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LES DIVERGENCES D'INTERPRÉTATION

La Tora est la soiirce première, la source essentielle du judaïsme. Tora, à parler strict, c'est le Pentateuque, les cinq livres dits de Moïse. Mais la compréhension de ce terme, qui signifie « doctrine y> plutôt que Loi» s'est élargie parfois dans la tradition jusqu'à englober toute la littérature religieuse qui s'y rattache, tout le développement juridique et casuistique^ spirituel et moral que la Tora portait dans ses flancs. Elle est devenue, après le retour de l'exil, l'éducâtricê par excellence d'Israël. Et toutes les autres cultures acquises par surcroît au cours des siècles ne sauraient éclipser sa valeur, qui reste primordiale dans l'orientation de la vie spécifiquement juive.

Certes l'interprétation du judaïsme diiïërè selon qu'on écoute un représentant de l'orthodoxie, -^ disons plutôt du conservatisme, — ou bien un adepte de l'école dite libérale. Il y B., en elŒet, au sujet de la Tôfa> de graves points de désâccDid enite le tdaï^ïne de ti£àiticn stficiè

et le judaïsme libéral, sur, lesquels nous aurons à revenir, mais dont nous voulons dire quelques mots dès maintenant avant d'aborder les leçons permanentes, et communes au fond à tous les partis, qui émanent de cette source primitive et toujours jaillissante de la vie et de la doctrine juives.

On peut, croyons-nous, discerner trois sujets principaux de dissentiment : les deux premiers sont fort anciens ; le troisième est plus moderne. , La plus ancienne dispute concerne la validité même de la tradition. C'est celle des Pharisiens et des Sadducéens au i^^ siècle avant l'ère chrétienne, qui, mutatis mutandis, est devenue au viii®, sans s'être jamais interrompue totalement, la querelle des Caraïtes et des Ràbbanites, Les Sadducéens, n'ont reconnu d'autorité qu'à la « Loi écrite », étudiée et appliquée avec rigueur ; les Pharisiens admettaient et vénéraient, à l'égal de la Loi écrite, comme inséparable de celle-ci, la Loi orale, consignée finalement dans la Mischna et le Talmud. Le conflit s'est apaisé une première fois par la victoire du pharisaïsme sur le sadducéisme, puis, mille ans plus tard, par celle des Ràbbanites sur les Caraïtes, victoires affirmant les droits et la nécessité d'une tradition vivante et d'une jurisprudence autorisée complétant la Loi ancienne. Or, le mêrne conflit a surgi à nouveau, sous d'autres formes, depuis l'émancipation. La bataille s'est

livrée autour du judaïsme talmudique. La loi orale avec ses aggravations, la multiplicité de ses rites codifiés dans le Schoulhan Arouch, a été la pomme de discorde entre réactionnaires soucieux de sauvegarder toute la tradition et novateurs enclins à en rejeter le joug, dans un but surtout de simplification et de modernisation des rites. Il semble, comme on verra plus loin, que le sens et la valeur de la tradition soient mi eux compris de notre temps, même des novateurs, qu'au lendemain de l'émancipation.

Une autre vieille querelle est celle des littéralistes et des allégoristes, un des aspects ou des épisodes de la lutte entre la science et la philosophie, d'une part, et la religion révélée, de l'autre. Là-dessus le judaïsme ancien déjà a été divisé, surtout dans la Diaspora, et cette querelle a joué d'ailleurs un rôle considérable dans la genèse du christianisme paulinien. Les Juifs instruits.de langue grecque, dont le type le plus représentatif a été Philon, oift été préoccupés de faire bénéficier le paganisme des vérités juives ; ils ont voulu conciher les enseignements de Platon, d'Aristote, de Pylhagore et de Zenon avec ceux de Moïse ; ils y sont parvenus par le moyen de l'allégorie, qui a permis au « Platon » juif d'Alexandrie de dégager une éthique de la vie des patriarches, et toute une philosophie humanitaire de la législation mosaïque. Seulement ce symbolisme, en dressant les esprits

à chercher la pensée cachée sous la lettre, la pulpe du fruit sous l'écorce, a conduit maintes fois à dédaigner la lettre et à rejeter l'écorce. On a vu plus haut (i) qu'il existait à Alexandrie, du temps de Philon, un parti « d'antinomistes » enclins à se détacher des observances rituelles ou cérémonielles : sabbat, circoncision, interdictions alimentaires, qu'on interprétait au figuré. Si Philon a su garder, quant à lui, la fidélité à la lettre de la loi, d'autres, qu'il désavouait d'ailleurs, furent moins respectueux . ou moins prudents. La théologie paulinienne doit beaucoup, quoique indirectement, aux commentaires et aux prédications symboliques à la mode au siècle de Philon. Or, quelq\ie mille ans plus tard, sous la domination des Maures, en Espagne, dans le judaïsme séfardi instruit à l'école des théologiens et commentateurs arabes, la philosophie et le goût des sciences ayant pénétré chez les lettrés, nombreux à cette brillante période du x^ au xiv® siècle, le problème de la combinaison de la sagesse païenne avec la Tora s'est posé à nouveau et il a été résolu par des moyens assez analogues à ceux de l'alexandrinisme. Certes, la connaissance de l'hébreu et du Talmud a empêché que l'amalgame se fît aux dépens de la piété et de la pratique juive. Mais des oppositions très vives ont surgi néanmoins, et le grand Maïmonide au xii^ siècle, malgré les immenses services qu'il rendit au judaïsme et le renom éclatant qu'il acquit dès son vivant, fut l'objet de

(i) Voir p. 28. "

sérieux procès de tendance en raison de la hardiesse de certaines de ses opinions théolo giqnes touchant, par exemple, la résurrection, et à sa mort éclatèrent d'âpres luttes entre partisans et adversaires de la culture philosophique et scientifique. Or, six siècles après, Cette même querelle a de nouveau mis aux prises, sous Mendelssohn et ses successeurs, les partisans d'une culture uniquement juive, — qui ne furent pas tous d'ailleurs des obscurantistes, — avec les adeptes d'une culture générale, — qui n'ont pas tous fait souche de négateurs et d'apostats. Ici encore le judaïsme moderne est divisé au fond sur une question d'interprétation de la Tora. Doit-on prendre à. la lettre tout ce qu'elle raconte et tout ce qu'elle impose ? Comment le concilier avec les données de la science? Ou est-on fondé à rechercher la valeur symbolique de tel ou tel récit, de telle ou telle pratique ? Comment conjurer l'affaiblissement de la piété des observances? Le goût de l'interprétation symbolique ou philosophique va inévitablement se développer en un temps où la culture générale se répand dans les masses, où au surplus il n'est question que de fusion, d'assimilation sociale entre tous les fils d'une même patrie, les anciens et les nouveaux venus, et où les singularités du rite, accentuées autrefois par la vie séques- ^ trée du ghetto, paraîtront détoner à l'excès au grand jour de la liberté. Le judaïsme moderne usera donc et abusera du symbolisme et des explications rationalistes, non sans favoriser peut-être le détachement de beaucoup de fidèles de la

pratique aneestrale. Par réaction, le conservatisme se méfiera du symbolisme et de l'explication des préceptes rituels, et en dénoncera le danger, préconisant la simple obéissance filiale aux décrets de la Toute-Puissance divine, qui n'est pas tenue de les motiver tous. Ces controverses n'empêcheront pas d'ailleurs un des plus brillants apôtres de la néo-orthodoxie juive d'Allemagne au xix® siècle, Samson Raphaël Hirsch, de faire à son tour, avec un prestigieux talent,. mis au service d'une profonde piété, usage de la méthode symbolique, tant le besoin est devenu pressant d'adapter la Tora ancienne aux exigences de la mentalité moderne.

Une dernière querelle, plus grave à certains égards, quoique la conciliation sur le terrain pratique ne soit pas exclue, est née de la critique biblique en général et de la critique du Pentateuque. Ici encore l'histoire du passé fournirait peut-être des antécédents. Sans remonter au Talmud, oti cependant maintes controverses entre rabbins font voir qu'on leur posa et qu'ils se posèrent bien des questions touchant des difficultés ou des contradictions du texte saint et qu'ils eurent à répondre aux esprits forts d'entre les Juifs ou les non-juifs, le haut moyen-âge a déjà eu ses Richard Simon ou ses Voltaire. Un certain Hivi Al-Balkhi au x® siècle troublait les jeunes esprits par des questions captieuses et de ton cynique, sur les

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livres de Moïse, et le grand Gaon Saadia, rationaliste d'aiUenrs, dut déployer toute sa vigueur de dialectique contré le frondeur impie. Mais la critique biblique voit un véritable précurseur en Abraham ibn Ezra au xii^ siècle. Celui-ci, en un langage laconique et hermétique, au cours de son commentaire hébraïque du Pentateuque, montre qu'il soupçonnait déjà, lui et les auteurs qu'il a cités, la question des sources du Pentateuque, et qu'il inclinait à croire que telle notice, celle des rois Iduméens dans la Genèse, ne pouvait avoir été écrite par Moïse ; ef qu'à partir du chapitre 40 du livre d'Isaïe, ce n'est plus le contemporain d'Ezéchias qui parle, mais un prophète de l'exil.

Mais la critique biblique, dont la voie avait été frayée en France par Richard Simon au xvii^ siècle, puis par le médecin Jean Astruc, lorsqu'elle prit le développement que l'on sait au cours du xix^ siècle avec les travaux de Kuenen, de Graf , de Wellhausén, de Reuss, de Renan et de tant d'autres à leur suite, ne pouvait manquer d'avoir des répercussions sur le judaïsme comme sur le christianisme, en présentant d'une façon toute nouvelle la genèse et le développement de la religion d'Israël.

Sauf les négateurs, d'esprit voltairien, qui rejetaient en bloc les enseignements de la Révélation, et en persiflaient sans respect les documents, peu de croyants mettaient en doute les notions traditionnelles, acceptées par l'Église comme par la Synagogue, concernant l'Ancien Testament.

L'authenticité du Pentateuque, son attribution totale ou peu s'en faut à Moïse écrivant sous la dictée divine, l'antériorité du Pentateuque par rapport aux prophètes, avaient valeur d'axiomes. Et voilà que tout cela était mis erî question, ébranlé, nié par preuves péremptoires au dire de la critique. Les béliers qui s'attaquaient à la forteresse, c'étaient le rationalisme, 'la pensée indépendante ennemie du surnaturel, les sciences, historiques et archéologiques, le progrès dans la connaissance des langues sémitiques, la méthode critique appliquée aux textes hébreux. Libre pensée et érudition ont conspiré à faire prévaloir, surtout dans la partie la plus avancée du protestantisme, une conception non entièrement nouvelle, mais singulièrement développée dès lors, qui « humanise » les Écritures, y voit une littérature « comme les autres », au moins dans sa rédaction et sa transmission, et où aucun dogmatisme a 'priori ne doit gêner l'interprétation objective du texte, l'examen critique de documents, qui, si pieusement conservés soient-ils, ont dû subir plus ou moins le sort de tous les textes anciens : interpolations, transpositions, lacunes, additions rédactionnelles, erreurs de copistes, etc.

Un des plus importants résultats dus à ^immense labeur des exégètes de la haute critique, résultats considérés par beaucoup, non sans illusion, comme définitivement acquis, c'est la détermination, grâce à une dissection minutieuse, des sources du Pentateuque, diverses par l'origine, la date et la tendance, la plus ancienne ne remon-

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tant qu'à une époque bien postérieure à Moïse et à FExode, et la rédactiont finale ne pouvant se placer qu'après l'exil de Babylone, A l'inverse de la croyance traditionnelle, la Tora serait née après le prophétisme et refléterait — surtout le Deutéronome, rédigé, assure-t-on, en 622, sous le roi Josias, et même après l'exil selon d'aucuns — la prédication morale et sociale des prophètes réformateurs, champions du « Yahwisme ». On n'a pas à entrer ici dans l'exposé détaillé ni dans la discussion de théories ingénieuses, mais qui se sont affaiblies elles-mêmes par les complications où elles ont abouti. Mentionnons toutefois, en passant, un fait qui témoigne en tout cas en faveur de la conscience et de l'amour désintéressé de la vérité qui animent beaucoup des « Alttestamentler » comme on dit en Allemagne, c'est que les thèses de l'école de Wellhausen sont, à leur tour, fortement combattues, non pas seulement par les conservateurs, cela va de soi, mais par une bonne partie de la critique indépendante. S'il leur reste encore des défenseurs résolus, les hérétiques deviennent légion. Des savants de premier ordre, comme le regretté H. Gressmann, ont secoué le joug de certains dogmes de la haute critique. Il est d'ailleurs nature! qu'une science plus avancée infirme demain les soi-disant « résultats acquis » d'aujourd'hui. C'est ainsi qu'Abraham et Moïse, traités volontiers de personnages mythiques ou de héros de légendes, redeviennent à présent figures historiques, encore qu'on ne leur accorde pas tout ce que l'Écriture et la tradition leur attribuent. C'est ainsi encore

qu'ilTn'est plus douteux, d'après les récentes découvertes épigraphiques, que l'écriture alphabétique ait été connue et en usage plus de dix siècles avant l'ère vulgaire et que les documents dont est fait le Pentateuque ont pu donc parfaitement précéder la floraison du prophétisme.

Quoi qu'il en soit, la lutte a été et demeure chaude entre la tradition et la critique, et cela dans toutes les confessions fondées sur la Bible. De vives et longues controverses ont agité l'Église qui ne pouvait sans émoi voir l'exégèse indépendante miner l'autorité divine de l'Ancien Testament, base du Nouveau, et cela au nom de . l'adversaire le plus dangereux du dogme, à savoir le rationalisme libre-penseur. La crise est moins aiguë dans le protestantisme, dont le blason est libre examen, et sous les auspices duquel la critique biblique a pris l'essor. Mais la bataille autour de l'étude scientifique de la Bible a fait naître bien des incidents dans la vie de l'Église catholique, travaillée par le modernisme. Finalement, malgré la condamnation de ce mouvement, traité en hérésie, on n'explique plus les textes hébraïques, dans le clergé érudit, comme il y a trente ou cinquante ans; des commentaires avec appareil critique sur les livres dé la Bible voient le jour maintenant [avec l'imprimatur des autorités ecclésiastiques, et l'histoire d'Israël ne peut plus s'écrire sans connaître celle des peuples voisins, histoire entièrement renouvelée par l'archéologie.

Quant au judaïsme, quelle a été son attitude ? A ses débuts, la critique biblique -n'a pas fait grand tapage dans les rangs d'Israël. Elle s'est confinée dans un petit cercle de théologiens rationalistes. C'est par Krochraal et surtout Abraham Geiger, savant et historien plus encore que théologien, mais premier théoricien de valeur du judaïsme libéral, que la critique biblique a fait son entrée dans la science juive. UUrschrift, V « Écriture primitive », de Geiger, qui rompait hardiment avec l'exégèse traditionnelle, a fait sensation et même scandale par la hardiesse de ses vues, sans toutefois faire école immédiatement, parmi les savants juifs. C'est que toucher au Pentateuque pour l'analyser à la loupe, le disséquer au scalpel, y découvrir des sources diverses, des tendances antagonistes, c'était toucher à l'Arche sainte. Et on s'accordait généralement à ne pas innover en pareille matière. Si libéraux et conservateurs ont eu des escarmouches souvent vives, c'est surtout dans les questions dont nous avons parlé plus haut, et donc sur le terrain des rites, des coutumes, des améliorations à apporter au rituel synagogal, ou sur l'interprétation d'un dogme comme le messianisme, où était impliquée d'ailleurs la question de la valeur temporaire on perpétuelle des rites. La critique biblique d'un Geiger a certes soulevé des tempêtes, provoqué une opposition farouche et créé d'âpres

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inimitiés, mais surtout parce que ce rabbin moderniste, acquis à l'idée d'une Tora évolutive et non donnée en bloc, en prenait texte pour proclamer que le judaïsme peut et doit se transformer, dans son dogme et ses observances, et pour dresser un plan systématique de réformes pratiques dans la synagogue. La vérité est que longtemps le « libéralisme » est demeuré assez ignorant de la critique, et les rabbins, même les plus chauds partisans de la culture générale et scientifique, n'ont que timidement abordé les questions bibliques, réservant leur effort critique à la littérature talmudique. A noter cependant que l'exégèse moderne, qui a émis beaucoup d'hypothèses hasardeuses, en fait de critique historique et littéraire, et proposé bien des corrections arbitraires, en fait de critique textuelle, a fini par susciter un vif intérêt chez tous ceux qui ne sont pas fermés à la curiosité historique et archéologique, qu'elle, a renouvelé et vivifié l'intelligence de beaucoup de pages de l'Écriture, forcé les portes des séminaires rabbiniques d'Occident, comme celles des séminaires catholiques eux-mêmes, et que désormais on ne peut plus la combattre en affectant de l'ignorer. Depuis une ou deux générations, des rabbins instruits ne croient pas rompre avec les données essentielles de leur foi en adoptant, quoique sous bénéfice d'inventaire, les perspectives historiques nouvelles dévoilées par rérudition critique. D'aucuns en ont fait état même dans la prédication ; plusieurs ont pris rang parmi les exégètes les plus renommés

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et les plus audacieux. Certes, l'opposition instruite, qui ne se contente plus de la politique du silence et du dédain, se prévaut, c'est de bonne guerre, des incertitudes, des contradictions ou des erreurs manifestes imputables à l'école critique, mais en somme, en vertu du principe que le judaïsme, ami du savoir, ne peut redouter aucune investigation sérieuse et honnête, le conservatisme s'instruit des méthodes nouvelles, et les grands exégètes modernes sont à tout le moins cités et discutés dans des ouvrages d'esprit aussi conservateur que le Pentateuque en cours de publication, dû au D^" Hertz, grand-rabbin d'Angleterre (i).

Ce qui précède montre qu'il n'y a pas que des opinions extrêmes. Il en est qu'on peut appeler moyennes : la recherche de la vérité scientifique s'y concilie avec la fidélité à de grands partis pris^ indémontrables scientifiquement, mais faute desquels l'édifice de la foi religieuse est caduc.

A ces opinions moyennes nous nous rattachons nous-même, persuadé d'abord que l'opposition de principe, si aiguë qu'elle apparaisse entre les deux judaïsmes, ne constitue peut-être pas une antinomie insoluble, et qu'avec le temps prévaudra la conception qui fait de la Tora une culture complexe, mélange historique de choses éternelles

(i) Pentateuch and Haftorahs, I Genesis, Londres, Humphrey, Milford, ï9?9.

et de choses transitoires, création et évolution étant également voulues par Dieu.

Le grand fait de la Révélation consiste dans la communication à tout un peuple, réuni autour de la Montagne sainte, d'une Loi de vie dont le Décalogue est le point culminant. « Du haut du ciel il t'a fait entendre sa voix pour te discipliner (Deut., 4, 36). » Un instant le peuple, comme collectivité, a reçu et adopté d'enthousiasme une charte. A quelle date, au juste, faut-il placer le troisième mois depuis la sortie d'Egypte, où s'est produit l'événement historique qui domine la vie d'Israël ? Comment ont été écrites les autres parties de la Tora ? Tout vient -il de Moïse ? N'a-t-on pas mis sous le grand nom vénéré des additions successives, comme il est advenu pour le Psautier de David ? Au simple poser de telles questions l'orthodoxie s'insurge évidemment. Mais comment les éluder ? Bien des rabbins de ce temps, dont la piété n'est pas suspecte, qui se rangent même, dans la pratique, parmi les conservateurs, ne craignent pas de les aborder franchement. Ils ont bien conscience d'innover en cela, mais ils ne pensent pas compromettre ainsi la solidité de leur judaïsme. Ils ne peuvent s'empêcher de faire le raisonnement suivant : si tel docteur du Talmud disait que le récit de la mort de Moïse avait été écrit par Josué, vivant en notre temps d'investigations scientifiques et de découvertes archéologiques, le même docteur eût bien pu soulever d'autres problèmes et souscrire à des solutions que la tradition n'a pas connues. De fait, il n'est

plus permis d'ignorer les civilisations anciennes avec lesquelles Israël a été en contact, et de leur connaissance ne peut que résulter une appréciation mieux motivée, de la valeur originale propre à la civilisation du peuple de Dieu. Seule peut saper les bases du judaïsme une conception de matérialisme historique qui ferait de l'Écriture Sainte une littérature semblable aux autres en tous points.

Des similitudes avec les civilisations ambiantes sont frappantes ; des emprunts même sont vraisemblables. Les rabbins du Talmud ont soupçonné, sinon connu, ces analogies, ils ont dit que la Tora parlait le langage des hommes, et ces hommes étaient des Orientaux et des primitifs. Son enseignement est donc temporel en même temps qu'éternel, relatif aux conditions économiques et sociales du temps tout en posant des principes révolutionnant une économie et une société où régnaient la barbarie, la violence, l'iniquité, l'oppression. La Tora a parlé un langage cananéen, une langue entre les soixante-dix, promue ainsi à la sainteté, mais sans perdre son caractère primitif, sa syntaxe naïve, son vocabulaire restreint, mais ennobli par une spiritualisation intense des notions concrètes. La Tora d'Israël proscrit nombre de rites païens, associés à la cruauté ou à l'impudicité ; eUe en a gardé quelques-uns, susceptibles d'une valeur éducative et spirituelle, La Loi primitive d'Israël a des affinités avec celles d'Hammourabi et celle des Hittites, et d'autres peut-être dont les monuments

sont encore enfouis sous la terre. Elle a maintenu des sacrifices sanglants d'animaux ; elle a perpétué des tabous. Mais la différence spécifique, c'est l'immense et prédominante part faite k la morale sociale et individuelle, à une morale qui se distingue des éthiques anciennes — quoique en celles-ci se lisent de fort beaux préceptes aussi — par la promulgation au nom de l'Unique, du Dieu irreprésentable, devant qui s'annihile tout polythéisme, toute multiplicité, toute duplicité de pouvoirs surhumains, du Dieu d'Israël qui est aussi le Maître de toutes les nations.

Le grand dessein de la Tora est de former un peuple-type qui organisera une société de justice, de pureté, d'égalité, ferment de l'humanité future, laquelle connaîtra ou reconnaîtra Dieu par Israël, si celui-ci est fidèle au pacte conclu au Sinaï (i).

Tel est le sens et la valeur de la Révélation mosaïque. Elle dote un peuple, semblable sur beaucoup de points aux autres peuples, mais apte à la recevoir, d'une organisation ou d'une discipline modèle, qui fait de la Tora, malgré les répliques partielles du paganisme, quelque chose d'unique.

Il y a, dit un midrasch profond, de la sagesse — on peut ajouter de la vertu et de la piété chez les nations — il n'y a qu'une Tora (2).

Et voilà pourquoi, si différentes et antagonistes parfois que soient les interprétations sur l'origine

(i) Voir plus loin. p. ii8

(2) Midrasch, Echa Rabba sur Lam., 2, 9.

et rinspiration du Pentateuque, il y a dans le monothéisme qu'il pose avec un éclat sans égal, et dans les préceptes moraux, sociaux et même rituels qu'il propose à Israël et à toutes ses générations successives, de quoi faire l'union relative de tous les cœurs juifs qui n'otit pas opté pour le scepticisme ou l'agnosticisme.

Entrez dans une synagogue quelconque d'Occident ou d'Orient, qu'on y célèbre le culte dans les formes les plus strictement traditionnelles, ou qu'on l'ait modernisé au point de réduire à sa plus simple expression la part de l'hébreu dans la prière, on verra toujours à la place d'honneur, au fond du sanctuaire, l'armoire sacrée contenant un ou plusieurs exemplaires du rouleau de la Tora, servant à la lecture solennelle par l'officiant, surtout aux matins du sabbat et des fêtes. •

La manière de réciter, de chanter ou psalmodier le Pentateuque varie. La section à lire est plus ou moins étendue. Elle peut être accompagnée ou non de traduction et de commentaires dans la langue vulgaire. Les sentiments des auditeurs peuvent différer, s'ils ont quelque teinture de critique biblique, quant à l'authenticité mosaïque du texte récité. Il n'en reste pas moins vrai qu'il n'est point' de judaïsme qui ne se réclame de la Tora comme des Prophètes, et ne se fonde sur

le respect de la parole de Dieu inscrite en ces vénérables pages, sur l'interprétation et l'observance, plus ou moins littérales, des « Mitswot », des commandements de la Loi, ou de la doctrine qui a rayonné sur Israël et par lui sur le monde civilisé.

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