CHAPITRE XIV
Judaïsme et Christianisme
Nous avons déjà, au cours de notre exposé, fait allusion à la position du judaïsme en face des autres confessions et notamment du christianisme, avec lequel il se trouve en contact fréquent de vie civique et sociale, de culture et d'éducation. Nous voudrions préciser davantage et essayer de dire, en toute courtoisie, mais en toute franchise, comment le judaïsme conçoit ses rapports théoriques et pratiques avec le christianisme, et quel est son propre sentiment sur l'Église, ou les Églises, sur leur évolution et leur avenir.
Toute institution qui résiste à l'usure du temps, à l'action dissolvante des forces adverses qui la battent en brèche, possède évidemment de puissants motifs de durée, dignes de la méditation des esprits réfléchis que ne peuvent contenter des jugements hâtifs et sommaires. Le judaïsme vit, malgré tant de crises qui semblaient devoir, selon
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les prévisions humaines, avoir raison de lui. Il se survit, disent détracteurs ou sceptiques. Il s'est montré, en tout cas, capable de multiples renaissances. L'Église, qui a vu dans récroulement du Temple, en 70, le châtiment céleste des « déicides » et le signe du déclin décisif du règne de la « Loi », a dû chercher le pourquoi de la pérennité de la Synagogue, dont elle a su tirer argument à son profit. Mais la théorie élaborée par la théologie chrétienne, à savoir la Synagogue maintenue pour témoigner, par son humihation, en faveur de la vérité méconnue, a besoin, du point de vue de l'Église elle-même, d'être revisée, s'il est constant que le judaïsme s'est relevé de sa déchéance et se trouve placé, dans les démocraties tout au moins, au niveau des autres confessions.
Mais, à son tour, le judaïsme doit s'efforcer de comprendre la permanence de l'Église, dont les croyances, dans la mesure où elles s'éloignent des siennes, lui paraissent entachées d'erreur et, par conséquent, caduques. L'Église, si divisée soit-eUe, est florissante, en dépit des mané, tekel, farès prononcés plus d'une fois sur elle, comme d'ailleurs sur toute religion positive, par la philosophie indépendante, et bien qu'aux objections habituelles du rationalisme s'ajoutent les embarras causés au dogme par la critique des Évangiles et l'histoire des religions.
D'une façon générale, la persistance de sys-^ tènies de foi que, d'une part, les confessions rivales, de l'autre, la libre pensée ne croient pas viables invite le spectateur impartial à se demander quelle
vertu intime perpétue des croyances et des disciplines archaïques, non seulement dans la masse routinière qui reçoit « les vérités » sans contrôle, mais jusque chez certaine élite intellectuelle que ses convictions n'empêchent pas de prêter l'oreille aux objections de la critique théorique ou à la leçon des faits. De là, sans doute, puisque décidément Vhomo sapiens n'a pas, autant qu'on s'est plu à l'annoncer, dépassé le stade ou religieux ou métaphysique, l'intérêt que des cercles étendus témoignent aux questions religieuses.
En tout cas, de confession à confession, de religion à religion, un sincère effort d'estimation réciproque, dont on trouverait d'ailleurs des exemples chez les meilleurs esprits d'autrefois, s'impose plus que jamais à l'époque actuelle.
Nous n'avons, pour nous, qu'à nous réjouir de certaines tendances qui se sont fait jour. Le judaïsme traditionnel, qui a pour sources non seulement « l'Ancien Testament », mais la Mischna et le Talmud, la religion du rabbinisme, héritier de ce pharisaïsme naguère encore si unanimement décrié en dehors d'Israël, bénéficie, surtout depuis quelques années, et de la part de croyants chrétiens éminents, d'une appréciation bien plus objective et compréhensive que jadis, et leur mérite n'est pas médiocre, car il leur a fallu soulever un lourd poids de préjugés et d'idées toutes faites.
Renouant une tradition remontant aux premiers
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temps de la Renaissance et de la Réforme — qu'on se souvienne d'un Reuchlin ou d'un Jean Bodin — mais singulièrement refoulée depuis lors, de libres théologiens surtout protestants, pleins de conscience et d'érudition, n'ont pas hésité
— toute vénération gardée au héros des Évangiles
— à taxer les rédacteurs de ces écrits d'esprit de parti à l'égard des Pharisiens, si malmenés dans de célèbres anathèmes, et à proclamer qu'on comprend mal ces textes, si l'on n'y voit pas des écrits de circonstance reflétant les passions du moment, si l'on n'y fait pas, et grande, la part de la polémique, qui grossit et déforme les choses et fausse le jugement porté sur l'adversaire.
Très versés non seulement dans les Écritures canoniques, mais dans la vaste littérature, tant palestinienne qu'hellénistique, des Apocryphes et des Pseudépigraphes, qui s'échelonne sur les premiers siècles avant et après le début de l'ère chrétienne, les théologiens en question ont constaté dans quelques-uns des plus importants écrits de cette période, et des plus faciles à dater, tels que les « Psaumes de Salomon » par exemple, écrits d'origine indiscutablement juive et d'inspiration nettement pharisienne> une profondeur de foi, un héroïque dévouement à la volonté divine exprimée dans la Loi d'Israël, une ferme confiance dans le triomphe de ses espérances spirituelles, à quoi ils ont rendu un éclatant hommage. D'autre part, ils ont pris la peine d'étudier directement ce pharisaïsme, dans le domaine immense des monuments religieux, officiels en quelque sorte,
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de la Synagogue, les Talmuds et les compilations midraschiques ; or, que ce soit dans sa partie juridique et casuistique (Halacha) ou dans sa partie populaire et homilétique (Aggada), le pharisaïsme leur est apparu, si différente qu'en soit leur propre foi, comme une sorte parfaitement vivante et vigoureuse de religion vraie, très capable d'élan et d'enthousiasmé, s'apparentant authentiquement, quoique dans une forme moins littéraire ou esthétique, et sous les dehors d'un ritualisme compliqué, à la prédication prophétique, dont elle est tout imprégnée, loin de présenter cet aspect stagnant, aride et stérile, qu'une opinion partiale et mal informée lui attribuait arbitrairement. R, Travers Herford en Angleterre (i), Moore en Amérique (2), Strack en Allemagne (3), excellents hébraïsants et talmudistes, qui n'ont pas seulement profité des travaux de savants juifs, tels que W. Bâcher, I. Abrahams, S. Schechter, mais ont été aux sources, honorent, eux et leurs disciples, le christianisme par l'objectivité d'un jugement qui, sans rien coûter à la chaleur de leurs convictions, rend une sereine justice au vieux judaïsme. Inventoriant, décrivant les idées théologiques et morales des rabbins de la Mischna et du Talmud, leurs doctrines du mal, du péché et du pardon, leur piété, leur liturgie, leur éthique, leur messianisme, ils en ont dressé un tableau véridique, qui met en
(i) The Pharisees, Londres, 1924.
(2) George Foot Moore, Judaism in the first Centuries of the Christian Era, etc. Cambridge, 1927.
(3) Strack et Billerbeck, Kommentar zum Neuen Testament aus Talmud und Midrasch, 4 vol., Leipzig, 1923-1928.
relief, du point de vue interne, ce que l'histoire extçrne illustre, . d'autre part, à savoir que le judaïsme n'est pas l'organisme périmé que l'Église, nouvel et définitif Israël, aurait remplacé en l'accomplissant, mais qu'il a gardé sève et sucs nourriciers, même si la dureté des temps l'a obligé parfois et pour longtemps, à se mettre, au regard du monde, en sommeil apparent ou en veilleuse.
Du côté catholique même, un effort de pénétration intelligente et sympathique du judaïsme s'est* produit ça et là, dénotant un état d'esprit assez nouveau qu'on est heureux de saluer. Témoin, entre autres manifestations, le beau livre Sur. les Ruines du Temple, qu'un père jésuite remarquablement informé, le P. Joseph Bonsirven, a consacré à la piété juive, préservée et développée par la Synagogue (i). L'auteur, bien entendu, s'assure que l'Église aura le dernier mot et que sa bienveillance et sa charité finiront par obtenir d'Israël cette adhésion à la « vérité chrétienne » qu'une propagande séculaire n'a pas obtenue jusqu'ici. Mais réserve faite sur de pareils vœux, • — nous y reviendrons plus loin — nous aimons à retenir la marque de fraternelle bonne volonté et l'appréciation sympathique émanant d'une opinion chrétienne libre, dégagée des préjugés qui ont pesé sur le jugement même d'un Renan ou
(i) p. Bonsirven, Sur les ruines du Temple, Paris, Bernard Grasset, 1928 ; la tendance libérale de cet ouvrage comme de celui du pasteur Ed. Lamparter sur le judaïsme est apprécié avec éloge par le P. Synave, dans la Revue des sciences philologiques et théologiques (no de janvier 1929).
d'un Harnack, au profit du judaïsme moderne, lequel, malgré la différence des temps, l'évolution des conditions d'existence dans la Diaspora, procède toujours, dans sa partie conservatrice, du légalisme biblique et talmudique.
Cette attitude ne vient pas seulement de la diffusion de connaissances plus étendues et plus sûres concernant les textes d'une littérature religieuse étudiée à fond par les savants tant chrétiens qu'Israélites, elle marque une tendance qu'on voudrait voir se développer toujours davantage, celle qui porte à rechercher l'accord plus que la lutte ou, du moins, la coopération pratique, en dépit des inévitables controverses d'opinions, entre toutes les forces spirituelles vivantes, pour le bien commun des âmes, pour le progrès social, dans le refoulement des puissances mauvaises du matérialisme, de l'égoïsme, des corruptions, des vices et des misères qui désolent les sociétés.
Il n'est pas difficile au judaïsme, de son côté, d'envisager les choses sous cet angle et de rendre justice aux grandeurs intellectuelles et spirituelles ainsi qu'aux réalisations fécondes de la civilisation et de la charité chrétiennes.
Il s'en est montré capable, dès le haut moyen âge, en un temps où il était excusable de juger sans aménité une puissance qui l'humiliait délibérément et lui faisait expier cruellement parfois le rôle prêté aux bourreaux du Christ dans le drame de la
Passion. Si l'on trouve, dans la littérature populaire surtout, des expressions acerbes et même grossières, de l'amertume ou du dédain, à l'égard de Jésus et de Mahomet, il s'est rencontré, en revanche, des théologiens juifs d'envergure, aux pays d'Islam surtout, qui, avec un réel sens historique, ont considéré tant le christianisme que le mahométisme conjme des étapes importantes de la conversion des païens au véritable monothéisme, et leurs fondateurs comme des guides religieux envoyés par Dieu aux nations. Un Saadia, un Juda Halévi, un Maïmonide se sont exprimés en ce sens dans leurs écrits (i). Par ces éminents représentants la synagogue médiévale a manifesté, on le voit, quelque clarté des choses, malgré le bandeau que lui a mis sur les yeux la statuaire chrétienne au portail de certaines cathédrales. Le judaïsme est toujours prêt d'ailleurs, là où l'intolérance est définitivement désavouée, à oublier ce que l'exclusivisme légal qui l'a frappé si longtemps a pu, lorsqu'il était en vigueur, engendrer de persécutions, de martyres physiques et moraux. Il n'oublie point, d'autre part, songeant à la fable du meurtre rituel, par exemple, et aux sanglantes tragédies
(i) Dans son dialogue Al iÇ'feazan, composé en arabe vers 1140 (4» 23). Juda Halévi écrit ; « Le christianisme et l'islamisme sont les précurseurs et les initiateurs des temps messianiques. Ils doivent préparer les hommes au règne de la vérité et de la justice, qui est le fruit de l'humanité épanouie. Appelés à en goûter les bienfaits, tous rendront hommage à la foi d'Israël, qui lès a produits, et honoreront le tronc qu'ils ont méprisé. » Cf. ce texte de Maïmonide, Misckné Tora, Hilchot Melachim, ch. xi fin : « Jésus est venu au monde pour initier les hommes aux espérances messianiques et frayer la voie au messie futur, a
que l'atroce calomnie a suscitées — sans qu'on puisse dire qu'en tous les points du globe elle appartienne à un passé révolu — de mentionner avec honneur et gratitude les noms de certains papes et de grands chrétiens qui l'ont dénoncée et flétrie. Et il est particulièrement reconnaissant à celui qui, naguère, a formellement condamné l'antisémitisme.
Il est clair que l'Église n'a pas renoncé à persuader la Synagogue obstinée et nourrit, plus que jamais peut-être, l'espoir d'un rapprochement, d'un acheminement d'Israël vers le christianisme. Rien de plus naturel et de plus légitime que de souhaiter faire partager à autrui ses convictions et le bienfait qu'on en éprouve, mais le judaïsme ne peut que taxer d'illusion un pareil espoir en ce qui le concerne. Le nombre des conversions, dues à une adhésion sincère des âmes juives touchées de la grâce — négligeons celles qui sont dues à la contrainte ou à l'intérêt — est bien insignifiant eu égard aux efforts incessants dépensés soit par le catholicisme, soit par les Églises protestantes, pour gagner du terrain en Israël. On veut bien croire qu'un sentiment vraiment fraternel dicte le plus souvent les efforts dirigés en ce sens par les missions chrétiennes ; il serait toutefois préférable que ce prosélytisme s'abstînt de s'adresser à ceux qui sont spirituellement pourvus.
N'y a-t-il pas indiscrétion, pour ne pas dire atten-
tat aux droits de la conscience, à chercher à capter notamment l'âme des faibles et des mineurs ? Le judaïsme estime que ses enfants ont surtout besoin d'être éclairés et réchauffés des lumières et des enseignements de leur propre foi, trop souvent méconnue. Un Dieu jUvSte, aimant et miséricordieux, qui seul peut sauver le pécheur revenant à lui d'un cœur sincère et de bonne volonté, une loi morale et rituelle tutélaire, ces biens de l'âme, leur religion les leur procure ; ils sont riches de leur propre fonds, héritiers d'un patrimoine spirituel qui doit suffire à leur salut. Nous savons tel chrétien, d'esprit vraiment libéral, pratiquant la plus haute charité spirituelle, qui rappelait à des Juifs trop oublieux et détachés la grandeur de leur foi et de leurs lois sacrées et les exhortait à revenir à leur propre bercail. On aimerait que telle fût la coutume. Ne serait-ce pas s'inspirer de cette doctrine qui, formulée au ii® siècle par le rabbin Josué ben Hanania, s'est imposée au judaïsme et s'enseigne dans tous ses catéchismes : « Les justes de tous les peuples ont part à la vie éternelle ? »
Tel est, en effet, l'aphorisme qui domine depuis ce temps la politique d'Israël en matière de prosélytisme. Le judaïsme, certes, a connu dans la Diaspora gréco-romaine, avant l'avènement du christianisme, une époque d'activé propagande où les éléments universalistes de sa civilisation, son
dogme unitaire, sa morale humaine, quelques-unes de ses lois aussi sociales que religieuses, comme le sabbat, se répandaient avec succès par le monde. Mais ses docteurs ont jugé qu'il suffisait aux Gentils d'observer de tout cœur les préceptes noachides, autrement dit la loi naturelle, pour être assurés de plaire à Dieu et d'être sauvés. Ne se convertissaient entièrement au judaïsme, en se soumettant par exemple à la circoncision et aux stricts préceptes du ritualisme intégral, que ceux qui voulaient résolument pratiquer toute la vie juive. L'obligation de suivre toute la loi ne s'impose qu'à l'israélite-né, tandis que le « noachide » n'a qu'à observer les sept principes élémentaires de la moralité pour être considéré comme un frère, un prochain. De là, la procédure qui a fait jurisprudence dans le judaïsme. Le rabbin devait éconduire jusqu'à trois fois le non- juif qui lui demandait de l'introduire dans l'alliance d'Abraham, en lui représentant les difficultés qu'il allait rencontrer, les obligations difficiles dont il" assumerait la charge, et les dangers auxquels le juif fidèle à sa Loi est exposé. C'est seulement quand il persistait dans sa résolution que le rabbin, à condition d'être convaincu que l'impétrant n'avait que des mobiles purs et désintéressés, pouvait l'admettre dans le giron de la synagogue. Cette réserve, en matière de proséljrtisme, provient du caractère même du judaïsme, sa discipline particulière ne visant que l'Israélite au sens strict et comportant des obligations multiples dont la pratique exige abnégation, austérité.
persévérance et courage, quelquefois héroïque, dans une ambiance souvent haineuse. Une raison de prudence a pu d'ailleurs aussi intervenir. S'il est — la chose arrive dans toutes les religions — des néophytes ardents jusqu'à devenir des apôtres, il existe aussi des brebis suspectes qui ne s'introduisent dans le troupeau que pour lui nuire.
Quoi qu'il en soit, le judaïsme n'a pas cherché depuis des siècles à élargir le cercle de ses adeptes de totale observance.
L'idée d'une mission formelle de conversion au judaïsme intégral paraît donc étrangère par principe au judaïsme, qui ne peut s'adjoindre que des éléments venus à lui de plein gré, sans contrainte.
Mais l'enseignement universel qui lui appartient, son strict monothéisme, son idéal moral, n'est-il pas tenu de les propager, par ce devoir d'apostolat qui s'impose, semble-t-il, à qui croit détenir la véritable doctrine de vie ? Et s'il rencontre sur son chemin d'autres doctrines, qui mènent une propagande ardente, peut-il se contenter d'une attitude toute passive, de défense et de réserve ?
Devra-t-il, au contraire, prendre une attitude combative, bien entendu avec les armes paisibles du raisonnement, à l'égard d'un dogme militant par principe et forcément «jaloux», au sens bibUque du mot ? Entrera-t-il en lice et en controverse ?
Il y a eu, au cours de l'histoire, des disputes célèbres entre chrétiens et juifs et il existe toute
une littérature à ce sujet. Mais ces controverses, c'est l'Eglise qui les a provoquées ; elle les a imposées à la Sjmagogue, mise en demeure de renoncer à son aveuglement. La Synagogue, d'ellemême, répugne à combattre des convictions sincères, des croyances qui sont le 'bonheur et la consolation de millions d'âmes, même si elle y voit des déviations et des interprétations mal fondées de ses propres croyances. Elle se contente, en fait, dans la majorité des cas, de s'affirmer sereinement, sans indiscrète pression, ni collective, ni individuelle, sur les consciences. On trouve bien rarement, dans les prédications rabbiniques, des argumentations dirigées contre tel ou tel dogme ou telle interprétation chrétienne de textes bibliques.
Cette attitude, si l'on va au fond des choses, s'explique encore autrement que par souci de discrétion et respect de la liberté de croyance pour laquelle le judaïsme a tant lutté et souffert. Le judaïsme a existé bien avant la naissance du christianisme, et si cet événement a eu, à coup sûr, de lourdes conséquences pour la vie extérieure des Juifs, il n'a guère exercé d'influence sur leurs doctrines religieuses, sinon par contre-coup et, en général, pour les renforcer.
L'Église, fille de la Synagogue, a eu besoin de celle-ci, théologiquement parlant, et le Nouveau Testament ne saurait se passer de l'Ancien. La
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réciproque n'est pas vraie. Non que nous songions à méconnaître les services que TÊglise a pu rendre indirectement à la Synagogue, en diffusant, à sa manière, le monothéisme parmi les Gentils, et directement aussi, quoique involontairement, en nous conservant, dans la Bible grecque, des textes importants dont l'original s'est perdu, tel le précieux premier livre des Macchabées, de quoi l'adepte de la Tora ne peut que lui être reconnaissant. Mais la Synagogue n'a pas besoin de l'Église pour sa propre prédication. Si le christianisme, depuis Paul surtout, professe et enseigne une théorie de la Loi ancienne, le judaïsme, lui, ne possède point de doctrine officielle sur Jésus et le Christianisme, dont les sources rabbiniques ne connaissent d'ailleurs que si peu de chose. Aussi le « catéchisme » israélite a-t-il accoutumé, non par dédain, ni par crainte, de traiter les doctrines de l'Église par prétérition. Des éducateurs religieux, sans doute, abordent, depuis quelques générations, ce sujet, moins dans la chaire, nous l'avons dit, que dans la conférence, la leçon familière, parce qu'il sied d'être informés des croyances et opinions de concitoyens à la vie desquels on est mêlé et parce que, au surplus, la confrontation des doctrines et des points de vue sert à éclairer les esprits et à les affermir, s'il est besoin, dans une résistance courtoise, mais ferme, à la propagande de l'Église. Celle-ci, en nos pays de libre discussion et de gouvernement laïque, s'exerce d'ordinaire pacifiquement sous des formes diverses, sermons, livres, tracts, journaux, sans parler des prières ferventes
que telle confrérie ou association chrétienne organise pour le salut et la conversion d'Israël.
Nous avons, plus haut, fait allusion à la manière très avertie, et même sympathique souvent, dont de savants prélats ou moines parlent des croyances, des usages, des rites, des institutions du judaïsme qui ont résisté victorieusement à des assauts séculaires. Ne convient-il pas, demande-t-on parfois, qu'à son tour le judaïsme rende hommage au chiistianisn^e et à son fondateur? Et le temps n'est-il pas venu pour la Synagogue, sinon d'abdiquer au profit de l'Église, du moins de reviser le procès de Jésus et de se désolidariser d'une condamnation qui a frappé la plus innocente et la plus pure des victimes ? Ces questions, une étude comme la nôtre ne saurait les éluder ; elles intéressent au vif lecteurs juifs et chrétiens. Il y a longtemps qu'elles sont posées, mais les progrès du libéralisme et de la compréhension interconfessionnelle, d'une part, de l'autre la curiosité, accrue par des travaux récents relatifs aux origines du christianisme^ nous engagent à essayer de montrer quel peut être, selon nous, le point de vue du judaïsme.
Inutile de redire qu'à l'égard du christianisme nul Juif éclairé ne peut refuser son hommage à une force civilisatrice de cette importance, créatrice de tant d'oeuvres admirables de charité et, d'humanité. L'hommage ira également à celles des doctrines et deé institutions chrétiennes où la
Synagogue reconnaît son bien, à savoir l'enseignement même et l'esprit de ses prophètes et de ses docteurs anciens. Le terrain brûlant, c'est la personne de Jésus, les divergences d'attitude et les discussions que les Évangiles lui prêtent avec les scribes et docteurs de son temps, surtout sa Passion et sa mort, et le rôle prédominant que ces faits ont joué dans l'élaboration du système théologique qu'ont édifié les fondateurs de la foi nouvelle.
Il y a longtemps que des voix juives se sont exprimées sur ces sujets, non. sans différer parfois dans l'appréciation de tel ou tel point, pour la raison même que nous avons énoncée, l'absence d'une doctrine officielle de la Synagogue sur l'Église. Selon que l'opinant appartenait à la Synagogue orthodoxe ou au libéralisme, ou à la libre pensée, il a interprété diversement l'attitude de Jésus à l'égard de la Loi juive et de ses représentants, et la parenté de ses enseignements et de sa prédication avec la religion prophétique ou rabbinique. De même en ce qui concerne les griefs qu'ont pu avoir les autorités religieuses d'Israël vis-à-vis du Galiléen. Les uns admettent qu'aux termes de la jurisprudence pénale en vigueur en Israël, le Jésus que révèlent les Évangiles était coupable de nonconformisme, de rébellion et même de blasphème, et que, la loi étant ce qu'elle était, on ne pouvait plaider innocent pour lui. D'autres, en revanche, estiment qu'il n'y avait pas vraiment matière, dans les propos qu'il a tenus, à mise en accusation, du moins du point de vue des Pharisiens enclins
à rindulgence dans rapplication des pénalités du Code, et incapables d'avoir pu sévir contre un homme qui, sur les points importants, enseignait exactement la doctrine pharisienne (amour- de Dieu et amour du prochain). Donc si Jésus a dû comparaître devant le Sanhédrin, ce n'a pu être qu'à l'instigation du sadduoéisme, connu pour sa rigueur, et, d'autre part, pour ^des raisons politiques, le sacerdoce en place, dont les membres ne jouissent d'ailleurs pas d'un bon renom dans la tradition talmudique (c'est-à-dire pharisienne), tenant à ménager Rome et désavouant tout mouvement messianique jugé subversif à l'égard de l'autorité romaine. Mais tous font les plus expresses réserves sur la véracité du drame de la Passion, et surtout déclinent unanimement la responsabilité de la crucifixion, ce supplice étant tout romain et absolument étranger au code pénal juif, chose cent fois affirmée et prouvée.
Depuis quelques années ont surgi de vifs débats entre ceux, catholiques ou protestants, théologiens ou laïques, croyants ou libres penseurs, qui maintiennent totalement ou partiellement l'authenticité des récits évangéliques, -et un certain nombre d'exégètes radicaux qui ne veulent voir dans Jésus qu'un personnage entièrement mythique, la personnification, créée par la foi, d'un Dieu-Sauveur. La controverse s'est fort animée et renouvelée tout récemment. L'attention du* public érudit
a été appelée sur le texte slave de la Guerre juive de l'historien Flavius Josèphe (i^^ siècle) qui olfre une notice détaillée sur Jésus différant notablement du célèbre « témoignage » contenu dans le texte grec, non de la Guerre où il n'y a rien, mais des Antiquités (1. XVIII).
Le témoignage des Antiquités tenu pour interpolé par une main chrétienne, sinon pour entièrement apocryphe, de l'avis des savants les plus compétents même chrétiens, a trouvé, sous la forme slave, bien plus « romancée » encore, un exégète passionné dans la personne de M. Robert Eisler : relui-ci, dans de sensationnels articles d'abord, puis dans un immense travail bourré d'érudition (lésous Basileus ou Basileusas., « Jésus roi n'ayant pas régné ») se flatte, après un examen sévère du témoignage de l'édition slave dépouillé des additions chrétiennes du naoyén âge, d'avoir démêlé le fond authentique du récit de Josèphe, et d'avoir enfin restitué le scénario exact, retracé par une plume juive contemporaine, de la brève et • tragique carrière du vrai Jésus de l'histoire. Il a pu faire partager sa conviction à des hommes comme M. Salomon Reinach, en France, et, quoique de façon plus réservée, J, Thackeray, traducteur de Josèphe, en Angleterre. Mais la majorité des érudits, dans tous les camps, reste sceptique. La controverse n'est pas près de s'épuiser ni la lumière définitive de se faire. Si la thèse de M. Eisler prévalait, il faudrait décidément se figurer Jésus, en dehors de la tradition évangéhque, dont certaines données d'ailleurs se
verraient corroborées, sous les traits (i'un révolutionnaire aux idées ardentes et généreuses, ayant prêché la révolte contre le joug romain dans la conviction d'une restauration imminente du royaume d'Israël.
L'explication, déjà proposée par Voltaire, du rôle historique de Jésus et reprise au xix^ siècle par des historiens comme Julien Havet, trouverait là sa justification. La solution de ces problèmes importe évidemment plus au christianisme, dont elle éclairerait les origines encore si obscures, qu'au judaïsme, dont les destinées religieuses, encore une fois, sont indépendantes de cet épisode de son histoire. Notons seulement qu'elle ajouterait encore plus de vraisemblance à Topinion, bien des fois énoncée, par Goethe, Lessing, Renan et cent autres, que la religion qu'a professée Jésus n'était qu'un judaïsme d'allure plus libre, qui ne se fût point reconnu dans le système mystico-théologique instauré par Paul, où Jésus a passé d'emblée du plan humain au plan divin.
Nous n'avons pas à entrer dans les débats sur l'authenticité des sources primitives du christianisme, nous contentant d'adhérer, pour notre compte, à l'opinion qui fait de Jésus un personnage historique qui s'est peut-être cru prophète ou messie, mais eût considéré comme sacrilège sa divinisation, qui n'a professé d'autre théologie que celle de son peuple, et a cru à la réalisation très prochaine du règne de Dieu sur la terre.
Quant à son enseignement moral, au Jésus du discours sur la Montagne et des Béatitudes, l'opinion du judaïsme a été longtemps que « tout ce qui est bon dans cet enseignement n'est pas nouveau, et sommaire et tout ce qui est nouveau n'est pas bon ». Opinion expéditive que des théologiens juifs de l'école libérale ont quelque peu modifiée depuis une ou deux générations. Un Claude G. Montefiore, leader du judaïsme libéral d'Angleterre, dans des conférences et un gros commentaire sur les Évangiles, des rabbins américains comme feu K. Koh- 1er, Krauskopf, Stephen Wise, des historiens du judaïsme comme Joseph Klausner, auteur de la première Vie de Jésus en hébreu, ont fait effort pour apprécier les mérites propres et originaux des plus belles pages des Évangiles. Ils ont négligé les invectives haineuses contre les Scribes et les Pharisiens, qui ne sont peut-être pas imputables à Jésus ; ils se sont élevés au-dessus de l'impression pénible que provoque la citation inexacte et funeste « on vous a appris qu'il faut haïr son ennemi », texte étranger à la Bible, pour admirer l'élévation morale et l'héroïque accent de la leçon de charité et d'humilité contenue dans ces pages fameuses.
En les admirant et en faisant de Jésus un grand moraliste juif, les auteurs que nous venons de citer s'exposaient évidemment, — et les orthodoxes leur ont reproché cette démarche dont on pourrait abuser — à se voir citer comme de précieux appuis pour l'apologétique chrétienne. Nous pensons, quant à nous, que si l'on ne doit aborder qu'avec circonspection des sujets particulièrement délicats.
on peut à l'heure actuelle admirer, du point de vue juif même, ces belles surenchères de la charité et de l'humilité si proches de l'esprit d'un Hillel l'Ancien, qui n'apprennent rien de proprement neuf à un descendant des Pharisiens, mais qui lui' permettent, du moins, de mesurer la distance qui ne sépare que trop souvent la doctrine professée par les nations chrétiennes de la pratique des vertus qu'elle préconisé. Plût au Ciel que la théorie de la non-résistance au mal eût mieux fait son chemin dans le monde !
L'admiration sincère que peut éprouver et exprimer, comme il arrive fréquemment, un Israélite instruit, pour telles sentences, teUes paraboles, telles « agadot » des Évangiles, ne doit pas faire illusion au chrétien. Ces hommages sont interprétés parfois comme impliquant je ne sais quelle adhésion discrète, implicite, je ne sais quelle aspiration plus ou moins consciente vers le christianisme (i). On conçoit que les appréciations de certains rabbins ou théologiens libéraux, tels que Kaufmann Kohler ou Montefiore sur ce qu'ils croient apercevoir de traits du caractère prophétique dans la personnalité de Jésus, soient complaisamment recueillis par des prédicateurs chrétiens et utilisés aux fins de leur propagande, et les rabbins orthodoxes invitent à la circonspection leurs confrères libéraux dont les déclarations peuvent,
(i) V. J. BoNSïRVEN, Op. cit., p. io8^
sans qu'ils Taient voulti, troubler la conscience des uns et faire naître de fallacieuses espérances chez d'autres.
Les théologiens juifs les plus libéraux, sauf les cas bien rares de conversions véritables, ne manquent pas de faire ressortir que ce qui les touche dans renseignement moral et spirituel des Évangiles, c'est précisément la fleur même du monothéisme éthique de la religion d'Israël. Et plus ils rejudaïsent ainsi un « message » interprété ultérieurement selon une dogmatique étrangère, plus ils prennent conscience de l'abîme qui les sépare de cette dogmatique, se réduisît-elle à une simple apothéose de Jésus.
A l'heure présente, un Juif cultivé peut et doit même prendre connaissance des documents capitaux de la foi de ses concitoyens et amis chrétiens. Mais, avouons-le, ce qui empêche de lire en toute sérénité des écrits con\me les Évangiles, ce n'est pas seulement les violences de langage que l'esprit de parti a dictées aux rédacteurs postérieurs à des événements dont la légende s'est de bonne heure emparée, c'est tout le système théologique dont la crucifixion est devenue le pivot et toute la tragédie de la destinée d'Israël dont le drame du Calvaire a été lé point de départ et la cause.
La Croix est, pour le Chrétien, le plus haut symbole de l'idée de sacrifice et de rédemption : nous honorons sa conviction. Mais, pour l'Israélite, la croix est le rappel lugubre de sanglantes persécutions ; un juif apostat, qui s'agenouille devant elle, ne peut inspirer qu'aversion ou tristesse à
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ses coreligionnaires, si exempts soient -ils de tout fanatisme.
Tout ce qui, dans le christianisme, est exaltation de l'universalisme juif et du messianisme juif qui a annoncé l'instauration du royaume de Dieu sur la terre, nous est profondément sympathique. Le christianisme, pour hâter les temps, a cru devoir s'alléger de la Tora, mais il s'est alourdi de dogmes qui ont semé de redoutables divisions entre les consciences, et le message d'amour qui voulait, avant le temps, effacer les divisions entre races et entre peuples, n'a pas empêché, dix-huit siècles plus tard, des nations chrétiennes de s 'entretuer presque jusqu'au suicide collectif. Il faut donc restaurer partout le messianisme juif sur la base légale, non d'un simple « noachisme )) trop schématique, mais de l'universalisme juif du Décalogue et de tous les préceptes de justice sociale de la Tora qui, de concert avec le progrès de la science et de l'industrie humaine, équiperont une humanité meilleure. Le judaïsme voit, avec un vif intérêt, s'esquisser ce catholicisme et ce christianisme nouveau. Il attend la simplification ou l'épuration de la dogmatique chrétienne de l'évolution spirituelle plus ou moins latente et plus ou moins rapide qui doit s'opérer dans l'enseignement doctrinal des Églises. Cette simplification est-elle possible? ou nous faisons-nous illusion ?
Que le dogme — la formule de foi ou son contenu — puisse varier plus que la loi ou le rite, c'est ce
qu'atteste l'histoire du christianisme comme du judaïsme.
Une loi peut se perpétuer en adaptant, en allégeant ou en renforçant sa jurisprudence au cours des générations sans qu'il soit touché aux préceptes fondamentaux. Mais le dogme est une affirmation intellectuelle, la théologie est une science, et toute science, fût-ce de ces choses où la raison abdique au seuil d'un mystère sacré, est provisoire dans ses affirmations et ses constructions idéologiques.
Le catholicisme, avec son magistère chargé de définir et de maintenir le dogme, d'assurer l'intangibilité de la doctrine, a beau posséder une souveraineté séculaire des plus imposantes, dont l'autorité peut même, à certains moments de l'histoire, grandir bien loin de déchoir ; il ne saurait cependant, au jugement d'observateurs impartiaux, échapper à l'éclosion de fortes hérésies. Il est soumis, bon gré mal gré, à cette évolution intérieure qui produit des poussées périodiques de modernisme et opère, sous les rigides formules de foi, un sourd travail d'adaptation tant aux données fournies par une meilleure connaissance du passé qu'aux exigences de la science et de la vie.
Le protestantisme a abandonné, suivant l'impulsion irrésistible de l'esprit d'examen et du besoin de sincérité qui l'a fait naître, plus d'une position dogmatique ancienne intenable. Il a certes constitué ou reconstitué des théologies puissantes. Mais après des siècles d'intense méditation spirituelle, de haute psychologie religieuse, d'approfondissement des Livres saints, ses pasteurs d'ex-
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trême gauche ont fait en quelque sorte descendre Jésus du ciel trinitaire sur la terre, ils ne voient plus dans les rites sacramentels que des symboles, dans des dogmes comme l'Incarnation ou la Résurrection que des sortes de métaphores. Tout en maintenant, par une tendresse d'autant plus intense qu'elle n'idolâtre plus, un fils de Dieu tout humain, le plus haut des humains, le modèle de la psyché humaine, le révélateur-type de l'Esprit, ils souhaitent d'ériger de plus en plus le (c Temple de l'Esprit » au-dessus des Églises ^particulières.
Ces chrétiens . avancés, certaines églises « unitaires », semblent plus près de l'Ancien Testament que du Nouveau. Plus d'un ministre protestant, tel A. Coquerel, s'est félicité qu'il se perpétuât un Israël porteur de la bannière monothéiste pure. Tel pasteur (cité par Loëtmol, Univ. isr., 1912, p. 376) estimait que, pour orienter l'évolution religieuse contemporaine, Israël pourrait plus que n'importe quelle église. Le monde, écrivait Mazzini au rabbin Benamozegh, attend que le judaïsme « l'aide à dérouler une nouvelle page divine » (ibid.). On peut multiplier ces indications. Nous nous garderons de nous prévaloir à l'excès de tels témoignages trop prompts peut-être à prophétiser une adhésion de l'Église au dogme pur et simple d'Israël. Le chrétien le plus affranchi garde une infinie dévotiori à Jésus, qui reste la pierre angulaire du christianisme. Rien de plus respectable que ce sentiment» chez l'homme d'éducation chrétienne. Il n'en maintient pas moins une distance encore considérable entre les deux fois. Le judaïsme se refuse.
en effet, à admettre qu'un homme, ayant vécu en un certain lieu et en un certain temps, — quelque grandeur morale et quelque héroïque noblesse qu'on lui accorde — soit l'insurpassable sommet de l'amour et de l'abnégation, et surtout l'indispensable voie qui mène à Dieu.
Quoi qu'il en soit, les aspirations modernes d'un christianisme qui rend meilleurq^justice au judaïsme rabbinique et dont les éléments avancés, affranchis des étroitesses du dogme ancien, font une part de jour en jour plus grande au prophétisme de l'Ancien Testament, ce spectacle a de quoi frapper la Synagogue.
Voyant les choses de haut et de loin — du Sinaï — elle ne se croit pas téméraire en estimant que la christologie d'un saint Paul, père de la dogmatique chrétienne, la philosophie religieuse d'un Origène, ou d'un saint Augustin, la Somme de saint Thomas, quelque regain de faveur qu'obtienne le thomisme de notre temps, tout l'immense et imposant effort du christianisme doctrinaire depuis dix-neuf siècles n'ont construit que systèmes éphémères., dont le monothéisme d'Israël, roc solide, est l'infrastructure seule inaltérable.
Mais que ce soit dans le cathohcisme qui maintient contre tout dangereux modernisme l'édifice de ses dogmes, ou dans les diverses éghses protes- .tantes, un fait est certain, c'est que, en dépit du pessimisme foncier inhérent au christianisme,
ramélioration du sort de rhomme en ce; monde, par l'édification d'une cité de justice dès ici-bas, est maintenant la préoccupation dominante de toute Église qui veut maintenir son influence et son ascendant sur les masses.
On a pu dire que chaque fois que l'Église a.
accentué l'importance des œuvres en face de la foi pure en rendant à l'éthique, l'éthique sociale surtout, le rôle essentiel qu'elle joue dans le prophétisme d'Israël, elle a fait au fond acte de judaïsme. Le christianisme n'a renversé le « primat » de la Loi que parce que les temps du royaume de Dieu paraissaient venus. L'illusion dissipée, il a fallu s'organiser dans la société temporelle, et l'histoire de l'Église et de ses sectes montre, en plus d'un, épisode, la nécessité sans cesse renaissante ' et croissante dans le monde moderne de faire sa part, dans une foi de mystère, de sacrements, d'action surnaturelle, de conquête de l'au-delà, à une activité, à une discipline sociale qui maintient un principe foncièrement juif dans l'Église. C'est une aventure bien curieuse et qui a été contée avec beaucoup de science et de finesse par M. Léo Baeck que l'histoire du «judaïsme dans l'Église» [Hehrew Union Collège Annual, t. II, p. 125-144.)
Est-il besoin de dire combien, outre les croyances communes dans l'ordre de la foi qui peuvent faire fraterniser juifs et chrétiens devant l'athéisme et le matérialisme, cette activité charitable et sociale déployée tant par le catholicisme que par les Églises protestantes dans le monde a les sympathies d'Israël ?
D'une part donc, le judaïsme, s'il sait maintenir au cœur de ses enfants ses convictions et ses espérances inébranlées, est par lui-même un pôle d'attraction d'une réelle puissance sur les âmes qu'un dogme irrationnel ne peut plus contenter. Et l'exemple d'un Aimé Pallière, l'auteur du Sanctuaire inconnu, est de ce fait une illustration éloquente.
De l'autre, le judaïsme constate, chez des hommes que pourraient séparer des doctrines fort opposées, un goût commun d'action sociale et de progrès qui réunit toutes les âmes généreuses et charitables par un idéal latent très proche parent de celui qui est inhérent au monothéisme éthique d' Israël
Le judaïsme, éclairé par une longue expérience, parvenu en un temps où il jouit, semble-t-il, du respect des consciences tant chrétiennes que laïques, est comme un observatoire d'où l'on peut, à la lumière du monothéisme, phare de toute pensée et de toute conscience qui veut maintenir une foi, juger avec sérénité la marche de l'idée religieuse. Sous le pavillon de crédos en apparence fixés pour toujours et servant, avec les rites et usages traditionnels, de centres de ralliement aux masses de la chrétienté, ce qui, aux yeux du judaïsme, fait la force et le bienfait de l'institution chrétienne comme de toute foi inspirée et nourrie des Écritures préservées par la Synagogue, c'est l'hommage, c'est l'attachement au Créateur et au Père unique, c'est le sens de la Paternité divine
et de la filialité humaine ; c'est raffirmation d'un règne, d'un ordre moral, d'où toute magie, tout mythe, tout sortilège n'est pas encore banni, mais qui aboutira quelque jour à cette unité profonde vers oii tend la société humaine et qui sera le fruit de la coopération sociale et morale des honimes de foi.
La Synagogue, plus ancienne que les Églises, ses filles, mais non pas plus ridée, patiente en maintenant le strict monothéisme qui est le support parfois masqué de l'édifice chrétien. Elle attend, avec un vif espoir, que la Providence et, si elle ne se renonce pas elle-même, son propre effort de pureté, de justice, et d'humanité, fassent mûrir le messianisme authentique qui unira en un faisceau tous les cœurs croyants et toutes les bonnes volontés.
« Dieu a dit une chose, j'en ai entendu deux. » (Ps. 62, 12.)
Le judaïsme vient de TUnité et aspire à TUnité, à travers la diversité. Le nom de Am éhad ou de Goï éhad, « peuple-un », qui désigne Israël dans la liturgie juive, est emprunté à une prière faite par le roi David quand son trône se fut affermi et que la pensée lui vint d'élever un Temple à TÉternël (2 Sam., VII, 23; cf. I Chron., xvii,2i) : «Point de divinité comparable au Dieu d'Israël, point de peuple-un au monde comme le peuple choisi par l'Éternel. » Le peuple-un a connu des phases brillantes, mais éphémères, d'unité politique et de stabilité territoriale, sous la dynastie davidique jusqu'au schisme et, plus tard, durant quelques décades de la période du second Temple, sous la dynastie hasmonéenne. L'unité d'Israël, politiquement précaire, a eu pour base moins la puissance temporelle et l'étendue géographique que le Temple de paix construit par Salomon le Paciâque,. dédié au Dieu-Unique, grandeur universelle.
mais dont le rayonnement mystérieux, lâ-Schekhina, avait élu ce coin de terre où la fidélité d'Israël révère encore, on sait avec quelle ferveur, quelques pierres du « Mur occidental » (Kotel Maarabi), Les destinées d'Israël, de bonne heure, ne se limitèrent pas à la Terre-Sainte. Après le schisme et le double royaume (Samarie et Jérusalem) et depuis l'exil, elles se sont déroulées dans une dispersion croissante, à laquelle toutefois donnait cohésion d'une part la Tora, que les Juifs pouvaient emporter aux quatre coins du monde, de l'autre, le ,Temple, debout ou ruiné, pôle sentimental et sacré de la foi au Dieu-Un.
L'unité d'Israël ! Jusqu'aux temps modernes, malgré les querelles, les inégalités de condition et de culture, malgré la diversité des influences ethniques, des climats et des latitudes, malgré l'éclosion de quelques sectes, elle a été à peu près sauvegardée dans toute la judaïcité. Juifs sefardim, aschkenazim, avec leurs sous-groupes, Juifs polonais, Juifs africains, Juifs yéménites, si jaloux qu'ils fussent de leurs us particuliers, ne révélaient pas de divergences foncières de croyance, d'institutions religieuses et d'aspirations spirituelles. Mais au cours du siècle dernier, et depuis une génération surtout, voici que le judaïsme semble divisé contre lui-même : le contact étroit avec la vie moderne n'a pas seulement multiplié les inégalités extérieures, il a accusé en Israël des désaccords sur
le sens et la valeur de sa Loi et de sa tradition, sur l'interprétation de son rôle et de son message historique.
L'unité d'Israël ! Paradoxe, dira-t-on. N'estelle pas perdue sans retour ? La coupure n'est-elle pas irrémédiable, notamment entre traditionalistes et novateurs, entre Juifs de « confession » et Juifs de « nation » ? Oui, si la réalité ne démentait constamment des séparations aussi tranchées.
Oui, si comme on l'a déjà pu voir, les opinions extrêmes et intransigeantes ne s'amendaient peu à peu pour ne pas se trouver un jour exclues de l'élan vital et du grand courant du judaïsme.
Sous des divergences dont ne nous dissimulons point la gravité, une unité demeure, celle même, venue de plus haut que la vie visible, d'où procède et autour de laquelle gravite le judaïsme, unité qui a déjà plus d'une fois concilié dans le passé des oppositions assez analogues, sous d'autres noms, à ces antagonismes modernes : rien de nouveau sous le soleil !
C'est le propre de la vie profonde de réaliser un équilibre plus ou moins stable entre des tendances contrastantes mais complémentaires. Si un tel dynamisme se reconnaît en tout ce qui est vraiment vivant, il semble qu'il n'en existe pas de plus frappante illustration que la destinée historique d'Israël.
Celui qui en a le mieux discerné la signification au moyen âge, Juda Halévi, appelait son peuple le
cœur sensible de rhumanité. Image ambitieuse peut-être. Elle exprimait du moins le sentiment sincère d'un homme en qui a vraiment battu le cœur d'Israël. Qu'il nous soit permis de prendre texte de cette figure : le cœur vivant a un rythme binaire^ de contraction et d'expansion, systole et diastole. II nous apparaît comme le symbole non seulement de la vie sentimentale, mais intellectuelle aussi et spirituelle du judaïsme à travers le temps et l'espace.
Partout, que ce soit dans sa croyance théologique ou ses idées morales, dans sa littérature religieuse, dans sa figure historique ancienne et moderne, on trouve en Israël, né du limon d'Adam, ancêtre unique des hommes, animé du souffle du Dieu-Unique, prophète de la future famille des peuples, un double élément, un [dualisme quelquefois discordant certes, mais qu'un providentiel vouloir-vivre, conscient et généreux, doit arriver à élever du plan de la lutte et de l'hostilité à celui de l'harmonie et de l'accord.
La réflexion théologique ? Elle trouve depuis les premiers midraschistes jusqu'aux penseurs modernes, dans la notion même du Dieu-Un, pouvoir suprême indivisible, le reflet de ce dualisme vivant qui est 1- oscillation inévitable du créé. Le Dieu d'Israël est transcendant, il habite les espaces inaccessibles, il est l'ineffable, mais, en même temps, dit le prophète, il est avec l'humble, le
contrit, le souffrant, conscient de sa faiblesse et de son humilité. L'-âme qui affirme ainsi l'Être transcendant et immanent à la fois, lointain et proche, sent en même temps sa faiblesse et sa grandeur, sa misère et sa délivrance.
Le Créateur, le Tout-Puissant, est la force, la Cause suprême, d'où tout découle inflexiblement. Mais il a donné la vie aux choses. Et la vie évolue de l'inorganique jusqu'à l'homme.
Moralement, Dieu est le Juge. Mais le Dieu-Un n'est pas seulement le principe de justice, il est le principe d'amour, de grâce et d'indulgence. C'est la révélation morale faite à Israël. A lui à' unifier, de concilier par sa moralité — son obéissance à la Loi, et son retour au bien s'il s'en est écarté — les deux attributs divins : Israël est le peuple qui linifie le nom divin : hameyahadim schemo (Rituel hébreu) .
Unification qui doit se faire dans la conscience même de l'homme. Deux tendances le tiraillent, corps et âme associés. Penchant du bien, penchant du mal. Il oscille entre les deux, La vertu n'est point de supprimer et de martyriser les sens, mais de les dominer et de les faire servir à la réalisation du plan divin. (( Unifie notre cœur ! » dit la prière juive. Le judaïsme pose la liberté de choix et aussi la soumission à la Loi, génératrice d'une liberté plus haute, faite de sagesse ordonnée et, chez les meilleurs, de sainteté.
La doctrine juive a des règles précises et des adjurations sévères ou tendres, Tora et Nevoua, qui alternent et collaborent et s'engendrent l'une
l'autre, qui émanent de l'insondable sagesse divine et allument la flamme de la sagesse humaine en quête de Dieu, dans une attitude de respect et d'amour. Le judaïsme est une sagesse faite de légalisme et de prophétisme.
Il ne peut se passer de la norme de la Mitswa, du précepte clair, positif ou négatif. Mais la règle se fige et s'alourdit en un vain formalisme sans le souffle libre de l'esprit, sans le coup d'aile de l'aggada.
Sacerdotalisme et prophétisme se sont affrontés, puis conciliés dans la vie historique 'du peuple juif. Mutatis mutandis, de telles oppositions se retrouvent dans la suite de l'histoire d'Israël, avec des synthèses provisoires que la vie dénoue et renoue. Il a dû s'en produire à l'époque de la domination persane ; elles nous sont mal connues. Sous l'influence hellénique, la vie juive reçoit une vive impulsion ; deux tendances principales s'accusent, une d'accueil à la pensée étrangère, l'autre de défiance. Quand l'hellénisme devient un danger, la lutte éclate, le Temple est sauvé de l'emprise païenne, mais l'hellénisme ne disparaît pas. Il est reconnaissable encore dans la querelle entre le sadducéisme et la pharisaïsme, nouvel aspect de l'opposition entre le sacerdotalisme et le prophétisme. Autre contraste : le judaïsme palestinien, plus national, se concentre autour de l'hébraïsme soit sacerdotal, soit populaire, tandis que le
judaïsme de la Diaspora, surtout alexandrine, qui met en valeur les aspects universalistes de renseignement d'Israël, mais en s'assimilant les plus hautes valeurs de la sagesse grecque, s'hellénise et rationalise à l'excès. Le judaïsme talmudique est fécondé à son tour, dans les pays d'Islam, par un hellénisme de seconde ou de troisième main. De nouveau des contrastes et des oppositions surgissent : querelle des Caraïtes et des Rabbanites, mais surtout — car le caraïsme ne joue qu'un rôle épisodique de stimulant à l'étude de la philologie biblique et de la philosophie — lutte entre les rationalistes disciples d'Aristote et les talmudistes piétistes, hostiles aux sciences étrangères. Puis, au camp des talmudistes eux-mêmes, lutte entre les mystiques cabbalistes, tributaires, eux aussi, sans trop s'en rendre compte, des spécu-. lations helléniques (néo-platoniciennes) et les adversaires de la Cabbale. Conflits qui donnent saveur à 1' histoire religieuse et littéraire du judaïsme avant les temps nouveaux et mettent en relief, avec ces alternances qu'on a notées plus haut, tel ou tel aspect essentiel d'un judaïsme fait de raison et d'intuition, de connaissance et d'amour, de positivisme et d'extase. Si ces conflits, et d'autres encore, ont traversé la vie, tantôt ardente et tantôt morne, du judaïsme moyenâgeux, ils réapparaissent sous des formes nouvelles et plus passionnées encore dans les temps modernes :
conservatisme et modernisme, rationalisme et mysticisme, nationalisme et fusionisme, particularisme et universalisme, individualisme religieux
et collectivisme spirituel s'opposent et animent intensément le judaïsme émancipé.
Est-ce vouloir l'impossible que de songer à une conciliation de points de vue aussi opposés ? On a vu que certaines de ces oppositions ont été un ferment de vie dans le passé. Si Ton interprète bien les leçons de l'histoire, on voit que les opinions extrêmes se mettent en marge de la vie véritable, mènent à la stagnation ou à la dissolution. Le littéralisme intransigeant et buté de la loi écrite, professé par les Sadducéens d'il y a deux mille ans, par les Caraïtes d'il y a mille ans, le littéralisme sans souplesse de tels orthodoxes de la tradition, rigides ennemis de la culture générale, est sans avenir. Mais le libéralisme qui abandonne inconsidérément le légalisme tutélaire et la tradition de la vie juive finit, tôt ou tard, par s'exclure davantage encore du judaïsme : il se perd par l'assimilation intégrale dans les rangs de la majorité ambiante.
Les nationalistes qui visent à refaire un État juif, une unité politique renouvelée d'il y a deux mille ans, peuvent se classer, on l'a dit avec raison, parmi les plus dangereux des assimilateurs, même s'ils se flattent de restaurer ou de conserver des valeurs culturelles spécifiquement juives (par Fhébreu ou le yidiseh). Ils sont surtout dans Terreur en sous-estimant le rôle d'Israël dispersé dans le monde et en raillant comme paroles vaines une mission parmi les peuples déjà définie dans le
second Isaïe « Je ferai de toi une lumière pour les peuples )>, puis formulée dans le même sens dans le Talmud (i).
Mais un traditionalisme respectueux de toutes les. valeurs vivantes du passé, un particularisme qui préservera la physionomie authentique et saine de la société juive, une palestinophilie qui donnera à la partie spirituelle d'Israël un corps nouveau robuste et fécond, une ânie enthousiaste et éclairée, procureront une vigueur et une efficacité inconnues jusqu'ici à la mission historique d'Israël.
Une condition favoriserait l'union spirituelle d'Israël autour de sa Tora et des lieux saints, c'est que, dans un avenir rapproché, se constitue une autorité religieuse centrale qui rende souplesse à une législation rabbinique attardée sur certains points, qui refasse de la Tora cette discipline vivante qu'elle a été dans le passé, et qui résolve d'urgents problèmes de pratique que les rabbins isolés ne peuvent trancher isolément.
« Pour qu'un Sanhédrin de ce genre soit possible », écrivait tout récemment le rabbin Maurice Liber (2), « il faut que les différentes parties du judaïsme
(i) V. Pesahim, 87 : Dieu n'a exilé Israël entre les peuples que pour que des guérim (prosélytes « craignant Dieu ») s' agrègent à Im* Cf. Menahot, 53 : « La communauté d'Israël dit devant le Saiut-bénisoit-il : Maître du monde, tiens cpmpte en ma faveur de ce que je' t'ai fait connaître au monde. »
(2) Où en est le Judaïsme, article dans la Revue de Paris du i^' juillet 1930,
soient arrivées au même degré d'évolution. » Il est peut-être prématuré de dire que « ce nivellement semble près d'être réalisé », mais il n'est pas hasardeux de penser qu'il se réalisera. Quant à la mission du judaïsme, grâce à cette cohésioii et cette entente intérieure, elle sera plus que jamais de propager la doctrine de justice sociale et de paix entre les peuples, non par de vagues prédications, mais par une collaboration active à toutes les tâches humanitaires, surtout à l'effort de pacification générale. A la veille de la guerre, un jeune théologien juif que la guerre nous a pris, écrivait ces belles lignes que nous nous plaisons à citer : ^
« De par leur condition particulière dans le monde, les juifs semblent appelés à travailler parmi les premiers à l'avènement de la paix perpétuelle entre les nations. Non pas du tout dans un but qui leur serait propre, dans un intérêt purement égoïste et par l'unique souci de s'épargner la cruauté de s'entre-tuer, mais parce que leur situation historique en fait, à cet égard, les meilleurs ouvriers de l'humanité. Leur parenté,, dissoute depuis peu et encore inoubliée, leur rend sensible la parenté fondamentale de toute la famille humaine au sein de laquelle ils sont disséminés. Les liens de l'unité juive, défaits d'hier, les rendent plus capables que d'autres de saisir la réalité des liens du genre humain. Fratricide entre eux, la guerre doit leur apparaître, mieux qu'à personne,, dénaturée entre tous. Bref, tout juif ouvert au sens supérieur de l'Histoire doit se regarder comme
un missionnaire pacifiste par nature, comme l'annonciateur-né de Thumanité réconciliée de l'avenir (i). »
N'est-ce pas là le meilleur commentaire actuel des vœux qu'exprime la Synagogue au Nouvel An, en fêtant l'anniversaire de la Création et en conviant tous les hommes à devenir les sujets fraternels du Roi des Rois ?
C'est dans un sentiment d'espoir fervent et d'amitié pour tous les croyants sincères que nous reproduisons en finissant l'oraison deux fois millénaire de notre Rituel :
« Notre Dieu et Dieu de nos pères, règne sur le monde entier dans ta gloire, élève-toi au-dessus de toute la terre dans ta splendeur et brille dans l'éclat majestueux de ta puissance sur tous les habitants du monde. Que chaque être sache qu'il est ton ouvrage, que chaque créature comprenne que c'est toi qui l'as formée, et que dise quiconque a souffle de vie : Adonaï, Dieu d'Israël, est roi, et sa royauté est partout souveraine ! »
(i) M. Vexler, dans Foi et Réveil, n°4, 1914, p. 312.
Introduction
But de cet ouvrage. Curiosité qui s'attache au
judaïsme et ses motifs. — Vitalité réaffirmée du judaïsme. • — Ce qu'on entend communément par ce terme. — Diverses sortes de judaïsme et de judaïsants. — Diversité ancienne, accusée dans la dispersion, et surtout depuis l'émancipation. — Le judaïsme et l'histoire juive. — Époques sur lesquelles on insistera : les origines et le judaïsme contemporain. — Le judaïsme, foi d'une minorité. — Son importance qualitative. — Particularisme et séparatisme. — Particularisme et universalisme. — La survivance du judaïsme atteste une force positive. — Minorité au service de la majorité i
Chapitre premier. — Coup d^œil sur la formation dit judaïsme. Judaïsme talmudiqtte et rahhiniqtte.
Étymologie et sens du mot judaïsme. ■ — Origines du judaïsme: — D'Ezra à Antiochus Épiphane. — Prêtres et scribes ; la tradition orale. — Crises traversées par le judaïsme. — L'hellénisme et la révolte des Macchabées. — Dégénérescence de la dynastie hasmonéenne. — Sadducéens et Pharisiens. — Prédominance du pharisaïsme. — Yohanan ben Zaccaï et la destruction du Temple; préservation du judaïsme. Le judaïsme hellénistique. — Diiïusion du judaïsme dans le monde païen. — L'alexandrinisme-juif et Philon. — Mosaïsme et humanitarisme. Allégorfsme et antinomisme. — Fin de l'existence poli-
tique d'Israël. — Les docteurs Tannaïm et Amoraïm. — Élaboration du Talmud. — Naissance et développement du Christianisme. — Conflits entre la nouvelle et l'ancienne foi. — La « haie » protectrice de la Loi juive. — Repliement du judaïsme sur lui-même. — Résistance au christianisme, puis à l'islamisme. — Les longs siècles du judaïsme rabbinique. — Alternatives d'activité et de stagnation. — Période d'attente 17