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CHAPITRE l". — Le dogme de Tezistence de Dieu dans l'Écriture

§ 1*^. Considérations générales.

On a reproché à la Bible, et particulièrement à Moïse, de ne mettre que trop souvent en scène un Dieu local, particulier,

(I) Jérémle, X, «0. (5) Tad ha-haxaka, |n parUe, Traité des

(1) Dealer. , IV, 35. oonnaisiaDoes fondameDtales^cb.I^r» hal. 1, 5.

national, le Dieu des patriarches, le Diea de Jacob et d'Israël, et de ne nous apprendre qne peu on rien sur le Dieu de Tuniyers, maître de rhumanité et de la nature. Ce reproche est-il bien sérieux, est-il vrai, c'est ce que nous allons examiner. Nous avons constaté et tout le monde reconoait que Moïse est Tenu donner une loi positive à un peuple particulier, fonder nne nationalité sur la base d'une religion pratique, s'occuper moins de dogmes et de théories, qui n'étaient point à la portée de son peuple et qu'il n'aurait pas compris, que d'une règle de conduite forte et salutaire, propre a gouverner les actes et les mœurs, à former des hommes qui, grâce à des lois saines, conformes à la raison et d'autant plus sacrées, visant avant tout à l'extirpation d'habitudes superstitieuses et immorales, pourront un jour, avec les progrès du temps et de cette religion pratique, s'assimiler les questions les plus transcendantes de la théodicée. Nous avons fait remarquer, en outre, que Moïse n'a pas négligé les dogmes, mais qu'il les a combinés avec les assises de son monument religieux , avec les lois et les institutions (i). II faut d'ailleurs que cela soit ainsi , car, si l'enseignement dogmatique faisait complètement défaut, si cet élément essentiel de toute religion n'avait pas son expression dans la loi de Moïse, celle-ci n'eût jamais pu songer à devenir la religion universelle, aspiration qui n'a cessé cependant d'être comme Tâmc du judaïsme, soutenant son courage et sa foi au milieu des plus douloureuses épreuves. Il s'agit donc pour nous, et ce sera le but de tous nos efforts, de dégager l'enseignement théologique, d'extraire le dogme du texte historique et prophétique, de l'étudier en lui-même, indépendamment des > faits, des rites et des lois auxquels il se trouve mêlé.

Il suflit de feuilleter les premières pages de la Bible pour remarquer le rôle qu'y joue le dogme de la création, c'est-àdire Dieu considéré comme la cause première et universelle de tout ce qui existe. Nous avons le poëme de la Genèse, cet incomparable récit de là cosmogonie, mine inépuisable que sont

(1) Introduction. Coniid^ratlons générale! , V.

yenas exploiter depuis des siècles les penseurs de toutes les religions qui se sont détachées du tronc du judaïsme. Sans chercher pour le moment à pénétrer dans les profondeurs de ce récit, nous estimons que, rien qu'à le considérer dans sa forme simple, mais sublime dans sa simplicité, une voix semble en sortir et nous dire ceci : a Ce Dieu dont je vais te faire connaître la volonté, ce Dieu que tu dois connaître, aimer, craindre et adorer, n*est pas un être abstrait, confiné dans sa grandeur stérile par delà les mondes et Tespace, inutile à lui-même, indifférent à tout ce qui n'est pas lui. Non« c'est un Dieu vivant, agissant, voulant; qui a créé le ciel, la terre, et tout ce qu^ils contiennent, et a tout produit par sa parole (1), c*est-à-dire par le seul effet de sa volonté, les cieux, les cieux des cieux, les soleils qui roulent, les océans qui coulent, les végétaux, les animaux, et Tbomme, chef-d'œuvre de la création terrestre. C'est celte idée de la création qui doit présider à tous nos rapports avec Dieu, semblable à un portique majestueux qui nous fait deviner la splendeur et les magnificences de la demeure royale. » Cette importance du dogme de la création, elle ressort déjà du premier verset, des premiers mots de la Genèse, d après l'interprétation aussi profonde qu'ingénieuse de la tradition : « Admirez, dit-elle, la différence entre les proa cédés de Dieu et ceux de l'homme. Celui-ci n'a rien de plus a pressé que de faire connaître son nom, sauf ensuite à dé- « cliner ses titres, alln tel est auguste, un tel est podestat, » dila on vulgairement. Mais Dieu ne fait connaître son nom qu'aa près s'être annoncé sous le titre de créateur. Il est dit, en a effet, non pas«: « Dieu créa au commencement, » mais : « Au commencement créa Dieu (2). » Voilà certes une explication des plus rationnelles de cette entrée en matière qui a tant exercé la sagacité des exégètes. Le titre de créateur précède le nom de Dieu. Pourquoi ? Pour ne laisser aucun doute ni sur la volonté de Dieu d'être connu par son œuvre, ni sur la na-

(I) Ps., XXXIIl. G; Abotb, ti; Misckua, (â) Bcr^cbiib Rabba, sect. f .

fl; Talffiod, Roicb Haichana, fol. SS.

tore de la preuve authentique de rexistence de Dieu, qui est la preuve physique et cosmologique.

Une autre conséquence plus importante encore du récit de la Genèse, c'est que tout d*abord il imprime à TÊcriture ce cachet d'universalité qui doit caractériser la religion par excellence. C'est encore la tradition qui va nous renseigner. — « Quand Aquila prit la résolution, nous raconte-t-elle, d'em- « brasser le judaïsme, il en fit part à Tempereur Adrien. « Gomment, s'écria celui-ci, tu veux te rallier à cette misé- « sërable peuplade? — Oui. — Et pourquoi? — Parce que « le dernier d'entre eux sait comment Dieu a créé le monde, « ce qu'il a fait le premier, le second jour, et ainsi de suite (i).» Ce qui veut dire apparemment que le dogme de la création, tel qu'il est enseigné dans la Genèse, n'a rien de particulier, rien d'exclusif, rien qui puisse froisser la raison, rien qui ne soit conforme à la conscience du genre humain, rien de ces fables cosmogoniques qui rendent si difficiles, pour ne pas dire impraticables, les avenues des autres religions. Ainsi le pdëme de la Genèse restera comme un éternel démenti de toutes ces insinuations qui voudraient ne reconnaître dans le Dieu de la Bible que le Dieu des Juifs. C'est le Dieu universel, le plus capable d'attirer les hommes à son culte.

De Timportance que nous assignons à la Genèse il ne faudrait pas conclure que seule elle nous enseigne le Dieu universel, auquel Moïse serait venu substituer le Dieu local et national d'Israël. Nous allons voir qu'il n'en est pas ainsi.

§ 2. Les textes bibliques relatifs à la création.

Nous pouvons suivre pas à pas les traces de l'idée du Dieu universel. Abraham appelle Dieu tantôt le Dieu du ciel et de la terre, tantôt le Dieu de l'univers (2). Moïse parle du soleil,

(t) Chcmotb lUbba. imI. SO. (i) GwèM, XXI, 4; XXIV, 3.

de la lune, des étoiles, de toute Tarmëe céleste, que Dieu a donnés en partage à tous les peuples de la terre ; c*est-à-dire qu'ils ne sont que les instruments de sa volonté (1). (1 appelle l'Ëternel « le Dieu des dieux et le maître des maîtres (2) ; » c'est-à-dire qu'il combat précisément l'idée, aussi fausse qu'étroite, d'un Dieu particulier, tel qu'Israël se le figurait toutes les fois qu'il se laissait glisser sur la pente de l'idolfttrie. Après tout, Moïse peut se dispenser de parler beaucoup du Dieu créateur; il fait mieux que cela, il rattache à ce dogme l'une des institutions fondamentales de sa loi. Pourquoi insiste-t-il si fréquemment, si énergiquement, sur l'observation du sabbath? pourquoi en frappe-t-il la transgression de la peine la plus sévère? pourquoi est-ce la seule institution du culle à laquelle il accorde les honneurs de l'insertion dans le Dëcalogue? Pour que tout le inonde sache que « c'est Dieu qui a créé en six jours le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent; qu'il s'est reposé le septième jour : c'est pour ce motif que Dieu a béni et sanctifié le jour du sabbath (3). j» Assurément, par la célébration du sabbath Moïse a fait plus pour laffirmation du dogme de la création que toutes les théories du monde; il a transformé le dogme en fait palpable et sensible. Ce qui ne l'empêche pas, quand il lui plaît d'être poêle, de trouver pour Dieu cette sublime qualification, d'invoquer le secours de « celui à qui le ciel sert de monture et qui trône majestueusement sur les nuées (4). »

C'est en effet dans la poésie sacrée, dans la langue inspirée des prophètes, dans le chantre des psaumes, dans le style inimitable d'Isaïé, dans le drame de Job, que l'on peut mesurer la haute et puissante influence exercée sur ces nobles esprits par le dogme de la création. Écoutons d'abord les accents qu*il inspire à la lyre de David : tantôt c'est le ciel qui raconte la gloire de Dieu, et le firmament qui nous montre l'ouvrage de

(f ) Dealer., IV, 9. (3) Eiode, XX, H.

(1) nid,, X, 17. («) r., XXXIU,96.

ses mains (1) ; tantôt c'est la parole de Dien qni fait le cieK et le souffle de sa bouche qui anime tous les corps célestes, qui amoncelle comme un mur les eaux de la mer, qui ferme les réservoirs des abîmes (2). Ailleurs c'est un tableau complet de la création : t C'est Dieu qui s'enveloppe de lumière comme « d'un vêtement, qui étend les cieux comme un pavillon ; il <x consolide ses voûtes suprêmes avec de l'eau ; les nuées lui « servent de monture , il est transporté sur les ailes du vent. < Les ouragans sont ses messagers, la foudre et les éclairs ses « serviteurs. Il a fixé la terre sur ses axes, elle reste inébrana lable à jamais. Tu as couvert les abîmes comme d'un vête- <c ment, et les eaux, qui d'abord dépassaient les montagnes, ce ont reculé épouvantées au cri de ta voix, elles ont tremblé « au bruit de ton tonnerre. Elles s'élancent au sommet des d montagnes, elles se précipitent au fond des vallées pour a atteindre Tendroit que tu leur as assigné; tu leur as fixé la « limite qu'elles ne doivent plus franchir pour inonder la tf terre. Aux sources tu as creusé leur lit, et tu les fais jaillir et du sein des montagnes. »

Le poète sacré continue à décrire dans leurs moindres détails les magnificences de la nature, et termine son tableau par cette exclamation : « Que tes œuvres sont grandes, 6 Seigneur ! avec 0 quelle sagesse sont-elles disposées! La terre est remplie de « tes actes (3). »

Isaïe, — Écoutons maintenant le prince des prophètes. <' Qui, dit-il, a mesuré l'Océan dans le creux de sa main, fixé u les dimensions du ciel avec la palme, tracé avec le triangle « la poussière terrestre, pesé les montagnes avec une balance, « et les collines dans des plateaux? Qui a pu sonder Tesprit de <( Dieu? quel est l'individu qui lui a donné des conseils? Avec « qui s'est-il concerté? qui Ta rendu intelligent? qui lui a u enseigné la voie de la justice? qui lui a communiqué la « science? qui lui a indiqué le sentier des choses intelligentes?

fl) PuBBM, XIX, f. (9] PtauDet, CIV.

(9) nu., XXXIII, 7 et 8.

(( Voyez I les nations sont pour lai comme la goatte restée au « fond du seaa, comme le grain de poussière oublié dans la <( balance, les continents comme une fine poudre qui s^envole. . . a Ne savez-YOus pas tout cela? ne Tayez-yous pas entendu <( dire? ne vous IVt-on pas annoncé dès Torigine du monde? a n*ayez-yous jamais médité sur les fondations de la terre? « Assis au zénith du monde, les habitants du globe lui appa- « raissent comme des sauterelles. Il a étendu les cieux comme <k un rideau, il leur a donné la forme d'une tente senrant (( d'habitation... Leyez donc yos yeux en haut; yoyez qui a pu a créer ces sphères, qui les fait dédier deyant lui en procédant <r à leur appel nominal; aucun de ces corps ne manque à « rappel fait par le Maître des forces et le détenteur de la c( puissance (1)...

« Ne sais-tu pas, n'as-tu pas appris que rËternel est le or Dieu de Tuniyers, que c'est lui seul qui a dessiné les con- « tours de la terre? Il n'y a chez lui ni fatigue ni lassitude, et a son intelligence est insondable (2).

« Ainsi dit le Seigneur Dieu, qui a créé les cieux, qui a « consolidé la terre et ses produits, donné l'âme à ceux qui « l'habitent, dispensé le souffle à tout ce qui s'y meut (3)

c Ainsi dit Dieu, ton libérateur, celui qui t'a façonné « dans le sein (maternel) : ^( C'est moi, l'Ëternel, qui ai tout u fait; seul j'ai étendu les cieux, seul j'ai formé les contitt nents (4)...

« L'ordonnateur de la lumière, le promoteur de l'obscurité, « le créateur de la paix, l'auteur du mal, c'est moi, l'Ëternel ; « c'est moi qui ai fait tout cela (5).

a C'est moi qui ai fait la terre, et l'homme qui l'habite; ce a sont mes mains qui ont étendu les cieux, et je suis l'or- « donnateur de tous les corps célestes (6). »

« C'est ainsi qu'a dit le Seigneur créateur du ciel, le Dieu

(1) Isale, ohap. 40. (4) Isale, XLIV, 94.

(f ) nu., V. as. (5) nid., xlv, t.

(S) Ibii., XUl, 5. (6) /Mtf., iS.

LA CRÉATiOn. 39

« qui a formé la terre, qui Ta façonnée, qui Ta consolidée, « qui Ta créée non pour demenrer à Tétat de chaos, mais « pour élre habitée : « Je sois TEternel, et il n'y en a point « d*autre (i).

<r G^estma main qui a posé les fondements de la terre; c*est H ma droite qui a pris la mesure du ciel; à mon appel ils ont « répondu simuilanément par leur présence (2). »

a Ainsi dit le Seigneur : « Le ciel est mon trône, et la terre (c mon marchepied (3). »

Job. «— « Où étais-tu, dit Dieu à Job, quand je posais les « fondements de la terre? Dis-le, si tu en connais le plan. Qui « en a fixé les dimensions, le sais-(u? Qui Ta tirée comme au a cordeau? Sur quoi ses bases ont-elles été affermies? Qui en u a posé la pierre angulaire? Au milieu du concert liarmo- « nieux des étoiles du matin et des applaudissements de tous « les fils de Dieu : quand il entoura de barrières la mer, qui a s'élançait comme Tenfant sorlanl du sein maternel ; quand je a lui donnai les nuages pour vêtements et les ténèbres pour <c langes ; quand je lui fixai ma loi , quand je lui mis des a portes avec des verrous, et que je lui dis : Tu viendras jus- « qu'ici, et pas plus loin ; ici s'arrêtera l'orgueil de tes flots. a As -tu jamais commandé au matin? connais-tu la demeure de (. raurore, de l'aurore qui prend la terre par ses coins et en » secoue les impies? Et alors la terre se transforme comme « l'argile frappée d'une empreinte, et la création nous apparaît «< comme drapée dans son vêlement; et la clarté devient un '< obstacle pour les méchants, et le bras haut levé se brise. Asa lu pénétré jusqu'aux sources de TOcéan , as-tu sondé les u profondeurs de 1 abîme? Est-ce que les portes du trépas te u sont devenues visibles? as-tu découvert celles du séjour des « ombres? Dis, connais-tu toul cela? Quelle est la voie qui " conduit à la résidence de la lumière? où est la demeure des a ténèbres? Peux-tu en dessiner les contours? connais-tu les

(1) Itaïe, ibid., 18. (5) Ibid., LXYI, 1.

(i) Ihid,, XLVni, 13.

« sentiers qui aboutissent à son palais? Tu le sais peuUélre a comme étant du même âge, le nombre de tes jours est si « considérable I Es-tu parvenu jusqu'aux réservoirs de la « neige? connais-tu ceux de la grêle, que je tiens en réserve « pour les époques de malheur, pour les jours de guerre et de a bataille? Quel chemin suit le rayonnement de la lumière? « comment les courants duventd'est vont-ils se répandant sur « la terre? Qui a creusé un lit à la violence de la trombe? qui « a frayé un chemin au retentissant. tonnerre? qui fait tomber a la pluie sur une terre inhabitée, sur le désert nu et désolé, « pour y désaltérer Textrême solitude et y faire pousser un « brin de verdure? La pluie a-t-elle un père? existe- tr-il un a générateur pour la goutte de la rosée? De quel sein sort la a glace? qui est-ce qui a engendré les frimas, quand les eaux •c se transforment en pierre solide et que la surface de Tabime « devient immobile? Est-ce toi qui as fait les nœuds des « Pléiades? est-ce toi qui dénoues les attaches d'Orion? Saisa tu faire sortir les planètes au moment propice, conduire « rOurse et ses satellites? Connais-tu les lois du gouvernement « du ciel? est-ce toi qui établis son influence sur la terre? <K est-ce toi qui commandes aux nuées, qui en obtiens les eaux 0 abondantes et bienfaisantes? Peux-tu donner des ordres aux <c éclairs? Te diront-ils : Nous voici! Qui a placé la sagesse a dans les parois intérieures? qui a dispensé Tintelligence au a cerveau? Qui est assez savant pour compter les nuées? qai a sait donner aux outres célestes cette inclinaison propre à ff réduire en p&te la matière solide et à produire la cohésion tf des glèbes (1)? »

Job continue ce tableau des merveilles de la création , en passant des prodiges de la mécanique céleste et de la météorologie à ceux de la nature animale , indiquait le lion et le corbeau, à qui Dieu donne leur pâture, décrivant avec complaisance la nature et les instincts de quelques animaux sauvages,

(1) Job, XXXVni, 4-38.

LA CR^TIOR. 41

y retronyani les mêmes miracles que dans la direcUon des corps célestes et des forces physiques.

Noas n'avons pas la prétention d'épuiser les citations bibliques au sujet du dogme de la création; il est encore plus d'un passage dans Job et dans les prophètes (1) , notamment dans Jérémie et dans les Proyerbes, qui exprime en magnifiques termes l'idée du Dieu créateur; mais ils ne sauraient rien ajouter à la grandeur descriptive et à la magnificence des tableaux que nous venons de retracer d'après les livres des Psaumes, Job et Isaïe. Il est aussi incontestable qu'incontesté qu'aucune littérature ne s'est élevée à une telle hauteur pour chanter l'œuvre de Dieu. Ce qui distingue surtout la littérature sacrée, ce qui la rend incomparable, c'est la sobriété de ses descriptions, c'est la mesure qui caractérise ces chants sublimes, c'est le soin avec lequel ces chantres inspirés surent éviter la prolixité, les exagérations, l'hyperbole, redoutables écueils de la poésie lyrique en générai comme de la poésie sacrée en particulier. Seul, le génie lyrique et prophétique d'Israël a pu condenser dans quelques stances et dans un petit nombre d'images toutes les splendeurs de la création.

S 3. Sens général des textes bibliques relatifs à la création.

Mais ce n'est pas au seul point de vue littéraire que nous devons étudier et méditer les textes sacrés : il s'agit de quelque chose de bien plus important que de la palme de l'éloquence et de la poésie. Il s'agit des grandes vérités contenues dans le dogme de la création. Quelles sont les idées que tonte création réveille en nous? Elles sont, ce nous semble, au nombre de trois : la sagesse qui conçoit, la puissance qui exécute, et la volonté qui maintient et qui se confond avec le but de la chose créée. Nous pensons que chacun de nos auteurs s'est attaché à mettre plus particulièrement en lumière l'une de ces

(1) Prof., VIII, tf-30; JMnie, X, It «t IS.

42 PREMlEll DOGME.

trois faces de la crëatioo. David contemple et admire dans Tœuvre divine l'empreinte de la sagesse créatrice, Theureuse disposition des parties et Tharmonieux aspect de Tensemble. Il résume sa pensée dans ce cri final : « Que tes œuvres sont grandes, 6 Ëternel, toutes disposées avec sagesse (1)! » Il reconnaît, il montre cette sagesse dans les infiniment grands comme dans les infiniment petits; il parle de Timperceptible insecte au même titre que du léviathan, créé pour Tamusement de Dieu; il dit que Dieu se réjouit de ses œuvres (2); et la joie et la satisfaction de Tarchitecte suprême doivent avoir leur source dans la sage ordonnance de la création universelle. Aussi le Psalmiste s'adresse-t-il à son &me : a Mon àme, loue le Seigneur (3), » s'écrie-t-il au commencement et à la fin de sa description, «comme étantseulc capable d'apprécier les signes delà sagesse, de l'intelligence et de la science avec lesquelles Dieu créa le monde. » C'est encore la sagesse créatrice qui est chantée par Salomon dans les rares passages du livre des Proverbes où il quitte le style familier de la sagesse vulgaire pour s'élever jusqu'à la parole inspirée (4). Ainsi le mélodieux chantre d'Israël proclame le Créateur libre et intelligent ; il dégage l'œuvre divine de toute attache, de toute condition d'imperfection telle que les idées de nécessité, de fatalité, de destin. Dieu est une cause libre et volontaire, puisqu'il a tout fait avec sagesse.

Le prince des prophètes, dont l'inspiration prend un si noble essor, qui , semblable à l'aigle planant dans les airs , se meut avec tant d'aisance dans la région éthérée , éclaire de sa parole lumineuse un côté différent du dogme de la création et soulève un autre coin du voile mystérieux de la Genèse. Ce qui le frappe, ce qu'il tient à proclamer et à enseigner, c'est la puissance de Dieu. Il nous montre donc en Dieu le principe de Texistence universelle, le générateur de tous les êtres, la cause

(1) Psaumes, CIV, 2i. (4) Prot., III, 19 et 20; VIII. iS-il.

(2) Ibid., 3t. Voyei iDlrodaoïiou, 1^ partie, Vlli.

(3) IM., i et 35.

LA GRÉATldU. 43

première dont iont émane, c^est-à-dire ce que la philosophie et la théologie appelleront plus tard le principe de la création ex nihilo. Aussi le nomme-t-il le créateur du ciel, de la terre, de rame humaine, du souffle animal, de la lumière, des ténèbres, du bien et du mal, celui qui a tout fait à lui seul, déroulé le firmament et fait émerger les continents; et sa doctrine, si ce mot était applicable à la langue colorée, imagée et divinement inspirée du prophète, se résume dans Tidée de Yinfiniy que personne n'a su exprimer comme lui. C'est par Tidéede Tinfini qu'il nous élève avec lui au-dessus de celte yallée de larmes , qu'il nous arrache aux mesquines et misérables préoccupations de la vie réelle pour nous faire contempler Celui qui se tient assis au sommet de l'univers, pour qui toutes les nations sont moins qu'une goutte d'eau, les grands moins que le néant. Oui, cette idée de l'infini qui surgit, qui vit au fond de chacun de nous, qui nous suit comme une ombre depuis le berceau jusqu'au tombeau, qui est comme le fil invisible mais sûr pour nous guider, à travers le labyrinthe de la vie, jusqu'à Dieu, qui est la première comme la dernière de nos aspirations, qui suffit, dès qu'elle s'empare fortement de notre âme, à calmer nos cuisantes douleurs, à imposer silence aux grondements de nos passions, à nous détourner des misères terrestres pour nous transporter dans ces régions immaculées que l'âme, par une. perception intuitive, reconnaît vaguement comme son point de départ, elle respire, grandiose et vivace, dans cette seconde partie d'isaîe, dans ces consolalions qui s'étendent du chapitre XL jusqu'à la fin du livre, consolalions aussi douces que puissantes, rien n'étant plus propre à consoler l'homme des cruelles épreuves de la vie terrestre que la contemplation de l'infini, de l'infini substituant à nos amères jouissances et à nos joies troublées les joies pures des anges et des séraphins! Oui, Isaïe restera le plus éloquent interprète de la toute-puissance de Dieu, le poëte de l'infini.

Job se place à un autre point de vue. II est constaté (1) que

(1) Voyex Inirodootlon générale, l'^parUe, IX.

le drame de Job porte toat entier sar le dogme de la Providence ; c'est donc sous Tempire de ce principe que Tauteur se livre à sa magnifique description des menreilles de la nature. Or la Providence, par rapport à Tbomme et à rtiumanitë, c*est la volonté, la volonté suprême appliquée à Tuniversalité de la création. Ce qui démontre indubitablement qu*il s'agit dans Job de la volonté créatrice, de la volonté qui maintient et agit dans un but, c'est le soin particulier, la complaisance avec laquelle il décrit non pas la création en général, comme Isaîe, ni les faits réguliers et la marche normale de l'existence universelle, comme David, mais les grands phénomènes de la nature et le système planétaire, c'est-à-dire des faits qui, plus que les autres, accusent une volonté immuable qui les domine et les gouverne à sa guise. Aussi Job fait-il l'énumération de ces forces physiques dont nous voyons et sentons les effets, mais sans pouvoir remonter jusqu'à leurs causes, dont la science découvre progressivement les qualités, l'utilité pratique, l'énergie, l'efficacité, mais dont l'essence continue à rester un mystère voilé comme la statue d'Isis, le bonheur de connaître les choses,

Félix quipotaU rerum cognoscere causas,

n'étant pas plus réalisé aujourd'hui que dans l'antiquité. Job passe donc successivement en revue la mécanique céleste, l'équilibre terrestre, la consolidation des continents et leur émergement du sein des océans, les lois crépusculaires, les barrières de la mer, le principe de la dissolution, les phénomènes météorologiques tels que les éclairs, la foudre, les trombes, la neige, la grêle, la réflexion et le rayonnement de la lumière. Il fait défiler devant nous toutes ces forces, tous ces êtres prodigieux, parmi lesquels les monstres de la nature, ne pouvant être ni domptés ni gouvernés que par la Force des forces se personniOant dans une volonté suprême, primordiale, infinie. Et c'est ainsi que le Dieu de Job est celui qui maintient l'univers dans le vide, qui met un frein à la fureur des flots.

qui dompte les ouragans, qui fait sortir Tordre et la règle du sein de la natore désordonnée, montrant à Thomme, à côté de la sagesse qai conçoit et de la puissance qai exécute, la volonté qui maintient, qui dirige ces redoutables météores, lesquels, abandonnés à leurs forces aveugles, ramèneraient Tunivers à Tétat de chaos.

Ainsi sagesse, puissance, volonté, voilà les trois faces sons lesquelles TËcriture nous offre Timage de la création et du Dieu créateur. Et ce sont précisément les trois qualités que la théologie, nous le verrons bientôt, considère comme inhérentes au principe créateur à tel point qu'elle se refuse à en faire des attributs séparés.

Il nous semble qu'en présence de ces textes et de Tinterpré* tation que nous y avons puisée, il n'est pas possible de soutenir que la Bible ne connaît qu'un Dieu local. Non, Tidée d'un Dieu créateur du ciel et de la terre y tient une trop grande place pour pouvoir être dénaturée et mise en question. Elle occupe tout d'abord le frontispice du monument; elle est convertie en loi, en solennelle et constante pratique par l'inslilution du sabbath ; elle inspire les David, les Isaîe, les Job ; elle produit les chefs-d'œuvre de la littérature sacrée, des accents et des expressions dont ces divins poêles ont gardé le secret. A côté du Dieu des patriarches, du rocher d'Israël, du prolecteur de Jacob, du défenseur de Yechouroun, elle nous fait voir, et comme par l'effet d'un changement à vue, le Dieu qui embrasse le temps, l'espace, les mondes, les générations, le Dieu ordonnateur, auteur et promoteur de toutes les existences, le Dieu dont le Psalmiste admire la sagesse, dont le fils d'Amos glorifie la puissance infinie, que l'énigmatique Job nous représente dirigeant les globes et les redoulables météores, le Dieu pour qui l'impossible est le naturel, le Dieu qui se fraye une route au milieu des tempêtes et des tourbillons (i). Il est donc bien établi que le dogme de la création ou de l'existence de Dieu démontrée par ses œuvres a de profondes racines dans l'Ëcri-

(1) Nahom, I, 3.

ture, que Jamais on n'a proclamé à aassi haute et intelligible voix le principe d'une cause première et universelle.

§ 4. L'Écriture ne nous montre en Dieu que la cause^ jamais la substance.

Nous avons fait justice du reproche qu'on a voulu faire à la Bible de ne nous faire connaître qu'un Dieu particulier local et national. Il s'agit à présent de répondre à une autre objection, qu'on peut formuler ainsi : Pourquoi la Bible ne nous apprend-elle absolument rien sur la substance divine? pourquoi nous refuse-t-elle tout concours quand nous désirons étudier Dieu et le connaître en lui-même, indépendamment de ses actes? Elle qui est la parole de Dieu, le verbe par excellence, son expression directe, ne devrait-elle pas nous révéler quelque chose de l'essence et de la personnalité divines? Comment d'ailleurs affirmer sa supériorité sur les facultés de la raison si elle ne sait franchir les limites tracées à ces dernières, si elle ne nous apprend pas plus que celles-ci sur la nature et la substance de Dieu? Posée en ces termes, cette question dénote une chose, c'est l'idée fausse et erronée que l'on se fait de la théologie. La religion et la parole de Dieu, qui en est l'organe, ne se proposent nullement pour but d'enseigner à Thomme ce que les conditions de son être le mettent dans Timpossibilité de concevoir, mais de lui incalquer peu à peu et dans les limites de ses facultés tout ce qu'il est susceptible d'apprendre de Dieu, eu égard à sa perfectibilité. L'Écriture ne nous a pas laissés dans le doute à cet égard ; elle a nettement et franchement déterminé le terrain de la théodicée, de façon à écarter toute incertitude et toute objection. Qui ne connaît cet entrelien de Dieu avec Moïse, Tun des plus importants et des plus solennels, où Moïse, plein de confiance dans les bontés et les grâces divines, s'enhardit à lui demander de pouvoir le contempler dans sa

gloire (1) f à quoi Diea répond : « Ta ne sauras contempler ma face, car il n'est pas donnéàThomme de me roir de son vivant; lu me verras par derrière, mais ma face reste à jamais invisible (2).» Or rimmense majorité des paraphrastes et des cornmentatears, depuis Onkelos jusqu'aux plus modernes représenlants de Técole théologique, est d'accord sur le sens de ces paroles divines. Tous y voient, sauf quelques différences de nuances et de détail, l'indication du vrai mode de connaître Dieu, à savoir que nous ne pouvons le saisir que par ses actes, mais jamais le concevoir dans sa substance. Deux faits de la plas haute importance paraissent donc résulter de cette vision mémorable : le premier, c'est qu'il est radicalement impossible de connaître Dieu en lui-même. L'homme ne peut pas me voir de son vivant, c'est-à-dire qu'il n'est pas dans les conditions de la nature humaine, nature hybride, nature composée, faite de matière et d'esprit, de s'élever jusqu'à l'esprit pur. La tradition va encore plus loin et soutient, au moyen de l'exégèse qu'elle applique à ce texte, que la connaissance de la personnalité divine est refusée même aux anges. Pour peu qu'on y réfléchisse, on se rend compte de cette impossibilité : en effet, elle ne s'applique pas seulement à Dieu, mais à toutes les essences des choses. Aujourd'hui même, malgré les immenses progrès des sciences physiques, nous ne connaissons, nous ne connaîtrons peut-être jamais la matière que par ses qualités, ses propriétés, ses. modes, les phénomènes qui l'accompagnent et qui en signalent la présence. Prenons, par exemple, ce qui nous touche de plus près, notre âme, notre conscience, notre for intérieur, les connaissons-nous? Et comment celui qui se connaît si peu lui-même, qui n'a jamais pu définir exactement cette âme par laquelle il vit, qui ne peut percevoir dans son essence cet esprit siégeant dans son corps, résidant dans son propre sein, qui n'est parvenu que bien tard, après des efforts séculaires, à éclairer la psychologie de quelque pâle lueur, qui n'y est arrivé qu'en sacrifiant tontes les théories préconçues à l'ob-

(I) Exodp, XXXIII, 18 (3) Ibid., 90 et 93.

servation scrupalense et attentive des faits internes « comment cet homme, si ignorant de lui-même, si peu sûr des faibles conquêtes qu*il croit avoir faites dans cette étude, aurait-il la prétention insensée d'aborder directement la théodicée et de rêver la connaissance de la personnalité divine?

Le second fait qu'il importe de constater, c'est que, d'après rËcriture, les preuves de l'existence de Dieu ne sauraient être que des preuves à posteriori^ que nous appelons des preuves physiques et cosmologiques, tirées de son action, de son gouvernement, de ses rapports avec la nature physique et morale, ce que l'Ëcriture entend par voir Dieu de derrière, mais non des preuves à priori^ en d'autres termes, des preuves métaphysiques et logiques, que la Bible semble condamner en disant : « Ma face est & jamais invisible. » Ceci demande quelques explications : quand nous disons que l'Écriture condamne les preuves à priori et avec elles les preuves métaphysiques qui en découlent, il est bien entendu qu'elle ne les repousse pas absolument, mais qu'elle les écarte du domaine de la théologie. ' Elles appartiennent à la philosophie ; elles ont été, elles sont encore l'objet des spéculations des plus grands esprits ; elles ont pour organes et représentants des hommes qui s'appellent Platon, Àristote, saint Anselme, Descartes, Kant, etc., mais elles n'ont jamais pu prendre racine dans le champ de la religion. Oui, il y a cette différence entre les deux catégories des preuves de l'existence de Dieu, nous voulons dire .les preuves physiques et les preuves métaphysiques, que celles-ci n'ont pu parvenir à franchir les murs de l'école, à s'emparer de Toreille des masses; elles sont restées la propriété de quelques esprits d'élite, sans réveiller le moindre écho dans le cœur et dans rame des multitudes. On peut en dire ce que la tradition nous apprend des magistrats essayant d'expliquer le songe de Pharaon , à savoir que ce n'étaient pas les interprétations qui leur faisaient défaut, mais c'était l'oreille de Pharaon qui se refusait à les accepter (I). Il en est à peu près ainsi de preuves

(I) Genète, XL[, 8; Commwulre de Ruohi; B«ré«chiih Rabba, lect. S9.

LA CRÉATION. 4d

métaphysiques : elles ne manquent pas , il y en a de plus ou moins sensées, de plus ou moins ingénieuses. Mais l'attention du public ne s'y prête guère ; il restera peut-être toujours sourd à la voix de la raison individuelle, prétendant non-seulement concevoir, mais prouver Dieu, c'est-à-dire soumettre à ses procédés étroits, àses opérations bornées, la raison divine et universelle! Il en est tout autrement des preuves physiques : c'est la démonstration à posteriori si admirablement développée par Xénoplion, par Fénelon et par le plus grand nombre des théologiens, qui est devenue populaire, qui a pénétré dans les dernières couches de la société. Et voilà pourquoi la preuve par la création est et ne cessera d'être la colonne la plus solide de la théodicée.

Prétendrait-on que c'est là un champ trop limité, une matière trop restreinte, un horizon trop borné? Quoi! étudier, sentir, percevoir la présence et l'influence de Dieu dans l'immensité de l'espace, dans ces millions de soleils et de planètes se mouvant dans leurs orbites, dans ces météores à la course vertigineuse, dans ces forces physiques où la science découvre journellement de nouvelles propriétés, dans l'homme se rendant de plus en plus digne de son titre de créature faite à l'image de Dieu, dans la structure des infiniment grands, et mieux encore dans celle des infiniment petits, dont les savants s occupent à celte heure avec une si ardente sollicitude; dans ces forces de la nature si longtemps apparues à l'homme comme de redoutables monstres, et que son génie parvient à dompter, à assouplir, à gouverner, à diriger au gré de ses besoins et de ses désirs, dans cette succession de faits, d'évolutions et de révolutions dont nous ressentons et concevons l'enchaînement, dans le spectacle des terribles chocs de l'humanité, de ces empires et nationalités qui se combattent, se détruisent, se succèdent, se fusionnent, et d'où la société sort transformée, épurée comme le métal pur sortant du creuset ou comme la nature apparaissant brillante et rajeunie après les violences de l'ouragan. Quoi! voir Dieu dans tout cela, l'y voir plus distinctement de jour en jour, grâce aux progrès de toutes les branches de l'activité humaine, ne suffirait pas à la juste mesure de

DOS exigences et de nos facultés! Mais c'est une matière que des milliers de siècles ne sauraient épuiser; mais il y a là une source d'études et de méditations pour un nombre incalculable de génërationsi

Il est donc bien établi que TËcriture sainte a posé le dogme de Texistence de Dieu sur sa base véritable, sur le principe si fécond à tous égards de Dieu considéré comme créateur, créateur libre, spontané, sachant, pouvant, voulant, agissant dans un but, montrant partout et toujours les traces de son action, faisant de l'existence universelle Tœuvre de ses mains, appelant tous les êtres ses créatures, formées, façonnées pour rendre liommage à son nom et à sa gloire (1 ).

Une dernière considération, qu'il n'est pas permis de négliger quand il s'agit de la religion et surtout de l'enseignement religieux, c'est que la preuve de la création a le grand avantage d'être à la portée de toutes les intelligences ; elle embrasse dans ses vastes flancs les spéculations les plus élevées, les plus abstraites et le» conceptions les plus vulgaires. Quiconque a des yeux pour voir peut admirer ce grand et éternel spectacle; quelque ignorant que l'on soit, on aperçoit la terre, le ciel, les innombrables étoiles; or il n'en faut pas davantage pour admirer l'auteur de ces merveilles et poar se laisser conduire de l'admiration à la glorification , au culte du créateur suprême. a Levez les yeux en haut, dit le prophète, et voyez qui a pu créer ces corps (S). »

§ S. Le dojme de la création dans la liturgie constituée • par le grand synode.

Avant d'étudier le dogme de la création dans la tradition môme, il convient de s'arrêter un peu au seuil du second cycle, à celte époque intermédiaire entre l'Ecriture et la tradition, pour se rendre compte de la place qui lui fut faite dans la

, (1) luUt XUn» 7. X^) lute, XL, S9.

litargie, œuvre du grand synode. Nous avons déjà vu (1) qu*il occupe la première place, la place d'honneur, dans le riluel journalier (2) ; il occupe une placent moindre ni inférieure dans le riluel sabbatique; il esl célébré, proclamé et chanté dans une langue qui est comme le dernier écho du langage sublime des prophètes. Sous quelles formes et avec quelles idées la création nous y est-elle enseignée? Nous y retrouvons les notions de la sagesse, de la puissance et de la volonté du Créateur que nous avons puisées dans la méditation des textes bibliques. La sagesse créatrice y est exprimée par l'insertion du texte des psaumes qui nous a révélé la pensée de David : « Quêtes œuvres sont grandes, 6 Seigneur! toutes disposées avec sagesse (3)! » La puissance divine y est proclamée en termes magnifiques; on y célèbre le Dieu maître de toute la création, celui dont la grandeur et la bonté remplissent tout Tunivers et qu'il est impossible de louer dignement, qui est sans pareil dans le présent comme dans le passé et l'avenir le plus reculé. Mais l'idée qui y trouve l'expression la plus juste, nous allions dire supérieure à la parole prophétique, c'est celle de la volonté de Dieu, d'une volonté constante, permanente, toujours identique à elle-même, de cette voloaté qui ouvre journellemeni les portes de VOrimt (4) et qui renouvelle journellement aussi., par sa bontés V œuvre de la création (5). On peut dire que cettedernière qualification accuse un grand progrès dans l'histoire de la formation du premier dogme. Sans doute cette idée de la permanence de la création n'est pas sans indication dans l'Ëcri^ ture;on trouverait plus d'un passage y faisant allusion; mais nulle part, ce nous semble, elle n'est formulée avec cette précision; nulle part il n'est au^si clairement enseigné que la création, telle qu'elle existe, n'est pas autre chose que la permanence du gouvernement céleste et terrestre, que cettepeima-

(1) IntTodnciion, III» partie, p««e 67. (4) lùi,^ lUkkol T«4oA:ha.

(9) Kilnel, prière de Yolzer Or. (5) Ibid, , Riinel ioBroalier et libbs-

{Z)Jbid,', Rllael Sephardl, prière de tiqoe. ' HaiLoi Tedoiolia.

nence est qd acte de bonté, une œuvre de sollicitude de la part de Dieu; qu'elle n*est pas la simple expression de la durée, de la stabilité, mais mieux que cela, une rénovation continuelle, journalière, de la genèse. C'est là peut-être la formule la plus élevée du dogme de la création ; el cette formule on la répète chaque jour, et tous les matins on remercie Dieu de cette renaissance de toute la nature, et Ton reconnaît sa bonté infinie dans ce rajeunissement de Texistence universelle. Ceci est un nouvel argument à Tappui de ce que nous avons avancé au sujet de rimporlance du rituel (1).

Mais nous devons aussi menlionner certaines innovations qui portent la trace de Tépoque et constatent Tinfluence des prophètes de la captivité — Ézéchiel, Daniel — et des idées qui s'insinuèrent alors au sein du judaïsme. Nous voulons parler du rôle important assigné dans la liturgie à la hiérarchie céleste, aux anges, aux archanges, appelés ici Seraphim^ Ophanim^ Hdioth; on y nomme aussi la Merkaba ou char céleste; on s'y étend avec complaisance sur le culte et l'adoration rendus à Dieu non-seulement par les esprits séparés, mais aussi par les sphères célestes, par ces luminaires à qui Dieu a bien voulu départir la connaissance, l'intelligence et la conception (â). On y allribue à tous les corps célestes demeurant dans les régions de l'empyréc, à côté de la perfection physique,toutes les perfections morales, et surtout l'empressement, la joie, l'enthousiasme et l'extase, quand il s'agit d'accomplir la volonté de leur créateur. Il y a dans ces prières consacrées à chanter la gloire du Créateur tout un ordre d'idées dont il y a peu ou point de traces dans l'Écriture, et qui, ainsi que nous l'avons constaté déjà (3), appartiennent à la Babylonie et au mysticisme oriental. C'est pour ce motif sans doute que cette double bénédiction de Yoizer Or^ journalière et sabbatique, contenant la nouvelle théorie de la hiérarchie céleste et de la spiritualité des sphères, joue un rôle considérable dans la

(1) IntrodaoUon, «. #. (3) InlrodioClOB, U« partie, f 0.

(9) Rituel tahbitiqve : El Aiân.

LA GRÉATfOif. 53

kabbale, et se trooTe Tobjet d*an commentaire mystique dans le livre classique que Ton pourrait appeler la Bible de cette science (i). On sait d'ailleurs que le système de la spiritualité des sphères occupe une place importante dans la philosophie péripatéticienne et arabe, non moins que dans notre école théologique, où elle est longuement controversée par les Haimonide, les Ibn-Ezra, les Ralbag, les Erama (2).

Quoi qu'il en soit de cette théorie, quelle que soit Tidée que Ton se fasse de nos jours de cette physique céleste, qui tient bien plus de l'astronomie que de la théologie, ce qu'on ne saurait contester, c'est que le dogme de la création a les premiers hommages et comme les prémices de l'inspiration de la liturgie. A l'exception des accents de la lyre de David et de l'ode d'Isaie, il n'y a rien de comparable à l'expression de ce cantique et à sa manière de célébrer le Dieu créateur, ordonnateur, rénovateur, marquant son œuvre de l'empreinte de sa sagesse, de sa puissance, de sa volonté, de sa bonté, recevant le tribut d'adoration du faible mortel avec la même satisfaction que les actions de grâces des serviteurs immortels qui entourent le trône de sa gloire. De cette simple inspection du rituel il résulte et il reste acquis que le dogme de la création, malgré quelques additions et importations étrangères, traversant victorieusement la captivité de Babylone, n'a reçu aucune atteinte de nature à en altérer la pureté. Quoi qu'on pense de la nature des sphères et des anges. Dieu reste la cause universelle, le créateur qui renouvelle journellement, par sa seule bonté, l'œuvre de la création.

(1] Voir Zohtf, leoUon Theroama. (3) Guide, II« partie, oliap. 4.

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