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CHAPITRE III

L'Émancipation du Judaïsme occidental et ses conséquences

(Suite)

L'antisémitisme ou plutôt l'antijudaïsme date de loin, mais ses manifestations et ses motifs ont varié selon l'époque et le milieu. Dès la dispersion dans le monde hellénistique, particulièrement à Alexandrie, les Juifs s'étaient vus accusés d'athéisme et d'insociabilité parce que — tout en servant l'État qui leur donnait asile et protection — ils ne pouvaient adhérer au culte officiel et demeuraient fidèles à des lois religieuses et sociales particulières (i). Plus tard, quand naquit et se propagea le christianisme, aux vieux griefs se substitua ou s'ajouta la réprobation encourue par la nation obstinée qui refusait de reconnaître Jésus Messie et fils de Dieu. L'âpreté de certaines pages du Nouveau Testament se reflète dans la prédication passionnée des Pères de l'Église dénonçant incessamment la « perfidia Judae-

(i) Pour les griefs et imputations dirigés contre les Juifs dans le monde gréco-romain, v. T. Reinach, Textes d'auteurs grecs et latins relatifs au judaïsme. Lire aussi, dans l'excellente collection Budé, la récente édition du Contre Apion de Flavius Josèphe (trad. L. Blum) .

orum » et dans les législations oppressives qui, peu à peu développées, régiront pour de longs siècles le^ sort des Juifs dans la chrétienté. En terre d'Islam, c'est la résistance d'Israël au message de Mahomet qui, malgré la tolérance et la faveur même de tels Khalifes lettrés d'Orient ou d'Occident, dressera certains jours en Espagne, en Afrique, en Asie, les fils d'Ismaël contre leurs cousins issus de Jacob. Plus tard encore, les préjugés lentement enracinés dans les foules, débonnaires de nature, mais crédules et inflammables, engendreront à leur tour, dans les qlasses cultivées même, cet antisémitisme à prétentions scientifiques qui colorera de motifs d'ordre ethnique, économique et social, le vieux fonds d'animadversion théologique transmis par les premières générations chrétiennes. On accusera les Juifs d'improductivité, d'avidité et de parasitisme, de matérialisme et d'immoralité, on incriminera tant la race que les doctrines d'Israël, on fera le procès de la morale talmudique, on n'épargnera pas toujours la Bible même et à côté des sceptiques et des incroyants qui la dénigrent pour atteindre le christianisme, il se rencontrera jusque parmi les théologiens des détracteurs de l'Ancien Testament, pour la plus grande gloire du Nouveau, et ils ne croiront manquer ni de piété ni de prudence en s'attaquant ainsi au tronc dont ils sont pourtant les rameaux.

C'est, comme on sait, en Germanie qu'avec le plus de passion et de persévérance on a systématisé r « idéologie » de l'antisémitisme et répandu

dans les pays voisins des doctrines de haine dont l'action néfaste ne s'est que trop souvent affirmée et n'a pas cessé de provoquer d'odieux excès, notamment en Roumanie et en Pologne. Quoiqu'on ait beaucoup écrit sur l'antisémitisme, l'histoire générale en reste encore à faire (i). Ce n'est pas le lieu d'y insister. S'il est vrai, comme beaucoup pensent, que, se dissimulant sous des prétextes ethniques et raciaux, sociaux et économiques, l'antisémitisme s'inspire au fond, parfois à son insu, d'une inimitié d'origine religieuse, il appartiendra au véritable esprit religieux d'apaiser un jour ces passions qui demeurent encore parfois meurtrières et de mettre un point final à l'existence d'une des plus déplorables aberrations humaines.

Les motifs et mobiles de l'antisémitisme sont variés. Diverses aussi sont les attitudes qu'il provoque au sein du judaïsme, selon que ses agressions sont plus ou moins redoutables, selon aussi les moyens de défense ou de protection qu'on peut mettre en œuvre. L'intolérance judéophobe, endémique en certaines régions, a par ses violences fait émigrer des Juifs en masse, quand il se pou-

(i) V. les articles sur l'antisémitisme dans VEncyclopœdia judaica récente, t. II, et le Jûdisches Lexicon. Berlin, Jûd. Verlag, t. I, 1928. Bernard Lazare, en France, avait écrit en 1894, avant l'AflEaire, un livre sur V Antisémitisme, son histoire et ses causes (Paris, L. Chailley). Il en préparait une seconde édition, très remaniée sur bien des points, quand une mort prématurée l'a empêché de réaliser son dessein. V. aussi Anatole Leroy-Beaulieu, Israël chez les nations, Paris, C. Lévy, 1893 ; Les doctrines de haine : U Antisémitisme, etc., 1902.

vait, vers des régions plus hospitalières et modifié souvent la carte du monde judaïque,, non sans conséquences pour la vie intérieure du judaïsme. Elle a provoqué des conversions : les conversions par contrainte ont été souvent suivies, à plus ou moins longue échéance, de retours au judaïsme (i). Dans les pays où Tantijudaïsme fait échec à l'égalité voulue par la loi, les plus pusillanimes ou les plus découragés croient parfois trouver le salut dans l'abjuration volontaire et désertent une religion qui expose encore à tant d'avanies et d'animosités brutales ou sournoises. Mais le plus grand nombre réagit d'autre sorte. Si l'intolérance anti juive a, surtout en France, donné des recrues au « laïcisme » radical, à l'agnosticisme intégral ou à un socialisme qui se flatte de retenir et de mettre en valeur le meilleur des revendications de justice du prophétisme antique, il a aussi — et l'on a pu parler, en ce cas, de l'utilité relative sinon de la nécessité de ce fléau — ravivé chez beaucoup la foi religieuse qui s'étiolait, ou tout au moins une sorte de « civisme » juif, une plus vive conscience de ce qu'on doit à des frères qui souffrent pour la justice. C'est ce sentiment, joint au souci de relever le niveau intellectuel et moral des juiveries dégradées d'Orient, qui a fait naître,

(i) Sur l'histoire curieuse des néo-chrétiens ou Marranes venus d'Espagne et de Portugal dans la F'rance du Sud-Ouest, à Rouen, à Anvers, à Amsterdam, à Hambourg, à Venise, en Orient, et le retour actuel au judaïsme des Marranes du Portugal, voir les manuels d'histoire juives; cf., en dernier lieu, dans la Revue des Éttides juives, t. 88 (1929) et 89 (1930), les articles de M. C. Roth ; du même, U Apôtre des Maranes, Univers Israélite, i03o.'

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en 1860, TAlliance Israélite Universelle et lui a assuré une activité féconde en résultats (i). Ainsi l'on s'est serré autour d'un patrimoine spirituel injustement vilipendé. Des tièdes, des indifférents d'hier sont revenus au judaïsme par point d'honneur, par esprit de solidarité, par un réveil de foi véritable dû à l'ébranlement moral causé par de tragiques événements. Aussi bien la persécution ne renforce-t-eUe pas, à l'ordinaire, dans les cœurs bien placés, la fidélité et l'attachement à une foi combattue ?

L'antisémitisme a contribué grandement à faire éclore les mouvements connus sous les noms de sionisme et de nationalisme juif, celui-ci apparenté au sionisme, sans se confondre avec lui. On ne trouvera pas ici l'historique détaillé de ces mouvements, sur lesquels le grand public a eu souvent l'occasion d'être informé. Nous aurons, au surplus, à y revenir, au cours des chapitres suivants. Pour le moment, rappelons succinctement quelques faits.

Le sionisme est une aspiration toute religieuse à l'origine, qui a revêtu, à la fin du siècle passé, un caractère parfois purement national et même politique, comportant d'ailleurs des nuances et des interprétations variées.

L'aspirationreligieuse vers Sion et la Terre-Sainte, la « palestinophilie », est aussi vieille que l'exil et la dispersion d'Israël. Elle a précédé le judaïsme.

(i) Voir N. Leven, CinqtMute ans d'histoire : l'Alliance israélite universelle, Paris, F. Alcan, 1911-1920.

La nostalgie du pays des ancêtres et surtout des lieux saints, la Cité et le Temple détruits, a trouvé une expression émouvante dans la Bible (Ps. 137 notamment) et s'est exprimée à toutes les pages du rituel des prières juives. Qui récite les Dix-huit Bénédictions doit se tourner, en Occident du moins, vers l'Est. Dons, offrandes, aumônes n'ont cessé, des siècles durant, de prendre le chemin de la Terre-Sainte. Des rabbins, des hommes pieux, sont venus de tout temps et de partout, au prix souvent de bien des dangers et des privations, se fixer, pour y étudier et y mourir^ dans quelques villes, riches de souvenirs vénérés, Jérusalem, Safed, Tibériade, illustres dans les annales de la littérature juive. Les historiens du judaïsme mentionnent bien, antérieurement à l'époque contemporaine, quelques projets éclos dahs les têtes juives ou chrétiennes de colonisation juive en Palestine et même de constitution d'État ou de district juif, sous la suzeraineté ottomane ou sous le contrôle des grandes puissances. Il en fut question, après la guerre russo-turque, au moment du congrès de Berlin de 1878. Mais c'est seulement après 1880 que s'est ouverte une ère nouvelle pour la Palestine juive. Les sanglants pogromes de Russie, échelonnés de 1880 à 1905, ont eu, entre autres, deux conséquences considérables : D'une part, une énorme émigration de Juifs vers l'Amérique, surtout les États-Unis, qui comptent, à l'heure présente, une population juive évaluée à près de quatre millions d'âmes, répartie surtout dans les grandes villes, avec tout

le développement communautaire, spirituel et intellectuel, économique et social, que comportent de telles agglomérations dans un pays de liberté et de prospérité.

D'autre part, les vingt dernières années du siècle passé voient se produire une émigration juive, très faible numériquement, sur quelques parcelles du sol palestinien, oîi vont se constituer, lentement, péniblement, mais avec un espoir tenace, soutenu de Tappui inlassablement généreux du baron Edmond de Rothschild, les premières colonies juives de Palestine, prélude d'une colonisation plus étendue après la guerre mondiale. Page toute nouvelle, singulièrement attachante et dramatique, de l'histoire contemporaine du judaïsme. Parallèlement à ces efforts se créent des bolonies juives en République Argentine, au Brésil, au Canada, en Ukraine, dues à l'initiative et aux capitaux du baron de Hirsch, fondateur de la Société de colonisation juive {J. C. A.), institution qui a obtenu plus rapidement des résultats plus fructueux, en des pays plus fertiles et une ambiance plus paisible, mais qui n'a point la valeur sentimentale inhérente à l'Eretz-Israël et si accrue depuis que les aspirations du sionisme ont commencé de se réaliser.

C'est ce sentiment puissant, de caractère religieux et mystique, qui avait dirigé la munificence du fondateur de Rischon-le-Zion vers le sol où s'est déroulée l'histoire sacrée d'Israël et où la tradition situe l'épopée messianique de l'avenir. C'est ce sen- . timent qui a soutenu, depuis cinquante ans, l'activité

de quelques milliers d'hommes, luttant héroïquement contre l'inclémence d'un climat malsain, essayant contre tout espoir, semblait -il au début, de féconder un sol stérilisé par des siècles d'incurie sous le régime ottoman.

En France aussi avait déferlé, après 1880, la vague d'antisémitisme venue de l'Europe centrale. Les théories prétentieuses et perfides élaborées en Allemagne, les soins intéressés de -certains publicistes essaient de les acclimater en France. Un Drumont s'en fait le courtier dans ses pamphlets, puis dans son journal la Libre Parole. Elles émeuvent, indignent, non seulement la classe de citoyens qu'elles veulent atteindre et dépouiller, par une régression humiliante, de droits bien acquis depuis bientôt un siècle, mais tout ce que le pays compte d'esprits vraiment libéraux et de fermes démocrates. La campagne se poursuit, se développe ; elle ne se borne pas malheureusement à une lutte d'idées, mais fait naître des troubles parfois violents et même dramatiques. Entre temps, l'anniversaire de la Révolution vient donner aux Juifs l'occasion d'afîirmer par la voix de leurs chefs religieux, au premier rang desquels le grand-rabbin Zadoc- Kahn, leur loyalisme invétéré, leur affection profonde pour la France émancipatrice, leur confiant espoir que les doctrines de haine ne s'y enracineront pas. L'accès de fièvre pourtant n'est pas jugulé tout de suite. Des incidents retentissants

se succèdent, dont le plus célèbre est le drame de l'affaire Dreyfus. L'erreur judiciaire dont fut victime le capitaine juif, arrêté à la place du véritable traître, auteur du fameux bordereau, fut le résultat d'une véritable intoxication antisémite des cerveaux. Il faudra des années pour dénoncer et réparer l'erreur. Mais elle aura été, tout compte fait, après de terribles angoisses et de cruels déchirements, fatale, en notre pays au moins, à l'antisémitisme lui-même, que la guerre, l'union sacrée, les sacrifices communs réduiront pour tout de bon au silence.

Une des conséquences du premier procès Dreyfus en 1894 avait été la naissance du sionisme politique, dont les promoteurs préconisèrent sérieusement la création d'un État juif pour résoudre l'éternelle question juive qu'en vain, disaient-ils, l'antisémitisme se flattait de trancher par la violence, et l'émancipation par l'obtention de l'égalité de droits sans cesse remise en question. Le fondateur du sionisme politique fut Theodor Herzl, en 1896. Brillant publiciste et dramaturge, correspondant à Paris et bientôt directeur littéraire de la Neue Freie Presse, de Vienne, juif de naissance, mais très assimilé et sans contact avec le judaïsme jusqu'à la crise. morale qu'il subit lors des débats du premier procès Dreyfus, voici qu'il est rendu brusquement au judaïsme, dont la tragédie l'envahit et le bouleverse. Dans un état d'exaltation lucide, reprenant, sans le savoir, les thèses de précurseurs comme l'Allemand Moïse Hess, le Russe Pinsker et d'autres encore,

il compose la célèbre brochure « l'État juif, essai d'une solution moderne de la question juive (i) ». Il y soutient cette thèse : « La question juive n'est ni une question économique, ni une question religieuse, quoiqu'elle prenne tour à tour les couleurs de l'une et de l'autre. C'est une question nationale, et pour la résoudre il nous faut, avant tout, en faire une question mondiale et la poser ainsi devant les grandes puissances ». Il préconinisait, avec la précision d'un calculateur et d'un économiste, les moyens suivants : renationaliser Israël, le peuple étant la base personnelle de l'État, lui donner un sol, la Palestine, qu'on achèterait au Sultan, ou, à défaut, l'Argentine pour y établir une souveraineté territoriale. Une société juive de gestion se créerait, de préférence anglaise, reconnue comme puissance constituante, et, après l'obtention du territoire, une compagnie juive, conçue sur le modèle des grandes compagnies territoriales, aurait à s'occuper des questions d'émigration, prendrait en charge le territoire pour y fonder des bases économiques normales, organiser le travail des premiers arrivants, etc. Suivait un , projet détaillé, tout provisoire, d'organisation.

L'influence exercée dans la suite par Herzl tint moins à ces conceptions qui se révélèrent irréalisables et n'éveillèrent d'ailleurs, chez les Juifs occidentaux, qu'une curiosité pleine de scepticisme, qu'au charme fascinant de la personne même de Herzl, à la force communica-

(i) La traduction française en a été rééditée avec introduction, par M Baruch Hagarii, en 192.6 (Paris, Lipschutz).

tive de sa passion généreuse, au courage indomptable et persévérant qu'il mit dans l'apostolat épuisant qu'il s'imposa ou dont l'investit la confiance de ceux qu'il conviait à relever le front et l'échiné. En Occident, dans le pays même où Herzl rédigea la fameuse brochure, bien peu des Juifs intégrés à la vie française se sentaient disposés à souscrire à cette assertion pessimiste que l'antisémitisme était invincible par les méthodes anciennes et qu'on n'obtiendrait sécurité et dignité qu'en reconstituant en corps de nation Israël sur la terre des ancêtres. Même en leur affirmant qu'il ne devait être rien modifié à la condition des Juifs citoyens de pays devenus vraiment pour eux des patries, la thèse sioniste leur paraissait et ne devait cesser dans la suite de leur sembler utopique pour les autres et dangereuse pour eux-mêmes. Le sionisme connut l'effervescence enthousiaste du premier congrès deBâle, en 1897, et des suivants. Bien des cœurs, aux pays d'intolérance et de persécution, furent traversés d'un- immense espoir et s'exaltèrent au langage de Herzl, considéré comme une manière de prophète, et à la puissante éloquence de Max Nordau. Combattu par la plupart des Juifs vivant aux pays de liberté et d'égalité, il eut ailleurs un rapide développement, qu'expliquent, outre l'espoir d'un meilleur avenir, d'autres facteurs moraux : le goût même du nationalisme, fruit de l'évolution politique du xix^ siècle, la conviction messianique séculaire qui pouvait bien s'effaroucher, chez tels croyants, du laïcisme des modernes restaurateurs de Sion, mais con-

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sentait chez d'autres à rattacher le mouvement, à titre de phase transitoire, à la réalisation future des promesses de la foi juive, puis le désir, dans une partie de la jeunesse russe, déjà orientée vers l'agriculture, de montrer, dans une contrée plus qu'une autre chère au cœur d'Israël, sa capacité de travail productif. Vinrent les déceptions inévitables : échecs des pourparlers, divisions des esprits sur les méthodes et les buts du mouvement ; abandon momentané de l'action politique pour l'action économique et éducative ; mort prématurée de l'animateur Herzl. Seules les vicissitudes de la guerre mondiale pourront raviver la flamme. Entre temps toutefois, à la lumière même des échecs et à la faveur de l'expérience, surgit, avec des modalités diverses, une sorte de sionisme spirituel, un romantisme juif, qui sans s'inféoder à une Sion inaccessible pour longtemps, préconisera par la voix de penseurs tels que Ahad Haam (pseudonyme d'Ascher Ginzberg), une restauration, dans la Diaspora même, d'un judaïsme plus vivant, point limité à la vie synagogale et au ritualisme, mais ressaisissant la vie multiple et féconde qui, aux grandes heures de son histoire passée, fut créatrice de valeurs éthiques, intellectuelles et artistiques.

Une abondante littérature, tant en hébreu qu'en yiddisch, avait, auparavant déjà, traduit en des œuvres attachantes, l'effort de renou-

vellement du judaïsme russo-polonais surtout, travaillé par des courants soit d'intellectualisme, soit de mysticisme. L'histoire de la renaissance > hébraïque au xix^ siècle et celle de la littérature yiddisch compte bien des noms de poètes et de prosateurs de talent (i). La connaissance de leurs écrits a pénétré en Occident depuis deux générations. I. Zangwill en Angleterre, MM. André Spire et Edmond Fleg en France, sont parmi les meilleurs interprètes, pour la poésie, la satire, le roman ou l'essai, d'une sorte de judaïsme « culturel », né d'une lassitude et d'un besoin. On a rompu avec la tradition routinière et paisible de braves gens qui ne possèdent plus en général la forte culture talmudique de jadis. On n'est guère ému par le spiritualisme superficiel, plus rationaliste que mystique, enseigné en une forme académique, mais sans grand élan, par le rabbinat d'Occident à des fidèles qui ne savent plus l'hébreu. La science du judaïsme se voue, en général, à des recherches d'érudition accessibles à un petit nombre : en un temps où, d'autre part, la philosophie pragmatique, l'intuition bergsonienne l'emportent sur un positivisme sec et un froid scientisme , le besoin se fait sentir d'un judaïsme plus viVant. Dans notre pays, la séparation des Églises et de l'État, en 1905, en forçant le judaïsme, comme les autres cultes, privés dès lors de l'appui offi-

(i) Voir les ouvrages de N. Slouschz pour l'hébreu (La renaissance de la littérature hébraïque, Paris, Bellais 1902 ; La poésie lyrique hébraïque contemporaine, 191 1) et de M. Pinês pour le yiddisch [Histoire de la littérature judéo-allemande, Paris, Jouve, 1910,)

ciel, à trouver toutes ses ressources en soi-même, lui ouvre une ère nouvelle et lui donne une occasion de plus de renaissance. C'est le moment de chercher dans le trésor des aggadas juives, du folklore juif, et des mélodies juives populaires, des éléments négligés ou méconnus qui pourraient revivifier un judaïsme trop oublieux de son moi propre, ayant trop subi l'empreinte d'une société à la fois chrétienne et païenne. Peut-être est-ce chimère que de séparer cette culture juive de la doctrine et des observances positives, sans lesquelles il ne peut y avoir que niode littéraire fugitive et aspirations vagues, mais cette inquiétude et ce besoin de renouvellement qui travaillent tant de consciences sont des phénomènes propres à la période d'avant et surtout d'après guerre.

Ce désir d'une nouvelle culture juive trahit au fond un besoin de direction intellectuelle et de discipline vitale, joint au sentiment persistant que le judaïsme en possède les éléments. Il n'a pas manqué assurément, après Mendelssohn, de penseurs et d'écrivains juifs, rabbins ou laïques, qui, entraînés aux méthodes d'exposition moderne, aient essayé, au cours du siècle passé, de dresser des systèmes du judaïsme, de son dogme, de son éthique, de sa philosophie, desaaWeltanschauung», systèmes qui, dans leur partie spéculative, reflètent les idées en vogue au temps de leurs auteurs. Comme Mendelssohn est disciple de

Leibnitz et de Wolf ainsi que des psychologues anglais, N. Krochmal, dans son « Guide des Égarés de ce temps », interprétait la destinée d'Israël en termes imprégnés d'hégélianisme. Mais le judaïsme a eu surtout des prédicateurs, des polémistes, des homélistes, d'une part, et de l'autre, des historiens et des érudits qui ont inventorié sa production passée. C'est seulement vers la fin du siècle qu'un Moritz Lazarus, dans son « Éthique du judaïsme (i) >■>, a systématisé les enseignements moraux de la Bible et du Talmud, en montrant d'ailleurs les affinités, de cette éthique avec les maximes de la morale kantienne. De son côté, le néo-kantien Hermann Cohen, le réputé professeur de Marbourg, pourvu dans sa jeunesse d'une forte éducation juive, mais voué ensuite à la pure spéculation philosophique, avait été conduit à prendre part à la lutte contre l'antisémitisme livresque des théologiens et des publicistes des années 80. Amené à scruter à nouveau le patrimoine doctrinal du judaïsme, tant les textes bibliques que les enseignements des rabbins du Talmud et les dissertations des théologiens du moyen âge, il a repensé ces données avec une grande vigueur dialectique et intégré harmonieusement le judaïsme doctrinal dans la philosophie générale, à côté et au-dessus de l'hellénisme, comme le révélateur des plus hauts concepts de moralité et d'humanité. Point mystique, tel autrefois Maïmonide qu'il admirait fort tandis qu'il abhorrait le panthéisme de Spinoza, H. Cohen

(i) Ethik des Judentums, Francfort, 1898-1911.

a laissé une « Religion de la raison d'après les sources du judaïsme », publiée après sa mort (i). Titre bien significatif d'un ouvrage qui ne fait état que des valeurs rationnelles du judaïsme, à l'instar du grand docteur de Cordoue. Cohen était, non sans injustice, l'ennemi résolu de tout mysticisme, ancien ou moderne, et pour lui l'intuitionnisme d'un Bergson même rejoignait les théories nuageuses et dangereuses des cabbalistes. H. Cohen semble avoir exercé une réelle influence sur une partie de la jeunesse intellectuelle juive d'Allemagne ; il a été un animateur pour de jeunes théologiens, encouragés par ce moderne Maïmonide, de rare puissance intellectuelle : tels, entre autres, M. Léo Baeck, auteur d'une remarquable « Essence du judaïsme » (2). D'autres subiront cette influence de façon indirecte, ou, par réaction contre elle, feront valoir d'autres éléments du patrimoine spirituel d'Israël, en édifiant une néo-orthodoxie, un néo-hassidisme avec toutes les conceptions nouvelles qui vont apparaître, à la faveur des événements palestiniens,, et feront entendre, interprétée d'ailleurs en plus d'une manière, la « voix de Jérusalem ».

Le sionisme et le nationalisme juif reçoivent, en effet, par la guerre mondiale, une impulsion et un développement qu'on n'aurait pas soupçonnés

(i) Die Religion der Vemunfi nach der Quellen des Judentums. (2) Da? Wesen des- Judentams, 4^ éd., Francfort, 1928.

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avant 1914. La tourmente a secoué le monde sur ses bases. L'horreur de la tragédie inspire à tous ceux qui ne se résignent pas aux prétendues fatalités de Thistoire d'amères réflexions sur le peu d'avancement de la civilisation morale," sinon sur sa faillite. Il faut reprendre la tâche à pied d' œuvre. Comme les autres forces spirituelles, le judaïsme s'interroge et se demande s'il a rempli son rôle non seulement envers lui-même, mais envers les autres. Au sein des nations d'Occident, oîi souffrances et sacrifices communs ont cimenté le respect mutuel des confessions rivales, le judaïsme, fort de droits depuis longtemps acquis et incontestables, n'a plus guère à songer à sa défense et peut plus aisément que jadis s'affirmer et faire valoir sa foi positive et son idéal humanitaire. « Après la justice pour les Juifs »,. a dit Zangwill en une formule lapidaire, « les Juifs pour la justice, » Malheureusement la lutte pour l'existence de millions de Juifs n'est pas un vain mot chez tels peuples balkaniques encore tout imbus des vieux préjugés et en proie à des crises économiques et sociales aiguës, dont il n'est que trop habituel de rendre Israël responsable, et chez les vaincus d'hier où l'anti judaïsme n'a jamais abdiqué. En revanche, la dignité juive a été relevée dans l'opinion universelle. Les minorités juives comme les autres minorités, en des pays où l'assimilation à l'occidentale n'est guère concevable de longtemps, ont vu des traités et des constitutions consacrer leurs droits. Surtout le grand chapitre d'histoire juive qui s'est ouvert pen-

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dant la guerre même, avec le projet d'un Home national juif dans la Palestine détachée de l'empire ottoman, a donné a l'éternelle question juive un intérêt d'une vivacité inconnue jusqu'alors et c'est là incontestablement, qu'on soit favorable ou hostile au sionisme, une cause capitale de réveil.

L'occupation de Jérusalem par les armées anglaises, la déchéance de la domination ottomane, la reconnaissance du droit historique d'Israël sur la terre de ses ancêtres, la déclaration de Lord Balfour, le mandat confié à l'Angleterre par la Société des Nations, l'intensification de l'immigration juive en Palestine, l'impulsion donnée aux anciennes colonies et la fondation de colonies nouvelles par les organisations juives, l'institution de la Jewish Agency, tous ces événements, qui ont été si souvent depuis douze ans, et singulièrement lors des troubles de l'an dernier, au premier plan de l'actualité, sont trop connus pour qu'il soit besoin de les commenter longuement. Observons seulement que ces événements, dont la littérature mondiale s'est emparée, ont donné un nouvel essor à la vie et la pensée juives. Chaque Israélite conscient du lien qui l'attache à ses frères d'origine ou de croyance s'est tronvé placé en face de problèmes à l'égard desquels on ne saurait demeurer indifférent. Si l'entrée des Juifs dans la société moderne a eu pour effet de "faire apparaître dans le judaïsme, au contact de la culture ambiante, une série de tendances diverses.

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stricte observance traditionnelle, conservatisme mitigé, judaïsme historique, libéralisme plus ou moins hardi, à ces tendances se sont comme superposées, pour les diversifier encore, des opinions divergentes touchant le sionisme. Ceux qui ne veulent plus voir dans le judaïsme qu'une simple confession religieuse, oii la race ne joue point de rôle, sont d'accord pour le combattre ou le redouter, quelque attitude qu'ils gardent d'ailleurs à l'égard de la tradition. Quant aux adeptes du sionisme, ils comptent des ritualistes convaincus et des croyants à l'antique, comme des « laxistes », des libres penseurs et des agnostiques. Et il est donc plus d'une sorte de sionisme : sionisme sentimental et philanthropique, sionisme « culturel '», sionisme politique, d'accord seulement sur la renaissance de 1' « ethnos » d'Israël et sur ses possibilités d'avenir. D'où une véritable fermentation d'idées, qui,, ne fût-ce que par les discussions et controverses qu'elle soulève, est très propre à mettre dans les jeunes générations juives une vie intense et passionnée.

Dans ce néo-judaïsme multiforme d'à présent on peut reconnaître des éléments passagers et éphémères et d'autres qui semblent inhérents au judaïsme de toujours. Nous essaierons, au cours des pages qui suivent, de dégager ces élé^ ments permanents, afin d'en recomposer au terme de notre étude l'image que nous nous sommes proposé de dessiner.

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