X. Paraboles et allégories
On sait que l'enseignement par paraboles et allégories est un genre pour ainsi dire national de la littérature orientale, en rapport intime avec les tendances méditatives et mystiques des peuples sémitiques. 11 occupe une place considérable dans la littérature arabe, non moins que dans le premier et le plus ancien Évangile. Pour rester dans les limites du judaïsme , nous ferons remarquer qu'ici encore il remonte à la plus haute antiquité. S'il n'y en a point de traces dans les livres de Moïse, ce qui s'explique par le motif que l'envoyé direct de Dieu ne devait parler que la langue de la raison, et non celle de l'imagination (2), nous en rencontrons bien peu de temps après lui. Bans le livre des Juges, nous avons l'ingénieux apologue dans lequel Jotham, dernier rejeton de Gédéon, reproche à Israël son oubli et son ingratitude à l'égard de ce libérateur (3). Dans le livre de Samuel, nous voyons des faits réels et positifs exprimés par des images symboliques. Ainsi, Saiil envoie dans tout Israël une couple de bœufs découpés en lanières, pour faire comprendre au peuple l'urgence de voler à la défense de la patrie (!) ; ainsi encore, Jonathan fait part à David, son ami, par le symbole des flèches lancées au delà du but, de la nécessité de fuir la colère de son père (5) ; ainsi encore, Nathan re-
(1) Isaïe, XLI, 4.
(2) Maïmonide, commentaire sur la Misch- "&i préface au chap. 11 du Sanhédrin.
(3) Juges, IX, 8-20.
(4) I Samuel, XI, 1.
(5) Ibid., XX, 20-25.
proche à David l'enlèvement de Bath Chebâ, femme de son serviteur Uria, par la parabole du riche et du pauvre (1). A mesure que nous avançons dans les temps historiques, la parabole se montre de plus en plus mêlée aux habitudes de la vie : nous avons celle de la femme de Thekoa, chargée par Joab de solliciter de David le pardon de son fils Absalon (2) ; celle d'Ahia le Chilonien déchirant son manteau en douze morceaux et en donnant dix à Jéroboam, pour lui annoncer sa royauté des dix tribus (3) ; celle d'Elisée se servant du symbole de l'arc et des flèches pour assurer le roi d'Israël d'une série de victoires sur Aram (4) ; la légende du prophète Michaïbou, prédisant à Achab sa défaite et sa mort (5) ; l'apologue par lequel le roi d'Israël répond à la provocation du roi de Juda (6). Voilà donc de nombreux exemples propres à nous montrer à quel point la parabole, avec ses ramifications, était entrée dans les mœurs et dans les habitudes. Quant aux derniers prophètes, à partir d'Isaïe, nul n'ignore que le langage figuré, « fiction, allégorie, parabole, hyperbole, » domine et tient le haut du pavé, s'il est permis de se servir de cette expression vulgaire.
Il s'ensuit que l'enseignement allégorique et figuré est inhérent au génie du judaïsme, et qu'en s'en emparant, la tradition ne fait que se conformer au génie national et cultiver un genre éminemment populaire. Il est, en effet, à remarquer qu'il n'y a ici la moindre solution de continuité ; car, depuis le grand Synode, héritier direct des prophètes, jusqu'à Hillel et Schamaï, les derniers des daumois, beaucoup de préceptes nous ont été conservés dans le traité d'Aboth sous leur enveloppe figurée. Il n'y a pas jusqu'au principe dirigeant du grand Synode qui n'ait revêtu la forme allégorique : « Faites une haie autour de la Loi. »
Cela suffit pour nous expliquer l'importance du rôle joué
(») Il Samuel, XII, l-io.
(2) II Samuel, 14.
(3) IRois, XI, 30 et 31.
(*) II Rois, XIII, 18-19.
(»} I Rois, XII, 19-28.
(6J II Rois, XIV, 9.
par l'enseignement figuré dans l'Agada. Voici comment Maïmonide s'exprime à cet égard : « La quatrième partie du Tal- « mud, dit-il, se compose de deraschoth (amplifications « religieuses et morales) appropriées aux différents sujets « auxquels on lés rattache. Que l'on se garde bien de regarder « cette partie du Talmud comme de peu de valeur et d'une « mince utilité. Elle est, au contraire, le produit de hautes « spéculations, contient des fictions remarquables et pré- « cieuses, cache sous la singularité de la forme des enseigrie- « ments théologiques, des questions transcendantes avec leurs « solutions, sur lesquelles la philosophie a vainement consumé « son temps et ses efforts. Ce n'est pas sans dessein, assuré- « ment, que nos sages crurent devoir si souvent envelopper « leur pensée dans une forme étrange et inusitée. Ils se pro- » posaient un double but : 1° exercer à la fois l'intelligence et « l'imagination de leurs disciples ; 2° empêcher les esprits in-
< considérés et les sots de s'égarer dans l'immense champ de
< la théologie, et de tirer de principes mal compris, à cause de ' la profondeur du sujet, des conséquences erronées, aboui tissant à l'hérésie et à l'apostasie. C'était, en effet, une règle ' chez nos sages de ne pas dévoiler les mystères de la religion
■ à ceux qui n'étaient pas convenablement préparés et dont l'esprit n'est pas fait pour les digérer.... , comme l'enseigne aussi le sage auteur des Proverbes, en disant : « N'entretiens pas le sot de choses au-dessus de sa portée; il les dédaignerait, n'en comprenant pas la sagesse (1). » Enfin, un troisième motif en faveur de l'enseignement figuré, c'est qu'il pénètre le mieux dans l'esprit des masses, dans l'intelligence peu exercée des femmes et des enfants, qu'il faut savoir instruire en s'adressant à leur imagination, en l'excitant par des images plus ou moins sensibles, et c'est sur ce dernier motif pratique que Salomon a fondé son livre des pro- • verbes (2). S'il se rencontre dans le Talmud des paraboles et des fictions devant lesquelles notre raison s'arrête éton-
(1) ProT., XXIII, 9.