CHAPITRE X Le Ritualisme
Le néo-judaïsme se flatte volontiers d'apporter des matériaux nouveaux à la reconstitution d'une culture juive « intégrale », en essayant de ranimer, par l'histoire plus que par le Talmud, la conscience « nationale » d'Israël. Mais il se voit obligé, tôt ou tard, de xeconnaître ce qui subsiste de vivant dans un judaïsme rituel et confessionnel trop souvent sous-estimé par les apôtres d'une renaissance où le facteur religieux, sinon spirituel, n'est plus prépondérant.
Religion positive et collective, le judaïsme a donc des rites, des cérémonies, des fêtes, des commémorations, maintenus par une tradition* dont se réclament peu ou prou tous les partis, fût-ce les plus avancés, et dont sont enclins à se rapprocher ceux qui ont aperçu le danger d'en user trop librement avec elle. Cet empire des pratiques traditionnelles a beau s'affaiblir sous la poussée des forces du siècle, il est toujours capable de se ranimer, tant il y a de force d'évocation et d'édification dans des traditions miUé-
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naires. L'Israélite qui fête la Pâqiie et consomme des pains azymes ne se sent-il pas solidaire de cent générations issues des affranchis de Mizraïm ?
On a tout dit sur les abus et les dangers du ritualisme : le forme l'emportant sur le fond, la lettre sur l'esprit, les gestes extérieurs devenant l'essentiel aux dépens du sentiment intime, la correction mécanique remplaçant l'enthousiasme spontané, le culte de Dieu travesti en quelque chose de superficiel et d'insincère, de tyrannique et d'intolérant. C'est l'écueil de toute religion fixée dans ses formes et ses institutions. La voix des prophètes d'Israël et de Juda a dénoncé, il y a longtemps, non seulement les superstitions grossières et les immoralités du polythéisme, mais même les manifestations extérieures du culte d'Adonaï en son propre Temple, lorsque prières et sacrifices, fêtes et assemblées de culte n'étaient que vaines parades, faute de ce que Dieu demande par-dessus tout, droiture, justice et miséricorde. Maintenant le prophétisme s'est-il dressé contre le sacerdotalisme, comme une sorte de « laïcisme y> contre un « cléricalisme » ? On le dirait, à lire maintes pages de la Bible. Et ce tableau a été souvent brossé. Toutefois, il faut éviter de considérer les choses du passé à travers nos conceptions modernes. Il eçt risqué de dire que les éloquentes diatribes des Amos, des Isaïe, des Jérémie contre l'abus des jeûnes, des sacrifices et des pratiques
de dévotion contiennent, fût-ce en puissance, la condamnation pure et simple de tout ritualisme. Le prophète force volontiers la voix et s'indigne contre des manifestations qui ne traduisent aucun sentiment sincère. Il semble, dans son indignation pieuse, se dresser en ennemi d'institutions qu'en fait il ne songe pas à abroger et dont il dénonce surtout les abus. Le langage des prophètes a été d'une âpre véhémence parce qu'à leur époque le monothéisme n'avait pas encore cause gagnée et qu'il fallait mettre l'accent sur ce qui constituait la différence capitale entre le culte du Dieu d'Israël et celui des divinités étrangères, la moralité de la conduite humaine.
Certes, plus tard encore, même quand Israël a enfin rompu avec le paganisme, , les travers dénoncés par les prophètes ne sont pas abolis pour toujours. Bien des esprits pensent même — c'est un thème favori de l'apologétique chrétienne — ■ que, le prophétisme éteint, le ritualisme a relevé la tête et pris un développement extravagant aux temps des scribes et des rabbins. C'est là une grosse question souvent agitée et sur laquelle il existe une énorme littérature. On sait comment le ritualisme formaliste a paru, depuis les diatribes évangéliques, s'incarner surtout dans les Pharisiens, dont elles ne présentent pourtant que la caricature. On n'a pour s'en convaincre qu'à lire le savant ouvrage récent The Phansees (i), œuvre du chrétien R. Travers Herford. Rappelons
(i) Londres, 1924 (traduction, française par M""" G. Moyse, Payot, 1939).
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seulement que les Pharisiens authentiques, dont Hillel fut un des types les plus achevés, étaient des ritualistes et des casuistes dans l'étude de la Halacha, du droit canonique, mais qu'ils étaient aussi, pour la plupart, des prédicateurs populaires dont l'enseignement est tout animé de l'esprit des prophètes.
On trouve dans le Talmud, si vilipendé comme un monument de formalisme compliqué et pédant, des sentences comme celles-ci : « Dieu exige le cœur. » — « Ne fais pas de ta prière une chose fixe et conventionnelle, mais une supplication. » — « Qu'on en dise beaucoup ou peu, l'essentiel, c'est que le cœur fervent se tourne vers le Ciel. »
Le ritualisme des défenseurs et propagateurs de la Tora ne saurait être confondu avec celui contre quoi ces prophètes s'indignaient. Qu'il y ait eu des abus, ainsi qu'à toute époque, c'est indéniable. A toute époque aussi ils ont été dénoncés. Certaines formes rituelles peuvent tomber. Le rite et la cérémonie, l'obéissance à des règles communautaires sont nécessaires partout où il y a une vie religieuse collective et même individuelle ; elles sont inhérentes à la discipline morale et religieuse du peuple. Il n'est que de combiner, de vivifier ou de tempérer l'une par l'autre ces deux forces spirituelles du judaïsme qui, sous des aspects divers, se retrouvent ailleurs, le classicisme de la règle légale (Halacha) et le romantisme de l'inspiration libre (Ne voua ou Aggada). L'un et l'autre ont leur raison d'être. Sans inspiration, la règle dégénère en froid protocole, en routine
pesante ; sans règle précise, la « Nevoua » n'est que mysticisme aventureux ou philosophie creuse. Point de société religieuse, on le sait de reste, si dégagée qu'elle s'af&rme de tout particularisnie rituel, si avide qu'elle soit de donner accès sans condition à toute âme croyante ou en quête de Dieu, qui n'use de manifestations extérieures, lectures préparées, chants liturgiques, réunions en un jour marqué d'une consécration spéciale. Moins qu'aucune collectivité religieuse, le judaïsme peut se passer de rites. Ils sont le lien des communautés éparses comme la tradition qui relie le présent à un long passé. Or, le judaïsme est une forme historique qui, comme telle et non comme une religion de salut individuel, doit s'affirmer et remplir son rôle providentiel. C'est sa discipline rituelle et cérémonielle qui l'a préservé de la dissolution et lui a conservé sa physionomie propre. Le judaïsme est le témoin et le prédicateur du monothéisme sans alliage, et son message n'est pas une simple doctrine abstraite et anonyme ; elle est un exemple vécu par une famille religieuse différenciée et reconnaissable partout. Instrument de sa propre conservation spirituelle, sa Tora est aussi le cadre du message universel qu'il doit apporter aux autres enfants de Dieu,
En matière d'observances et de rites, le point de vue strictement orthodoxe, c'est que la Loi, tant orale qu'écrite, est l'expression certaine de la
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volonté de Dieu depuis le premier commandement de la Tora jusqu'à la plus récente décision casuistique d'un docteur dûment qualifié, revêtu du pouvoir de défendre et de permettre. Tous les Juifs religieux n'adhèrent pas nécessairement à cette conception et admettent une certaine marge d'évolution et de contingence. Beaucoup estiment, en effet, qu'on ne manque pas au respect profond dû à la Loi divine en considérant que cette Loi a été confiée à des hommes, qu'elle est une discipline susceptible, par la jurisprudence et l'interprétation, de s'adapter avec sagesse aux âges successifs et qu'il est loisible au judaïsme moderne de laisser, sans impiété, tomber quelques branches desséchées de l'arbre de la Tofa — coutumes moyenâgeuses périmées, usages que des superstitions ont dictés — et d'instituer, en revanche, dans l'esprit même de la Tora et dans son cadre, tel usage nouveau, souhaité par le public croyant et pratiquant.
Mais les coutumes essentielles de la synagogue pour les uns et les autres subsistent. Elles possèdent en elles-mêmes une valeur ou commémorative Ou symbolique et mystique, ou morale et sentimentale, ou tout cela réuni, qui a gardé un singulier pouvoir sur les âmes.