DE LA PROVIDENCE
Il ne faut pas s'attendre, en abordant l'étude du dogme dans le Talmud, à un enseignement didactique qui ne viendra que beaucoup plus tard , et qui sera l'élément constitutif du cycle théologique. Ici c'est tout autre chose : c'est un enseignement qui procède par sentences, maximes, préceptes, légendes, tout en reposant sur le fond commun de l'exégèse biblique créée par les organes de la tradition. La raison avec ses facultés y intervient peu, et l'intuition y a une part beaucoup plus considérable que la réflexion. Et c'est précisément ce qui fait l'originalité de la dogmatique du Talmud. Les nombreuses et belles traditions que le Talmud a recueillies sur cette partie essentielle de la religion seront l'une des bases, et non pas la moins solide, de la future théologie. Il y aura telles de ces traditions exprimant des vérités transcendantes que le raisonnement et la philosophie n'ont su fixer qu'après des siècles de travaux. Tel est le génie de la théologie talmudique, sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir in extenso.
Ce qui revient le plus souvent dans cette partie de l'Agada, c'est l'idée d'une Providence générale et spéciale, de l'intervention divine dans tous les actes de l'humanité, des peuples comme des individus. En voici quelques exemples. C'est une voix d'en haut (Bath kol) qui annonce quarante jours d'avance la naissance de l'enfant (1) ; c'est encore une voix d'en haut qui préside aux hyménées (2) ; c'est Dieu qui dresse les échelles sur lesquelles il fait monter les uns et descendre les autres (3), c'est-à-dire que les vicissitudes humaines sont réglées par lui ; c'est un ange qui présente à Dieu le premier germe qui sera une créature humaine, pour lui faire prononcer ce qui en adviendra, s'il est prédestiné à la sagesse, à la vaillance, à la fortune, ou à la simplicité, à la faiblesse et à l'indigence (4). On voit par là quelle large part est faite à la volonté providentielle dans l'activité humaine; on peut même dire qu'elle est trop large, qu'elle va parfois jusqu'à absorber toute initiative chez l'homme et jusqu'au libre arbitre. Le Talmud admet aussi jusqu'à un certain point l'influence planétaire, qu'il appelle Mazal (planète), élevant à la hauteur d'une théorie le dicton populaire : « Tel est né sous une heureuse étoile, et tel autre sous une mauvaise; » il attribue à cette influence une action efficace sur la durée de la vie, sur la prospérité et sur la génération (5). A l'entendre formuler de pareilles propositions, on le dirait partisan du système du fatalisme, si prépondérant dans la théologie et la philosophie orientales, et certes on n'a pas épargné cette imputation à la doctrine talmudique. Cependant il n'est pas possible de prendre ces pensées à la lettre quand il s'en présente une foule d'autres dans un sens opposé, toutes favorables à la liberté humaine. Telles sont, par exemple, les suivantes • « Tout est au pouvoir du ciel, excepté la crainte du ciel, c'est-à-dire de Dieu (6). — Quand Dieu, au moment de la conception, se prononce sur le sort de l'homme,
(1) Talmud, S<5ta, fol. 2.
(2) Talmud, Sôta, MA.
(5) Midrasch Rabba, BenSschith, sect.68.
(4) Talmud, Nidda, fol. 16.
(5) Talmud, Moed Kalan, fol. 24.
(6) Talmud, Deracholh, fol. 33.
il lui laisse liberté pleine et entière de choisir entre le vice et la vertu (1). —Les signes célestes, tels que les éclipses solaires, lunaires , totales ou partielles , sont radicalement impuissants contre Israël tant qu'il marche dans la voie de Dieu (2). — Il n'y a point de Masal (influence planétaire) à l'égard d'Israël (3). » On aperçoit très-bien dans ces aphorismes contradictoires les traces de deux courants opposés qui se neutralisent, se font contre-poids et, par suite, nous ramènent, en nous plaçant dans un certain milieu, aux véritables conditions de l'action divine, à une providence réelle, agissante, permanente, mais laissant une marge considérable à notre initiative, une liberté complète pour le bien comme pour le mal, c'est-à-dire pour le but suprême de la création de l'homme. Nous n'aurions pas tout dit sur la nature du gouvernement providentiel si nous ne faisions une mention spéciale du rôle qu'y jouent l'existence et l'avenir d'Israël : « Le monde n'a été créé qu'à cause d'Israël (4). — Israël est l'une des sept créations virtuelles dont la pensée est antérieure à la création (S). — Israël est accompagné de Dieu dans tous ses exils et migrations (6). — Dieu pourvoit d'abord à la fécondation de la terre d'Israël, puis à celle qui doit nourrir les autres peuples (7). — Si Israël s'était refusé à l'acceptation de la Loi sur- le Sinaï, le monde serait rentré dans le néant (8). » Il est clair qu'un patriotisme étroit, exclusif, inspire en partie ces propositions. Mais, d'un autre côté, et la part faite au sentiment d'égoïsme national qui n'a fait défaut à aucune des grandes races de l'humanité, et qui, par exemple, a son expression bien autrement brutale dans le chantre de Rome, il faut savoir démêler le principe spirituel qui y domine. Cette prépondérance accordée à l'histoire et aux destinées du judaïsme, qu'est-ce autre chose, pour la tradition, que le triomphe de la religion et du monothéisme dont Israël
(1) Talmud, Nidda, u. s.
(2) Ibid., Succa, fol. 29.
(S) IHd., Sabbath, fol. 1S6.
(4) Beréschitk Rabba, sect. 1.
(5) Talmud, Pessahim,fol. 54; Nddarim, fol. 39.
(6) Ibid., Meguilla, fol. 29.
(7) IIU., Taanilh, fol. 9.
(8) IUi., Sabbalh, fol. 88.
peut être considéré comme le représentant le plus ancien et le plus direct, et, à ce litre, doit être l'objet de la sollicitude constante de Dieu? Ce qui le prouve le mieux, c'est que des pensées de suprématie et de priorité absolument identiques y ont été émises à l'endroit de la Loi, de la Thora (1).
Vie future.
La vie future occupe également une très-grande place dans les enseignements de l'Agada. A voir l'insistance qu'on a mise à vulgariser ce dogme , à l'exprimer par une infinité de formules, à le reproduire sous toutes les formes, à le décrire sous tous les aspects, afin de le mettre au niveau de toutes les intelligences, — spiritualité de l'âme, vie future, résurrection spirituelle, résurrection corporelle, béatitude immatérielle, jouissances et délectations sensuelles , — car toutes ces idées sont tour à tour représentées par la tradition ; à voir, disons-nous, ce développement d'un principe par des points de vue si divers, on ne peut qu'être fixé sur une chose essentielle, nous voulons dire l'ancienneté du dogme de la vie future et ce que nous appellerions son indigénat. Jamais un dogme étranger importé du dehors n'eût donné lieu à un mouvement si multiple, exerçant une si puissante influence sur les esprits, occupant une place notable dans l'histoire aussi bien que dans le dogme, soutenant le moral de tout un peuple , tantôt par des actes d'héroïsme, tantôt par une résignation céleste, depuis les Macchabées jusqu'au seuil de la période contemporaine. Ce fait suffirait à lui seul, dans notre opinion, pour réduire à néant toutes les insinuations sans racines tendant à nous faire regarder le dogme de la vie future comme une plante exotique. La seule chose qui s'offre à nous sous une apparence externe, c'est, ainsi que nous l'avons constaté déjà, la croyance spéciale à la résurrection corporelle, laquelle n'est, après tout, qu'une seule face
(1) Talmud, Pessahim el Neiarim. ». s.; cf. Berésohith Rabba, sect. I.
du problème de la vie future. Un autre point qui doit fixer notre attention dans cette étude, c'est cette multiplicité de formes envisagée en elle-même. Il y a là une sorte de bigarrure de systèmes ayant cours en cette matière, une incohérence, sorte de labyrinthe sans fil conducteur, où l'esprit s'égarerait infailliblement s'il voyait autre chose que les différents côtés d'un seul et même dogme, véritable prisme offrant à la vue les couleurs les plus variées et parfois les plus opposées. Nous allons donc passer en revue ces différents éléments dont l'ensemble constitue le dogme de la vie future.
Spiritualité de l'âme.
« L'âme, nous dit l'Agada, ressemble à Dieu sous cinq rap- « ports : De même que Dieu remplit le monde, l'âme remplit « le corps; comme Dieu voit tout en restant invisible, l'âme " voit sans être vue ; comme Dieu nourrit le monde , l'âme « soutient le corps; comme l'essence de Dieu, celle de l'âme « est éminemment pure ; enfin, comme Dieu demeure dans les « régions les plus mystérieuses, l'âme a sa résidence dans le « plus profond du for intérieur (1). »
C'est grâce à cette spiritualité que l'âme, après sa séparation du corps, remonte vers son origine, sans retourner au réservoir commun, au pied du trône de la majesté divine (2).
Résurrection spirituelle.
Dans le monde futur il n'y a ni manger ni boire , nulle Jouissance corporelle. Les justes, entourés d'une auréole immortelle, y restent à contempler éternellement les perfections divines (3).
Il) Talmud, Berachoth, fol. 10.
(S) nid., Sabbath, fol. 182.
(3) Ibii., Berachoth, fol. 1'
Béatitude indéfinissable.
Tout ce qui est dit des récompenses futures dans les prophètes ne s'applique qu'aux temps messianiques; quant à la rémunération de la vie future, il est impossible de s'en faire une idée (1).
Résurrection corporelle.
On sait que le Talmud, commentant la Mischna, où cette croyance est formulée en dogme, y consacre une longue discussion (2). On cite d'abord la polémique de Gamaliel avec les hérétiques; puis on y ajoute une série de raisonnements plus ou moins propres à corroborer cette croyance. Ce qu'il y a de curieux dans cette discussion, c'est que le Talmud ne semble nullement accepter comme irréfutable la démonstration de Gamaliel; car, après l'avoir exposée, il dit que ses adversaires ne l'acceptèrent pas (3), procédé qui se rencontre rarement dans le Talmud. Et voilà pourquoi il se croit obligé de fournir à l'appui de sa thèse des arguments tirés de l'expérience sensible. « Voyez le grain de froment, dit-il, que l'on jette tout nu dans la terre à l'époque des semailles, voyez-le ressusciter au moment de la récolte, se couvrir de vêtements, s'envelopper dans l'épi comme dans un manteau. Pourquoi donc ce cadavre inhumé dans son linceul ne ressuscitera-t-il pas un jour, couvert et vêtu? » Voyez encore le verre brisé qui, quoique l'œuvre du soufflet, peut être recomposé. Et l'homme, qui doit son existence au souffle de Dieu, ne pourrait pas l'être (4)?
Jugement après la mort et jugement dernier.
Au dogme de la vie future appartiennent encore les deux sortes de jugements que l'homme doit subir, l'un immédiate'
(1) Talmud, Berachoth, fol. 54.
(2) Ibii., Sanhédrin, fol. 90.
(3) Talmud, Sanhédrin, 90.
(4) Ibid., 90 et 91.
ment après la mort (1), et auquel se rattachent une foule de cérémonies funèbres et mortuaires, l'autre, qui estle jugement dernier, réservé pour l'époque de la résurrection (2). Il n'est pas facile de concilier ces deux genres de jugements, qui semblent s'exclure réciproquement. Nous ne pouvons que répéter ce que nous disions tout à l'heure, à savoir que le Talmud enregistre toutes les opinions qui ont cours sur ce grave sujet; il en fait en quelque sorte le rapport, sans chercher à conclure, par ce motif sans doute que ce grand et redoutable problème ne nous offre que des présomptions, jamais la certitude.
Récompenses et châtiments.
Il en est de même des peines et des récompenses, qui s'y présentent également sous des formes diverses. Tantôt c'est le paradis et l'enfer dont on donne la description, une topographie des plus minutieuses (3), surtout pour l'enfer, dont on indique les dimensions et jusqu'à ses sept noms (4) ; tantôt on nie jusqu'à l'existence même de l'enfer, et on signale le soleil comme chargé de récompenser et de punir par son contact (5) ; tantôt enfin on présente la rémunération sous une forme purement spirituelle (6). Tout cela prouve que les idées étaient loin d'être fixées sur la nature, le mode et le lieu de la rémunération, et que ce vague laissait une immense latitude aux opérations de la faculté imaginative. C'est l'énigme du sphinx, mais qui semble dire comme le sphinx : « Devinez-moi. » En définitive, ce qui ressort avec évidence de cette exposition variée et revêlant tant de formes, et cequ'il importe de constater, c'est la puissance du dogme de la vie future, de sa vitalité, de l'influence décisive qu'il n'a cessé et qu'il ne cessera jamais d'exercer sur les destinées du judaïsme.
. (l) Talmud, Sabbath, fol. 152 et paxsim.
(2) Ibid., Kosch haschana, fol. 16 et 17; Sanhédrin, fol. 108 elpassim.
(3) Les lftres de Héehâlolh et Pirké Rabbi Eliézer.
(4) Talmud, Eroubin, fol. 19.
(5) Ibid., Nedarim, fol. 8.
(6) Voir plus haut, p. 140.
cm
Thèodicée.
Nous venons de voir l'Agada entrer dans les plus larges développements sur les questions de la Providence et de la vie future, qui sont ce que l'on pourrait appeler les dogmes pratiques, ne bornant pas leur influence au domaine des idées, mais l'étendant aux actes de la vie usuelle, montrant l'homme toujours sous la main et sous l'œil de Dieu, lui indiquant, au bout de cette vie de misère et d'épreuves, la vie stable et réelle de l'éternité. Nous allons la voir mettre la même sollicitude à soustraire à la discussion publique et à l'enseignement du vulgaire les questions de la thèodicée pure, qu'elle qualifie de mystères de la Loi (1). Elle interdit l'enseignement officiel des mystères de la Genèse et de ceux de la Merkaba (char céleste) (2). — Vouloir pénétrer quatre choses, ce qui fut avant la création , ce qui sera après sa fin, ce qui est en haut, et ce qui est en bas, est une tentative téméraire et coupable (3). — On cite encore à ce même sujet la sage sentence de l'Ecclésiastique : « Ne recherche pas ce qui est au-dessus de ta conception; ne va pas sonder ce qui est insondable pour toi ; occupe-loi de ce qui a été mis à ta portée, et abstiens-toi de tout ce qui est mystère (4). » Enfin, elle applique encore à ce genre de spéculation les paroles de l'auteur des Proverbes : « C'est honorer Dieu que de procéder avec réserve et mystère à son égard (S). » Or, ces mystères de la création et du char céleste, ces secrets de ce qui est avant jet après, en haut et en bas, embrassent toutes les questions transcendantes de la thèodicée, la nature et l'essence de Dieu, ses attributs , le but et le mode de la création , le grand mot des rapports de l'infini avec le fini. On ne saurait pas se refuser de rendre hommage aux intentions qui président à cette défense, ni contester l'opportunité d'une extrême réserve et d'une excessive prudence quand il s'agit de ces difficiles problèmes dont la
(0 Talmud, Haguiga, fol. 10-14.
(2) nu., rrosaa rù ■paj-i'n px ravm iwsxa «*>i ... mmia.
(3) mi.
(4) nu.
(5) mi., Prov., XXV, -2.
solution est encore si peu avancée , et où il est si facile de s'égarer. Notons toutefois que le Talmud n'interdit pas absolument ces investigations à l'activité intellectuelle. Ce qu'il défend, c'est de les aborder sans une préparation convenable sans une initiation nécessaire, témoignant par là de son respect pour ces questions suprêmes. C'est avec raison qu'il se préoccupe d'écarter les dangers que courent ceux qui se jettent témérairement dans l'étude de la théodicée , et qui ne ressemblent pas peu à ces gens qui , n'ayant jamais touché à une arme, prétendraient manier le glaive à double tranchant, et finiraient certainement par se blesser eux-mêmes. Aussi a-t-il soin de nous raconter que, sur quatre grands théologiens qui voulurent pénétrer dans cette région du supernaturalisme et s'aventurer sur cet océan sans bornes et sans rivage , un seul sut échapper aux côtés périlleux de ces recherches, l'illustre Akiba (1).
Nous ne pousserons pas plus loin, pour le moment, cette excursion dans le domaine de la théologie dogmatique, qui sera le sujet spécial de nos études ultérieures.