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CHAPITRE II

L'Émancipation du Judaïsme occidental et ses conséquences

La date du 27 septembre 1791, où la Constituante abolit enfin, après bien des débats et des atermoiements, toutes les exclusions légales qui frappaient les Juifs en France et les admit aU titre et aux droits de citoyens solennellement proclamés deux ans auparavant, marque le début d'une ère nouvelle, celle de !'« émancipation », de l'entrée des parias d'hier dans la vie politique, civique et sociale de leurs compatriotes. Ère nouvelle non seulement pour le judaïsme occidental, mais aussi peu à peu, selon une cadence plus lente ici, plus rapide ailleurs, pour le judaïsme de l'Europe entière et des pays d'Orient. L'exemple de la France fut contagieux, en effet, et l'émancipation, grâce aux efforts associés de personnalités juives influentes et d'esprits libéraux de toute origine, a gagné de proche en proche, au cours du XIX® siècle, le judaïsme d'Angleterre, d'Allemagne, d'Autriche, et, depuis la grande guerre, celui, bien plus nombreux, des États de l'ancien empire russe, de la Pologne ressuscitée et de la Roumanie

agrandie, sans toutefois que Tégalité inscrite dans les constitutions de ces pays se soit jusqu'ici réalisée effectivement — tant s'en faut — dans la vie et les mœurs tant publiques que privées.

C'est une^ histoire fort complexe et mouvementée que celle de l'émancipation progressive du judaïsme moderne. Elle a été souvent contée (i) et nous ne la retracerons pas, à nouveau, nous bornant à rappeler ce qui intéresse, l'émancipation intérieure, l'assimilation, l'adaptation ou la réaction du judaïsme aux conditions de la vie et de la civilisation environnantes.

Les grands événements de l'histoire ne se produisent généralement qu'au terme d'une évolution plus ou moins longue et leur brusquerie n'est qu'apparente. Ils sont l'aboutissement de mouvements préparatoires et comme d'ébauches. Parmi les faits annonciateurs d'un changement dans la condition des Juifs d'Occident, on cite, à juste titre, la tentative, au milieu du xvii^ siècle, du rabbin Manassé ben Israël, qui crut bien parvenir à persuader CromweU de donner légal accès en Angleterre à la religion d'Israël et à ses adeptes. Ce fut le premier effort pour substituer au régime séculaire d'exclusion dont souffraient les Juifs

(i) Outre les grandes histoires, Graetz, Dubnow, Philipfson, et les manuels, Th. Reinach, Arié et, récemment, Marx et Margolis (une traduction française vient de paraître chez Payot), consulter, pour plus de détails, Baruch Hagani, l'Émancipation des Juifs, Rieder, 1928.

celui de libre exercice du culte. La tentative échoua, les esprits n'étant pas encore suffisamment préparés, mais le germe était semé et devait fructifier au siècle suivant à la faveur du progrès des conceptions humanitaires.

L'émancipation fut, en effet, le corollaire de la Révolution et due, comme elle, à l'évolution des idées chez l'élite pensante, à la maturité politique et philosophique des meilleurs esprits sous l'ancien régime. Diffusion de l'humanisme, force de persuasion inhérente aux mots mêmes de tolérance et de lumières, élargissement- des horizons intellectuels, affaiblissement du pouvoir longtemps prépondérant de l'Église et indépendance à l'égard du dogme romain, tout cela menait logiquement à l'abolition des barrières que ce dogme avait dressées et maintenues entre des catégories humaines, du fait de leur naissance ou de leur foi.

Les princes de l'opinion. Voltaire, Montesquieu, Diderot et les encyclopédistes, Jean- Jacques Rousseau, ne furent pas tous dénués de préjugés. Le premier nourrissait même aversion et mépris à l'égard des Juifs, pour des motifs personnels et contingents. Mais, apôtres du libre examen et de la tolérance et adversaires résolus des fanatismes et des superstitions, ces penseurs et doctrinaires n'ont pas peu contribué à préparer des conditions propices à l'amélioration du sort des Juifs et à leur affranchissement, Mirabeau

et l'abbé Grégoire, qui prirent directement leur cause en mains, ont surtout défendu les victimes d'iniquités indignes d'une époque de lumières. Leur sympathie alla à des opprimés, plutôt qu'à une foi dépassée définitivement, selon eux, par le christianisme ou l'humanitarisme et à une culture qui s'était montrée stérile depuis la clôture de la Bible. Le judaïsme rabbinique passait alors, en effet, pour n'avoir guère enfanté que d'informes commentaires casuistiques. De ce fatras émergeaient à peine au moyen âge quelques noms estimables, ceux d'un Raschi, d'un Maïmonide, d'un David «Kimhi, par exemple. Montesquieu imputait cette pauvreté à l'état de servage où furent réduits les Juifs chassés de leur pays. « Depuis l'historien Josèphe «, affirme de son côté l'abbé Grégoire, « il a fallu dix-sept siècles pour produire Mendelssohn ». Opinions sommaires qu'explique l'ignorance où furent les meilleurs esprits du xviii^ siècle, comme d'ailleurs les Juifs euxmêmes, des illustrations de leur passé, aux temps plus favorables qui avaient précédé les expulsions de France et d'Espagne. Si les productions de la pensée juive du x^ au xv^ siècle ne pouvaient certes s'égaler, au point de vue littéraire et esthétique, aux écrits immortels de l'Ancien Testament, elles étaient loin cependant d'être négligeables. On sait que ses représentants, dans l'Espagne maure et même catholique, dans la France d'oc et la France d'oïl, dans l'Italie de Dante, figurent avec honneur aux annales générales des lettres et des sciences. Il était réservé à l'érudition juive du

XIX® siècle de reviser les jugements trop dédaigneux du siècle précédent. Zunz, Rappoport, A. Geiger, S. D. Luzzatto à l'étranger; J. Derenbourg, S. Munk, les Darmesteter, Is. Lœb en France et cent autres érudits ont, par leurs travaux, tiré de Toubli ou sauvé d'un injuste discrédit une vaste . littérature où Texégèse et la philologie, la philosophie religieuse, la morale et l'homilétique, à côté de la casuistique et de la mystique, sont représentés souvent avec éclat. En tout cas, après la nuit, moins obscure et bien plus étoilée qu'on ne le croyait, d'un long moyen âge, apparaît, à l'aube des temps modernes, Moses Mendelssohn, précurseur du judaïsme moderne (1729-1786).

Mendelssohn, à lui seul, dans la Prusse de Frédéric II, et sans avoir d'abord souhaité un rôle auquel sa nature timide ne semblait pas le prédestiner, a fait beaucoup pour l'émancipation, au moins intellectuelle, du judaïsme de son temps et c'est à son œuvre et à son influence que se rattache plus ou moins le développement spirituel du judaïsme occidental depuis un siècle et demi. Le fait, depuis longtemps reconnu, a été mis en relief à nouveau à l'occasion du deux centième anniversaire de la naissance du « Socrate » juif de Berlin, célébré en 1929 par de fervents hommages, dont le plus important et le plus durable est la publication commencée d'une édition monumentale de ses œuvres.

C'est Moïse Mendelssohn qui, au terme de longs siècles d'abaissement, de misère et de stagnation intellectuelle — le moyen âge juif va du xv® au, xviii^ siècle — a remis en marche le moteur de civilisation qu'est le judaïsme. A l'intérieur du ghetto à l'atmosphère confinée s'étaient certes perpétuées des vertus patriarcales, des traditions de vie familiale dont la pureté et l'austérité frappaient les observateurs les moins bienveillants, mais, intellectuellement, la curiosité d'esprit se limitait au Talmud et aux, codes rituels, comme la piété se satisfaisait dans l'observance méticuleuse et routinière des rites. Du savoir et de la foi, certes, mais étriqués et obscurcis par le régime de compression qui sévissait depuis environ trois siècles sur ces juiveries en décadence. Mendelssohn ne s'est pas dressé en réformateur, fidèle qu'il était aux croyances et aux pratiques de ses pères. Mais comme en même temps, grâce à des dons exceptionnels et un heureux concours de circonstances, l'amitié de Lessing entre autres, il avait pu s'assimiler la culture philosophique et- littéraire de son temps, il lui fut donné d'entrouvrir les fenêtres du ghetto sur le monde extérieur. Il enseigna à ses coreligionnaires, par son exemple, et, pédagogiquement, par la traduction en bon allemand des parties les plus populaires de la Bible, Pentateuque et Psaumes, à s'habituer à parler la langue du pays et à revenir, d'autre part, à l'étude de l'hébreu en renonçant au « yidisch », honni de lui comme un jargon grossier — qui depuis, toutefois, grâce à des écrivains de

talent, a connu une notable fortune littéraire. — - Il a frayé ainsi au judaïsme ultérieur, non sans provoquer des orages et sans exposer son culte à certains risques, des voies. nouvelles. Lui-même, encore une fois, restait un « conformiste » des pratiques cultuelles. Et, en vérité, il n'innovait même pas en- devenant le champion d'une assimilation linguistique et sociale. D'autres, avant lui, s'étaient mêlés à la culture générale, Juifs de langue grecque, de langue persane, de langue arabe. Un judaïsme pieux et éclairé tout à la fois n'avait-il pas brillé à certaines époques privilégiées du passé, dans l'Egypte de Philon aux environs de Tère chrétienne, dans l'Espagne des Khalifes de Cordoue et de leurs successeurs, tant maures que chrétiens, du x^ au XI v^ siècle ? Seulement, au xviii^ siècle, les ambitions étaient plus • modestes qu'autrefois. A l'époque alexandrine, avant la propagation du christianisme, le judaïsme avait assumé une tâche missionnaire et fait de nombreux prosélytes. Il avait proposé formellement aux Gentils, par une vaste littérature de propagande, son message universaliste, son monothéisme pur, sa morale de justice sociale et de charité, quelques-unes de ses pratiques comme le repos sabbatique et jusqu'à ses rites alimentaires. La diffusion d'un christianisme, qui abrogea la loi rituelle et notamment la circoncision pour convertir en masse les païens, arrêta son élan. Devant les extensions du christianisme, puis de l'Islam, que quelquesuns des penseurs juifs ont su considérer comme des étapes préparant la conversion des peuples au

Dieu des prophètes, le judaïsme a maintenu avec intransigeance ses principes propres et il a surtout protesté contre le décri injustifié dont il était victime, montré que son message n'était nullement périmé, que l'adversité politique et la décadence extérieure, loin d'être la preuve' d'une déchéance spirituelle, n'étaient qu'épreuve providentielle et même signe d'élection au cours de la lente gestation de l'avenir messianique. Du temps de Mendelssohn, il était besoin encore de renforcer la position de défense et de s'opposer à des mises en demeure courtoises, mais pressantes, de ralliement au Christ. L'auteur de Jérusalem en fit l'expérience. Mais le désir renaissait, à la faveur du progrès des idées humanitaires, de la philosophie et des sciences, d'aborder la tâche d'avantgarde spirituelle confiée jadis à Israël, en faisant voir comment sa loi et sa tradition pouvaient s'adapter, pour la féconder, à la civilisation générale.

Le Juif de Dessau qui eut l'honneur de fournir l'original du noble rôle de Nathan le Sage dans le drame célèbre de Lessing a rendu également service à la langue, la littérature, l'esthétique et la philosophie allemandes, d'une part, à la culture juive, de l'autre. Lui qui, dans son enfance, semblait promis au sort d'un de ces talmudistes obscurants, dont il subit d'ailleurs les attaques véhémentes, il fut la vivante démonstration de cette vérité que du ghetto pouvait surgit un jour l'homme capable de retrouver les titres du judaïsme rabbinique à l'audience du monde en conciliant

un traditionalisme sincère, mais revivifié, avec les aspirations spiritualistes les plus modernes.

Le judaïsme de Mendelssohn, mélange de philosophie religieuse large et tolérante et d'attachement zélé à la discipline et aux usages composant le patrimoine propre et inaliénable d'Israël, a exercé une action profonde tant sur les jeunes générations de la fin du xyiii^ siècle que sur le xix^ siècle tout entier.

Ainsi qu'il advient parfois, une 'partie de ses disciples ont outrepassé, en croyant peut-être la respecter, la pensée du maître . dans les conclusions d'ordre pratique qu'il leur est arrivé d'en tirer. Le conservateur qu'était Mendelssohn avait vu la révélation originale du judaïsme, non dans des vérités générales, communes à tous les hommes raisonnables, mais dans une législation propre qui avait équipé Israël pour faire triompher ces vérités nécessaires. Or, il devint, par l'impulsion même qu'il donna à 1' « Aufklârung » et à 1' « Hascala » en Russie, le patron de ceux qui, ayant mis l'accent sur le message universaliste d'Israël, crurent le moment venu de s'affranchir, au moins en partie, d'une législation et d'une discipline traditionnelles, dont le rôle, à l'aurore des temps nouveaux, semblait 'toucher à sa fin. Aussi, parce que dans la génération qui suivit Mendelssohn beaucoup se détachèrent du judaïsme ou répudièrent des traditions incompatibles à leurs yeux

avec cette participation à la culture générale qu'avait préconisée le philosophe juif, les détracteurs de celui-ci l'ont rendu, non sans injustice, responsable de la déjudaïsation plus ou moins prononcée qui sévit après sa mort dans la communauté Israélite de Berlin. Il se produisit, en efïet, des défections au profit du luthéranisme surtout dans les cercles juifs où se rencontrait l'élite de la société instruite du temps et dans la famille même de Mendelssohn : c'est que l'assimilation « culturelle » n'allant pas de pair, comme en France, avec l'émancipation civile et politique, la tentation fut grande, et pour plusieurs irrésistible, d'obtenir, grâce au baptême, le rang que l'intelligence, le savoir, le talent faisaient ambitionner, en franchissant des barrières qui ne s'ouvraient pas d'elles-mêmes. Tous ces transfuges n'obéirent pas à des motifs purement égoïstes ou utilitaires, ou, si l'on veut, ne crurent pas s'éloigner beaucoup du judaïsme en faisant un pas vers un christianisme qui, lui-même, sous l'influence de théologiens comme Schleiermacher, semblait vouloir se dépouiller de sa rigueur dogmatique, s'orienter vers une religiosité pure tout intérieure et se rapprocher ainsi du monothéisme prophétique. Ce n'était qu'une apparence ; les avances demeurèrent unilatérales, et David Friedlaender, qui se faisait passer pour le successeur autorisé de Mendelssohn, immola en pure perte sa dignité quand il adressa en 1799 au pasteur Teller, conseiller supérieur du Consistoire, une lettre, non signée, « de quelques pères

de famille juifs », déclarant vouloir renoncer aux rites israélites et demandant à être admis dans la communauté chrétienne, à condition d'être dispensés de croire à la divinité du Christ et exemptés de l'observation des pratiques cérémonielles. « Par la lance de Friedlaender, écrit M. B. Hagani, l'hébraïsme frappait, visière levée, à la porte de la cité chrétienne. La vieille cité féodale, on le sait, ne baissa point le pontlevis (i) ».

D'autres disciples de Mendelssohn demeurèrent plus fidèles à la ligne de conduite qu'il avait tracée tant en travaillant à la restauration des études hébraïques et à l'acquisition du savoir en général qu'en cherchant à rendre vie, cha,leur et beauté, au judaïsme synagogal. Le moment parut venu à beaucoup d'Israélites « éclairés » de remonter, par de là le Talmud, d'ailleurs mal jugé par eux faute de sens historique, au judaïsme biblique en ne conservant que le ritualisme strictement nécessaire au maintien de la synagogue. De là un « libéralisme » ou un réformisme qui se porta aisément aux extrêmes, surtout dans la patrie de Mendelssohn, provoquant les attaques violentes des traditionalistes stricts, mais favorisant à la longue, quand l'expérience eut fait voir les illusions et les dangers des réformes radicales, la naissance et le développement de tendances modérées, judaïsme historique, conservatisme progressif, sur lesquelles nous aurons à revenir.

(X) op. cit., p, 145.

En France aussi, par suite de l'entrée des Juifs dans la société, le judaïsme devait inévitablement se trouver aux prises avec de graves problèmes. Une crise redoutable, peut-être féconde par la suite, devait travailler les consciences juives appelées à combiner ensemble deux cultures différentes. Certes les conditions ne sont pas les mêmes qu'en Germanie. D'abord l'émancipation politique, sans donner du jour au lendemain tous ses effets — il faudra attendre pour cela le Sanhédrin de 1807 et l'organisation napoléonienne du culte israéjite — précède et conditionne l'assimilation sociale et l'accès aux carrières, métiers et professions, ouverts à tous les citoyens. Nul besoin d'acheter par une apostasie l'accueil en des professions, dont quelques-unes toutefois resteront fermées aux nouveaux venus dans la famille française, par une certaine survivance des préjugés et de l'esprit de caste. D'autre part, l'ambiance n'est pas la même dans la France catholique ou laïque que dans la luthérienne Germanie. Le dogme romain, en dépit des espérances de quelques doctrinaires, fils de la Révolution, et de quelques essais stériles de cultes nouveaux, n'est pas près d'évoluer dans le sens d'une simplification au profit d'un large théisme capable de rallier à une religiosité commune des croyants venus des points les plus divers et dégagés de leurs rites isolants. Il y aura bien, au cours du siècle, des conversions, plus ou moins opportunistes, de

juifs et de juives à la confession de la majorité. Mais le danger de désagrégation viendra moins pour le judaïsme de la pression exercée par la confession dominante que du régime même de liberté qui permet d'adhérer, hors des religions positives, à toutes sortes de doctrines philosophiques et morales, quelques-unes faciles à harmoniser avec les enseignements doctrinaux du judaïsme. C'est donc en faveur du déisme surtout que s'opérera d'abord cette rupture d'équilibre déjà notée plus haut entre les deux éléments complémentaires de la religion d'Israël, le particularisme de ses rites et de sa laïigue sacrée et l'universalisme de ses croyances fondamentales, des préceptes généraux de sa loi morale et sociale et de ses espérances humaines. La volonté ardente de s'intégrer à la société française, grâce à la conquête des droits civils et politiques, a. fait plus ou moins prédominer dans la vie et la mentalité des classes cultivées les valeurs générales du monothéisme éthique sur le ritualisme spécial difficile à maintenir (défenses sabbatiques et alimentaires surtout), comme autrefois du temps de l'isolement au quartier juif. Outre la joie grisante de jouir de ce bienfait inouï de la « Liberté », le souci de s'afhrmer digne de 1' « Égalité » proclamée par la Révolution faisait croire à certains qu'il était de leur devoir d'immoler à l'idéologie séduisante de l'époque des coutumes qui leur rappelaient bien plus la condition humiliée d'antan que la valeur de discipline et d'ascétisme inhérente à ces traditions particulières, lesquelles avaient.

à tout le moins besoin d'être repensées et ranimées, Enfin la devise des temps nouveaux portait aussi le mot « Fraternité », et cette fraternité n'étaitelle pas l'idéal suprême du messianisme juif étendant à toutes les familles humaines le précepte : « tu aimerai ton prochain comme toi-même ? »

Ainsi la gratitude à l'égard de la France émancipatrice, avant-garde de la civilisation et modèle de tolérance et de progrès pour les autres nations, se doublait pour d'aucuns de cette conviction, plus ou moins nette, plus ou moins exprimée, que l'ère messianique allait enfin s'ouvrir. A tout le moins le judaïsme devait se préparer à jouer un rôle de premier plan dans cette grande révolution morale prochaine, cette grande « libération » des opprimés, corrélative de l'abolition de toute idolâtrie et de tout servage et d'une adhésion universelle au Dieu-Un, Les écrits d'un J. Salvador en France ont donné, il y a un siècle, une expression un peu grandiloquente, mais passionnée et généreuse, à ces aspirations, tandis qu'en Allemagne Abraham Geiger, historien, hébraïsant et théologien de valeur, se fit l'apôtre d'un judaïsme réformateur qui devrait se dépouiller d'une grande part de son ritualisme particulariste et même de son messianisme palestinien et davidique pour exalter d'autant et promouvoir, sans plus attendre, le large messianisme humain émanant de la prédication des prophètes d'Israël. Conception spécieuse, mais qui anticipait inconsidérément sur les temps futurs.

Geiger et ses émules méconnaissaient des valeurs

essentielles et nullement périmées du judaïsme historique et se flattaient naïvernent que les autres religions positives emboîteraient le pas à un judaïsme ainsi sublimé, mais en fait affadi et appauvri. Les luttes intérieures au sein des communautés juives, comme aussi, par ailleurs, les attaques du deÊors, devaient faire reviser ces conceptions aventureuses.

En attendant, l'assimilation développe ses effets. En France, le judaïsme est moins nombreux, on y fait moins de théologie qu'outre-Rhin, les dissidences de doctrines s'y accusent moins ; il s'y rencontre cependant les mêmes tendances diverses qu'a fait apparaître le processus d'adaptation aux conditions de la vie nouvelle qui a succédé, à celle du ghetto ou du quartier juif isolé. Une minorité courageuse, peu encline d'ailleurs à s'adonner aux disciplines profanes, perpétue une orthodoxie, ou plutôt une « orthopraxie » qui conserve jalousement tout l'héritage rituel du passé, sauf bien entendu toute cette partie du droit juif concernant les actes de la vie civile et politique, où s'applique désormais, par une large extension, le principe talmudique Dina de malkhouta dina : « La loi du pays est -la loi^. »

A côté de ces fidèles de stricte observance, d'autres se montrent avides de réformes du

(i) Voir plus loin, p. 133

culte, mais ne vont pas jusqu'à constituer des chapelles distinctes. Sous leur influence toutefois la célébration du culte se modernise un peu ; elle gagne en prestige par l'introduction de musique chorale et instrumentale (l'orgue, bien que réprouvé par les orthodoxes, s'introduit un peu partout), de prières françaises et de prédications en français, assez rares pendant la première partie du xix® siècle, mais qui vont se développer ensuite avec succès grâce à quelques orateurs de marque. La majeure partie des Juifs de France célèbre avec empressement lés grandes fêtes, consacre religieusement les grandes dates de la vie individuelle, circoncision, majoritéreligieuse, mariages, deuils, solennise aussi à la synagogue les événements marquants de la vie du pays, victoires ou deuils nationaux. Mais l'assiniilation, à la longue, se fera, principalement dans les dernières décades du xixe siècle, à l'avantage du laïcisme plus ou moins libre-penseur, grâce au développement des doctrines positivistes et scientistes très en faveur dans la jeunesse intellectuelle. Par suite même de la dette de gratitude qu'il a contractée envers la France nouvelle, le judaïsme témoigne une faveur particulière à ces disciplines scientifiques et rationnelles, plus ou moins inhérentes au régime nouveau qui lui a donné l'inestimable bienfait du droit commun et le garantit contre les retours offensifs de l'esprit rétrograde. Seulement, ce laïcisme ne reste pas aisément neutre en matière de religion. Il est un dissolvant des conceptions où le surnaturel joue un rôle prépondérant.

Le judaïsme, quoique imposant moins de limites à Tautorité de la raison que l'Église, ou peut-être à cause de cela même, ne jouera plus qu'un rôle effacé chez l'intellectuel juif, tant que l'évolution des idées ne lui aura pas fait sentir les insuffisances et les dangers même d'une culture froide et desséchante, et que, d'autre part, les événements sociaux ne l'auront pas appelé à réfléchir sur les questions juives et la nécessité d'y répondre autrement que par le détachement ou l'abstention,

A divers moments, mais surtout vers la fin du xix^ siècle, des réactions se font sentir, même parfois dans les milieux détachés des pratiques juives, contre l'assimilation à outrance. Ces réactions sont dues, pour une large part, à l'antisémitisme et à ses conséquences, mais viennent aussi du désir réveillé de ne pas se dissoudre, et d'affirmer une force toute spirituelle selon les uns, ethnique selon d'autres, qui compte encore dans le monde et qui n'a pas dit son dernier mot.

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