‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa mission (volume 2)Chapitre 50 sur 52 · VII. Rubbi Yehouda ffalevi. Le Kho · texte numérisé non relu

VII. Rubbi Yehouda ffalevi. Le Kho

zari.

^ On sera peut-être étonné de prime abord de nous voir mettre l'auteur du Khozari au nombre des fondateurs de la nouvelle théologie, lui qui paraît avoir voulu opérer une puissante réaction en faveur du culte extérieur, lui qui exalte outre mesure les pratiques religieuses, lui pour qui chaque détail et toute parcelle du culte sont l'expression directe de la volonté divine, lui qui semble repousser tout rapport entre le principe

divin et la raison humaine (1). Et pourtant c'est un grand théologien, digne de figurer parmi les plus illustres.

Il faut remarquer tout d'abord que, pour Rabbi Yehouda Halevi ou le Haber, le culte extérieur n'est pas une série d'actes isolés accomplis avec plus ou moins d'intelligence et de ferveur en l'honneur de Dieu. Non, c'est bien autre chose; le culte fait partie d'un système d'ensemble qui met la religion au niveau du grand système de la nature. Quels sont les éléments principaux du système de la nature ? Le sol cultivable, la semence, les engrais, les influences climatériques et météorologiques. Tel est le judaïsme par rapport au système religieux. Le sol cultivable, c'est la terre sainte; la semence fécondante, c'est la race d'Abraham; les engrais, les matières qui aident à la germination du sol, c'est le corps sacerdotal et pontifical; et l'influence d'en haut, semblable à l'action climatérique et météorologique, c'est le culte extérieur prescrit par la parole révélée et la tradition prophétique. Et de même que nous ne connaissons que les effets, mais jamais les causes, du système de la nature, de même que nous ne faisons que constater, sans pouvoir remonter à ;leur origine, les qualités du sol, les vertus de la semence, l'efficacité des engrais, l'influence des conditions climatologiques, de môme nous ne saurions prétendre à pénétrer le mystère de la conception religieuse, pas plus que celui de la génération physique. Enfin, de même que dans le système de la nature les forces physiques, pour accomplir leur tâche, ont besoin du concours humain pour le choix du terrain, la nature de la semence, le travail du labour, de même le principe divin et religieux ne peut exercer sa bienfaisante influence qu'avec le concours du culte extérieur, lequel n'arrive à sa puissance la plus élevée que dans la terre sainte, pratiqué par Israël, dirigé par le corps pontifical, vivifié par la parole prophétique.

Voilà la substance du système développé par l'auteur dans les deux premiers livres du Khozari. Ce système, nous ne pou-

Ci) Le Khozsri, II» partie, M,

vons ici l'étudier en détail et moins encore nous permettre de Je juger; mais cette simple esquisse suffit pour nous en faire apprécier la grandeur et l'élévation du point de vue de l'auteur.

Mais ce système n'absorbe pas tout le livre. A part cette sorte d'apothéose du culte extérieur et de ses adeptes, l'auteur aborde les questions capitales de la théodicée et de l'enseignement dogmatique. Malgré ses répugnances pour la raiso°n et ses facultés en matière de religion, il pose en principe que la religion ne nous enseigne rien que la raison pourrait contester. « A Dieu ne plaise, dit-il, d'enseigner dans sa Loi une seule « chose qui soit incompatible avec la raison ou rejelée par elle « comme mensongère (1). ,, Il décrit en termes sublimes le fait miraculeux de la révélation et en déduit l'impossibilité pour Israël de croire à des dieux matériels (2). Il trace en quelques mots son opmion sur la rémunération, en disant : - « Quant « a nous, nous ne contestons à personne la rémunération de « ses bonnes œuvres, à quelque peuple que l'on appartienne ; « nous constatons seulement que le souverain bien revient « naturellement au peuple qui, pendant cette vie déjà, se « trouve plus près de Dieu, et nous en concluons qu'après sa « mort son rang auprès de la Divinité sera conforme à celui « qu'il occupe déjà sur cette terre (3). ,, Il aborde ensuite la question des attributs de Dieu et les explique dans un sens analogue à celui qu'en donnent les autres théologiens (4). Il n'omet pas le dogme de la prophétie, et il établit qu'elle ne peut se réaliser que sur le sol sacré de la Palestine ou du moins à son sujet (5). En dépit du caractère divin et, par conséquent, immuable, qu'il assigne à tous les actes du culte, il ne peut se défendre, en vrai théologien, de faire intervenir la raison dans son enseignement, et il explique d'une manière rationnelle les faits les plus importants et surtout les moins

(l) Le Khozari, I r " partie, 5(i et 47.

fi) I* Khozari. I re partie, 47 et m.

v 3) l.e Kliozari, l' e partie, 58.

(*) MM., livre II , 2.

(S; Ibiii., ».

intelligibles du culte extérieur, notamment les sacrifices et les purifications.

Voici ce qu'il dit des sacrifices : « Les sacrifices sont un « moyen d'attraction de l'influence divine, influence de gran- « deur morale, et non pas influence locale. Les rapports de « l'esprit de Dieu avec l'homme ressemblent à ceux de l'âme « spirituelle avec le corps matériel. Lorsque le corps et l'âme « sont harmonieusement unis par leurs organes et leurs facul- « tés, et, grâce à cette heureuse union , élevés bien au-dessus « de la race animale, alors l'homme est susceptible de recevoir « un rayon de l'intelligence suprême, propre à l'éclairer et à « le guider tant qu'il reste dans cet état de grâce, mais qu'il « perd aussitôt que cette harmonie disparait. Les sots en con- « cluront que l'âme a besoin d'aliments, de boisson, parce « qu'il y a coïncidence entre l'action de l'âme et l'existence de « ces conditions, de même qu'entre la suspension de l'activité « intellectuelle et la cessation de ces conditions physiques. Mais « ce n'est qu'une coïncidence sans enchaînement ni filiation « de cause à effet. Jamais l'esprit divin ne suspend son action « bienfaisante, opérant le bien, prodiguant ses faveurs à tous « ceux qui sont en état de les recevoir, ne leur refusant ni sa « lumière ni sa sagesse, aussi longtemps qu'un dérangement « ou une lésion dans l'organisme ne vient y mettre obstacle. « 11 faut donc bien se garder de croire que la Divinité puisse « être affectée , influencée ou atteinte par les pratiques sacer- « dotales: — service du sanctuaire, sacrifices, encens, chants, « aliments, libations, —lesquelles, cependant, doivent s'ac- « complir et s'exécuter avec toute la pureté et la sainteté pos- « sibles pour mériter le nom de service divin et de pain divin* « Le service pontifical, l'acceptation des saintes offrandes, la « résidence de la majesté divine au milieu des prêtres, tout cela « n'a quune signification symbolique, et veut dire que Dieu se « sent comme exalté et sanctifié par ces offrandes, tout en en « laissant la jouissance à ceux qui les lui offrent (1). »

(1) Le Khozarl, livre If, 11.

re

Voici comment il s'exprime au sujet des i mpu| . elés cor Hes : « L .mpureté avait pour effet d'éloigner Hnflu nce U a " résidence divines qui remplissaient en Israël les mêmes fo « ions que l'esprit dans le corps de l'homme. Cette Tnlence « communiquait aux fidèles de la terre sainte quelque S « nempe Jusqul transflgurer les corps parlnesore

■ d éclat et de majesté tout particuliers, jusqu'à la faire rej 1 « sur toute leur manière d'être, voire même sur leurs demeu

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!° UC1 Cn r° t! A,nsi encore ' 1» ^ des morts e des

assassines ne suffit-elle pas souvent pour engendrer d ma ad.es physiques et des bouleversements moraux (m , Il d.t encore au même sujet : « La sainteté et l'impureté sont deux termes corrélatifs n'existant pas l'un sans l'autre et là ou H n y a point de sainteté il n'y a pas d'impureté' Qu est-ce en effet, que lïmpureté ? La défense de toucher à quelque chose de saint, de consacré à Dieu, comme les pon- 'fes, les vêtements sacerdotaux, les offrandes consacrées, les sacrifices, le sanctuaire ! Et qu'est-ce que la sainteté ? La délense faite à l'homme pur de se mettre en contact avec des choses ou des hommes impurs, qui ne le sont que tout autant que la gloire divine réside au milieu de nous. Aussi les prohibitions relatives à la cohabitation des sexes à cer a.ns moments n'ont-elles plus, aujourd'hui que Dieu a cessée hé as! de rési der au sein d'Israël, leur raison d'être dans le au d impureté; ce ne sont plus que de simples prescriptions (2). ,, Ou nous nous trompons fort, ou ces hautes consi-

(l) Le Kbozirî, II* partie, 32.

(2) Le Khozari, IH« partio, 2S.

déniions sur les sacrifices et les purifications sont de la théologie du meilleur aloi.

Il fait aussi une magnifique description du vrai adorateur de Dieu, et il adjuge ce beau titre, non pas à celui qui professerait le renoncement absolu, qui mépriserait la vie, le plus grand bienfait de Dieu, mais à l'homme qui aime la vie et la société, qui les envisage comme auxiliaires pour gagner la vie future, qui, tout en restant au milieu de ses concitoyens, sait s'élever au degré de perfection atteint par Hénoch et par Ëlie, qui peut vivre dans la retraite et pratiquer un renoncement relatif au sein même de la société, par le seul effet de son éloignement volontaire des choses mondaines, et grâce aux inspirations qui l'élèvent vers la contemplation des splendeurs de la royauté céleste (1).

Voici en quels termes il parle de la sagesse créatrice : — « Le « juste saura méditer sur la sagesse, l'ordre et la règle qui « président au mécanisme humaiu, lequel obéit à la volonté

« de l'homme, sans qu'il sache comment Il admirera cette

« noble faculté de la parole ; voyez l'enfant qui répète tout ce « qu'il entend, sans avoir même l'idée des instruments de la « parole; voyez le jeu des poumons, arrivant à moduler des « sons avec un art inimitable, comme si le créateur de cet « admirable organe était toujours là pour le mettre en branle « suivant les besoins ou les convenances de l'homme. Et il en m est réellement ainsi, elles créations de Dieu ne ressemblent :< guère aux produits humains. L'ouvrier qui a fait une meule < peut se retirer, sa tâche est terminée, et la meule remplira l'office pour lequel elle a été faite. Mais le souverain créateur ne s'est pas borné à la confection de nos membres, il les a doués de propriétés que lui seul peut faire agir, de façon que si vous supposiez l'absence de sa direction et de sa providence, ne fût-ce qu'un instant, tout périrait. Aussi le juste, en songeant à tout ceci, rend-il hommage à cette force pro- « videntielle qui ne l'abandonne jamais, qui l'aide à diriger

(I) Le Khoîari, M* partie, 1.

« tous ses mouvements ; il y reconnaît l'influence permanente « de la Divinité, et il est fondé à se croire en liaison virtuelle « avec les anges (1). »

On voit par ces courtes citations à quelle hauteur de pensée s'élève le pieux et poétique auteur du Khozari, comment il sait spirilualiser le culte extérieur dans ses moindres pratiques envisagé à ce point de vue, le culte extérieur est animé du même souffle divin qui parcourt les régions de la théologie pure. On ne saurait donc voir, comme certains le prétendent dans la thèse du Khozari une réaction contre le culte intérieur' contre les opinions de Saadia et de Ba'hya, mais plutôt les cérémonies et les pratiques religieuses idéalisées.

Ce qu'il faut encore signaler chez lui, c'est sa théorie sur l'authenticité et la conlinuité de la tradition, sa réfutation du karailisme et de tous les syslèmes-qui, en matière de reli-ion prendra.ent pour base unique la raison individuelle La dé' monstrat.on sur ce point est la plus complète de toutes celles que nous fournil l'école théologique (2). Or, en mettant hors de page l'autorité de la tradition, il fortifie la base de la théologie, dont elle est, comme nous l'avons vu, l'un des éléments constitutifs.

Citons encore pour mémoire ses aperçus sur les diverses dénominations de la Divinité, ses profondes considérations sur les attributs, sur la nature de la vision prophétique, ses excursions hardies sur le terrain des religions nées du judaïsme et devenues ses ardenles rivales, ses idées sur la dispersion dont nous avons déjà fait connaître l'expression (3). Remarquons enfin qu'il consacre toute une partie de son œuvre, le cinquième livre, à l'exposé de la philosophie des dialecticiens ou du Calam, tantôt pour en faire ressorlir l'insignifiance et le vide, tantôt pour la faire concorder avec l'esprit de la tradition révélée.

Cette analyse informe suffit pour confirmer ce que nous

(0 Le Khozari, Me partie, 6.

(2) Le Khozari, III e partie, 13-36.

(3) Voir Il« partie, Dispersion.

disions de l'illustre Rabbi Yehouda Halevy, à savoir que ce docteur, connu comme sublime poêle, est aussi un grand théologien. Il résulte des extraits que nous venons de donner de son livre que la divergence d'opinion entre lui et ses -deux prédécesseurs est plus apparente que réelle. Nous n'avons d'ailleurs pas la prétention d'insinuer que l'école théologique présente une unité de doctrines immuable, unité qui ne saurait exister pour aucun des principes agités par l'humanité, unité qui n'est pas même désirable, parce qu'elle ferait obstacle au progrès intellectuel qui ne doit jamais s'arrêter, à qui Dieu ne cesse de dire : — Marche! marche! — Le cycle théologique nous offrira donc, lui aussi, des divergences, des phases différentes et parfois opposées; il nous donnera le spectacle même du monde, de la création, c'est-à-dire non pas l'unité de lignes et de dimensions, mais l'harmonie, la variété dans l'unité. Ce n'est d'ailleurs que dans l'étude directe et particulière de chaque dogme que les théories spéciales pourront être suffisamment appréciées.

En définitive, le Khozari renferme dans une large mesure les conditions essentielles de la théologie : discussion raisonnes des fondements de la religion révélée, discussion originale par la mise en présence et le débat contradictoire des adversaires, discussion plongeant ses racines dans l'histoire sainte jointe à la foi révélée et traditionnelle.

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