‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission (volume 2)Chapitre 47 sur 52 · III. Place faite à la raison dans l'étude de la théologie · texte numérisé non relu

III. Place faite à la raison dans l'étude de la théologie

Ce qui nous paraît plus remarquable encore que la fondation m«me de la théologie, c'est la place faite à la raison parmi les

éléments conslilutifs du nouvel enseignement II est vrai et nous lavons constaté (1), que dans la Halacha la raison nW pas absente, puisqu'elle repose en grande partie sur la discus Sion, et qu'il n'y a point de discussion sans raisonnement • mais le raisonnement n'est que l'instrument de la raison et non nVla raison elle-même. Ce qui domine dans la Halacha ce sont les opérations de la dialectique., les procédés de l'induction et de la déduction, les arguments de la logique. Il fallait faire un pas en avant et en appeler au concours de la maîtresse de ses puissantes facultés, à la raison dans toute sa noblesse et sa grandeur. C'est encore Saadia qui est le premier à reconnaître ses droits et à l'inviter à s'asseoir à côté des deux autorités infaillibles, l'Écriture et la tradition. Nous verrons bientôt quand nous l'étudierons de plus près, qu'il a toujours ce trinlè point d'appui : - l'Ecriture, la tradition et la raison Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaît la nécessité de cet élé ment pour compléter la base de la religion. La Bible est l'organe de l'inspiration, d'une révélation d'en haut • elle est elle sera toujours, pour ce motif, l'expression la plus élevée de h certitude. Une religion qui n'est pas avant tout animée e't vivifiée de ce souffle divin perd son caractère essentiel et peut être considérée comme mort-née. On peut remplacer tout le reste, mais rien ne saurait suppléer à l'Esprit saint. Moïse et les prophètes seront donc éternellement les interprètes de la Parole divine descendant du ciel sur la terre, le critérium de a venté. La tradition, de son côté, représente l'autorité 1 autorité qui réside dans un corps savant voué au culte de là science sacrée, s'y préparant par l'étude comme par la pureté des mœurs et l'austérité de la vie, corps qui se recrute dans lous les rangs au lieu de s'immobiliser dans une caste quelconque, et plongeant par ses racines dans la source primitive de l'inspiration, dont elle a recueilli et entretenu le précieux héritage. Aussi formule-t-elle sa doctrine en préceptes* en sentences, en axiomes, qui joignent à leur valeur intrinsèque celle

(i) Voir 111» p.iriio, III, laJIalacka.

de la source même où elle puise. Mais L'inspiration et l'autorité, qui exercent une influence si puissante sur la foi des premiers âges et des peuples jeunes, ne pourraient pas compter sur un règne durable si elles ne s'adjoignaient la raison, participant elle-même et de la première, puisqu'elle est aussi un souffle divin émanant directement de l'intelligence suprême, et de la seconde, en ce qu'elle est un contrôle que chacun de nous porte en lui , une sorte de pierre de touche avec laquelle nous éprouvons nos pensées, nos sentiments et nos actes. Tôt ou tard il faut donc donner satisfaction au besoin d'activité de la raison, sous peine de compromettre les résultats de l'inspiration et de l'autorité.

Nous croyons avoir établi, au début même de cette étude (1), que telle était la pensée de Moïse lui-même, et que ce n'est pas sans motif qu'il se sert si souvent des termes : « Observer, savoir, comprendre et méditer, » lorsque, d'un autre côté, il s'abstient systématiquement d'imposer la croyance et la foi. Ainsi, la théologie, en donnant l'hospitalité à la raison, à l'intelligence, aux facultés de l'entendement, peut s'appuyer solidement sur le fondateur même de la religion, et pratiquer, sous une innovation apparente, une doctrine aussi ancienne que la religion elle-même.

Et ce n'est pas tout : n'est-il pas de l'honneur de la vraie religion d'ouvrir ses portes à deux battants aux investigations de la raison, de se faire voir sous toutes ses faces, de montrer qu'elle n'a rien à cacher, que plus on pénétrera dans son domaine, plus on admirera la perfection de ses détails et l'ordonnance' majestueuse de son ensemble? Pourquoi la religion craindrait-elle la raison, un de ses meilleurs organes, un de ses plus habiles interprètes, un des plus propres à propager et à généraliser ses enseignements, indépendamment des conditions de temps et de lieu? Pourquoi repousserait-elle un auxiliaire si utile, et avec lui tous ces individus, toutes ces générations qui ont accepté son règne et ne répondent qu'à son

^1) Soir ks Ciiiisiilrialion.i générales, IV.

appel? Serait-ce pour faire respecter ses mystères, ses arcanes? Mais elle n'en a pas; c'est-à-dire qu'elle n'en a d'autres que ces notions qui touchent h l'infini, qui sont au-dessus de la portée de l'intelligence, laquelle a ses bornes, ses limites parfaitement tracées par la vaste circonférence du fini, et, chaque fois qu'elle est tentée de les franchir, elle reçoit un de ces avertissements célestes qui semblent lui dire, comme Dieu à la mer : « Tu iras jusque-là, mais pas plus loin. » Tout ce qui est dans le cercle du fini, Dieu l'a livré à la raison ; il lui permet, il lui prescrit même de s'en occuper, de le contempler, de l'étudier, de le méditer, afin de mieux comprendre toutes les merveilles de la création, les spirituelles comme les matérielles. Il est donc bien démontré que la théologie a le droit et le devoir de s'appuyer sur la raison.

IV. Subordination de la raison, en matière de dogmes, à V Ecriture et à la tradition.

Ici surgit une difficulté d'une certaine gravité que l'on ne peut tourner, qu'il faut, au contraire, aborder de front, si l'on tient à fixer sérieusement le domaine de ta théologie. Personne n'ignore que l'alliance, ou plutôt la conciliation entre la raison et la foi est une question aussi ancienne que le monde. On sait aussi que pour éviter les conséquences d'un antagonisme auquel on ne connaît guère jusqu'à présent de solution possible, on a cru, dans les temps anciens et modernes, devoir séparer radicalement leurs domaines respectifs, bannir la raison de celui de la foi, ou faire de la première l'esclave de la seconde. Et comment, en effet, mettre d'accord deux principes qui veulent chacun régner en souverain, chacun se poser la couronne sur la tête, qui ne veulent pas de l'égalité, qui semblent l'un et l'autre prononcer les paroles que la légende attribue à la lune, quand Dieu, à l'origine du monde, lui propose l'égalité avec le soleil : « Deux rois ne peu-

vent porter une seule et même couronne (1) »? Comment faire quand la raison proleste contre les conclusions de la théologie, quand les deux principes se mettent en contradiction, quand ils aboutissent à des conséquences qui semblent s'exclure? Voici notre réponse à celte objection, dont la force est incontestable, réponse qui n'aurait qu'une mince autorité dans notre bouche si elle n'était puisée dans l'étude consciencieuse de l'histoire et dans la nature même de la raison humaine.

Le vaste horizon qui s'est déroulé devant nous, le grand tableau historique" qui s'est développé successivement à nos yeux nous a laissé voir trois époques, trois zones distinctes : le cycle biblique, le cycle de la tradition, et enfin le cycle théologique. Cette succession est déjà une indication sûre pour la théologie. De môme que la tradition est venue compléter l'Écriture, elle vient à son tour les compléter toutes deux ; de môme aussi que la tradition suit pas à pas les traces de la Bible, reconnaissant toujours son autorité, sa supériorité, son origine céleste, étudiant, méditant les textes avec autant de vénération que d'amour, de môme la théologie marchera dans la voie tracée par la Bible et par la tradition, n'oubliant jamais les égards et les respects dus à l'un et à l'autre, remplissant envers elles les devoirs de la piété filiale, ne s'écartant pas et ne déviant jamais sensiblement de leur chemin, les suivant, au contraire, comme des guides sûrs, dans ces vastes et profondes questions où la raison, réduite à ses propres forces, est si exposée à s'égarer. La théologie ne doit donc jamais quitter ces grandes lignes bien éclairées, à droite par la Bible, à gauche par la tradition, pour aller se perdre dans les sentiers obscurs, enveloppés de ténèbres, bordés de précipices, où la raison inexpérimentée voudrait l'entraîner. Ne pas abandonner le terrain solide pour se hasarder au milieu des sables mouvants, voilà une règle invariable pour la théologie. Il est évident que, de cette façon, la raison se contentant de la place qu'elle doit occuper, s'inclinant devant la légitime suprématie de l'Ëcri-

(l) Talmud, Hullin , fol. fin; ISerfecliilli P.abba, scct. 0.

ture, expression de l'inspiration divine, et de la tradition, qui en a reçu et fidèlement conservé le dépôt, les conflits entre elle et la théologie deviendraient fort rares. Il est encore à considérer que la bonne entente entre la théologie et la raison repose aussi sur la facilité de leurs rapports au sein du judaïsme. Nous croyons, en effet, avoir suffisamment démontré que dans le judaïsme la théologie ne repose pas sur la foi , mais sur la parole de Dieu interprétée, expliquée, commentée, ce qui implique plus ou moins le concours de la raison. Il y eut donc toujours, depuis Moïse jusqu'à nos jours, depuis le moment où le législateur dit à Israël, au nom de Dieu : « Vous me serez un royaume de pontifes (1), » c'est-à-dire qu'il n'y aura pas parmi vous une caste pontificale, sacerdotale, imposant au peuple ce qu'il doit croire et penser, il y eut sans cesse depuis lors, disons-nous, relation de voisinage, nous allions dire de parenté, entre la parole de Dieu et la raison de l'homme. C'était un trait de génie de la part du fondateur de la religion, ou plutôt l'effet d'une intervention directe de la part de Dieu, que d'avoir su établir dès le principe, entre la raison et la foi, cette communauté remplacée ailleurs par une attitude beaucoup moins sympathique, pour ne pas dire hostile. Remarquons ensuite que, par elle-même et tant qu'elle n'est pas dénaturée par l'esprit de perversité ou de parti, la théologie n'a rien qui répugne à la raison universelle. Il y a souvent mésintelligence entre la première et la raison individuelle, changeante et mobile comme le temps, le lieu, les intérêts, les passions, les différents points de vue sous lesquels elle se trouve placée vis-à-vis la religion. Mais il n'y a point entre elles d'obstacle insurmontable, de divergence propre à éclater en grand conflit. La théologie du judaïsme ne contient aucun de ces mystères devant lesquels la raison s'arrête, stupéfaite, incrédule, hostile, tels que la trinité, l'incarnation, la transsubstantiation. Elle étale devant la raison humaine tous ses trésors, ses théories, ses principes sur Dieu, sur ses attributs,

(l) F.mde, XIX, G.

sur ses rapports avec le monde et avec l'homme, lui indiquant les limites qu'elle fera bien, dans son propre intérêt, de ne pas franchir, car elle ne trouvera plus au delà qu'un océan sans bornes et sans rivage (1). Grâce à ces deux faits, dont la réalité théorique et historique est également incontestable, l'antagonisme entre la raison et la foi, le grand écueil de la théologie, perd beaucoup de sa force et de ses aspérités ; il se réduit à des proportions qui écartent tout danger, qui ne sont pas môme sans utilité, en ce sens qu'elles maintiennent un certain équilibre entre deux forces indispensables l'une et l'autre, et empêchent l'absorption de l'une par l'autre.

Mais, nous le répétons, cet équilibre et cet accord entre la théologie et la raison sont impossibles en dehors du lien qui rattache la première à l'Écriture et à la tradition. Hors de là, la théologie perd son ange gardien, les deux grands luminaires à la lueur desquels sa démarche est toujours assurée ; elle n'est plus alors que le produit d'élucubralions rationnelles; elle troque une sanction infaillible contre la fausse certitude de la raison individuelle. Ellepeut encore être une philosophie, mais elle cesse d'être la théologie; elle quitte l'échelle de Jacob sur laquelle montent et descendent les anges, déserte le sol sacré pour la terre profane.

C'est là ce qui caractérise l'école théologique dont nous nous occupons, et dont les représentants les plus autorisés s'appuient généralement sur la triple base de l'Écriture, de la tradition et de la raison.

Au surplus, pour former les convictions sur l'importance du cycle théologique et les conditions essentielles qui président à son développement, nous ne saurions mieux faire que de les laisser exposer par nos principaux théologiens. C'est ce que nous allons faire en reproduisant leurs propres paroles.

(l) TalmuJ, Uaguiga, fol. 14.

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