XIII. Les Guéonim
Pour compléter ce précis du cycle de la tradition, il nous reste encore à parler de la période post-talmudique et, par suite, des Guéonim, qui tiennent en main le gouvernement spirituel pendant ce laps de temps qui s'écoule depuis la clôture du Talmud jusqu'à la chute des académies de Babylone.
Il ne paraît pas facile tout d'abord de caractériser le rôle des Guéonim, une fois la législation et le culte fixés par le Talmud babylonien , devenu obligatoire pour toute la dispersion d'Israël (1). Cependant il y avait encore de la marge pour l'activité
(1) Maïmonlde, Yad lia-llazaka, préface.
intellectuelle comme pour la direction religieuse. La science humaine, nous dirons même la science divine en tant qu'elle est confiée à la raison humaine, est bornée dans ses facultés sinon dans ses aspirations. Elle a beau afficher la prétention de tout embrasser dans ses procédés de généralisation, la réalité lui donne un démenti continuel. Il n'y a point de législation au monde qui puisse se vanter d'avoir tout prévu ; il n'y a point de recueil des lois, soit ancien soit nouveau, que la mobilité et la succession des faits nouveaux engendrés par des situations nouvelles et des besoins nouveaux n'aient rendu insuffisant en y apportant leur contingent d'appendices supplémentaires et complémentaires. Il serait d'ailleurs contraire à la loi même de l'esprit humain de vouloir rendre temporaire une lâche qui est éternelle de sa nature, nous voulons dire l'exercice perpétuel de la raison , dont chaque siècle prend la suite de celui qui le précède.
Il s'ensuit que l'on pouvait bien clore la tradition, mais non l'ère du raisonnement et des faits qui lui servent d'aliments. Il fallait tirer des principes posés par le Talmud toutes les conséquences qui en découlent, les appliquer aux faits nouveaux et aux cas non prévus. Voilà ce qui caractérise la période et l'œuvre des Guéonim. « C'est aux Guéonim, dit Maïmonide, que l'on s'adressait de partout pour leur demander des explications et des solutions sur les points difficiles du Talmud. Ceux-ci répondaient selon leurs moyens, et de ces demandes suivies des réponses on faisait des livres que l'on étudiait, et qui sont connus sous le nom de Demandes et Réponses (Chéelolli Utschoubolh) (1). »
Ce sont donc ces consultations religieuses, faites sous la forme de demande et réponse, qui forment l'œuvre originale des Guéonim, en ouvrant de nouvelles issues à la spéculation et en maintenant l'enseignement à une grande hauteur théorique. Sans doute, la majeure partie de ces consultations est consacrée aux pratiques du culte et aux débats de la Halacha ;
(0 Maïmonide, Yad ha-Hazata, préface; cf. letlre de Kab Chérira Garni.
mais il en est beaucoup qui se rapportent à des questions de morale et de dogme. On ne saurait se faire une idée, si on ne les a étudiées de près, de ce qu'on a enfoui dans ces nombreuses collections d'érudition, de science, de puissance logique, d'habileté de discussion. Ce sont des thèses où l'esprit prend ses aises, se livre aux considérations et aux digressions les plus étendues, ne connaissant d'autres limites que celles mômes de ses facultés.
Au moyen de ces consultations, les Guéonim maintenaient, au sein môme de la dispersion, dont le cercle allait toujourl s'élargissant, l'unité spirituelle, qui depuis longtemps s'était substituée à l'unité temporelle et politique. Grâce à elles, l'autorité des Guéonim, rayonnant au dehors de la Babylonie, s'étendait simultanément avec les conquêtes de l'islamisme au nord de l'Afrique et dans le midi de l'Europe. El le dernier des Guéonim, Rabenon Haya Gaon, qui en est aussi le plus illustre, exerçait le pouvoir spirituel dans ce vaste rayon, dont le foyer primitif allait s'éteindre avec lui, mais pour en allumer de nouveaux et en créer de très-brillants sur les différents points de la dispersion (1).
On peut dire qu'avec les Guéonim s'arrête tout mouvement progressif dans le sens de la tradition ; il quitte la profondeur pour se développer dans le sens de l'étendue. Désormais il s'agira de jeter partout, dans tous les sols et sous toutes les latitudes, la semence qui devait fructifier d'abord dans la double patrie d'Israël, patrie spirituelle, personnifiée dans Sion et Jérusalem, patrie matérielle et nationale, la Babylonie. Il s'agira de conduire par tous pays le sillon creusé par la tradition, de planter son drapeau dans les pays de l'Occident, dans cette Europe appelée à tenir dorénavant le sceptre de la civilisation cl du progrès. L'Espagne, l'Italie, la France, l'Allemagne, les pays slaves, verront se former dans leur sein autant de foyers partiels du judaïsme, alimentés par l'Écriture et par la tradition, par le culte et par l'instruction. C'est donc le judaïsme
(l) Voir lotis les chroniqueurs; cf. les biographies de Rapoport.
occidental qui, à son tour, entrera en scène et qui, commençant par suivre fidèlement, aveuglément, l'ornière de la tradition, trouvera peut-être le moyen de se tracer sa propre voie, voie qui ne sera d'abord qu'un petit sentier, mais qui pourra finir par devenir une grande et royale chaussée, la chaussée annoncée par le prophète (1) ; car l'Occident, doit rendre un jour à l'Orient ce qu'il en a reçu, et il doit arriver un temps « où le nom du Seigneur sera d'abord vénéré au Couchant, et où ensuite sa gloire sera célébrée au Levant (2). »
Quel est ce sentier, cette voie, cette chaussée, cette roule sur laquelle doit marcher et se développer le judaïsme occidental? C'est ce que nous allons rechercher dans la quatrième et dernière partie de cette étude sur le génie du Judaïsme.
(1) Isaïe, XI, 16.
(2) liid., L1X, 17.