‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa missionChapitre 51 sur 93 · I. De la méthode ihéologique · texte numérisé non relu

I. De la méthode ihéologique

On connaît l'importance de la méthode dans l'immense domaine de la métaphysique, où il est si facile de s'égarer, de perdre le fil conducteur, si l'on n'y est conduit par une main sûre et fidèle. On sait qu'il a fallu des années et des siècles pour tracer cette route, pour créer cette viabilité philosophique qui n'est pas la science, mais qui en aplanit les abords et en améliore les résultats. On n'ignore pas enfin que l'ère de la philosophie moderne s'ouvre avec Bacon et Descartes, qui surent faire succéder les clartés de la méthode aux ténèbres et aux confusions de la scolastique. Or, la méthode n'est pas moins nécessaire à la théologie qu'à la philosophie : elle l'est

(i) Ba'hya, Detotrs dn oœnr, On de la (i) Nombr«t, X, 31.

préface.

même bien davantage, attendu que la philosophie a pour ses spéculations un point de départ, un appui, une base, qui fait défaut à la théologie. Nous voulons dire la raison, Tintelligence, Tesprit, qui sont autant de racines pour la métaphysique, mais qui, yis-à-vis de la théologie, ne sont que de simples auxiliaires, incapables de constituer le centre et la base de la réalité.

D*un autre côté, nous avons déjà constaté que c'est précisément dans la sphère théologique que la méthode brille par son absence (4). Inconnue dans les livres de la Tradition, elle commence à faire apparition dans Técole dogmatique, mais sans y prendre cette fixité qui la rend propre à devenir une règle de conduite sûre et invariable. Saadia, Ba'hya, Maûnonide, ont beaucoup fait assurément pour la coordination des matières, le classement des questions, la spécialisation des dogmes; mais ils ne sont ni d*accord entre eux, ni conséquents avec eux-mêmes, sous le rapport de Texposition et de la dis* cussion de leurs théories. Leur point de départ est tantôt la raison, tantôt TÉcriture, tantôt la philosophie, qui exerce sur leurs systèmes la pression que Ton sait.

L'utilité et rimportance de ce fil d'Ariane d'une méthode applicable non-seulement à telle ou telle question, mais à la théologie dogmatique tout entière, sont donc incontestables. En cherchant à la mettre en pratique, nous faisons d'ailleurs une chose recommandée par la religion elle-même : ce serait une grande erreur que de croire le génie du judaïsme antipathique à la règle et à l'ordre intellectuels, ami du pêle-mêle et du chaos. Les témoignages en faveur du principe opposé sont nombreux. Tout le monde connaît la belle sentence des proverbes : « Une exposition claire et méthodique a le double prix d'une pomme d'or déposée dans un vase d'argent artistement travaillé à jour (2). » La Mischna qualifie de sot l'étudiant qui ne sait pas éviter la confusion dans la position des ques-

(I) Introduction générale, llie partie, (3) ProT. XXI, i. Cf. Guide des Égarés,

{ 4. préfaoe (énérale.

lions et des réponses (1). Enfin le Talmud revêt ce principe d'une formule rigoureuse, en enseignant qu^on n'arrive à s'assimiler, à posséder laThora, qu'au moyen de signes, c'est-à-dire de jalons posés spr le chemin (2). Or, les jalons les meilleurs ei les plus visibles, ce sont les procédés de la méthode.

Quelle est maintenant la vraie méthode? Nous croyons l'avoir trouvée dans la fixation des conditions mêmes de l'enseignement théologique. Si nous avons été assez heureux de démontrer (3) qqe les bases de la théologie sont l'Ecriture et la Tradition, fécondées par la raison; d'établir que la théologie repose sur le double fondement de l'Ëcriture et de la Tradition ; que la Tradition ne se meut, n'exerce son activité, n'agit, n'enseigne, que dans l'orbite de l'Ëcriture, notre chemin est tout tracé. C'est l'Ecriture qui est, en définitive, le levier d'Archimède avec lequel on soulève le monde religieux. Hors la Bible, point de théologie du judaïsme : elle est la source vive d'oili vient jaillir l'enseignement dogmatique; elle est ce fleuve qui sprt directepaont de l'Eden (4) pour arroser le Paradis. Par la simplicité et la clarté de l'expression, elle est à la portée de tout le monde, de même que, par l'esprit de ses récits et la profondeur de ses allégories, elle est à la hauteur des intelligences les plus élevées. Point d'expérience, point de science, point de théorie, en matière de religion, qui puisse suppléer à la parole divine; point de doctrine admissible si elle est contradictoire avec la lettre et l'esprit bibliques, à tel point que la parole prophétique méine ne peut être en opposition avec celle de Moïse (8).

D'après ce principe, nous commencerons l'étude de chaque dogme par l'exposé et Tinterprétation des textes bibliques aux* quels il se rattache. De la Bible nous passerons à la Tradition ; nous chercherons ce que les dogmes sont devenus, après la

(I] Àboih, V, 10. (4) Genèse, H» 10.

(3) Talmad, Eroubin, fol. 54. (5) Talmod, MegoiUa, fol. 5; Tuoith,

(3} IntrodvoUon générale, IV« partie, fol. T. Si 3 61 4.

clôture de la loi écrite, dans les institations du second cycle, la place qui leur fut assignée dans la liturgie, dans la législartion, et surtout dans les innombrables propositions, sentences, aphorismes, légendes, répandus dans les Talmud et leiMidraschim, en un mot dans cette Àgada qui nous fournit des *révélations si précieuses sur les problèmes les plus ardus de la théodicée. A ce point de vue, elle est l'un des éléments essentiels de rhistoire de la formation du dogme. Il importe de constater que, sans la Tradition, la théologie ne fût peut-être jamais devenue une science. On sait, et cela résulte des exemples que nous avons cités (1), que dans le Pentateuque le dogme s'est fondu avec Tbistoire et la législation. Les vérités éternelles y sont tantôt confondues dans le tissu de la narration, tantôt cachées sous le voile des images de Texpression prophétique. 11 fallait plus que de la sagacité, il fallait du génie, pour découvrir et saisir ces vérités, perdues, noyées dans un océan de phrases et de faits qui n'y ont que peu ou point de rapport, pour restituer leur signification à tant de textes qui eussent passé inaperçus. À cet égard, la Tradition a opéré une véritable résurrection spirituelle. Plus heureuse que PygmaHon, elle a su animer la statue, communiquer au texte biblique une animation, une force et une souplesse qu'on ne saurait assez admirer. Et puis, au moyen de ce croisement, s'il est permis de s'exprimer ainsi, des principes de la théologie avec des passages de l'Écriture connus de tout le monde, elle a beaucoup fait pour la vulgarisation des premiers; elle a su intéresser les qiasses à des questions qui étaient restées ailleurs la propriété exclusive des sages et des adeptes de la philosophie, entretenant ainsi le foyer du spiritualisme jusque dans les dernières couches du peuple. Cette revendication des titres de la Tradition à la formation et au développement du dogme nous paraît d'autant plus juste que l'on n'est que trop porté à les oublier, à ne reconnaître en elle que l'architecte de rédiftqe coIqçsïiI et massif du culte pratique. Il est cependant

(1 ) IntrodnotiMi : GoniUtéraUoDt ^éoénits , V .

iucontestable que, dans la Halacha comme dans TÂgada, le Talmud est avant tout un commentaire perpétuel de TÊcriture. C'est en appliquant aux textes leur système d'interprétation grammaticale et logique, tant sous le rapport moral et religieux que sous celui du rite, que les talmudistes remirent en honneur Tétude des livres saints, notamment celle des prophètes, devenue lettre close pour la plupart des fidèles (i). Ce qui est vrai, c'est que, par l'institution de la nouvelle exégèse, la Tradition provoqua la rénovation des études bibliques ; elle en fut récompensée par la découverte, sous Técorce de la lettre, de vérités, de doctrines et de croyances dont on ne se doutait guère et qu'on n'y cherchait pas auparavant (3).

Ainsi, dans l'ordre chronologique comme dans l'ordre logique du développement de l'idée religieuse, la Tradition tient le milieu entre le texte brut et la science faite. L'Écriture livre les matériaux, la Tradition fournit les instruments avec lesquels la théologie construira son futur monument. En bâtissant sur ce fond solide, en étudiant constamment sur le plan inunortel de l'Écriture les lignes tracées par l'artiste suprême, et dont les contours sont dessinés par ceux qui en reçurent la révélation par transmission depuis Moïse, la théologie saura éviter les égarements dans lesquels elle ne manquerait pas de tomber si elle quittait la voie frayée , la route royale, pout* suivre ses propres inspirations et céder aux suggestions de la raison individuelle.

Cette méthode que nous proposons, et que nous allons suivre, possède en outre le grand avantage de s'appuyer sur Tunité. L'unité du judaïsme, l'unité de sa doctrine, où est-elle, sinon dans la parole de Dieu, restant stable, immuable, toujours identique à elle-même, sous la variété de formes et de couleurs dont on se plaît à la revêtir successivement, tout comme l'intelligence ne cesse jamais d'être elle-même, de rester le moi au sein de la multiplicité et de la diversité de ses manifestations? Tel est peutrêtre le vrai sens de cette belle image d'Isaïe :

(I) Talmad, MegvilU, fol. Z. (i) Talmud, SoU, fol. 31.

« L'herbe se dessèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dien subsiste éternellement (1). » L*herbe qui se dessèche, c'est l'interprétation littérale, terre-à-terre, qui pousse naturellement, sans art ni soins particuliers ; la fleur qui se fane, c'est l'interprétation allégorique, légendaire, figurée, remarquable par sa beauté et ses aspects attrayants. Mais sous ces formes passagères et contingentes reste la parole de Dieu, le texte de l'Écriture, éternel et indestructible parce qu'il émane de Dieu même. C'est sur ce texte que la Tradition a construit sa puissante citadelfe du culte extérieur, entouré de son portique de morale aux colonnes majestueuses, couronné de son dôme se perdant dans les nuées, c'est-à-dire de l'ensemble de principes et dogmes fondamentaux. Et c'est encore sur le texte de l'Écriture que la théologie consolidera son édifice, qui ne saurait avoir des bases autres que celles qui portent le monde religieux et moral, selon l'expression de la sublime prière de Hanna (3). Depuis les principes de la morale vulgaire et usuelle jusqu'aux plus redoutables problèmes de la théodicée, ou, comme dit l'Écriture elle-même, depuis l'hysope de la vallée jusqu'à l'orgueilleux cèdre du Liban, c'est la Bible qui remplit la double fonction de colonne de nuée pour nous conduire et de colonne de feu pour nous éclairer.

Enfin cette méthode théologique porte sa sanction en ellemême. Ce qu'est le creuset pour Tor, la pierre de touche pour l'argent (3), elle Test à l'égard de la justesse et de la fausseté des doctrines, en ce sens que toute thèse, théorie, opinion ou assertion religieuse, qui serait en contradiction flagrante, en opposition formelle avec le texte biblique, devra être rejetée, considérée comme une excroissance, une herbe vénéneuse dont il pousse parfois dans le champ sacré aussi bien que sur la terre profane.

En résumé, nous i^oudrions asseoir l'enseignement dogmatique sur le triple fondement de l'Écriture, de la Tradition et

(I) liaXe, XL, 8. (3) ProT., XVll, 3.

(1) I Starad, II, 8.

de la science théologique, mais de façon que la première sera toujours complétée par la seconde, et toutes deux expliquées et largement commentées par la troisième. C'est sur ces trois colonnes que nous voudrions, à l'exemple de Siméon le Juste (1), élever le monde de la religion pure.

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