‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa missionChapitre 52 sur 93 · II. De la nature des dogmes · texte numérisé non relu

II. De la nature des dogmes

Nous ne jugeons pas à propos de revenir sur la nature des dogmes, ni sur la place qu'il convient de leur assigner dans Tordre religieux. Nous avons traité ce point avec quelque développement (3); nous croyons avoir suffisamment démontré que le caractère de croyance obligatoire avec lequel Maïmonide voudrait imposer les dogmes à la foi religieuse n^est rien moins que sympathique au génie du judaïsme. Nous avons vu que cette doctrine est combattue par beaucoup de théologiens, sans avoir d'ailleurs la moindre racine soit dans l'Écriture, soit dans la tradition. Nous allons cependant compléter nos observaticms sur un point unique, en développant à leur appui un argument tiré de l'histoire générale de la religion. L'histoire nous montre les croyances obligatoires aboutissant à l'esprit de secte, lequel aboutit fatalement lui-même aux haines, aux persécutions, à l'anathème, aux guerres de religion et à leurs conséquences désastreuses. C'est notre profonde conviction que si le judaïsme a été constamment préservé de ces fléaux par lesquels d'autres religions furent si cruellement éprouvées, il le doit en grande partie à labsence de ces croyances obligatoires s'imposant violemment aux esprits, à l'absence du oompelle intrare. Si la foi était une prescription positive et rigoureuse, conunent se fait-il que, zadueéens et pharisiens, tour à tour maîtres du pouvoir sous le second temple, n'aient jamais

(1) Aboth, 1, t.

(1) tDtrodaotioD générale, CoiuMéraUoBs générales, §§ 4 et &.

cherché à faire prévaloir leurs croyances par le bras séenlier? Comment les premiers pouyaient-iis pratiquer leurs hérésies au sein même du temple et en plein exercice du sacerdoce (1) ? Pourquoi Gamaliel, dont le pouvoir était pendant longtemps incontesté, presque dictatorial ;2), ne voulut-il jamais opposer aux zaducéens, aux minim et aux hérétiques de toute espèce que le raisonnement et le texte biblique (3), ou Tassistance d*en haut dans cette formule de prière devenue la dix-neuvième de la Thephilla, où nous sollicitons de Dieu l'anéantissement de Thérësie (4) ? Pourquoi plus tard le rabbinisme ne combattit-il le karaitisme que par la plume des Saadia et des Maîmonide, quand il lui eût élé si facile, lui qui disposait de Timmense majorité des fidèles, de réduire à néant une poignée de schismatiques? Pourquoi Tautorité religieuse a-troUe usé si rarement, si modérément, des pouvoirs d'anathème et d'excommunication, même dans ces temps de foi ardente et fanatique où les foudres étaient si souvent lancées du haut du Vatican? Pourquoi, d'un autre côté, l'esprit de secte surgit-il simultanément avec le paulinisme et remplit-il l'Église d'abord , la première fois où les deux grande apôtres se trouvent en présence, lors de la célèbre scène d'Antioche (S), et l'État ensuite, du bruit de ses querelles? N'est-ce pas parce que la nouvelle religion, subissant l'influence et la domination de l'Âpôtre des gentils, était exposée à toutes les conséquences du principe de la foi absolue, de la foi quand même, de cette foi que saint Paul se donnait la mission de substituer radicalement à la Loi, qu'il se vantait d'élever sur les ruines du judaïsme (6) ? Or, la foi devenue obligatoire, c'est-à«dire mattresse des consciences, devait à plus forte raison encore s'emparer des corps et les plier, bon gré, mal gré, sous son in-

(1) Sakka, olup. 5; MUctoA,9; Tat- ht-Haiaka, \^ pwtte, traité de U Prière ,

mad, Yoma, fol. IS. ohay . 9.

(«) Beraobotli, fol. §7 ; Rofoh llaschana, (») Epiil. ad. Galat., oap. Il, 11- i t.

W- W- (6) /Md., r. IH-H ; Ihid., cap. 5, et

(5) Talmim, Saaliédriii, fol. 90. epitt. ^#iiii.

(4) Talarad, Beraolioth, fol. 99; Yad

flexible volonté. Ce sera donc Téternel honneur du judaïsme d'avoir sauvegardé la liberté de conscience, cette liberté de conscience qu'une portion du christianisme n'a su retrouver qu'en se séparant violemment de l'autre et en déchirant le sein maternel . Qu'on ne nous objecte pas la sévérité de la loi de Moïse , de ces lois qui punissent la moindre infraction religieuse, qui les soumettent à toute l'échelle de la pénalité, depuis la simple amende jusqu'à la peine de mort. Ces lois ont pour but de limiter la liberté d'action, de défendre la constitution théocratique de l'État, que nous n'avons ici ni à justifier ni à expliquer ; mais elles ne touchent en rien à la liberté de conscience. On ne citera pas, que nous sachions, un seul fait de l'histoire sainto qui montre la liberté de conscience réellement opprimée ou sérieusement menacée. Et tout cela parce que ni Moïse, ni les prophètes, ni les chefs religieux qui recueillirent cette sainte succession ne conçurent jamais l'idée de pénétrer dans le for intérieur autrement que par le pouvoir de la persuasion, par la voie de la raison, avec les armes puissantes mais immatérielles de l'enseignement, au moyen de l'exemple allié au précepte et de leçons morales et religieuses s'appuyant solidement sur le réalité historique. Ce grand résultat est compromis toutes les fois que des croyances obligatoires viennent prendre la place de la foi libre et ne relevant que d'elle-même. La vérité des dogmes est indépendante de notre foi ; ils subsistent par leur propre force, et l'on peut dire d'eux comme du soleil : « Aveugles ceux qui ne le voient pas ! »

Gardons-nous donc d'échanger contre une foi de commande, qui finit tôt ou tard par dégénérer en foi de sectaire, notre foi large et libérale, reposant sur les puissantes assises dé la Bible, de la tradition, de l'histoire, et enfin de la raison, dont elles acceptent franchement l'alliance. Reconnaissons dans ces dogmes, non pas des articles de foi, mais des principes généraux, sorte de colonnes taillées par la sagesse divine (1), mais qui , comme le monde, se soutiennent dans le vide (3) par

(fl) PuuM, XXIX, 7; ProT., IX, 1. (i) Job, XXVI, 7.

leur propre poids, par la forco vitale qu'ils tiennent de leur céleste origine, notre adhésion ne pouvant rien ajouter à leur valeur, mais devenant pour nous-mêmes une source de jouissances pures et de joies sereines, prélude de la béatitude éternelle.

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