‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission (volume 2)Chapitre 38 sur 52 · IX. Histoire et légende · texte numérisé non relu

IX. Histoire et légende

Par les citations textuelles que nous avons eu l'occasion de produire à l'appui de nos considérations sur la marche et les évolutions du judaïsme, on a déjà pu se convaincre qu'il y a dans les récits lalmudiques une mine des plus riches' à exploiter, et dont la plupart des filons sont à peine effleurés. Ces récits sont de diverse nature. Les uns se rattachent plus particulièrement à la morale, dont ils sont comme la confirmation et la sanction pratiques. C'est ainsi qu'il s'y rencontre un certain nombre de faits tirés soit de l'histoire biblique, soit de celle du second temple ou de l'époque contemporaine du Talîûud, relatifs à la manière de pratiquer la charité, aux mérites de la paix, aux funestes conséquences de la médisance, au triomphe de la chasteté et des bonnes mœurs, aux effets désa-

(1) Talmud, Haguiga, 15.

streux de la discorde. Les autres viennent à l'appui de quelque point de législation, de quelque décision doctrinale dont on cherche à augmenter l'autorité par l'alliance de l'exemple avec le précepte, du fait avec le droit. Mais ce n'est pas sur ce genre de récits que nous tenons ici à tixer l'attention. C'est sur l'histoire sainte étudiée dans ses causes, sur le principe qui ramène les faits à des lois, sur la liaison qui unit les effets à leurs causes, sur les événements, grands et petits, non plus considérés comme les fruits de l'aveugle hasard ou du fatal destin , mais ayant leur raison d'être soit dans la solidarité humaine, soit dans la justice et la providence divines, qui sont le véritable ciment historique; c'est, en un mot, sur la philosophie de l'histoire sainte que nous allons jeter un coup d'œil.

Philosophie de l'histoire sainte.

Pour mieux montrer qu'il y a dans le Talmud une philosophie de l'histoire sainte, qu'il a créé, non pas le mot, mais la chose, nous ferons un résumé rapide des principaux événements de notre histoire, en suivant l'ordre chronologique, comme le moyen le plus sûr de suivre la pensée traditionnelle à travers la diversité et parfois l'antagonisme des faits. Quelles furent les causes du déluge? demande le Talmud. C'est la prédominance de la force brutale, et surtout la corruption .des mœurs devenue universelle et s'étendant jusqu'aux animaux, dont les espèces se livraient à des croisements contre-nature, altérant violemment l'ordre de la création pour la ramener au chaos. C'est pour ce motif que le cataclysme fut lui aussi universel, et que la destruction s'étendit à la race animale et jusqu'au sol labourable (1). Pourquoi la génération bâtissant la tour de Babel dans une pensée de blasphème et, par suite, plus coupable que celle du déluge, fut-elle épargnée? Parce qu'elle vivait dans l'union et la concorde, tandis que la génération diluvienne vivait à l'état de lutte et de violence, tant il

(1) Talmud, Sanhédrin, fol. 108; Beréschith Rabba, sect. 31.

est vrai que si la discorde hâte la catastrophe , la concorde l'arrête (1). Quelle fut la cause de la destruction de Sodome? La dureté, l'égoïsme, la violation du droit de la nature et des gens, les mauvais traitements infligés aux étrangers et à ceux qui leur faisaient accueil : profonde leçon qui condamne l'inhospitalité chez les peuples comme chez l'individu , qui flétrit l'égoïsme passif autant que la cruauté, imposant à tous l'obligation de s'entr'aider, et retranchant d u monde le peuple qui méconnaîtrait la grande loi de l'humanité, la loi de charité universelle, qui est à l'union temporelle ce que la religion doit être un jour à la fusion spirituelle des nations (2). Quelle fut la cause de la captivité d'Egypte ? Ici la solution donnée par la tradition n'est pas très-claire; mais si l'idée d'épreuve n'est pas nettement indiquée, elle ressort néanmoins de la position de la question et de la nature de la réponse. Est-il possible, se demande la tradition, que, pour un peu de soie et de pourpre donné de préférence à Joseph, toute la race de Jacob fût condamnée à la servitude en Egypte? Non, ceci n'était qu'un moyen ; la cause remonte jusqu'à Abraham, à l'annonce faite par Dieu au patriarche à ce sujet. Ce qui veut dire qu'un malheur de ce genre, sans cause ni apparente ni réelle, et pourtant prédit des siècles d'avance, ne peut être qu'une épreuve (3). Pourquoi Dieu permit-il que Joseph fût vendu par ses frères ? Ici la réponse est très-importante, parce qu'elle tend à écarter le fatalisme historique , qui est l'une des conséquences que l'on reproche par des raisons assez spécieuses au système du gouvernement providentiel. Si Dieu, objecte-t-on, intervient directement dans l'histoire, si c'est lui qui dirige les actes et les événements à sa guise , s'ils ne peuvent se mouvoir que dans l'orbite qu'il leur a tracée dès le principe, que devient la liberté humaine, l'initiative des peuples et de leurs conducteurs? Voici comment s'exprime à ce sujet la légende : « Les frères de Joseph s'occu-

(1) Beréschith Rabba, sect. 58.

(â) Talmud, et Midrasch Rabba, l. c; Al "Hli, V, 8.

(3) Beréschiih Rabba, sect. 80; cf Talmud, Sabbatli, fol. 4.

« paient de sa vente; Joseph s'occupait de son malheur, Jacob « de son deuil, Juda de son mariage, et pendant ce temps Dieu « s'occupait de faire concourir ces différents actes individuels « à un but lointain et suprême, à l'incubation du futur Messie. « Et tel est le sens de ces paroles de Jérémie (1) : Je connais « bien les pensées que je conçois à votre égard ; ce sont « des pensées de salut et non pas de malheur, des pensées « propres à assurer votre avenir et la réalisation de vos espê- « rances (2). » Quel est le sens de ce midrasch un peu obscur? Nous dirons, après un illustre commentateur (3), qu'il nous enseigne en substance que le gouvernement providentiel et l'initiative humaine n'ont rien d'incompatible, qu'ils ne se gêneront nullement dans leur action respective; que Dieu laisse aux peuples comme aux individus une latitude plus que suffisante à leur activité, et que ce que l'on appelle son gouvernement et sa direction se borne, en définitive, à la faculté de faire concorder les résultats de l'action individuelle ou sociale, malgré leur diversité et leurs causes particulières, au but qu'il leur assigne dans sa sagesse infinie. C'est ce que la légende démontre par l'histoire de Joseph, où la haine des persécuteurs, le désespoir de la victime, la douleur du père ne sachant ce qu'était devenu son fils chéri, l'éloignement de Juda allant se marier et jeter les fondements d'une race royale, où ces faits si différents de nature et d'inspiration, ayant tous leur raison d'être dans des sentiments et des mobiles personnels, ne devaient pas moins concourir dans leur ensemble à un but fixé d'avance par la volonté providentielle, mais qui aurait pu également être atteint par des voies et au moyen d'événements tout différents. Voilà comment la philosophie de l'histoire devient une vérité, et comment la direction suprême de l'histoire se concilie parfaitement avec l'initiative et la responsabilité humaines.

Mais poursuivons cette revue rapide des faits marquants

(1) Jérémie, XXVII, 14,

(•2) Bcréschith Rabba, sect. 84.

(3) Akéda, dissertation 28.

de l'histoire sainte. A quoi faut-il attribuer le schisme de la royauté et sa division en royaume de Juda et royaume d'Israël? A la conduite de David envers le dernier rejeton de la race de Saiil : Le jour, dit la légende, où David prononça son arrêt d'injuste partage entre le descendant de Saiil et son esclave, une voix du ciel (Bain Kol) se fil entendre et proclama l'arrêt de partage entre le fils et le serviteur de David (I). Cette solution est un argument à l'appui du principe de la solidarité éhlre les générations, principe qui joue un rôle considérable dans l'histoire de l'humanité. Quelle fut la cause qui amena la destruction du premier temple? C'est la conuplion d'Israël et la violation flagrante à laquelle il se livrait des trois défenses capitales: — idolâtrie, luxure et homicide. — Mais alors, defflandc-l-on, à quelle cause attribuer la chute du second temple, où ces crimes n'existaient pas, où, tout au contraire, la piété, la science sacrée et la moralité étaient très-cultivées? C'est à cause des haines nullement motivées, des dissensions intestines, des divisions gratuites, de la discorde, en un mot, qui, à elle seule, fait pencher la balance du côté de la ruine (S).' Pourquoi le premier exil d'Israël fut-il dirigé vers la Babyloniu? Parce que Dieu savait qu'Israël n'était pas en état d'en subir un autre : il agit envers son peuple comme on fait à l'égard d'un enfant qui, ayant mal tourné, est renvoyé dans sa famille (3). Pourquoi le second exil fut-il une dispersion universelle? L'Agada en donne deux motifs également remarquables, bien qu'à titres divers. Nous avons déjà fait connaître le premier (4), à savoir que Dieu voulut déposer partout, dans tout sol et chez tout peuple , la semence de la religion du monothéisme. Le second motif est puisé dans un sentiment de Préservation matérielle. Si les débris d'Israël, dit-on, eussent él é concentrés sur un seul point et sous un seul gouvernement, '1 y a longtemps qu'ils auraient disparu, qu'ils seraient anéan-

(') Talmud, Sabballi, fol. S6.

(2) Talmml, YOma, fol. 9.

(3) Talmud, Pessahim, fol. 87 ; Guiltin fol. 17.

(4) Voir II e partie, X, Dispersion.

tis, effacés de la surface de la terre, eu égard à l'impossibilité de résister à des attaques aussi terribles que persistantes. C'est donc sa dispersion qui fut son salut, puisqu'il n'est guère possible de détruire ce qui est disséminé aux quatre coins du monde. Il peut y avoir, malheureusement il n'y en eut que trop, des destructions partielles, des persécutions locales, des tyrannies périodiques, tantôt ici, tantôt là, aujourd'hui sur tel point, demain sur tel autre ; mais il ne saurait exister une adhésion unanime, un concert universel au sujet de l'extermination totale d'une race répandue partout (1).

Nous venons de voir passer rapidement devant nos yeux une grande partie des faits capitaux de l'histoire sainte, depuis le déluge jusqu'au dernier grand événement de l'histoire nationale, la dispersion. Nous en avons passé, et des meilleurs, pour ne pas trop prolonger cet examen général. Nous n'avons pas à nous prononcer sur la valeur de chacune des solutions données. Mais ce qu'il importe de constater, c'est que le Talmud remonte à la cause de tous les faits, c'est qu'il en veut connaître les motifs originaux, proclamant ainsi, d'une façon aussi claire que constante, le principe de la causalité historique. Il nous reste encore à rendre compte d'une donnée qui revient fort souvent dans les livres de la tradition, et qui embrasse toute l'histoire du judaïsme, depuis son origine jusqu'à la consommation de ses destinées. Nous voulons parler de cette grande épreuve connue sous le nom de servitude étrangère ou servitude des grandes puissances (2), ayant son origine dans l'Apocalypse de Daniel (3), mais dont la légende s'est emparée pour la développer et la généraliser. Il ne faudrait pas voir dans ce caractère légendaire du fait un amoindrissement de sa valeur historique. Au contraire, la légende l'emporte souvent sur l'histoire proprement dite, en ce qu'elle nous retrace ave" toute la vivacité du drame l'impression laissée par le fait da»»

(1) Talmud, Pcssahiru, u. s.

(2) Talmud et Midrasch, passim.

rvnsia Tnxxa : rvrbî iiasio.

(3) Daniel, ehap. 7 et suiv.

les esprits. A cet égard donc, la légende de la servitude d'Israël sous les grands pouvoirs qui tour à tour ont gouverné le monde, de ses luttes et de sa résistance aux diverses civilisations qui exercèrent une influence prépondérante sur l'humanité, mérite notre plus sérieuse attention.

La grande épreuve historique d'Israël.

On sait que, d'après le livre de Daniel, quatre grandes monarchies devaient posséder et se transmettre successivement le sceptre des nations, et qu'à la suite de ces souverainetés terrestres viendra le règne des saints, règne spirituel, basé sur l'adoration de Dieu, et n'ayant rien de commun avec la puissance guerrière et politique. La légende, développant cette thèse, fait succéder les monarchies universelles dans l'ordre suivant : 1° la royauté de la haute Asie, ou l'empire assyrien, personnifié dans Nabuchodonozor ; 2° la monarchie perse , représentée par Cyrus ; 3° la puissance grecque, s'incarnant dans Alexandre et ses successeurs ; 4° la souveraineté de Rome, appelée par elleEdom, héritant de tous ces pouvoirs antérieurs et formant le colosse romain, lequel, comme pouvoir prépondérant et universel, se serait conservé et maintenu par la transformation de la Rome païenne en Rome chrétienne. Il est constant que depuis la chute de la Rome païenne, l'unité de direction et de pouvoir a cessé d'appartenir à tel peuple en particulier. On ne saurait, en effet, considérer comme des empires les essais informes et éphémères de monarchie universelle tentés par quelques princes modernes ; la domination réelle a toujours appartenu au monde chrétien dans son ensemble. C'est dans la succession de ces quatre pouvoirs que la tradition cherche à trouver et à reconnaître une pensée unique, divine, providentielle. Elle enseigne que c'est par un effet de 'a volonté suprême qu'Israël est en contact direct avec ces quatre figures de l' Apocalypse de Daniel ; elle dit, elle affirme qu'il est dans la destinée d'Israël d'être éprouvé, lui et son

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principe, dans le creuset des quatre civilisations qui président tour à tour à la direction de l'humanité ; elle veut qu'Israël ne reste étranger à l'influence d'aucune d'elles; qu'il s'assimile les éléments qui peuvent lui être profitables; qu'il montre au grand jour la verlu de son principe et la force de son individualité par la résistance qu'il saura opposer à la pression de ces souverainetés successives cherchant l'une après l'autre à l'absorber. On ne peut nier ce qu'il y a de vrai et de profondément philosophique dans ce thème de la tradition. Il a été bien constaté, ce nous semble, dans le tableau tracé du cycle biblique et du cycle de la tradition, qu'effectivement Israël eut à soutenir le choc de tous les éléments dominateurs apparus dans l'antiquité : ce sont d'abord les indigènes de la Palestine, c'est ensuite l'empire assyrien, ce sont enfin les Grecs et les Romains. Il est incontestable qu'Israël est sorti de celte lutte intact, sans avoir été entamé dans son principe vital, dans le culte du monothéisme. On comprend le sentiment de réserve qui nous défend de pousser cet examen plus avant; il serait d'ailleurs inutile de refaire l'histoire des malheurs d'Israël, que tout le monde connaît. La vérité, c'est que celte donnée historique, qu'on l'appelle prophétie, Apoclypse, tradition ou légende, s'est réalisée depuis Moïse jusqu'à nos jours, et que, comme François I° r , sorti des griffes de son rival et remettant le pied sur le sol de la patrie, s'écriait : « Je suis encore roi! " Israël, après les nombreuses et douloureuses épreuves qu'il a traversées, peut dire : « Je suis encore le peuple de Dieu ! »

Quand on examine de près ces théories, ces enseignements, ces larges points de vue, cette hardiesse avec laquelle l'Agada scrute les faits pour en extraire le suc précieux et la quintessence morale, on est amené à réduire à sa juste valeur le dédain systématique professé par l'ignorance pour les monuments de la tradition. Non, il n'est pas vrai que ses interprètes se soient enfermés dans un étroit casuilisme, exclusif de toute spéculation grande et élevée. On voit par ces aperçus historiques qu'ils savaient embrasser d'un regard d'aigle'lcs grands cycles, remonter des effets jusqu'à leurs causes les plus éloi-

gnées, découvrir dans l'histoire du judaïsme, dans ses vicissitudes, dans ses péripéties, dans ses révolutions, dans sa grandeur, et plus encore dans ses chutes et ses épreuves, une filiation dont la Providence elle-même semble dérouler les anneaux, une loi qui se continue à travers les faits isolés, qui les lie, les enchaîne, les ramène à l'unité, image de l'unité divine, conformément à la sublime expression du Prophète : « Je suis le Seigneur qui fais l'appel des générations (1). »

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