‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission (volume 2)Chapitre 17 sur 52 · IX. Captivité de Babylone · texte numérisé non relu

IX. Captivité de Babylone

On peut considérer la captivité de Babylone comme une époque intermédiaire entre le cycle biblique que nous venons d'étudier et le cycle de la tradition que nous allons aborder. Elle participe à la fois du premier par les prophètes et les hagiographes, qui en sont contemporains. — Ézéchiel, Daniel, et plus tard Haggaï, Zacharie, Malachie, Ezra et Néhémie, — dont les écrits font partie du saint canon, et du second par certaines doctrines qui viennent se greffer sur le tronc du mosaïsme et qui se fondent ensuite avec la tradition. Les données que nous possédons sur le séjour d'Israël à Babylone se réduisent à peu de choses : elles se bornent à ce que nous en apprennent indirectement les susdits orateurs et quelques apocryphes. Elles suffisent cependant pour mettre en lumière deux faits essentiels, l'un, national et politique, que nous nous contentons d'indiquer, l'autre, purement religieux et dogmatique. Le premier, résultant et des alliances matrimoniales contractées par les Israélites avec les Chaldéens et de l'adoption de la langue chaldéenne (2), dénote cette faculté d'assi-

(1) Isaïe, LVII, 14.

(2) Néhémie, X1I1, 23 et 24.

milation qui caractérise les races privilégiées, à la condition toutefois de rester dans certaines limites. A ce point de vue déjà, la courte période de la captivité de Babylone contient de graves enseignements que ce n'est pas ici le lieu de développer. Le second fait, en rapport direct avec notre sujet, c'est l'influence exercée sur les enfants de la captivité par les idées religieuses et théologiques de l'ancienne Chaldée. Cette influence est incontestable ; elle se fait jour dans les prophéties d'Ezéchiel, de Daniel et de Zacharie. Il suffit d'un peu d'attention pour apercevoir les modifications que subit le génie prophétique. L'historien peut suivre presque pas à pas cette dégradation de la lumière .prophétique. Claire et nette, comme la raison même, dans la bouche de Moïse, sobre et précise sous ses premiers successeurs, allégorique et figurée à partir d'Osée jusqu'à Jérémie , elle devient légendaire , énigmalique et apocalyptique, avec Ézéchiel (1;, Daniel (2) et Zacharie (3), contemporains de la captivité ou la suivant de près. C'est pour la première fois que les anges sont désignés par des noms propres, et représentés sous certaines formes matérielles et déterminées. Les anges (Malachim) de Moïse, les séraphins entrevus par Isaïe, deviennent décidément des messagers à figure humaine, se nomment Michaêl et Gabriel pour le compte des Israélites, ou l'homme vêtu de lin, qui semble le génie familier d'Ezéchiel (4), prince des Grecs, prince des Perses pour les autres peuples (5). Ces anges apparaissent aux prophètes sous des aspects effrayants, ressemblant à la foudre et à la flamme (6). Dans cette transformation, il n'est que juste de faire la part de la révolution politique : En quittant la terre sainte, en vivant dans des milieux si différents, et par suite du contact avec ces Chaldéens si célèbres par leurs traditions astrologiques (7), les prophètes perdent à la fois la perfection

(i Ezéchiel III, 1 et 3; IV lot.; V, 1-b; v Hl, i 4; X tôt.; XII, T-,-1 ; XVII, 2-10; XVIII, 2; XXXIV, 1-23 ; XXXVII, 1-10.

(S) Daniel, VU, 8; IX, 21-21; chap. X, '1 et 12.

(3) Zacharie, 11, 1-6; chap. IX, 5 et 6.

(/,.) Ezéchiel, IX, 2, 3, H; X, 2 et 6.

(5) Daniel, X, 20 et 21; XII, 1.

(fi) Ibid., X, 0; Ezccliic', VllT, 2.

(7) Isaïe, XLVII, 15. ■

et les clartés du langage. Les idées se troublent, l'expression s'altère et s'obscurcit, comme cela se voit chez les Grecs et les Romains, chez qui la décadence littéraire suit de près la décadence politique. Les prophètes eux-mêmes sentent cette infériorité, en souffrent, et Ézéchiel'se plaint hautement de n'être plus aux yeux du peuple qu'un faiseur de paraboles (1). D'un autre côté, l'endurcissement du peuple et l'apathie où l'avaient plongé ses malheurs exigeaient de la part de ses guides spirituels l'emploi de moyens propres à stimuler l'attention, d'images frappant l'imagination et les sens. « Pose des énigmes, fais des paraboles à Israël, » dit Dieu à Ézêchiel (2). Mais l'influence étrangère n'en est pas moins certaine ; elle est formellement constatée par la tradition, qui dit : « C'est de Babylone qu'Israël rapporta le nom des anges (3). »

A côté de la nomenclature des anges (démonologie) , il faut remarquer le dogme de la résurrection des morts, qui devient un fait matériel dans les idées d'Ézéchiel et de Daniel (4). Dans l'importation de la démonologie, on prend pour ainsi dire sur le fait cette tendance, aussi ancienne que le monde, à rendre visibles, sensibles et palpables les rapports entre le ciel et la terre, entre le créateur et les créatures. Elle est l'origine du principe d'incarnation venu de l'Orient et appelé à exercer une si puissante influence sur une notable partie du genre humain.

Nous avons parlé tout à l'heure de la faculté d'assimilation que possède la race israélite ; nous ajouterons, et ce sera notre conclusion de l'appréciation de la captivité de Babylone, que cette assimilation n'est pas seulement politique et sociale, mais aussi intellectuelle. Nous voyons, en effet, avec quelle facilité la théologie s'est emparée des principes de la démonologie et de la résurrection ; elle les a faits siens, et l'on sait toute l'influence qu'ils ont exercée, le premier sur le système religieux

(1) Ezêchiel, XXI, 8.

(2) Ibid., XVII, 2.

(3) Talraud, Jéruschulcmi, Roseh Ha-

schana; Beréschith Rabba, sccl. 48.

(4) Ezêchiel, XXXVII, 1-10; Daniel, XII, 2 et 3.

connu sous le nom de Kabbale, le second sur la situation des partis sous le second temple. Mais, qu'on veuille bien le remarquer, ce n'est pas une faculté d'assimilation qui absorbe tout indistinctement, semblable à l'éponge de la tradition (1), le bon grain et l'ivraie, le cordial et le poison; non, elle ressemble au crible (2) qui repousse le son et ne garde que la fleur de farine. Et la preuve en est que, en dehors de la corporéilé des anges et de la résurrection, croyances qui n'ont rien de choquant ni de contraire au mosaïsme , le judaïsme ne prit rien des rêveries chaldéennes, rien de leurs grossières superstitions, rien de leurs puérilités astrologiques, ainsi que nous ne tarderons pas à le voir lors de l'examen critique de l'époque suivante. À cet égard , la captivité de Babylone devra servir d'exemple et de leçon à toutes les émigrations ultérieures, et nous-mêmes nous pouvons y puiser des enseignements et une règle de conduite.

(1) Aboth. V, 18.

(2) Ibiil.

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