LA SAGESSE ET LA MORALE DANS LA MISCHNA
Il n'entre pas dans le cadre de cette étude d'aborder la législation rabbinique proprement dite, qui exige une attention et des traités spéciaux. Mais nous devons nous arrêter devant tout ce qui touche de près ou de loin au dogme et à la morale, qui sont pour le moment les seuls objets de notre sollicitude. En principe, la Mischna s'est proposé pour tâche la fixation du droit civil et religieux, et le dogme et la morale, ne tombant pas sous l'action directe de la loi, ne sauraient occuper une grande place dans cette œuvre. Ce serait toutefois une profonde erreur que de croire l'enseignement moral et dogmatique entièrement banni des colonnes de la Mischna. Nous avons d'abord le traité spécial d'Àboth, ou sentence des pères, dont la valeur ne le cède à coup sûr à aucun recueil de ce genre. On lui a fait les honneurs de l'insertion dans le rituel, afin d'en rendre les doctrines familières à tous les esprits. Que l'on parcoure ce traité d'un bout à l'autre, et l'on y reconnaîtra le cachet des plus hautes vérités, dogmes fondamentaux et axiomes moraux.
Au point de vue dogmatique, il nous enseigne — le système des compensations divines pour le bien comme pour le mal (1) ;
(l) Aboth, II, i.
l'alliance de la religion avec la civilisation (1) ; la comparution infaillible de l'homme devant le juge suprême (2); la responsabilité humaine s'attachant à tous les actes qui sont du domaine de la volonté (3) ; la gravité des crimes qui ont leur source dans l'orgueil et l'audace de la raison l'emportant sur ceux qui émanent des entraînements de la passion (4) ; le principe, posé en axiome, de la conciliation de la prescience divine avec la liberté humaine (5) ; la vie considérée comme un billet à échéance fixe et doatle créancier est toujours sûr d'opérer le recouvrement quand le terme fatal arrive (6) ; les bonnes et les mauvaises actions se transformant elles-mêmes en défenseurs et en accusateurs publics (7) ; la prospérité des méchants et les souffrances desjustes proclamées comme un des plus difficiles problèmes de l'ordre religieux (8); la vie terrestre regardée comme le vestibule dont la vie future sera la salle de réception (9); la justice de Dieu, incompatible avec l'iniquité, avec l'oubli comme avec tout compromis, la Providence suivant l'homme depuis le berceau jusqu'au tombeau, depuis le tombeau jusqu'au jugement dernier (10); la haute responsabilité de ceux qui ont charge d'âmes leur valant une récompense ou une punition proportionnée aux résultats bons ou mauvais de leur direction (1 1) ; et par-dessus tout l'étude la Loi, les soins donnés à l'instruction religieuse, les efforts déployés soit pour apprendre, soit pour enseigner, loués, exaltés et presque l'objet d'une apothéose (12). Voilà ce que le livre d'Aboth nous révèle sur ces éternelles questions qui ne cessent de préoccuper l'homme et l'humanité.
Les préceptes qu'il nous laisse sur la morale sociale et individuelle né sont pas moins dignes d'être cités et médités. Il nous prescrit la plus grande réserve dans nos rapports avec
(1) Aboth, II, 2.
(2j nu., m, 1.
(3) nu., is.
(4) nu., ii, 15.
(8) nu., m, i9.
(6) lbii„ 20.
(7) Itid., IV, 15.
(8) nu., IV, 19
(9) nu., (îo) nu .
(ii) nu...
(12) nu.,
VI, chapitre supplémentaire.
le sexe (1); l'éloignement des mauvaises fréquentations (2); la plus sévère impartialité dans l'administration de lajustice (3); l'amour du travail, le mépris de l'ambition et du métier de courtisan (4). Il nous donne ensuite les belles sentences de Hillel ayant pour objet l'amour de la paix et de la réconciliation, l'amour de l'étude dégagé de tout sentiment de gloriole comme de toute préoccupation d'intérêt, l'habitude de s'aider soi-même sans toutefois trop compter sur ses forces individuelles, de ne jamais remettre au lendemain la tâche de la veille (5) . Le livre d'Aboth nous recommande ensuite l'habitude de parler peu, mais d'agir beaucoup et de faire bon accueil à tout le monde (6) ; la supériorité de l'exemple sur le précepte, de la pratique sur la théorie (7) ; la nécessité de joindre à l'étude désintéressée de la Loi un travail dont nous puissions vivre (8) ; l'obligation de concourir à l'intérêt général ; la convenance de ne jamais se fier sur son propre mérite, et de ne pas juger son prochain avant de se trouver dans une situation analogue (9) ; le soin de bien diriger son cœur, qui est la source de nos bons comme de nos mauvais sentiments (40); l'empressement à défendre l'honneur de notre prochain comme notre propre honneur (11); le soin d'éviter l'envie, la mauvaise tentation et la misanthropie comme autant de causes de mort (12) ; le devoir de défendre les intérêts de notre prochain comme les nôtres (13); l'impossibilité pour l'homme d'achever la tâche de sa perfectibilité, tâche interminable de sa nature, et de là l'urgence de se tenir dans un juste milieu entre l'inaction et une action trop hâtive (14) ; l'obligation de prier pour le salut du gouvernement établi et pour l'éloignement du fléau de l'anarchie (15); la priorité de la crainte de Dieu sur la sa-
(1) Abolh, 1, ri.
(2) lbid., 7.
(5) lbid., 8.
(-i) lbid., 10.
(5) lbid., (2-14.
(6) lbid , 15.
(7) lbid., 17.
(8) lbid., 11,2; 111, 21
(9) lbid., II, 5.
(10) lbid , 13 el 14 (il) lbid., 13.
(12) lbid., 16.
(13) lbid., 17.
(14) lbid., ai.
(15) lbid., III, 2
(1) Abolh, III, 11.
(S) IMd., 13.
(5) Itii., 14.
(4) llid., 17.
(5) Itii., IV, I.
(6) IMd., 5
(7) liUl., 4.
(8) Ibid., I, 11 ; IV,
(9) IMd., IV, 20.
(10) Ibid., 25.
(12) Ibid., 27.
gesse, dont elle est la condition de stabilité (1) ; l'impossibilité de plaire à Dieu si l'on ne fait rien pour plaire aux hommes (2) ; l'amour démesuré du sommeil, l'ivrognerie, les conversations futiles, la fréquentation des hommes mondains , devant être évités comme des poisons léthifères (3) ; l'excès de l'enjouement et la frivolité considérés comme les avant-coureurs de la corruption des mœurs (4) ; la sagesse consistant dans le désir d'apprendre, la vaillance dans la victoire remportée sur les passions, la richesse dans le contentement de ce que l'on possède, et la dignité dans les égards dont on est rempli envers les autres (S) , la règle de conduite qui ne porte à mépriser aucun individu, à ne repousser absolument aucune éventualité, hommes et choses ayant les uns et les autres leur heure et leur endroit propices (6) ; l'excellence de l'humilité, qu'on ne saurait jamais pousser trop loin, eu égard à la fin des humains, devenant la proie des vers (7); la circonspection dans l'enseignement, la moindre erreur dans renseignement pouvant aboutir chez les autres aux plus graves conséquences (8) ; la pratique de la politesse envers tout le monde, et la préférencedu dernier rang parmi les gens instruits au premier raug parmi les gens de rien (9) ; le soin d'écarter toute imporlunité dans nos rapports avec le prochain (10); le bannissement de tout sentiment de satisfaction et de joie quand nous apprenons les disgrâces de notre ennemi (11); la convenance de juger les hommes, non sur les apparences, mais sur le fond de leur caractère (12); i'éloignement de l'envie, de la convoitise et de l'ambition, trois vices qui abrègent la vie (13) ; les sept signes qui distinguent le sage du sot et qui consistent à garder une, altitude pleine de réserve et de respect devant ceux qui lui sont supérieurs en savoir, à ne pas interrompre son interlo-
cuteur, à répondre sans précipitation, à procéder logiquement dans ses demandes et réponses, à les exposer dans un ordre convenable, à ne pas avoir honte d'avouer son ignorance, enfin à rendre hommage à la vérité (1).
On reconnaîtra dans cette indication sommaire un ensemble de principes dogmatiques et de préceptes moraux qui n'ont rien à envier à d'autres recueils du même genre. Il en ressort avec évidence que les profondes investigations de la Halacha n'empêchaient pas nos sages d'aborder les plus hautes questions de la théologie et les nuances les plus délicates de la morale pratique.
Pour compléter ce côté de l'enseignement de la Mischna, il nous reste encore à faire le même travail d'analyse sur les pensées morales et religieuses disséminées dans les différents et nombreux traités de cette vaste collection ; et l'on sera convaincu que c'est à bon droit que nous protestons au nom des auteurs de la Loi orale contre le reproche A' obscurantisme et d'exclusif casuitisme qu'on leur prodigue gratuitement. Nous y trouvons une foule de pensées et de préceptes relatifs soit au culte intérieur, soit au culte extérieur et à la morale , et nous allons en faire connaître les plus importants
Voyons d'abord ce qui concerne la théologie et le dogme. A. cet égard la Mischna nous apprend que dès l'origine du second temple on adopta la formule de bénédiction : — Loué soit le Seigneur depuis l'éternité jusqu'à l'éternité, — afin d'extirper du sein d'Israël l'hérésie qui rejette le monde futur (2). Elle proclame la- supériorité de certaines prescriptions morales, telles que la piété filiale, la charité, la poursuite de la paix et de la concorde, et leur attribue des récompenses célestes et terrestres (3). Elle met l'étude de la loi au-dessus de toutes les pratiques, religieuses et morales; elle donne au maître la priorité sur le père, le père ne nous donnant que la vie matérielle, tandis que le maître nous assure la vie spirituelle par
(1) Aboth, V. 10.
(8) Berachoth, IX, chiip. 9; Mischna, V.
(5) Péah, I, 1.
son enseignement (1). Elle proclame l'infaillibilité de! la tradition, et, par suite, réclame l'obéissance et la soumission à toute autorité religieuse, la mettant, n'importent le temps et le lieu, sur la môme ligne que celle de Moïse (2). Elle enseigne que plus on remplit de commandements divins, plus on a droit aux récompenses futures, et que le grand nombre de prescriptions et de lois qui nous sont imposées n'a pas d'autre but que démultiplier nos titres à la rémunération (3). Elle voit dans la création d'Adam, père unique du genre humain, l'image de l'unité de Dieu et la consécration de l'égalité de tous les hommes devant Dieu (4). Elle pose comme principes fondamentaux, en dehors desquels on cesse d'être israélite, les dogmes de l'existence de Dieu, de la révélation et de la résurrection (5). Elle reconnaît le grand principe de la- solidarité entre les générations, les représente comme reliées ensemble par des liens physiques et métaphysiques (6). Elle constate que Dieu ne suspend les lois de la nature que dans des circonstances rares, exceptionnelles, mais généralement il leur laisse suivre leur cours régulier (7). Elle repousse tout privilège de noblesse et d'aristocratie religieuse , en mettant le bâtard instruit et savant dans la Loi au-dessus du grand pontife sot et ignorant (8).
En matière de culte et de pratiques cérémonielles, elle ne cesse de revendiquer les droits de la pensée et du sentiment religieux. Elle veut que l'on se prépare à la prière par le recueillement; que la pensée soit toujours comme l'âme des paroles que nous adressons à Dieu ; que l'efficacité du service divin consiste dans le sentiment de notre humilité, de notre infériorité et de notre misère comparées à la grandeur de l'Être suprême; elle met le mérite des prières comme des offrandes apportées sur l'autel, moins dans la volubilité des mots et dans la grosseur des holocaustes que dans l'intention pure, noble
(t) Péah, 1,1; Baba Mézia, II, H.
(2) Uosch hascnana, II, 9.
(3) Maocoth, III, 16.
(4) Sanhédrin, IV, S.
(5) Ibid., X, 1.
(6) Edouiolh, II, 9.
(7) Aboda Zara, IV. 7.
(8) Horaïolh, III, S.
— no —
et désintéressée qui y préside (1). Elle nous prescrit de remercier Dieu pour le mal comme pour le bien, par la bonne raison que lui seul sait au juste ce qui nous est avantageux ou nuisible; c'est pour le même motif qu'elle nous dit de louer et de glorifier, non pas le Dieu bon, ce qui pourrait nous détourner de son culte quand nous nous sentons accablés sous le poids des souffrances et des malheurs, mais le Dieu sage, grand et fort, que rien au monde, ni obstacle ni danger, ne peut nous empêcher d'adorer (2). Elle ne permet pas de considérer le culte public et la prière comme la propriété exclusive des pieux et des dévots; aussi interdit-elle toute expression, toute locution qui contiendrait la moindre allusion à l'exclusion des méchants et des impies, que nous devons , au contraire , nous associer et nous rattacher mentalement (3).
Enfin, la morale proprement dite y est enseignée d'une façon non moins remarquable. Voici quelques-unes de ses leçons : — Ne recourir à l'aumône et à la charité publique que lorsqu'on se sent réduit à la dernière nécessité, et ne jamais afficher de fausses infirmités pour exciter la compassion (4). Ne pas espérer le pardon divin sans la ferme résolution de briser entièrement avec le vice et l'impiété; ne pas l'espérer davantage quand il s'agit de fautes commises envers le prochain, avant d'avoir obtenu le pardon de ce dernier (5). Compter moins, pour la rémission de nos péchés, sur le jeûne et le cilice que sur la réparation réelle et directe de nos méfaits (6). Interdire à la femme, quels que soient sa dot et ses apports, l'oisiveté, qui est la mère de tous les vices (7). Apprendre à son fils un métier dont il puisse vivre, et considérer la loi du travail comme une expiation et une nécessité morale (8). Attacher la plus grande importance à la charité, et la cultiver à l'égard des
(1) Bcrachoth, II, I ; itii., V, I ; Roscli haschana, III, 7; Menaholli, XIII, 11.
(-2) Beracholh, IX; Mi., V, 3; Meguilla, IV, 9.
(5) Meguilla, u. s.
(4) Péah, VIII, 9.
(8) Yûma, VIII, 9.
(6) Tânith, II, 1.
(7) Kettiouboth, V, s.
(x) Kedouscliiu, IV, 14.
impies et des non-israélites (1). Regarder une parole donnée comme un engagement sacré, et sa violation comme un crime digne du châtiment qui emporta le genre humain par le déluge (2). Ne jamais refuser le pardon à celui qui le sollicite de nous (3). Respecter la vie de son prochain, et voir dans le salut d'un seul homme celui de tout le genre humain (4), et, par suite, éviter autant que faire se peut les condamnations à la peine capitale (5). Chercher et trouver dans les luttes avec les passions aussi séduisantes que violentes de la richesse et du sensualisme, la plus haute récompense réservée à la vertu (6). Considérer et accueillir comme un frère tout pécheur qui aura, expié sa faute (7).
Après cet exposé des principes, des préceptes, des doctrines et des enseignements puisés à la source pure des devoirs internes et de la souveraineté de la loi morale, nous croyons devoir de nouveau insister sur l'injustice du reproche adressé aux organes de la tradition d'avoir matérialisé le culte, réduit le sentiment religieux aux ytes et aux observances pratiques. Nous ne pouvons à ce sujet nous dispenser de constater par anticipation que ces hautes vérités de la métaphysique et de l'éthique, formulées par la Mischna dans ce langage précis et concis qui en fait l'originalité, donneront lieu aux plus larges interprétations dans les deux Talmud. Le fait seul de les avoir insérées dans ce monument spécialement consacré à la législation, et de leur avoir assigné une place dans cette codification des lois positives, contrairement aux errements des codes des autres peuples, dénote de la part des auteurs de la Mischna la pensée bien arrêtée d'étendre à la théologie et à la morale la sanction qui s'attache à l'Écriture et à la tradition.
(1) Guittin, V, 8 et 9.
(2) Baba Mezia, IV, 2.
(S) Baba Kama, VIII, 7.
(4) Sanhédrin, IV. S.
(5) Maccoth, I, 10.
(6) mi., III, 15.
(7) Ibii.
Notions diverses recueillies par la Mischna.
Pour ne pas laisser trop incomplète cette analyse de la Mischna, nous terminerons par une simple indication de ce qu'elle renferme de notions archéologiques , politiques, scientifiques, géographiques et financières, qui sont autant de matériaux précieux pour l'histoire générale du judaïsme. C'est ainsi que la première partie, -presque tout entière consacrée au régime de la loi sur le sol de la terre sainte, nous donne une idée assez exacte de l'état florissant de l'agriculture chez les Hébreux, en même temps qu'elle nous offre une foule de renseignements sur leurs procédés d'arpentage; c'est ainsi que le traité d'Eroubin, s'occupant des mesures et dimensions de la zone sabbathique, nous révèle l'état des connaissances géométriques à cette époque; le traité de Cbekalim renferme un grand nombre de faits relatifs au budget et à la comptabilité du temple. Les traités de Taanith, de Meguilla et de Sôla sont remplis de notions biographiques et historiques sur l'époque du second temple. Le traité de Sanhédrin nous décrit les droits et les prérogatives de la royauté, la composition des tribunaux criminels et civils, les attributions judaïques et politiques du tribunal suprême. Le traité de Thamid nous fait connaître dans tous ses détails le rite journalier du temple. Le traité de Midoth est la description minutieuse du temple lui-même. Le traité considérable de Kélim, malgré l'aridité du sujet (il s'agit de la purification des vases ) , n'offre pas un moindre intérêt, attendu qu'il est comme un vaste répertoire de tous les vases, ustensiles, instruments et meubles dont on se servait pour la vie usuelle, et qu'il nous dévoile ainsi l'état de l'industrie hébraïque à l'époque de la rédaction de la Mischna.
Nous espérons en avoir assez dit pour donner de la Mischna une connaissance générique, et pour faire naître le désir d'élU' dier de plus près ce premier monument de la Tradition, monument semblable à ces grands temples que l'on découvre au
milieu des ruines de l'antiquité, et qui étonnent par la noble simplicité du style, par la sobriété des détails, et surtout par l'aspect sévère et majestueux de l'ensemble.