VI. Ba'hya. Les Devoirs du cœur
Ba'hya, qui se considère lui-même comme le disciple de Saadia, dont il invoque souvent l'autorité, ne traite pas la théologie au même point de vue que le maître. Tandis que celui-ci s'attache surtout à la démonstration théorique des dogmes et à la réfutation des systèmes hétérodoxes, et que, pour ce motif, il met au service de sa thèse toutes les ressources de la philosophie qui prédominait de son temps, de celle des Motekallamim ou des Calam (1), Ba'hya se propose un but à la fois plus élevé et plus pratique. Ce qui le préoccupe le plus, c'est l'étude des devoirs du cœur ou internes, c'est le soin de former ce que l'on pourrait appeler le parfait israélite, celui qui saura offrir à Dieu l'adoration la plus pure, celle du cœur, de la conscience, du for intérieur, les hommages de la meilleure partie de nous-
(l) Guide des Égarés, Impartie, cliap. 71, traduction et notes de S. Munk.
mômes. Nous espérons démontrer, en laissant la parole à l'auteur des Devoirs du cœur, que, malgré celte sorte de bifurcation, Ba'hya et Saadia usent des mômes procédés, surtout à l'égard des dogmes de la création, de l'unité et de l'immatérialité de Dieu, et arrivent à des résultats identiques. C'est encore dans sa préface que nous allons étudier et saisir la pensée de Ba'hya.
Après avoir exposé ses vues sur la classification des sciences en général et de la science théologique en particulier, qu'il divise en deux parties principales : — 1° les devoirs corporels, constituant la science visible, exotérique; 2° les devoirs du cœur, formant la science invisible, ésotérique, — il fait des principales obligations inteçnes l'énumération suivante : « Re- « connaître que c'est Dieu qui a créé le monde ex nihilo, qu'il « est au-dessus de toute comparaison, qu'il est l'unité absolue, « que nous lui devons l'adoration du cœur ; étudier les merveilles « de la création comme autant de preuves de son existence ; « avoir en lui une confiance pleine et entière, une soumission « sans bornes ; éprouver un sentiment de confusion et de saint « effroi en reconnaissant que rien, ni patent ni latent, ne sauce rait échapper à sa sagesse infinie ; diriger toutes nos aspira- « lions vers l'accomplissement de sa volonté ; dédier tous les « actes à son saint nom ; l'aimer, lui et ceux qu'il aime ; haïr « ceux qui le haïssent. »
11 déplore ensuite de ne trouver chez ses devanciers
aucun livre qui traite de ces devoirs internes. « Je fus tellement « surpris de cette lacune, dit-il, que je me suis demandé si « ces obligations du cœur sont des devoirs réels, si ce ne « seraient plutôt de simples convenances morales, ayant pour « objet de nous indiquer le bon et droit chemin, se présentant « comme des dispositions additionnelles à la Loi, mais sans « aucun caractère obligatoire, et, par suite, n'entraînant au- « cune peine si elles restent inobservées, ce qui justifierait « l'indifférence de nos sages pour celle branche de la religion. « Mais en méditant sur ces devoirs internes, je les ai trouvés « fondes. sur la raison, sur l'Écriture et sur la tradition;
« j'ai trouvé de plus qu'ils sont la base de tous nos devoirs, au « point que leur infirmation entraînerait dans sa chute jus- « qu'aux devoirs corporels.
« 1° Les devoirs du cœur sont fondés sur la raison : en effet, « l'homme est composé d'un corps et d'une âme, double don « octroyé par la bonté infinie, l'un visible, l'autre invisible. A « cette organisation double correspond une adoration égale- « ment double, visible et invisible. Le culte visible a°son « expression dans les devoirs corporels, tels que la prière, le « jeûne, l'aumône, l'étude de la Loi de Dieu, les prescriptions « pratiques de la Succa, du Loulab, des Tzilzith, de la Me- « zouza, etc., actes qui s'accomplissent sans exception avec le « concours de nos organes physiques. L'adoration invisible, « c'est celle du cœur, et qui consiste dans la réalisation de ces « devoirs intimes que nous avons énumérés plus haut, lesquels « s'accomplissent dans le silence et le mystère du for intérieur, « sans trahir leur action par des manifestations au dehors! « Nous savons, en outre, que les devoirs corporels ne sont « parfaitement exécutés qu'à la condition d'être en harmonie « avec le désir du cœur et la volonté de l'âme. Qu'on se figure « un seul instant le cœur sans participation aucune au culte « divin parla spontanéité et la volonté, et c'en est fait des « devoirs corporels, les actes extérieurs, machinalement et « aveuglément accomplis, étant nuls et sans valeur. Or, Dieu « nous ayant imposé des devoirs corporels n'a pas pu affran- « clair de toute obligation le cœur et l'âme, les meilleures par- « lies de nous-mêmes, les seules, par conséquent, qui soient « de nature à donner au culte sa sanction. Donc, pour consti- « luer une adoration complète et parfaite, nous avons néces- « sairement des devoirs visibles et invisibles, nous rattachant « à Dieu par le double fil de notre existence externe et interne. « 2° Après avoir trouvé aux devoirs du cœur une base « rationnelle, je me suis demandé s'ils s'appuient aussi sur « l'Écriture, si la Bible les passe sous silence, lequel silène»! « aurait provoqué celui de nos théologiens. Eh bien, je les ai « trouvés mainte et mainte fois indiqués, exprimés, formulés
; dans le livre de la Loi, indépendamment de la mention dont ils sont l'objet dans les livres prophétiques (1). « 3° Enfin, j'ai voulu me convaincre de la réalité des devoirs du cœur par le témoignage de la tradition, et je les ai trouvés clairement énoncés, soit d'une manière générale et sentencieuse, par exemple dans les propositions suivantes : — C'est le cœur que Dieu réclame (2) ; — Le cœur et l'œil sont les deux courtiers du vice (3); — soit dans un traité spécial, comme celui d'Aboth. Je les ai trouvés, en outre, prescrits par nos sages comme règles de conduite quand on les interrogeait sur les causes de leur longévité »
« Ce qui corrobore encore la réalité des devoirs du cœur, c'est la distinction établie par la Loi entre le meurtre volontaire et l'homicide involontaire, le premier puni de mort, le second du simple exil ; puis entre les crimes prémédités, entraînant la mort céleste ou humaine, et les fautes commises par erreur, qui sont effacées par un sacrifice expiatoire. Rien ne prouve mieux que l'action, pour être complète, doit être le résultat du concours mutuel de l'âme et du corps, celle-là concevant, celui-ci exécutant. La tradition enseigne encore que celui qui accomplit un acte religieux sans intention ni volonté ne saurait en être récompensé. Il s'ensuit de celte clause répétée que l'intention, que la résolution intime doivent être comme le pivot de l'action; il s'ensuit, disonsnous, que les devoirs du cœur ont la priorité sur les devoirs corporels. »
« Ayant ainsi trouvé les devoirs internes fondés sur la raison, sur l'Écriture et sur la tradition, je me suis demandé si ce genre de devoirs n'était pas purement temporaire , comme les lois relatives aux sacrifices et à l'année sabbalhique. Mais après y avoir mûrement réfléchi, je me suis convaincu que leur obligation est constante, qu'il n'y a pas un moment
(I) DeuléY, VI, S et « ; XI, -2-2; XIII, K; XXX, 20: X, lîct(9; V, 18; XV, 7; XXX, 14. Lévit., XIX, n cl 18. Nombres, XV, 30.
(a) «sa soi team.
(3; mwi itid'v&iti sabi x:*-J.
« dans la vie, ni prétexte d'aucune nature, qui puissent nous « dispenser de l'adoration fervente du Dieu-un, de sa crainte « de son amour, de l'ardeur à remplir ses volontés (1), de là « confiance et d'un dévouement sans réserve à l'égard de son « être (2), de l'éloignement des sentiments de baille et de « vengeance, et de l'abstinence des superfluités qui nous éloi- « gnent de lui. Ces devoirs subsistent en tout lieu, en tout « temps, à chaque instant, tant que nous jouissons de notre « raison et d'un souffle de vie. Nous ressemblons, sous ce « rapport, au serviteur de qui son maître réclame un double « service, l'un intérieur et personnel, l'autre extérieur et pour « les travaux des champs. Évidemment ce dernier service n'est « exigible qu'à certaines heures et dans un certain rayon « tandis que le premier, le service domestique, oblige le ser- « viteur tant qu'il reste attaché au même maître, les cas d'em- « pêchement matériel exceptés. Eh bien, il en est absolument « de même des devoirs du cœur : l'amour exclusif du monde « et notre ignorance des choses saintes peuvent seuls nous en « détourner (3).
« Je me suis aussi demandé si les devoirs du cœur ne se « réduisaient à trop peu de cas pour mériter les honneurs d'un . traité spécial. Mais, en portant mon attention sur le nombre < et les particularités de ces devoirs, je les ai trouvés appli- - cables dans une infinité de circonstances (4), à tel point que, contrairement aux devoirs corporels, qui sont en nombre limité, six cent treize, les devoirs du cœur, dans leurs principes et surtout dans leurs conséquences, sont innombrables. « Enfin, je me suis demandé si ces devoirs ne sont pas tellement clairs, connus, tombés dans le domaine public, qu'il serait inutile de fixer sur eux notre attention. Mais, au moyen d'un simple coup d'œil jeté sur l'histoire, j'ai pu me convaincre qu'à l'exception de quelques individus d'une piété exemplaire, le commun des hommes s'en lient à distance, et
(1) Psaumes, CXIX,
(2) nU., LXII, 7.
(?) Isaïe, V, 12.
(4) Psaumes, CXIX, 96.
« ne s'y laisse ramener qu'à force d'impulsion et d'excitation.
« Que sera-ce donc pour nos contemporains qui, pleins de
« mépris pour les devoirs corporels, professent assurément peu
« de sympathie pour les devoirs internes ? Aujourd'hui, ceux qui
« se livrent aux études sacrées n'ont d'autre but que d'acquérir
« le renom de savant vis-à-vis du vulgaire, de se faire remar-
« quer par les personnages influents. Il y a là une véritable
« déviation du chemin de la religion vers une route qui ne
« nous offre aucun avantage réel, où l'on ne découvre nul
« moyen d'éviter les pièges dressés à l'âme, où l'on n'apprend
« que des choses dont l'ignorance n'entraînerait aucune res-
« ponsabililé. Et l'on néglige ainsi l'élude des racines et des
« principes fondamentaux de la religion, élude essentielle,
« indispensable, et sans laquelle l'accomplissement de la Loi
« sainte n'est pas possible. Prenons, par exemple, le dogme
« du monothéisme, à l'endroit duquel il nous importe de savoir
« s'il faut l'étudier avec notre raison ou s'il suffit de l'admettre
« sur la foi traditionnelle, de répéter avec les ignorants, sans
« rime ni raison, — notre Dieu est un ; — ou, enfin, s'il n'est
« pas de notre devoir de nous bien pénétrer de la différence
« qui existe entre l'unité absolue et l'unité contingente, afin de
« savoir distinguer l'unité de Dieu de toutes les unités. Or, il
« n'y a point de doute que celte étude ne soit obligatoire (1),
« aussi bien que celle des autres devoirs du cœur, pour lesquels
« la foi doit se compléter par l'étude et par l'action
« On raconte d'un sage qui, interrogé sur un point très-
« ardu de la législation sur le divorce, répondit : — Vous me
« demandez là une chose que l'on peut ignorer sans danger.
« Mais savez-vous donc tout ce que vous êtes tenu de savoir
« sur ces lois dont l'ignorance est une chose coupable, dont la
« violation constitue un crime, pour que vous vous occupiez
« de questions oiseuses, inutiles au progrès de la science sacrée
« et de la foi, impuissantes à réparer les lésions de nos facultés
« morales ?
(i) Deutér., IV, 7,1.
« J'interrogeais moi-même un jour, dit l'auteur,
« un de ces prétendus théologiens sur les questions que sou-
< lève la science des devoirs du for intérieur. Il me répondit x qu'en cette matière il fallait se contenter de la foi tradition-
< nelle. Ceci est bon, lui répliquai-je , pour les femmes, les
< enfants, les esprits obtus, dont la faible raison ne se prête
< guère aux profondes méditations. Mais l'homme qui possède ' une raison et une conception propres à contrôler la foi, et
< nue la paresse et V indifférence détournent de ces recherches, ■ est responsable de son inaction et condamnable pour son
ignorance.
« Je comparerai mon interlocuteur, continue l'auteur, à un fonctionnaire chargé par le roi du poste de confiance de receveur des finances. Mais au lieu de remplir son devoir, de vérifier le nombre des pièces monétaires qu'on verse à sa caisse, leur poids, leur titre, soins auxquels il s'entend parfaitement, l'infidèle employé se laisse séduire et s'en rapporte, pour l'encaissement des deniers publics, à leur simple affirmation, sans procéder à la moindre vérification, négligeant et violant ouvertement les instructions royales. Le roi, ayant eu connaissance de celle conduite répréhensible, fait porter la recelle devant lui, interroge son receveur sur le poids el le chiffre des sommes versées. Celui-ci reste muet ; alors il est condamné pour avoir négligé les ordres de son maître et s'être fié aveuglément aux déclarations des courtisans. Il est condamné, lors même que la somme serait exactement ce qu'elle doit être , pour avoir manqué à ce devoir de contrôle qu'il était habile à remplir, au lieu que l'inexpérience et l'ignorance de son métier lui eussent à coup sûr valu l'indulgence du roi. Il en est de même, conclut-il, en matière de théologie. Donc si l'intelligence de celte partie importante de la religion est au-dessus de votre raison, comme le sont, par exemple, les causes des lois que l'on appelle révélées, ou si votre esprit manque de l'ampleur et de la puissance d'investigation nécessaires à ce genre d'études, votre ignorance est excusable; vous pouvez alors
t vous mettre à côté des femmes et des enfants qui se con- : tentent de la foi traditionnelle. Mais si vous possédez le savoir et le degré de conception propres à vous conquérir par la démonstration la confirmation des dogmes et des principes fondamentaux reçus par les prophètes et par les organes de la tradition, alors vous êtes tenu de vous servir de ces éléments de la certitude, jusqu'à ce que votre foi repose sur la double base de la tradition et de la raison réunies ; si vous ne le faites pas, vous manquez à vos obligations envers Dieu.
« Celte obligation de raisonner sa foi résulte encore des deux considérations suivantes :
« 1° La loi de Moïse consacre un chapitre spécial (1) aux cas où il faut avoir recours à l'autorité de la tradition, et ces cas sont aussi clairement que formellement énoncés. Or, on n'y remarque aucun des problèmes religieux qui sont du domaine delà raison, mais seulement ceux de la législation civile et canonique. Il n'y est dit nulle part qu'il faille s'en tenir aux décisions de la tradition quand il s'agit de l'unité de Dieu, des noms et des attributs de la Divinité, ou de l'un des principes fondamentaux, tels que l'adoration parfaite, la confiance absolue en Dieu, la soumission sans réserve à sa volonté, l'obligation de lui rapporter toutes nos actions, le soin de dégager la vertu des entraves de la fragilité humaine, la pénitence, la crainte et l'amour de Dieu, l'humilité devant sa grandeur infinie, l'examen de conscience qu'il faut s'imposer en l'honneur de Dieu. Non, jamais la religion ne nous renvoie en ce qui concerne ces questions, qui sont du domaine de la raison et de l'entendement, à la simple tradition et à la parole de nos sages. Elle nous invile, au contraire, à les élucider par la raison après les avoir reçues des mains de la tradition , de la tradition qu'il ne faut cesser de considérer comme le réservoir général des prescriptions pratiques, non moins que des racines et des principes fondamentaux.
(I) Dentier., XVtl, 8-13.
Elle nous ordonne formellement de les contrôler par la raison et l'appréciation intellectuelle, jusqu'à ce que la vérité soit démontrée et le mensonge repoussé (1). Or, ce que la tradition nous dit si clairement par rapport à l'unité de Dieu, il nous est permis d'en étendre l'application à toutes les croyances qui ont leur confirmation dans la raison, d'après
« les principes posés par les treize moyens d'argumentation,
« et sur lesquels repose la tradition.
« 2° Les prophètes nous recommandent souvent d'écouter
« et de savoir (2) ; or, savoir implique la recherche ralion-
:< nclle, comme écouler s'applique à la foi traditionnelle; et,
< ce qui est remarquable, c'est que la priorité logique est
< attribuée à la première. Moïse dit dans le même sens : —
< Passez en revue les temps de jadis, méditez les événements
< des générations écoulées, interrogez vos pères (3), — c'esl-
< à-dire qu'il met également la méditation personnelle au-dessus i de la foi traditionnelle. Il est donc parfaitement démontré i que la tradition, malgré sa priorité dans V ordre chronolo- ' Ç/ique, tout en servant de point de départ à la science théolo- ■ gique, ne saurait suffire à elle seule ni nous dispenser de
baser nos convictions, autant qu'il dépend de notre capacité intellectuelle , sur la raison spéculative. En définitive, c'est un devoir essentiel que de nous servir fles procédés rationnels, de corroborer les enseignements de la foi par des preuves logiques. »
Il importe encore de citer ce que dit l'auteur du but final es devoirs du cœur : « Les devoirs du cœur ont pour but de mettre à l'unisson notre corps visible et notre âme invisible dans l'adoration divine, au point de faire concorder ensemble les témoignages du cœur, de la langue et des membres externes se servant réciproquement de justification, et n'offrant plus même une apparence d'antagonisme et de contradiction. C'est là ce que l'Écriture exprime par le mot de
(1) Dealer., IV, 3!).
(2) haïe, XI,, 21 et 28.
[3) Dénier., XXXII, 6 el 7.
« thamim (1), qui veut dire parfait et complet, de même « qu'elle appelle imparfait et incomplet tout homme chez qui « les sentiments internes ne sont pas en harmonie avec les « actes extérieurs (2). Il est clair que l'homme qui vit en dés- « accord avec lui-même, et dont les propres parties semblent « se combattre et se donner de mutuels démentis, ne mérile « créance ni dans sa vertu ni dans sa véracité. Comment donc, « s'il y avait désaccord entre notre action visible et notre « action invisible, entre nos expressions et notre intention, « entre nos mouvements extérieurs et nos mobiles intimes, « comment notre culte serait-il parfait, digne de Dieu, qui « déclare rejeter toute adoration manquant de sincérité (3) ? » On ne nous en voudra pas sans doute d'avoir reproduit une partie considérable de la préface des Devoirs du cœur, que nous n'eussions pas hésité de citer en entier si les dimensions d'une étude sommaire le comportaienl. Nous avons voulu donner en même temps une idée de la manière de l'auteur, du soin qu'il prend d'égayer parfois son grave sujet par. d'ingénieuses paraboles dont celle préface offre plusieurs exemples, imitant en cela les prophètes et les organes de la tradition. Elle contient l'exposé complet du système théologique de Ba'hya. On peut dire que, bien qu'il se propose un but différent de celui de Saadia, et qu'il élimine de son travail les éléments de la controverse et la réfutation des opinions hétérodoxes, ainsi qu'il le dit en toutes lettres à la fin de cette préface, visant surtout à l'adoration parfaite de Dieu et à l'exposé des conditions nécessaires à la vie de sainteté, son système n'en repose pas moins sur les mêmes bases que celui de Saadia. Comme lui, il s'appuie sur la triple autorité de l'Écriture, de la tradition et de la raison ; comme lui, et même plus que lui, il insiste sur la part qu'il convient de faire à cette dernière dans l'étude de la théologie ; il fait ressortir l'obligation d'user largement de lamédi-
(I) Genèse, Vil, 9; Deutér., XV1I1, 15; P».. XVI, 2; CI, 2.
(3) I Rois, XI, i; p,. I.XXV1II, 50.
(5) I Samuel, XV, 83; Isuïe , 1, 13; Malachic, 1, 8.
talion et de la raison pour la fixation du culte intérieur- il blâme énergiquement tous ceux qui, par paresse ou par indifférence, se refusent d'aborder de front avec leur intelligence la science divine et préfèrent s'endormir sur le sein delà foi traditionnelle; il les déclare coupables et responsables de leur négligence. Dans son ardeur à grandir le rôle de la raison il oublie presque celui de l'Écriture et de la tradition, qu'il confond souvent sous ce dernier nom; il reconnaît toutefois à celle-ci la priorité chronologique et veut qu'on y rattache les investigations de la théologie comme à leur origine. Il n'est pas moins décisif sur la nécessité de la séparation de la théologie d'avec les discussions sur le droit canonique ; il dresse un véritable réquisitoire contre les casuistes qui consument leur temps et leurs facultés dans l'étude inféconde des cas plus ou moins possibles du culte pratique, y sacrifiant trop celle des devoirs du cœur, de l'adoration parfaite, de la concordance des devo.rs visibles avec les obligations invisibles, c'est-à-dire les conditions sine qua non du salut. Et cette opinion de l'immense infériorité de casuilisme comparé à la vraie théologie ne saurait être sujette à suspicion ; elle n'est pas formulée par un novateur ou un réformateur quelconque , elle est exprimée au contraire, par l'un des plus pieux savants du judaïsme, surnommé leHassid. Nous croyons en avoir assez dit pour faire connaître Ba'hya et le rang qu'il occupe parmi nos grands théologiens.