V. Saadia. Les croyances et les opinions
La théorie de Saadia est exposée tout au long dans sa préface au livre des croyances et des opinions. Nous allons en donner quelques extraits qui suffiront à nous faire connaître ses idées sur renseignement dogmatique.
Il commence par énumérer les causes des doutes et des erreurs qui tourmentent l'homme, traversent sa vie et ses efforts. Ces causes sont au nombre de cinq : « i° Relation « étroite entre les faits sensibles et les faits intellectuels : « ceux-ci, s'appuyant sur ceux-là qui leur servent de base, sont ■< nécessairement affectés des mobiles d'incertitude qui attei- « gnent nos sens; 2° ignorance; 3° légèreté; 4° incapacité « logique; 5° précipitation de conclure avant de bien com- « prendre (1). »
Il fait connaître ensuite les motifs qui l'ont décidé à écrire son livre : « Le spectacle de ces doutes, dit-il, de ces infir- « mités de notre raison, de ces croyances sans fixité, et des « opinions troublées des renégats qui se targuent de leurs « théories subversives et jettent leurs dédains aux adeptes de « la vérité, enfin la vue de tant de mes frères près de se noyer « dans l'océan du doute faute d'un plongeur habile à les tirer « de l'abîme et à les ramener à terre, tout cela m'a engagé à « leur présenter ce livre comme une planche de salut. »
Il pose ensuite cette question hardie : « Pourquoi Dieu « laisse-t-il le doute et l'erreur se propager parmi les hommes? « C'est notre nature môme, répond-il, notre nature de chose « créée, qui implique le doute et l'erreur. Toute oeuvre hu- « maine a besoin du temps, cet auxiliaire indispensable, pour « arriver à son terme. Il en est ainsi de l'agriculture, de l'ar- « chitecture, du tissage et de tous les travaux manuels en gé- « néral. Il ne saurait en être autrement des œuvres de l'intel- « ligence. Il lui faut du temps, à cette noble faculté de
(1) Cf. Maïmonido, Guide des Égarés, l" partie, chap, 54.
« l'homme-, pour dégager la vérité des doutes et des obscuri- « tés qui forment autour d'elle comme une grossière enve- « loppe; et dans ce travail de simplification et d'abstraction, « il faut savoir aller jusqu'au bout. Que si, dans cette grave « opération, l'esprit s'arrête à moitié chemin, si, par exemple, « au lieu de monter jusqu'au sommet, il s'arrête à la qua- « trième ou à la cinquième marche de l'échelle du raisonne- « ment, il s'expose à perdre tout le fruit du travail accompli et « à recommencer la besogne. Vouloir posséder la science « rapide, instantanée, infuse, c'est vouloir sortir de notre « humaine el infirme nature, c'est afficher la prétention de « ressembler à Dieu, qui seul perçoit, sait el connaît sans « peine et sans effort »
Passant à l'étude de la foi, l'auteur la définit ainsi : « La « foi est de deux sortes : il y a la foi véridique et la foi men- « songère. On possède la première quand on se représente les « choses telles qu'elles sont; mais on n'a que la seconde lors- « qu'on se représente les choses au rebours de la réalité. Le « sage, c'est l'homme qui prend la vérité pour base et tâche « d'y conformer sa conduite; le sot, au contraire, prend pour « règle ses propres suggestions et voudrait forcer la réalité de « s'y adapter. »
Il énumère ensuite les moyens de la certitude : « Ces moyens « sont pour lui au nombre de trois : les faits sensibles, les « faits intellectuels, et ce qu'il nomme les faits nécessaires. Les « faits sensibles sont ceux que nous percevons à l'aide ou avec « le concours de plusieurs de nos cinq sens : vue, ouïe, « odorat, goût et toucher. Les faits intellectuels, ce sont « les axiomes de la raison ; exemple : la justice est bonne, le « mensonge est mauvais. Enfin les faits nécessaires sont ceux, « sensibles ou intellectuels, que l'homme ne saurait se refuser « d'admellre, à moins de nier l'intelligence ou la sensibilité. « C'est ainsi que nous admettons forcément l'existence de « l'âme, tout en ne la voyant jamais, parce que nous ne pou- « vons nier, à moins de nier l'évidence, son action incontes- « table. C'est ainsi encore que nous reconnaissons à celte âme
« la faculté de l'intelligence eu égard à l'impossibilité de nier « la réalité de ses opérations. »
11 termine ces considérations générales sur les éléments de la certitude en y ajoutant un nouveau critérium : « Ce nou- « veau critérium de la vérité, c'est la révélation ou la tradi- « tion prophétique, s'appuyant elle-même sur les trois susdits « moyens de la certitude, savoir : sur les faits sensibles, intel- « lectuels et nécessaires. En effet, la révélation rend hommage « aux faits sensibles en faisant consister le néant des idoles <• dans la privation des organes, des yeux, des oreilles, des « mains, etc. ; elle ne reconnaît pas moins l'infaillibilité des « axiomes de la raison, puisqu'elle en fait la base de ses lois « positives, recommandant la justice, condamnant le men- « songe, etc. Enfin elle admet la vérité des faits nécessaires, « en déclarant mensonger, radicalement nul, tout ce qui aurait « pour effet soit de nier, soit de révoquer en doute un fait « sensible ou intellectuel. ., (L'auteur fournit à l'appui de celte assertion plusieurs citations tirées du livre de Job.)
Il fait cependant ses réserves au sujet des trois éléments de la certitude, disant qu'on ne saurait leur accorder une confiance absolue; ils peuvent nous induire en erreur, être troublés dans leur action par une foule d'obstacles qu'il énumère. Mais jusqu'ici, à l'exception de la certitude appliquée aux vérités de la révélation, les considérations développées par Saadia sont bien plus philosophiques que religieuses. Nous les avons citées, moins comme appartenant à notre sujet que dans le but de faire connaître la manière de l'auteur. La partie la plus importante de cette préface, c'est la discussion finale à laquelle se livre l'auteur, afin de bien établir l'obligation pour tout israélile de méditer la Loi et de chercher à concilier les exigences de la raison avec celles de la religion. Voici comment il s'exprime à ce sujet : «Si quelqu'un nous faisait l'objection « suivante : Comment osez-vous passer les matières de la foi «« au crible de la méditation et de la réflexion, prétendre sou- « mettre les croyances aux procédés de la raison, lorsque le « commun des hommes repousse ce genre de spéculation, et
« va même jusqu'à soutenir que l'emploi de ces moyens d'in- « vesligation aboutit à l'apostasie, à l'athéisme ? Nous répon- « drions que celte opinion n'a cours que chez les ignorants qui « n'admettent que des sottises, qui s'attachent à une foule de « superstitions stupides.
« Quant à ceux qui avancent que nos sages mômes désap- « prouvaient les recherches de cette nature, puisqu'ils inler- « disaient formellement toute recherche relativement à ce qui « est antérieur, postérieur, au-dessus et au-dessous de la créa- « tion (1), nous leur répliquons que la vraie, la conscien- « cieuse étude de ces matières ne peut pas ne pas être per- « mise; que la tradition prophétique nous le prescrit, tout au « contraire, en nous disant: Sachez et comprenez les bases « du monde (2), puis en nous faisant largement connaître à « ce sujet les opinions de Job et de ses amis, notamment ces « paroles d'Êlihu : «C'est à nous de former notre jugement « et de discerner la nature du bien (3). » Ce que les sages dé- « fendaient avec raison, c'est d'abandonner la révélation pour « n'ajouter foi qu'à ses propres conceptions, produits de la « faible raison, » la recherche spéculative n'étant rien moins « que sûre d'aboutir à la vérité. Il est possible qu'elle y attei- « gne, comme il se peut aussi qu'elle manque totalement le « but. De cette faiblesse et de cette incertitude de la raison il « résulterait cette grave conséquence, qu'avant de découvrii" « la vérité, travail long et ardu, on resterait sans foi ni loi, « et, même après l'avoir trouvée, on ne serait pas sûr du tout « de la garder intacte. On pourra y remarquer des imperfec- « tions et des taches qui la feront rejeter. Voilà ce que les « sages condamnent et que nous condamnons avec eux. Mais « le travail d'investigation et de recherche que nous recom- « mandons est d'un genre tout différent.
« Pour nous, et d'après les principes que nous posons dans « ce livre, la méditation et la spéculation en matière de reli-
(1) Haguiga, 2; Misclina, I.
(S) haïe, XL, SI.
(3) Job, XXXIV, 4.
« gion doivent avoir le double but que voici : d'abord, possè- « der la révélation au moyen de la certitude rationnelle, comme « nous la possédons déjà par la voie traditionnelle ; puis, avoir « toujours une réponse prête à V adresse de nos adversaires et « contradicteurs qui attaquent notre sainte religion. Et ce dou- « ble but que nous mettons en avant, c'est Dieu lui-même qui « nous le propose. Il nous a d'abord imposé comme un devoir « la foi à la révélation en l'appuyant sur des faits sensibles, « sur des miracles et des prodiges si éclatants que le doute « devient impossible. Mais, d'un autre côté, il nous a fait sait voir que la spéculation et l'investigation rationnelle servi- « ront toujours de confirmation à la révélation prophétique, « et de plus il a daigné nous donner l'assurance que la tactique « des mécréants et des renégats ne prévaudra pas, et qu'ils « n'auront jamais la satisfaction de trouver des objections sé- « rieuses contre notre religion et notre Loi. »
Cette dernière assertion , l'auteur la fonde sur un texte d'Isaïe (1), auquel il applique sa méthode exégétique,. et qu'il commente de la manière la plus large. Il termine sa thèse sur la nécessité de raisonner sa foi par les considérations suivantes : « Mais s'il est vrai que la vérité religieuse puisse s'acquérir « par la démonstration logique, comme Dieu semble l'affirmer « lui-même dans le passage prophétique que nous venons de « citer, à quoi bon alors avoir consolidé la révélation par des « signes et des prodiges visibles au lieu de la faire reposer sur « des preuves métaphysiques? C'est que, répond-il, la sagesse « infinie n'ignore pas que le but auquel doit arriver ce travail « de la pensée ne saurait être atteint qu'après un laps de temps « plus ou moins considérable. En faisant asseoir la religion « rien que sur des bases rationnelles, c'eût été forcément nous « laisser sans religion tout le temps que prendrait pour chacun « de nous la mise en œuvre des opérations plus ou moins « lentes de la raison individuelle; et puis, ce qui est bien « plus grave, c'eût été livrer en proie à l'irréligion tous ceux
(0 IsaVc, XLIV, 6-8.
qui n'arriveront jamais au terme de cette lâche laborieuse, soit par impuissance spéculative, soit par défaut de persévérance, ou enfin par suite des doutes qui viennent les assaillir et leur bouleverser l'esprit. C'est pourquoi la bonté divine, afin d'obvier à ces dangers, nous a député ses messagers, révélé sa volonté en y ajoutant la sanction visible et palpable des miracles, écartant ainsi de notre chemin le doute et l'ob- « jection, parlant à son prophète en présence de tout Israël, « et, grâce à cette manifestation surnaturelle, nous inspirant « une foi éternelle dans celle vérité révélée. Mais elle n'en « subsiste pas moins, l'obligation de nous livrer avec toutes les « forces de notre intelligence et de noire -pensée à la recherche « de la vérité. En attendant, et jusqu'à ce que cette étude « rationnelle soit menée à bonne lin, nous avons une Loi, une « religion qui nous oblige tous, nous est applicable à tous, « — hommes, femmes, intelligences vulgaires, esprits d'élite « — (fait qui ressort avec évidence de toutes ces réunions reli- « gieuses auxquelles Moïse convoquait les femmes et les en- « fanls). La religion, en effet, est une, égale pour tous, quand « elle repose sur des faits matériels et sensibles (1). »
Personne ne contestera à cette remarquable préface, d'après les extraits que nous venons d'en donner, le litre d'oeuvre originale. Il y a là comme un horizon nouveau qui s'ouvre sur le monde religieux. Ne voilà-t-il pas un langage inusité, sans, précédent? N'est-ce pas pour la première fois qu'au sein du judaïsme on pose des questions comme celle-ci : caractères de la certitude, critérium de la vérité, alliance de la raison avec la foi, obligation de raisonner sa religion et de ne pas se contenter de la foi traditionnelle?
Nous y retrouvons, tracées avec cette précision concise qui forme l'un des traits caractéristiques de la manière de Saadia, les trois conditions essentielles de l'enseignement théologique ■ séparation de la théologie d'avec le culte proprement dit, droit et devoir de la raison d'intervenir dans l'étude de la théologie,
(l) Les Croyances el les Opinions, préface.
nécessité de renfermer la raison dans les limites fixées par l'Écriture et la tradition, conditions parfaitement déterminées dans les passages que nous avons soulignés.
C'est à ce point de vue que Saadia mérite le titre de fondateur de l'école théologique : il en ouvre le cycle, il déblaye le terrain, il est le premier à défricher cette terre vierge, il jette les bases fondamentales du monument que les efforts de plusieurs générations et d'illustres individualités continueront à élever, et qui est bien loin d'être achevé.
Il s'agit maintenant de prouver que ce n'est pas là une œuvre isolée, un mouvement sans précédents, mais aussi sans conséquents ; il s'agit de faire voir que Saadia a formé des disciples qui le continuent, et de présenter l'enseignement théologique revêtu de la consécration de la durée.