeptes, de tous ceux qui ont accepté le pacte d'alliance et il est inexact de n'y voir qu'un code, qu'une législation contraignante, « nomos ». A cette éducatrice d'Israël qu'est la Tora, on peut, nous l'avons vu, bien qu'elle ne dispense point d'enseignement abstrait, demander des lumières sur les grands objets de la pensée théologique ou métaphysique et même psychologique, sur Dieu, sur l'âme, sur la destinée, sur les temps futurs. Il ne faut pas, en revanche, perdre de vue le caractère pratique ou « pragmatique » de la Tora, Le judaïsme n'est pas hors la vie, ni au-dessus de la vie, mais dans la vie même. Il veut et aime la vie ; il l'exalte, il l'éclairé, il la purifie, mais il œuvre en pleine réalité. C'est pourquoi, si riche qu'il soit de pensée et de croyance implicite, il a surtout le caractère

normatif. Il est une organisation qui, du Décalogue jusqu'au Schoulhan Arouch, sans léser en principe aucune saine activité humaine, a soumis la vie à une discipline, complexe comme elle.

Qu'il s'agisse du rapport de l'Israélite à son Dieu, à ses frères ou à soi-même, de la conduite individuelle, de la vie de famille, ou des rapports sociaux, Tora et tradition sont là pour diriger et guider. Le judaïsme est un cadre de civilisation, le contenu en a certes varié suivant les âges et les pays et selon que la collectivité juive a vécu repliée sur eUe-même, ou , entretenu le contact avec la culture ambiante, mais la vie selon la Tora a gardé, dans les transformations de la civilisation générale, son caractère propre.

Les rapports avec Dieu, soit de l'Israélite isolé, soit de la communauté juive, ressortissent à la loi proprement religieuse : c'est le rite domestique ou synagogal, le culte, la prière, la liturgie, les fêtes, les oÉrandes et l'étude de la Loi.

Les rapports humains dans la vie familiale et sociale, c'est d'une part, un judaïsme juridique, un droit mosaïque, talmudique et rabbinique, avec tous ses compartiments, matrimonial, civil, pénal, commercial ; c'est, d'autre part, la morale, l'éthique monothéiste de justice, d'équité et de charité, qui est à la base de tout le droit, mais s'est exprimée, de façon plus libre et plus souple, dans ces multiples préceptes, sentences, paraboles, inspirés d'aiUeurs de la Bible, que nous a conservés l'Aggada du Talmud et des collections midraschiques. En ces productions tardives de l'esprit

prophétique, de la Nevoua, s'il y a moins de yrisme et d'art qu'à l'âge de l'hébreu classique, ou trouve du moins les matériaux d'une abondante floraison littéraire ultérieure ; écrits de théologie morale, recueils de maximes, légendes et contes édifiants, qui sont une des richesses de la littérature rabbinique. C'est la Tora du cœur, de la conscience ; c'est l'art de la conduite individuelle à l'égard du prochain, juif et non juif, et à l'égard de ce proche parent qu'est chacun pour soi-même, selon une locution talmudiqûe.

Ainsi la Tora pratique, « les œuvres », — car nulle étude théorique, si importante et méritoire soit-elle, ne se suffit à elle-même et n'a de valeur, au fond, sans se réaliser dans la vie — contient une pratique religieuse ou ritualisme, une pratique familiale et sociale et une pratique morale.

Peut-être y a-t-il quelque arbitraire à sérier ainsi, si l'on se souvient que tout ce qu'ordonne ou interdit la Tora est, à titre égal, mitswa, appartient à l'édifice dont les 613 Mitswot du mosaïsme sont la base, mais cette discrimination est commode à qui veut se rendre compte du contenu de la Tora. D'autre part, si persuadés qu'aient été les docteurs autorisés du judaïsme de la valeur de chaque commandement, la possibilité et l'utilité de les classer, dans une certaine mesure même de les hiérarchiser, leur est apparue de bonne heure.

On trouve un classement dès la fin du ii^ siècle de l'ère vulgaire, sous le patriarche Juda le Saint, dans l'édifice des six Sedarim ou « Ordres » de la Mischna, cette coordination de la Loi orale à laquelle le patriarche a attaché son nom et dont les 63 traités vont des lois agraires aux lois de pureté, en passant par les fêtes juives, la législation du mariage, le droit civil et pénal, les sacrifices. En ce qui concerne la valeur respective des différentes parties de la Tora, tout semble sur le même plan à en croire certaines affirmations de docteurs : « Sois attentif, dit un texte, à une Mitswa légère comme à une Mitswa grave. » L'on a même, dans la liturgie, renoncé à la récitation quotidienne du Décalogue pour ne pas paraître faire un sort spécial à ces commandements, à l'époque où le christianisme, se dégageant de la Loi cérémonielle, ne retenait que les préceptes moraux de la Tora. Mais les docteurs d'Israël n'ont pas méconnu pour autant l'esprit du prophétisme et bien des ritualistes et des casuistes ont professé que les préceptes avaient pour but de sanctifier et de purifier la vie et que la piété intérieure, la ferveur, d'une part, et les œuvres charitables de l'autre, étaient le commencement et la fin de la Tora, en exprimaient la substance, étaient le fruit et le couronnement de la fidélité à ses préceptes. Qu'on se rappelle la leçon de Hillel l'ancien (i®^ siècle avant) au païen désireux de se convertir au judaïsme : « Ce qui t'est odieux -à toi-même, ne le fais pas à ton prochain : c'est là toute la Loi, le reste n'en est que le commentaire », et l'homélie de Simlaï

(m® Siècle de l'ère vulgaire) qui montre les 613 commandements de Moïse se synthétisant dans une poignée de vertus purement morales énoncées au ps. 15, résumées dans quelques préceptes d'Isaïe et de Micha, pour se condenser finalement dans une seule formule du prophète Habakouk (3,8) :

« Le juste vivra par sa foi. » N'est-ce pas là donner la primauté au « moral » sur le « rituel », sans sacrifier ce dernier ?

Mais revenons au classement. L'action du temps et de la Providence qui oriente les destinées d'Israël et du genre humain a opéré dans l'héritage de la Tora un départ entre ce qui demeure intact au cours des âges et ce qui ne conserve plus qu'un intérêt rétrospectif. La destruction du Temple et la grande dispersion ont suspendu le jeu des lois concernant la Palestine seule, ainsi que la majeure partie du Code sacerdotal et lévitique (sacrifices, loiç de pureté, législation des lépreux, dîmes et prélèvements, etc.), en en laissant seulement l'étude, comme œuvre pie. Tout le reste est. demeuré en vigueur de longs siècles, dans cette maison d'Israël qui a cessé depuis l'an 70 d'être une nation politique avec centre palestinien,, mais s'est maintenue comme entité religieuse et sociale et a continué d'obéir à une réglementation sinon intégrale, du moins s 'étendant à plus de domaines que nous ne le concevons en Occident.

Dans le judaïsme d'avant Témancipation et dans nombre de groupements juifs, de nos jours encore, surtout en terre d'Islam (Maroc, Tunisie, Orient), où les Juifs vivent sous le régime du statut personnel et d'une certaine autonomie communale, on peut parler de vie spécifiquement juive. Sans doute, dès le moyen âge, surtout dans l'Espagne d'avant 1492, et dans l'Italie de la Renaissance, même groupés dans leurs quartiers spéciaux, les Juifs ont souvent surajouté à leur culture propre la culture ambiante, et beaucoup d'intellectuels ont participé activement à la vie scientifique, philosophique et littéraire de l'époque, mais le fond de l'existence reste subordonné à la Tora et à la tradition, dont bien peu contestent l'autorité. Somme toute, avant les temps de l'assimilation sociale d'Israël, le rabbin peut être à la fois docteur de la Loi et talmudiste, chef du culte, prédicateur, décisionnaire en matière de. rite, juge, notaire, arbitre dans les divers conflits qui viennent à .surgir parmi ses ouailles. C'est un homme qui étudie sans cesse et enseigne la Tora, qui contrôle l'observation et l'application de tout ce qui peut être observé et appliqué hors de la Terre-Sainte.

Tous ces aspects du judaïsme, encore visibles dans les communautés où règne le statut personnel, méritent attention. Qui veut s'en faire une idée ■ précise ne peut se contenter des ouvrages qui exposent le dogme, la morale, le culte d'Israël. Il faut s'adresser à sa littérature juridique. Le Talmud est peu accessible à ceux qui ne peuvent

recourir aux textes (i). C'est d'ailleurs moins le Talmud même qu'il convient de consulter que les codifications qui en ont été faites par d'illustres rabbins pour les besoins de la vie pratique au cours des siècles qui ont suivi sa rédaction définitive au vi^ siècle. La dernière en date de ces codifications, le Schoulhan Aroukh (Table dressée), rédigé par Joseph Caro de 1522 à 1554 sur la base des Quatre Tourim de Jacob ben Ascher, a fixé la jurisprudence traditionnelle et s'est imposé depuis plus de trois cents ans au monde Israélite. La première partie, Orah Haym (Chemin de la Vie), contient ce qui concerne la liturgie et les fêtes. La seconde, Yoré Dea (Enseigne la connaissance), édicté ce qui est permis et défendu (lois alimentaires). La troisième, Eben Haézer (Pierre du secours) (2), contient les lois de la famille (mariage, divorce, douaire, lévirat). Enfin le Hoschen ha-Mischpat (Pectoral du Jugement) est le droit civil et pénal (obligations, contrats, testaments, héritages, tutelles, curatelles, etc.). Caro a laissé de côté tout ce qui n'est plus applicable dans la Diaspora et ne s'occupe que de ce qui est approprié aux besoins de son temps.

La véritable somme du judaïsme intégral, tant théorique que pratique, tant religieux que rituel, tant rétrospectif qu'actuel (pour son temps du

(i) Des traductions, au moins partielles, en existent en diverses langues ; mais elles sont peu lisibles. En France, M. Schwab a tradmt le Talmud dit de Jérusalem (moins étendu que le Talmud de Babylone), 10 vol., i87i-i889.S.Rabbinowitz a donné des résumés et des extraits de nombreux traités du Talmud,

(2) Traduit partiellement en français par Sautayra et Charleville Paris, 1868-69.

moins), c'est le code, bien antérieur, de Maïmonide (achevé vers 1180), à savoir le Mïschné Tora ou Y ad Hazaka (la Main Forte) qui, après avoir comme filtré le Talmud et les recueils connexes de la tradition, a classé et exposé méthodiquement, dans un hébreu clair, toutes les matières de la Tora écrite et orale, en commençant par la théologie et l'éthique, sans négliger les lois politiques et les règles du calendrier juif.

La pénétration des Juifs dans la société moderne, qui s'est opérée plus largement et s'est accélérée grâce à la conquête des droits de l'homme et du citoyen, mais dont le processus, rappelons-le, est bien antérieur à la Révolution, a éliminé de cette civilisation juive, déjà réduite par la dispersion, bon nombre d'éléments appartenant naguère à la juridiction rabbinique. Le chef religieux du judaïsme, dans la plupart des communautés, ne connaît plus, sinon à titre amiable quand il a la confiance des parties, de maintes questions jadis de la compétence rabbinique. Juge autrefois en bien des procès civils, en matière de contrats, d'héritages, de règlements, de douaires, etc., il ne l'est plus qu'en fait de droit proprement religieux ; questions de pureté des aliments ou Caschrout, culte synagogal, rnariages, divorces et conversions. Pour le reste (i), il a abdiqué en

(i) La troisième partie du Schoulhan Aroukh, le droit civil et pénal, se trouve ainsi caduque dans les communautés qui ont renoncé au statut personnel. La législation du mariage aurait eu le même sort, si la constitution d'une famille n'était pas chose essentiellement religieuse en même temps qu'une affaire civile. •

faveur de la loi du pays, étendant beaucoup la portée du précepte talmudique Dma demalkhouta dina « la loi du gouvernement est la loi » (i), et réduisant ainsi la vie proprement juive aux choses confessionnelles et philanthropiques et à la direction des consciences. C'est par là, d'ailleurs, que l'émancipation a été rendue possible. A vrai dire, si le ministère rabbinique s'est rétréci d'un côté, il n'a pas laissé de grandir, de l'autre, en matière d'enseignement religieux, de prédication, d'édification et d'assistance. En même temps l'assirailation civique a eu pour résultat, en restreignant le particularisme juif aux usages du culte domestique et synagogal, de mettre en plus vive lumière les doctrines de caractère universel, inhérentes à l'enseignement du judaïsme, et toutes les institutions par où la culture juive s'harmonise à la culture générale.

Telle est du moins la conception que professent les dirigeants des communautés qui ont souhaité et accepté cette limitation de l'ancienne vie juive pour être, civilement, semblables à leurs compatriotes non juifs. Une telle position n'était pas sans danger, au point de vue religieux même.

Ce danger qui, depuis l'émancipation, menace le judaïsme, et qu'ont d'abord dénoncé et essayé de conjurer surtout les défenseurs des strictes traditions, c'est l'assimilation illimitée. Ils se sont rendu compte bientôt que la brèche ouverte

(i) Cf. l'usage qui a été fait de ce principe par le Sanhédrin de 1807, qui sépara nettement les dispositions « politiques » de la Tora des lois proprement religieuses et morales.

dans l'édifice de la Tora ne pourrait que s'élargir si l'on ne faisait bonne garde, en maintenant jalousement les rites dans tous leurs détails, et en condamnant les modifications les plus légères préconisées et adoptées par les libéraux. Ceux-ci, à la vérité, pensaient pouvoir remédier à la déjudaïsation par des réformes cultuelles : l'introduction de l'orgue et de chants liturgiques modernisés, dans des synagogues plus imposantes que les modestes lieux de culte d'autrefois, l'admission de prières et de prédications dans la langue commune au cours de l'office hébraïque, l'institution de cérémonies collectives d'initiation ou de confirmation des jeunes gens et jeunes filles, analogues, par la forme extérieure, aux premières communions des cultes chrétiens. Ces réformes, objet de longues et passionnées controverses qui ont rempli le siècle dernier et se rallument de temps à autre de nos jours, ont été généralement acceptées, sous des modalités diverses, dans les communautés occidentales, sauf celles de stricte observance.

Là où ces réformes ont été trop radicales, l'événement a paru justifier les appréhensions des conservateurs. Sous couleur d'aviver la foi, en embellissant et en accommodant au goût du jour ses expressions publiques, on l'affaiblissait en dépréciant la tradition des ancêtres, dont on méconnaissait les richesses, on imitait, avec la froideur propre à toute imitation, les cultes ambiants. D'assimilation en assimilation, on allait à un vague déisme ou à l'apostasie.

Il est vrai de dire qu'à la longue un certain

équilibre s'est établi, au profit de positions moyennes d'un conservatisme modéré, dans la [:)lupart des grandes communautés, fruit des efforts de rabbins à la fois instruits de l'histoire du culte, de l'évolution de la tradition liturgique, en même temps que conscients des besoins nouveaux d'édification chez les générations de culture moderne. Il semble, d'autre part, que de plus en plus, à l'heure actuelle, jusqu'en Amérique du Nord où la réforme du culte juif s'est le plus librement donné carrière, on sente le besoin de revenir à la tradition, vénérée sans fétichisme, mais appréciée comme le vrai rempart contre les excès de l'assimilation déjudaïsante (i).

En sorte qu'à part les extrémistes qui se passent de la Tora et de l'hébreu, ne se font pas scrupule de reporter la solennité du sabbat au dimanche, et, par une évolution presque inévitable, aboutissent, ceux-ci à l'agnosticisme, ceux-là aux sociétés de culture éthique, d'autres à telle église chrétienne ou, à la Christian Science, la majeure partie des fidèles juifs de tous pays s'accordent à répudier l'assimilation religieuse comme le laïcisme intégral, et la base cultuelle de la vie juive demeure, quelles que soient les limitations ou les omissions qu'elles subissent, la Tora hébraïque et la tradition. Toutes les synagogues du monde célèbrent encore et les fêtes mosaïques et au moins la Hanoucca (fête des Lumières), d'institution rabbinique.

(i) Voir plus loin, p. 149.

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