CHAPITRE m. — Le dogme de la création d'après l'école théologiqoe
Nous allons aborder renseignement de recelé tbéologiqne, voir ce qu'il nous apprend sur le dogme de la création, dans quelle mesure il confirme ou modifie la doctrine de TÉcriture et de la tradition, jusqu'à quel point il la suit ou s'en écarte, en répétant ce que nous avons eu déjà l'occasion de développer (1), à savoir que Télément nouveau introduit dans la théodicée, c'est la raison appliquée au texte biblique et à la tradition rabbinique. Et, comme c'est notre but avant tout de vulgariser l'enseignement tbéologique, nous ne nous bornerons pas à des analogies sommaires ; nous laisserons la parole aux maîtres de la science pour exposer leurs idées.
S 1". Saadia.
La première question soulevée par ce théologien à propos du dogme de la création, c^est celle de la création ex mA»7o, suivant en ceci la direction et subissant l'influence de l'école philosophique des Motekallémin ^ qui ont fait de ce principe la base de leur système (2). Voici comment il entre en matière (3) :
Q II est un principe dont il importe de se pénétrer avant a de procéder à l'examen de ces questions ardaes : c'est qu'il a s'agit ici de matières qui ne donnent prise ni à la vue ni à la « sensation, et qui ne peuvent être résolues que par des « preuves rationnelles. Évidemment , la connaissance des a choses premières échappe aux sens; en l'abordant, nous
(1) IniroduotioD, IV« partie. (3) Lei Croffëneet ei les opinions,
(S) GnUet |T« parUe, chap. 74, notea de mier traité» de la Créaiioo. S. M«nk.
tf
« nous livrons à la recherche d*un objet que Ton ne peut saisir a que par la pensée. — Ce qui fat, dit le Sage, est bien loin de « nous et d'une insondable profondeur (i). Si, par conséquent, « nos recherches aboutissaient à ce résultat que la matière est « créée et tirée du néant, il ne faudrait pas le rejeter, par le « seul motif que nous n'avons jamais rien vu de pareil.
c Ce préambule est nécessaire, dit Tauteur, pour que le « lecteur ne s'imagine pas trouver dans notre livre des preuves « visibles de la création ex nihilo. Car, si cela se pouvait, tt pas ne serait besoin de méditation, ni de démonstration, ni « de déduction ; il n'y aurait qu'un fait sensible et palpable, « perceptible pour tout le monde, repoussant tonte divergence « d'opinion. Mais c'est justement parce que la certitude ne
saurait' nous venir ici du côté des faits sensibles, que le rai- « sonnement et la démonstration sont devenus nécessaires. « Cette nécessité d*ailleurs ne nous est- elle pas commune avec « tous ceux qui s'occupent de ces questions transcendantes? c Prenez, par exemple, les partisans de l'éternité de la maa tiëre : quel est le but de leurs recherches ? quelque chose « apparemment qui n'a ni commencement ni tin; mais cette « chose qui ne commence ni ne finit, l'ont-ils jamais perçue « avec leurs sens? Non, ils n'en ont qu'une notion idéale. Il en c( est de môme des adeptes du dualisme, qui admettent deux « principes opposés se combinant pour produire la création. u Mais ont-ils jamais vu cette fusion et cette combinaison de « deux principes séparés? Pas davantage
<x 11 s*ensuit que si notre démonstration aboutit & la constaa tation de la création ex nihilo, il ne faudra pas rejeter cette tf conclusion par cet unique motif qu'elle est due à des pro- « cédés logiques, c'est-à-dire aux mêmes procédés qui ont servi « aux auteurs de n'importe quel système cosmogonique. Il « faut la repousser d'autant moins, notre conclusion, que <i nos preuves sont plus solides, qu'elles forment un triple
(I) Ëee'étf., vil, u.
Go*ogle
a faisceau, composé de preuves directes, d'arguments réfutant ce les systèmes contraires et des miracles prophétiques... y>
Après avoir cité quelques textes que nous connaissons déjà. Fauteur passe aux preuves physiques de la création ex nihilo, qu'il donne au nombre de quatre : « f" La limita- « tion : le ciel et la terre, étant des corps limités, ne sauraient « porter en eux une force infinie, éternelle, c'est-à-dire illimi- « tée. 3<>La composition : tout ce qui est composé est créé; or « le ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent sont composés tt de parties unies et rapportées les unes aux autres ; donc ils a sont créés. S'^Les modes : tous les corps sont invariablement « accompagnée de modes ou de différentes manières d'être « qui surgissent soit de leur propre fonds, soit du dehors. La a terre et le ciel n'échappent pas à cette loi de contingence ; « en effet, les êtres organiques croissent, décroissent et se « dissolvent, donc ils sont créés ; la terre, par cela seul qu'elle « est inséparable des êtres organiques ; quant au ciel, il a ses « modes propres, la diversité des mouvements planétaires, « celle des couleurs particulières à chacune des sphères. Donc, a la contingence des modes implique celle des corps avec les- « quels ils coexistent. 4'' Le temps. L'auteur veut dire en « substance que tous les êtres existant dans le temps étant « limités en durée , et le temps lui-même n'étant pas autre <c chose que la mesure de la durée des êtres, il s'ensuit que la « création, existant dans le temps, ne saurait être éternelle tf ni dans le passé ni dans l'avenir. L'auteur appuie chacun de « ces arguments sur un verset de TÉcriture.
a Étant suffisamment démontré que les choses sont créées, « il s'agit de savoir si elles ont pu se créer elles-mêmes ou si «c elles ont nécessairement un créateur. Voici trois arguments « mettant à néant la première hypothèse : l"" Tout être créé « est plus fort, plus puissant et plus complet après qu'avant « son existence. Donc, si l'être n'existant pas encore a pu se <c créer, il doit être d'autant plus apte à créer un être en tout a semblable à lui. Or l'être créé, ne pouvant pas produire un (( être semblable à lui, après qu'il existe, c'est-à-dire quand il
LA GRÉATIOlf. 69
« est fort« ne le poavait, à coup sûr, irvant d'exister, et qu'il
a était faible. 9^ Quand Tétre se serait-il créé lui-même?
« Est-ce avant d'exister? Mais alors il était le néant, et le
« néant est impaissant à produire. Est-ce depuis qu'il existe?
« Mais, une fois qu'il existe, il n'a plus besoin de se créer.
€ S"" Admettre que l'être peut se créer implique la proposition
« corrélative qu'il peut aussi s'abstenir de se créer, c'est-à-dire
« que l'être est à la fois existant^ grâce à la faculté de se créer,
« et non existant, par suite de la faculté d'abstention, c'est-à-
ff dire qu'il est le composé de deux contraires, de deux prin-
« cipes qui s'excluent, le principe de l'être et le principe du
« non-être, c'est-à-dire enfin une impossibilité. »
De la démonstration de la modernité de la création, l'auteur passe à la création ex nihilo, et s'exprime ainsi : « Etant établi
« que les êtres sont créés par un principe créateur en dehors
ff d'eux, il convient de rechercher si ce créateur les a formés
« d'une matière préexistante ou tout proprement du néant.
« Voici quatre preuves à l'appui de la création ex nihilo :
tf i<» Les deux termes de — être créé et matière incréée —
« sont contradictoires. Être créé veut dire un être qui com-
« mence, qui a un point de départ avant lequel il n'existait
« pas; et puis, en faisant venir cet être créé d'une matière in-
« créée, on reconnaît quelque chose, cette matière, qui n'a pas
« eu de commencement. Mais cela revient à dire que Têtre,
« pris dans son acception la plas générale, est tout à la fois
« créé et incréé... S^" Si la matière dont la création émane
« était éternelle, la matière partagerait avec Dieu Tattribut de
tf rëternité. Mais si la matière est égale à Dieu, Ton ne voit .
« pas trop ce qui fait de Dieu le mailre et le créateur, de la
a matière la servante et la créature, à moins d'imaginer une
« troisième cause, dominant Dieu et la matière, constituant
« celui-ci en créateur, celle-là en créature. Mais cette troisième
(T cause n'existe pas, et il n'y a qu'an créateur et des créatures.
« S° Prétendre que les êtres ont été tirés d'une matière primi-
a live, c'est dénier à Dieu le titre et la fonction de créateur,
a En effet, qu'est-ce qui nous porte à soutenir que la création
70 PREMIËU DOGME.
« a été taillée dans une substance éternelle? G*esl qu'avec nos <c eens nons ne comprenons pas autrement la création. Mais si « nous prenons nos sens pour régtilateurs de la création, alors, « pour être conséquents avec ces perceptions organiques, il « faut aussi nous représenter la matière primordiale existant « dans un temps, dans un espace, ayant ses dimensions, ses a modes et des rapports déterminés. Or, si toutes ces condiff tiens que nos sens supposent à la matière sont primitives « comme elle, quel rôle réservez-vous au créateur? Il n'a rien « fait, rien créé, puisque la matière existait dès l'éternité avec « tous ses éléments de réalité et de production. 4'' Se refuser à « croire au dogme de la création ex nihilo^ c^est nier la réalité « même de tout ce qui existe; car, dès que vous affirmez tt d'une manière absolue que tout être créé émane nécessairece ment d'un autre être créé, alors, par le procédé de généralisatt tion, vous devez faire dériver ce second être créé d'un troi* « sième, le troisième d*un quatrième, et ainsi de suite jusqu'à « l'infini. Hais l'infini ne s'arrêlant jamais, il s'ensuivrait « que rien n'existe ; or nous existons, donc les êtres créés ont « une limite où ils aboutissent au néant. » Conformément à sa méthode, l'auteur termine sa démonstration de la création ex nihilo en la rattachant à un texte de l'Ëcriture (1).
L'auteur procède ensuite à la réfutation de tous les systèmes contraires à sa théorie de la création. Ces systèmes, il les expose au nombre de douze, savoir : l"" les atomes; 2"" la création tirée par Dieu de sa propre substance, ce qui constituerait une sorte de panthéisme ; 3** système mixte, participant des deux premiers, envisageant la création comme provenant à la fois des atomes et de la substance divine ; A"* le dualisme ; 5"* système de quatre éléments primitifs : le chaud, le froid, le sec et l'humide ; 6"* les quatre éléments combinés avec la matière primitive (hylique); 7** l'éternité du ciel; 8*» le hasard; 9*» l'éternité du monde dans sa forme actuelle (système d'Arislote]; 10** alliance entre les deux principes opposés, ou l'univers
(t] Psiamet, XC, 9.
considéré à la fois comme éternel et comme créé ; 11*" le doate oale scepticisme professé au sujet de la création; 19? le nihilisme, c'est-à-dire négation de la création et de Texistence sensible. Noos ne suivrons Tantenr ni dans Texposé ni dans la discussion et la réfutation de ces différents systèmes, qui appartiennent bien plus à la philosophie qn'à la théologie (1). Nous ne pouvons cependant nous défendre de faire connaître Topinion de Saadia sur ceux de ces systèmes qui ont joué un certain rdie dans Thistoire de Tesprit hamain et déjà célèbre dans rantiqnité. Voici ce qu'il dit sur le système d'émanation ou de la création tirée par Dieu de sa propre substance.
« Les partisans de ce système sont loin de nier la toute» « puissance de Dieu, bien qu'ils repoussent la création ex ni- « hilo. Us soutiennent que, Dieu existant seul avant la créa- « tion, les choses créées ne peuvent provenir que de Dieu <r lui-même. Saadia leur oppose les cinq arguments suivants : H 1« Comment concevoir la transformation de l'être primitif, e n'ayant ni forme, ni contours, ni dimensions, ni les limites « du temps et de l'espace, en une infinité d'êtres affectés de tf tous ces modes et d'autres encore, transformation d'autant « plus inexplicable qu'elle serait sans but? 2"* Gomment ad- « mettre que celui qui , par sa nature , est exempt éer tout « changement, modification, sensation, se soit spontanément « décidé à devenir un être sujet à toutes ces servitudes, exposé « à tous les accidents de la sensation, à tous les tourments de « la sensibilité, à se réduire de gaieté de cœur à un être qui « erre, qui se désespère, qui a faim, qui a soif, dévoré de « maux et de soucis? Quel profit a-t-il pu tirer de cette meta-* t morphose? S"* Gomment Dieu a-t-il pu condamner une partie « de lui-même à de telles souffrances, à une pareille dégrada- ' « lion? Il n'y a, pour expliquer ce fait étrange, que l'alterna- « tive suivante : ou cette portion de Dieu devenue matière a
(1) Ceix qui Uennenl k lei couiattre les ehap. 71-74, et ivtout daoi lea noies m- INITMMI M ptfUe eipMéidau letdenien tuIm de U IndietiM de S. Huk.
ckapiim de la première partie du Guide ,
« mérité cette décadence pour des fautes commises, et à titre a d'expiation, ou bien c'est une chute sans raison d'être, c'est- <K à-dire une injustice flagrante d'une partie de la Divinité <c contre l'autre, assertion également injuste et mensongère. a 4^ Pourquoi la partie de Dieu devenue matière et création « a-t-elle subi le bon plaisir de l'autre partie? Pourquoi s'est- « elle soumise à cette douloureuse épreuve? Ce ne peut être « que par sentiment de crainte ou d'espoir. Mais que ce soit « l'un ou l'autre mobile, il a dû s'emparer ou de Dieu tout en- « tier ou seulement d'une partie de Dieu. Si c'est Dieu tout (( entier qui éprouve ce sentiment de crainte ou d'espoir, il «r reste à savoir ce qu'il pouvait craindre ou espérer, étant seul tf à exister; si ce n'est qu'une partie de son être qui agit sous « cette influence, alors comment se fait-il qu'une partie de la « Divinité craint ou espère, tandis que l'autre partie n'éprouve « rien de pareil? 6** Le sage qui peut épargner une douleur à «( lui-même, à l'un de ses membres, ne se fait pas faute de s'y « soustraire. »
(Le reste de cet argument est obscur.)
Le dualisme. — « Ce qui a donné naissance à ce système, « c'est cette disposition de l'esprit de se refuser à imputer à « un seul et même agent deux actes (diamétralement opposés) ; a cela ne s'est jamais vu, disent-ils. A les entendre, tous les « êtres contiennent une dose mélangée de bien et de mal, de « nuisible et d'utile. Or le bien ne peut venir que d'une source « entièrement bonne, de même que le mal ne peut sortir que « d'un fond radicalement mauvais. Le bien, selon eux, est illi- « mité par cinq côtés, par le haut et les quatre points cardi- « naux, mais il est limité par le bas, où il touche au domaine « du mal ; le mal, à son tour, est illimité par cinq côtés, par « le bas et les quatre points cardinaux, mais limité par le haut, « où il confine à la sphère du bien. Ces deux principes, « disent-ils, d'abord entièrement séparés, ont fini par se fondre « ensemble, et leur fusion a produit la création; mais ils ne « sont pas d'accord sur la cause qui a provoqué cette combi- « naison. Selon les uns, ce serait le principe du bien qui aurait
LA GRÉATION. 73
c poussé à la fusion, afin d'atténuer Tinfluence du mal à leur « point de contact; d'après les autres, ce serait le mal qui au- « rait pris Tinitiative de cette union, désireux de jouir de son « alliance avec le bien. Cependant les uns elles autres croient « que le mélange des deux principes aura son terme dans le « triomphe définitif du bien sur le mal et dans Tanéantissement « du dernier. » Tel est en substance le système du dualisme, et voici quelques-uns des arguments par lesquels Tauteur le combat : <c 4 <" Le point de départ du système, c'est-à-dire Timtf possibilité absolue pour un seul et même agent de produire « deux actes opposés, est faux, démenti par la réalité. L'homme « n'est-il pas successivement animé de deux sentiments con- « traires, passant de la vengeance au pardon ? Celui qui paroc donne n'est- il pas celui qui s'irrite? Son identité cesse-t-elle « lorsqu'il passe de la colère à l'indulgence? 9f* La création, « telle qu'elle existe, serait donc, d'après ce système, le pro- « duit de deux ouvriers , hypothèse absurde qui ne saurait c< échapper au dilemme que voici : Ou chacun des deux ou- « vriers a fait toute la besogne, ce qui est absurde, ou bien « chacun d'eux en a fait une portion ; mais alors chacune de « ces portions est une œu^re à part, et, au lieu d'une création « faite en commun, nous aurons deux créations distinctes. a S"" S'il est deux principes créateurs, il faut admettre que cha- « cun d'eux pouvait créer ou se refuser à créer; mais si l'un <K pouvait créer et l'autre se refuser à créer, la création serait vira tuellement le produit d'une force créatrice et d'une force non « créatrice, ce qui est également absurde. 4'' Les dualistes affira ment que le bien, le plus noble des deux principes, conserve a son individualité; mais comment le savent-ils, puisque l'extf périence les montre toujours réunis et mélangés ? Il en est « de même de leur séparation primitive : comment Taffirmenttf ils, ne les ayant jamais perçus autrement que mêlés et conte fondus ? Ils annoncent enfin un temps où les deux principes « seront de nouveau séparés. Qui le leur a.dit? IKoù savent-ils « que cette fusion n'est que temporaire, et non pas éternelle? « S"* Les causes qui sont censées avoir présidé à la fusion du
« bien et du mal ne valent rien : si c*est le bien qni a pro- « Toqué celte union, n'est-il pas en quelque sorte devenu lui- « même le mal, rien que par son incessant contact avec lui? « Si, au contraire, c'est le mal qui a poussé à la liaison avec le a bien , il agit à rencontre de sa propre nature en voulant a devenir le bien ; or, c'est là précisément ce que Ton tenait à « éviter en proclamant deux principes distincts et séparés. Et « puis encore, si c'est le bien qui a pris l'initiative de la réu- « nion, il a manqué son but, car il souffre bien plus du con- « tact avec le mal qu'il n'en diminue l'intensité. Serait-ce, au « contraire, le mal qui l'a provoquée, oh ! pour le coup, il a « bien atteint son but; nous le voyons effectivement jouir et se « délecter du bien. Mais que devient alors cette prétendue supë- « riorité du bien sur le mal, affirmée parles partisans du dua- « lisme? 6" Gomment prétendre que la fusion se substitue à la tt séparation de deux principes opposés, lorsque Texpérience & journalière nous enseigne que , loin de se réunir et de se « combiner, les contraires se fuient réciproquement : l'eau ne « repousse-t-elle pas le feu, Tair et la terre ne se refusent-ils « pas à toute combinaison?... » L'auteur termine sa réfutation du dualisme par l'explication du contraste entre la lumière et les ténèbres, contraste qui seul aurait valu à ce système quelque créance auprès des masses, a H n'y a pas là le moins « du monde deux principes contraires, ditril, l'obscurité n'éa tant pas autre chose que l'absence de la lumière; c'est ce qui « sera établi par les trois arguments suivants : l*" L'homme est (f radicalement impuissant à créer un principe. Que si les ténèa bres étaient quelque chose de réel, comment l'homme pour- « rait-il les produire, les créer, rien qu'en mettant sa main en « forme de coupole devant la lumière? Mais non, l'homme ne « crée pas les ténèbres ; il ne fait que mettre quelque chose « entre lui et la lumière. S*" En se mettant devant une lumière « on a l'ombre derrière soi; que l'on s'entoure ensuite de lu- <r miéres de tous côtés, et l'ombre disparait. Or, si cette ombre « avait une réalité, l'homme peut-il supprimer une réalité? Il « n'y a là que la lumière disparaissant et paraissant de nou-
a veau dë8 qu'il n*y a plus d'obstacle qui vienne se mettre entre «r elle et nous. 3*" Il n'existe pas dans la nature deox corps op- « posés qui soient susceptibles de se transformer complètea ment Tob dans l'autre : Feau ne se convertit en feu, pas plus (( que le feu ne se convertit en eau. Or, Tatmosphère, plongée « dans une complète obscurité , redevient brillante et lumi- V neuse. Il y aurait donc là transformation radicale d'un con- « traire à l'autre, si les ténèbres constituaient un principe op- « posé à la lumière, si elles étaient autre chose que l'absence a de la lumière. Il se présente d'ailleurs un phénomène phy- (c sique tout. à fait identique par rapport aux autres organes. « Le son et l'odeur, par exemple, ne nous arrivent qu'à travers a l'air; et quand nos sens ne peuvent percevoir certains sons <k ou certaines odeurs, songeons-nous à reconnaître dans l'ab- « sence d'une sensation un principe contraire au son, un € principe opposé à l'odorat? Nullement : nous nous bornons « à constater l'absence d'un son et d'une odeur. « L'auteur finit par la citation du passage dlsaîe (1), et le commente dans le sens de son opinion. Bien qu'il soit question de la création des ténèbres, cela signiiie que Dieu fait les ténèbres au même titre qu'il fait le mal, c'est-à-dire que de même que le mal n'est que la privation du bien, l'obscurité n'est que la privation de la lumière. Huitième systètne. — Le hasard auteur de la création. — a II a est des hommes qui attribuent la création du ciel et de la terre a au hasard pur, ne reconnaissant ni créateur, ni ordonnateur, a ni agent libre et volontaire. A les entendre, les corps, dont « l'origine est inconnue, se- seraient réunis dans l'espace, «t serrés, poussés les uns contre les autres. Puis les matières « légères seraient remontées en haut, vers les régions supéa rieures, formant le ciel et les corps célestes, tandis que les <{ matières lourdes seraient restées an fond ; sur celles-ci au- «( raient surnagé les matières liquides ; puis entre les matières « supérieures et inférieures serait venue se placer la matière a poreuse ou spongieuse (harapha) , c'est-à-dire l'air ambiant,
(1) lule, XLV, 7.
<K servant à la création de circonférence, de condition d*équi-
a libre et de stabilité. »
Voici les arguments principaux que Tauteur oppose à ce système : « l"" Tout ce qui est le produit du hasard est générale- « ment attribué à une cause naturelle, de façon que la nature, <r c*est la règle, et le hasard, Texception. Hais si tout est l'œuvre a du hasard, où sont donc les œuvres de la nature? 2^ Les « créations du hasard sont rares, ce qu'il y a de moins nomce breux ; mais si ces rares produits .du hasard comprennent « toute la création, qu'est-ce alors que les corps les plus nom- « breux, qui ne sont pas l'œuvre du hasard? 3** Les créations <c du hasard, sans racines dans la réalité existante, sans prinis cipe qui les maintienne et les fasse durer, manquent de sta- « bilité. Mais si tout est privé de stabilité, que devient la loi « de la durée? 4*" Les corps, disent les adeptes du système, « sont venus se réunir et se presser les uns contre les autres. « D'où sont-ils-venus ? Quel endroit, quelle place occupaient- « ils avant dé s'être répandus dans l'espace? Étaient-ils autre- M ment qu'ils ne sont? S"* Les matières transparentes et lumi- (c neuses sont remontées en haut, disentrils. Maisquelle idée se « font-ils de ces corps translucides? Savent-ils que chacune de « ces étoiles qui nous apparaissent comme des grains de sable est a plusieurs fois le double de la terre et s'en tient à une distance « incommensurable? 6'' Que ceux qui attribuent tout au hasard a fassent donc l'expérience de leur système; qu'ils essayent de a la faculté créatrice du hasard ; qu'ils nous fassent voir la a pierre et le bois se réunissant, s'adaptant, s'emboitant, se a combinant et finissant par former une maison habitable; tf qu'ils nous montrent le bois et le fer se mariant ensemble, a prenant la forme d*un vaisseau et entrant dans la mer ! »
Appréciation de la théorie de Saadia sur le dogme de la création.
Nous venons de donner de longs extraits de ce traité de la création , moins encore dans le but de faire connaître
in extenso son opinion et son système que de fixer nos idées SOT la théologie de son temps. On Yoil que Saadia était à la hanteur de ces questions qui préoccupaient alors comme elles préoccupent dans tous les temps les esprits sérieux, tous ceux qui se trouvent sous Tempire d*une aspiration plus ou moins yague à franchir les bornes de cet horizon étroit qui peut bien enfermer notre corps, mais non T&me immortelle et ses élancements vers rinfini. Saadia, comme nous le voyons, n'a pas limité ses études à la Bible et à la tradition : il s*est familiarisé avec les différents systèmes qui, à ,cette époque comme avant et après lui, avaient cours dans les écoles philosophiques, et il se sert pour les contrôler de leurs propres armes, de la logique et de la dialectique. Par cette innovation, par cette large extension donnée au domaine de la théologie, il donna un démenti à tous ces détracteurs durabbinisme qui le déclaraient incapable de soutenir une discussion sérieuse en dehors de la sphère étroite du culte pratique et du droit canonique. Il en donne un autre à ces casuistes timorés qui, croyant le judaïsme incompatible avec tout ce qui s*appeUe argumentation et raisonnement, voudraient élever comme un mur d'airain entre la religion et la raison. Non, la religion ne saurait craindre la lumière; elle ne saurait la traiter en ennemie , puisque Tâme humaine , comme dit Salomon , n*est pas autre chose qu'une lumière divine (1). Ainsi qu'il l'établit dans sa préface déjà citée (2), la religion veut que nous soyons en mesure de la défendre, et de répondre aux objections, aux doutes, aux arguments spécieux par lesquels on cherche à la combattre et à saper ses fondementSt n'importe d'où ils viennent.
Mais après avoir rendu justice au grand savoir et à l'esprit délié de Gaon, comme on l'appelle; après avoir reconnu en lui le fondateur de l'école théologique pure, nous devons faire nos réserves sur ses opinions et sur sa méthode. Sa démonstration, comme on peut s'en convaincre par les extraits cités, repose essentiellement sur la dialectique, sur la science du Kalam^ si
(t) ProT., XX, «7. («) InlrodicUoD, IV« pvtie, V.
chère à la philosophie arabe de cette époque, à laquelle elle impose son nom (1 ) , mais si vivement combattue déjà par Maîmonide (S) avant d'être démolie et presque supprimée par la raison moderne. En se faisant Vimportateur de la philosophie au sein de la religion, Saadia la recueillit tout entière, et la fit passer du camp opposé dans le sien avec armes et bagages. Hais on ne saurait accepter un pareil héritage que sous bénéfice d'inventaire, et certes on ne peut pas prendre au sérieux toute cette dialectique subtile qui exerça pendant des siècles une dominatîoa incontestée, mais qui a perdu depuis longtemps et son charme et son autorité sur les esprits. Les grandes questions de la théodicée ne sauraient être tranchées par les arguties du syllogisme ; ce serait les amoindrir que de leur appliquer une méthode d'ailleurs complètement usée. Mais, quoi qu'il en soit de celle de Saadia, on ne saurait lui enlever le mérite d'avoir combattu, ébranlé par l'arme fine du ridicule une foule de sys* tèmes erronés qui avaient cours de son temps, et dont se repaissaient beaucoup d'esprits chimériques et crédules. Et puis, en dehors de l'exposition et de la réfutation des systèmes cosmogoniques, il restera toujours de Saadia sa nouvelle exégèse, par laquelle il sait rattacher les vérités transcendantes et éternelles de la théologie à des textes bibliques. C'est un immense service rendu à la parole de l'Ecriture, dont il a élargi les bases et agrandi l'horizon. Il a trouvé la formule précise, logique et philosophique, de ce que la tradition enseigne par allégorie et par voie d'allusion. N'est-ce pas lui qui donne pour base à la création eo; m'Ai/o un texte d'Isaîe (3) ; qui prouve la contingence de la matière céleste et terrestre par un d^ive passage du même prophète (4) ; qui met à néant le système des atomes par une invocation des Proverbes (5) ; qui combat Téternité de la matière par un verset des Psaumes (6) ; qui démolit le dualisme par une phrase d'Isaîe (7); qui déduit le but de la création d'une
(i) GMiie, !'• pvUe, oh«p. 11, ItmIik)- (4) IiOe, XLV, «t.
UoB et notei de S. Mnnk. (5) ProT., VIII, S9-30.
(i) md, (6) PMamei, XG,i.
(3) iMie» XLIV, S4. (7) iMTe , XLV, T.
Strophe des Psaames (1), noas apprenant qae Diea vent bien noos montrer sa puissance et sa gloire, nous imposer son culte, et par là nous rendre dignes du bonheur temporel et éternel, suivant un autre texte biblique (2)?
Pour résumer en quelques mots la théorie de Saadia sur le dogme de la création , nous dirons qu*elle se réduit à deux points : l"" création réelle, produite à un certain moment ; 2^ création tirée du néant. Ces deux points sont conformes à la doctrine permanente du judiaisme, indiqués dans la Bible, cachés sou» le voile de Tallégorie et de la fiction dans la tndition, ainsi que nous Tavons montré dans les deux chapitres précédents. Mais Saadia les a systématisés, formulés en propositions dogmatiques, en y appliquant le raisonnement et les ressources de la dialectique. Nous avons déjà dit ce que nous pensons de sa méthode démonstrative, et nous verrons tout à Theure ce qu'en pensent les théologiens ses successeurs. Quoi qu'il en soit , elle aura toujours sa place dans Thistoire de la théologie, et notamment dans celle de la formation du dogme.
% ^. — Le dogme de la création selon Ba'hya {les Devoirs du cœur).
Ba*hya s'occupe aussi de l'existence de Dieu démontrée par la création, mais à titre de question préjudicielle relativement au dogme de Tunité de Dieu. Il y consacre trois chapitres dans son traité du monothéisme. Voici comment il pose la question (3) : a Toute chose que nous tenons à dégager des doutes qui peu- « vent courir sur son existence soulève d'abord cette question : « — La chose existe-t-elle ou n'existe-t-elle pas? — Son existe tence une fois démontrée, surgissent trois autres questions : « — Qu'est-elle? comment est-elle? pourquoi est-elle? Mais par a rapport à Dieu il ne peut y avoir que la question de savoir
(I) Pmoibm, CXLV, IS. (3) Ba'hya, DeToid dn esor; tnM da
(t) Dealer., VI, 94. nonoiMiraie, ekap. 4, ft ai 6.
« s'il existe; Une peut pas être permis de demander autre a chose à son égard. Son existence une fois démontrée par des « preuves spéculatives, il faut passer immédiatement à celle u de son unité et de la nature de cette unité. Il importe, par « conséquent, de commencer nos recherches par la question de « savoir si Tunivers émane d'un créateur ou non... . a La nécessité d'un créateur tirant la création du néant c repose sur les trois propositions suivantes : 1"* Nul être ne « peut se créer lui-même. 2<^ Les êtres qui ont un commence- « ment d'existence sont limités en nombre, et cette limitation <( les fait aboutir nécessairement, à leur origine, à un être prête mier avant lequel il n'y en avait aucun. 3"* Tout ce qui est a composé est créé. Voici maintenant le développement de ces m trois points ; l*" Tout être qui a passé de la non-existence à « l'existence ne saurait échapper à cette alternative : ou il s'est « créé lui-même, ou bien il a été créé par un autre. S'il s'est « créé lui-même, il subit un autre dilemme : il s'est créé ou « avant ou après son passage du non-être à l'être, double im- (i possibilité. S*il s'est créé après son passage du néant à la réa- « lité, il n'a rien créé du tout, puisqu'il existait déjà : qu'est-ce « que c'est que la création d'un être qui existe déjà? S'est-il « créé avant qu'il existât, comment le pouvait-il étant alors dou- « blement le néant, — néant en puissance, néant en réalité, — (c car le néant est radicalement impropre à produire ni acte ni i[ aptitude virtuelle? Donc nul être ne peut se créer-lui-même, (( et notre première proposition est acquise.
a 'i? Tout ce qui a une fin a un commencement : c'est, en tt effet, un axiome que ce qui n'a pas de commencement n'a « pas de fin, eu égard à l'impossibilité d'imaginer une limite a propre à arrêter la pensée de l'homme par rapport à un être « qui n'a aucun point de départ. Donc tout être à qui nous recona naissons une fin ne peut pas ne pas aboutir à un être premier « sans précédent, à un commencement sans antécédent. Appli- « quons cet axiome à l'ensemble des êtres de la création. Tous « ayant un commencement limité , tous s'arrêtent à un être « premier sans antériorité, à un commencement qui, lui, n'a pas
LA GRÉATIOlf. 81
« de commencement, attendu qu'an nombre infini de causes est
tf inadmissible (1). Remarquons en outre ceci : il est constant
« que toute partie implique un tout, le tout n'étant pas autre
<c chose que Tensemble des parties. Mais Tinfini ne saurait avoir
a de parties, il est indivisible. Car qu'est^e qu'une partie? Une
tf dimension retranchée d'une plus grande dimension à laquelle
a elle sert de mesure et d'unité, ainsi que l'a établi Euclidès au
« commencement du cinquième chapitre de son traité des di-
« mensions. Supposons maintenant un être ou objet qui soit
o infini en acte, et retranchons-en une partie par la pensée.
« Assurément cette partie sera moindre que le tout dont nous
« l'avons retranchée. Maintenant, si cette partie est infinie, il
« y aurait là deux infinis, dont l'un plus grand que l'autre,
« ce qui est inadmissible. Si, au contraire, cette partie est
n finie, il s'ensuivrait qu'en l'ajoutant, elle qui est finie, à
« l'autre partie dont nous l'avions retranchée, la totalité de-
i< viendra un être fini, contrairement à notre proposition pre-
« mière : en définitive, nous aurions là un être tout à la fois
<c fini et infini, c'est-à-dire la réunion des contraires, c'est-à--
tf dire une impossibilité absolue. Donc l'infini est indivisible;
tf il n'a point de parties, tout ce qui a des parties impliquant le
tf fini (i). Appliquons maintenant ce procédé de soustraction
« à la réalité existante; prenons par la pensée un laps de
« temps quelconque de l'humanité, une période, par exemple,
« allant de Noé à Moïse. Cette période sera donc la partie d'un
a tout embrassant la durée entière des êtres existants. Cette
« période étant finie, le tout dont elle fait partie est nécessai-
« rement fini. Hais si cet univers dans son entier est fini, il
« faut qu'il aboutisse à une cause première, eu égard à l'im-
« possibilité d'un nombre infini de causes. Donc la création,
« dans son entier, s'arrête à une cause première sans antério-
« rite, et les êtres créés ont une limite àlear origine.
(I) Cf. Guide iet Égariez IntrodaetioB k de S. Hiuk, ofc Ton toU qve cette un* partie , troisième proposition. tration se npproeke de celle dlbn-SlM.
(i) Ibii.^ première proposItioB , noie 3,
a 3"* Toot être composé Test indabitablement de plas d*ane « matière, et les malériaui qui entrent dans sa composition ce ont sur lui la priorité dans Tordre naturel, et Tagent qui « opère cette composition a surTélre une double priorité, dans « Tordre naturel et dans le temps. La priorité absolne est ce <c qui n'a pas de cause ; ce qui n'a pas de cause n'a pas de com- « mencement, et ce qui n'a pas de commencement est infini, « le fini et la priorité absolue étant contradictoires. Donc tout « ce qui n'est pas la priorité absolue est créé, attendu qu'il n'y « a pas de mezzo termine entre le primitif et le créé. Donc « tout ôlre composé, par cela seul qu'il n'est pas primitif, est <c nécessairement créé. Voilà donc nos trois propositions suf- « fisamment démontrées. »
L'auteur déduit ensuite de ces trois propositions fondamentales les preuves de l'existence de Dieu, et s'exprime ainsi : « Quand nous fixons nos regards sur l'univers, nous le troua vous fait et composé de parties qui toutes sont unies et pla- « cées dans un ordre harmonieux. Il se présente à nos sens a comme à notre esprit sous la forme d'une maison achevée, « munie de tout le nécessaire ; le ciel en constitue la coupole, « la terre le parquet ; les étoiles Téclairent comme autant de (( lampes ; les corps y sont groupés comme dans des magasins tt bien rangés, en vue des besoins auxquels ils doivent satis- « faire. Au milieu de cette création apparaît l'homme, qui en « dispose à son gré en vrai maître de maison, mettant la main « sur les végétaux pour sa consommation , sur les animaux « pour son agrément et son plaisir (i). Contemplons ensuite c le lever et le coucher du soleil, opérant la succession du « jour et de la nuit ; l'aphélie et le périhélie, causes du chaud « et du froid, de Tété et de Thiver ; la division des saisons et « leur succession constante et régulière (2) ; puis les planètes « avec leurs mouvements variés, les astres et les constellations a accomplissant leurs évolutions dans une juste mesure, ne
(I] Ptaomei, VIII, 7 ei S. (i) PsâimiM, GIV, SO; Job, IX, 7.
« sortant jamais de leur orbite, exemptes de tout changece ment, et tons ces corps concourant à Tayantage et an bience être de Tespëce hnmaine (1). L^nnivers nous rëyèle ainsi sa a nature composée et combinée dans son ensemble et dans ses <t détails. Fixons ensuite notre attention sar les végétaux et les a animaux, composés des quatre éléments, le feu, Tair, Teau, « la terre, éléments distincts et séparés qu'il est impossible à « rhomme d'unir par un lien naturel, à cause de leur inces- « santé transformation, de manière qu'ils nous échappent par « leur constante mobilité, tandis que leur liaison primitive, a celle qui a présidé à leur génération, conserve sa force et sa « stabilité jusqu'à l'éternité. D'après quelques philosophes, et ce contrairement à Âristote qui veut y voir un cinquième éléce ment (2), les corps célestes et les êtres du monde supérieur « dériveraient de l'élément du feu (3). »
u Le simple aspect de ces corps formés et composés des susce dits éléments, joint à la certitude qu'ils n'ont pu ni se comce biner ni s'unir spontanément eu égard à leur antagonisme, « nous suggère la pensée et nous donne la conviction que l'auf< teur de leur union et de leur liaison est en dehors d'eux, ce opérant leur fusion contrairement à leur nature, en dépit ce d'eux-mêmes; que seul cet auteur, ce créateur, a été capable ce de réaliser leur agrégation et leur composition. Procédant « ensuite à l'analyse de ces quatre éléments, nous les trouvons « composés de la matière et de la forme, en d'autres termes « de la substance et du mode. La matière, c'est la matière prea mière, principe des quatre éléments, la matière hylique ; la <c forme, c'est la forme primitive, générale, racine de toutes « les formes, soit substantielles, soit contingentes, telles que (( le chaud et le froid, l'humide et le sec, le lourd et le léger, a le mouvement et le repos, etc. La composition et la liaison « se montrent dans l'ensemble de la création conmie dans ses
(I) EooMf., m, 1 61 11. (3) PiuniM, CIV, 4.
(«) Guide, u. t., Tin^t-ililème propotilioB, noies de S. Mank.
a différentes parties, ses racines, ses branches, ses êtres sim-
tf pies ou composés, supérieurs ou inférieurs. Il s'ensuit, confor-
« mément à notre troisième axiome : «Tout ce qui est composé
a est créé, » que Funivers dans son eutier est créé ; puis, d*après
« notre première proposition : « Nul être créé n'a pu se créer lui-
« même, y> que Funiversa un créateur auquel il doit son existence
tt et sa réalité. Enfin, de notre seconde proposition : « Les causes
a en nombre infini sont impossibles,» il résulte que la création
« aboutit à une cause première, à un être premier sans anté-
<c cèdent, créateur et ordonnateur de Tunivers, Tayaut créé
a sans matière, c'est-à-dire du néant, sans instruments et sans
(( motif connu (1). Et ce créateur, c'est l'Être suprême, but de
a nos recherches, principe vers lequel nous aspirons de toutes
« les forces de notre pensée et de notre raison, priorité abso-
« lue, infinie., premier et dernier (3).
a II est des hommes qui attribuent l'univers tel qu'il est au
a hasard, niant le créateur et l'ordonnateur suprême. Mais
a est-il possible à un homme jouissant de la saine raison de
a s'arrêter à une pareille absurdité? Que ce même individu
« entende dire à quelqu'un, d'une machine hydraulique ser-
ce vant à l'arrosage d'un arpent de terre ou d'un coin de jardin,
a que cette machine s'est produite ainsi d'elle-même, sans
a qu'un ouvrier habile ait présidé à sa confection, à la combi-
« naison de ses parties, de ses rouages, dont le moindre a son
a utilité générale, ne s'empresserait-il pas de lui exprimer son
« étonnement , son incrédulité, de déclarer fou l'auteur de
a cette fable, de lui infliger un démenti formel? Eh bien, s'il
« est inadmissible qu'une petite et mesquine roue, œuvre sim-
a pie et sans art, destinée à l'irrigation d'un tout petit coin de
tf terre, soit le produit du hasard, on l'admettrait à propos de
a l'immense sphère qui entoure notre globe et tout ce qu'il
« contient, qui opère son mouvement avec une sagesse que
« l'intelligence est impuissante à concevoir, qui effectue tout
(( ce qui est utile à la terre et à ses habitants, et l'on oserait
(I) Itafe, XLIV, S4; Job, XXVI, 7. (S) UaTe, XLIV, 6, XLI, 4.
<K prétendre qae cette immense machine n'est pas l'œavre <K d'nne intention et d'une conception aussi sages que toutes- « puissantes ! D'ailleurs, n'est-il pas clair comme l'évidence que « les produits du hasard, sans attache avec une cause inteîli- « gente, n'offrent nulle trace de sagesse et de puissance? Jelez « au hasard de Tencre sur du papier blanc, et voyez s'il en « résulte une écriture aux lignes régulières et lisibles, comme « TOUS la formez avec la plume. Que l'on vienne nous présentt ter une belle page d'écriture, telle que la plume seule est « habile à en tracer, et soutenir qu'elle n'est pas autre chose « que l'effet de l'encre aveuglément jetée sur le papier, nous « ne croirions jamais pouvoir assez démentir une aussi ridi- « cule assertion. Mais s'il en est ainsi pour des signes purec ment conventionnels, imaginés par nous-mêmes, comment « la création, œuvre si fine, si délicate, si élevée, insondable a comme Tinfini, comment pourrait-elle être autre chose que a le produit de la volonté, de la sagesse, de la puissance de « celui qui possède ces facultés à la plus haute puissance? Les tf preuves de l'existence de Dieu tirées de la création, telles que « nous venons de les exposer, satisferont k coup sûr quicon- « que sait comprendre et rendre hommage à la vérité; elles « suffisent également pour démolir le système de l'éternité de « la matière. 9
Nous voyons, par cet exposé de la thèse de Ba'hya, que, à l'exemple de son maître Saadia, il débute par les preuves logiques. Il croit devoir sacrifier à la mode et apporter à la théologie son contingent d'arguments à priori. Mais il ne faudrait pas croire qu'il se comptait dans ce genre de démonstration. Non; il dit formellement dans sa préface qu'il a cru devoir « écrire son livre dans un style simple, clair et familier, lais- « ser de côté et la phraséologie creuse, et les termes technia ques, et l'argumentation subtile et la dialectique à l'air con- <( quérant de la philosophie arabe. 9 II déclare toutefois que, dans le premier traité, celui de Texistence et de l'unité de Dieu , la gravité et la profondeur du sujet nécessiteront de sa part l'emploi de l'argumentation logique. Aussi n'insiste-
rons-Dous guère sur la valeur des irois propositions-axiomes^ qui, selon lui, servent de base au système de la création. Ces propositions d'ailleurs ne lui appartiennent pas; elles sont empruntées en partie à la philosophie du Kalam^ en partie à la philosophie péripatéticienne telle que Tauteur pouvait la connaître. Elles sont loin d*étre irréprochables, elles ont subi le sort commun à tout ce genre d'argumentation à priori^ qui ne repose pas sur la base solide de Tobservation des faits : après avoir renversé celles qui les précèdent, elles sont démolies par d*aulres qui les suivent. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que Ba'hya a hâte de rattacher ses axiomes au spectacle de la création, cherchant ainsi à fondre ensemble la preuve à priori et lapreuyeàpo5/er»ort,ne donnant à la première qu'une bien petite place, et consacrant les plus larges développements à la preuve cosmologique. C'est ce qu'il fait dans le sixième chapitre que nous venons de transcrire en entier, et qu'il va faire sur une échelle très-étendue dans le second traité, inti tulé : a Appréciation de la sagesse et de la bonté divine par le spectacle delà création (Behina). »
Analyse du second traité du livre des Devoirs du cosur (1). — Il commence par signaler les obstacles qui s'opposent à ce que nous comprenions et reconnaissions les bienfaits de Dieu, malgré leur grandeur et leur généralité. Ces obstacles sont au nombre de trois principaux : a i» Les préoccupations mondai- « nés, les passions, les plaisirs, les affaires et les intérêts qui « nous absorbent, mettant comme un voile impénétrable entre <t nous et le spectacle des grâces divines. Ces préoccupations (f engendrent l'égoisme, l'égoïsme qui grandit en raison directe « des faveurs dont Dieu nous comble, et qui nous porte à de- « venir jaloux du bien et du bonheur d'autrui (2) ; 2*» l'habi- « tude, que nous contractons dès notre plus tendre enfance, « à recevoir ces grâces et faveurs divines (3). L'habitude, qui « ne le sait, devient une seconde nature, et quand on est sans
(1) Baliya, DeToin dn cœur, «•mité. («) PiAumat, X, 4. De rappréciaiioB éat œntres dhlnei. (3) Job, XI, 38.
« rel&che comblé de bienfaits, on finit par les accepter non « plus comme une faveur dont il convient de remercier le disor pensateur, mais comme an tribut qui nous est légitimement « dû. Voici une comparaison propre à mettre ceci en évidence : « un homme de bien adopte deux enfants, Tun du jour de sa « naissance, l'autre depuis son adolescence, après Tavoir sauvé « d'un grand danger. Celui-ci voue à son bienfaiteur une gra- « titude éternelle, sachant de quel abime il Ta tiré, tandis que « celui-là, qu'il a entouré de soins et de tendresse depuis sa « naissance , ne ressent aucun sentiment de reconnaissance ; « il se regarde comme le fils de la maison, comme le prot priétaire légitime de tous ces trésors qui lui sont prodigués. « Et pourtant c'est bien lui qui a le plus d'obligations à son « père adoptif. Tant il est vrai que l'habitude constante des « faveurs divines est souvent la cause même de notre ingrati- <( tude (1) ; S"* l'erreur qui nous fait prendre le change par rap- « port aux maux dont nous sommes parfois frappés, soit dans a notre personne, soit dans nos intérêts, et qui, à titre d'é- « preuves, sont de véritables marques de la bonté divine (3). t Dans notre aberration nous les repoussons comme des maux « insupportables; taxant la Divinité d'injustice et de cruauté « à notre égard, niant ses bienfaits et critiquant jusqu'au gou-
a vemement providentiel »
i • En quoi consiste V appréciation de Vosuvre divine. — « Elle
a consiste dans l'observation réfléchie des marques visibles de
« la bonté créatrice, et dans l'impression qu'elle laisse au fond
« de r&me, suivant le degré d'aptitude de chacun de nous qui se
u livre à cet examen. Il importe d'abord de se pénétrer de cette
tt vérité, que la sagesse créatrice, malgré ses manifestations si
« diverses et si variées, est une par sa base et dans son prin-
« cipe. Elle ressemble au soleil, que son unité n'empêche pas
<c de nous offrir par le jeu de ses rayons toutes les couleurs
« du prisme ; à l'eau , dont chaque goutte reproduit diver-
« sèment la belle coloration des fleurs d'un jardin. Cette grande
(I) Oiée, XI, 5. (9) Piamnei , GXIV, IS.
« Tariété de formes sous laquelle la sagesse créatrice se montre « à nous nous impose une contemplation sérieuse, un examen « approfondi. En effet, si cette création n'offrait qu*un type « unique dans la multiplicité de ses produits, pas ne serait be- « soin d'effort ni d'attention pour la saisir ; le sot et le sage la « percevraient de la uiéme façon. L'action uniforme s'an- « nonce comme l'œuvre non d'un agent libre et volontaire, <r mais d'un agent naturel , remplissant une fonction qui lui tf est impérieusement imposée, et qu'il n'a pas le pouvoir de « modifier : c'est ainsi que l'eau a sa propriété spéciale dans la « froideur, comme le feu dans la chaleur. Mais l'agent libre « s'annonce par la diversité de ses actes accomplis à différents (c moments. Et c'est parce que Dieu est un agent libre, volop- « taire, indépendant, dégagé de toute fatalité, qu'il a réa- 0 Usé cette création aux formes multiples et variées à l'infini ; « et c'est cette variété qui, grâce à l'harmonie qui y règne, « dénote à la fois l'unité et la plénitude de la volonté du créa- « teur (1)...
i. Au sujet du devoir de se livrer à cet examen des ceuvres divines. — «c Le devoir d'étudier et de contempler les œuvres « de Dieu est fondé sur la raison, sur l'Écriture et sur la Trace dition : 1"* Sur la raison. N'est-ce pas la raison qui nous ap- <K prend que la supériorité de l'homme sur l'animal gtt dans tt son aptitude à discerner, à comprendre et à s'assimiler les « marques de la sagesse divine répandues dans toute la créa- « tion (3)? Il s'ensuit qu'en s'adonnant à cette étude l'homme c( maintient cette supériorité suivant son degré de conception; ce s'en détourner, c'est non pas s'assimiler à la brute, mais « tomber au-dessous d'elle (3). 2® Sur l'Écriture. Cela résulte « de nombreux textes bibliques (4). 3* Sur la Tradition. Elle « nous prescrit, en effet, d'étudier avec soin le cours du soleil « et des astres ; elle nous conseille de méditer sérieusement sur
(i) PsAumes, GXXXV, 6. (4) Isale, XL, 8 et 96; Pi., VIII. 4;
(i) Job, XXXV, U. XLII, 18; ProT., IV, 18; Eodéf., II, 14;
(3) Iule, 1,8. VII, S.
« les compensations de la vie pieuse et de la vie sensuelle;
<E elle nous montre dans les animaux des modèles de bonnes
« mœurs (1).
3. Des différentes catégories de cette appréciation des ceuvres de Dieu. — a L'auteur range les marques de la sagesse divine
«c sous trois chefs principaux : 1"^ marques patentes et, pour
a ainsi dire^ officielles, perceptibles pour tout le monde, pour
tt les sots comme pour les intelligents; telle est révolution
tf diurne de Fastre du jour éclairant successivement toutes les
« parties du globe et ses habitants {%); 2« marques invisibles et
<x cachées, dont la filiation ne peut être saisie que par les esprits
« d*élite, capables d'embrasser les lois de la nature dans leur
«c généralité : telle est, par exemple, la mort présentée comme
« un bien par TËcriture et par la Tradition (3); 3"* marques en
« partie visibles et en partie invisibles, et pour ce motif exi-
«c géant une étude et une observation des plus attentives : telle
tf est la succession régulière des saisons et tout ce qui s'en-
i< suit. C'est par Tétude constante des faits de la création, et
a surtout en les envisageant au point de vue spirituel, que le
t sage parvient à les gravir comme les degrés successifs d'une
tf immense échelle, et qu'il s'élève peu à peu jusqu'à la con-
a naissance de Dieu , à la profession de son culte , à la plus
« vive gratitude pour tant de bienfaits répandus dans l'en-
et semble comme dans toutes les parties de l'œuvre divine...
« Prenant des choses de ce monde le seul nécessaire, il dé-
(c daigne le reste, il méprise tout ce superflu qui n'est qu'un
« obstacle à la liaison intime qui doit unir la créature au créa-
i< teur. Mais le sot, qui ne se préoccupe ni de la direction du
<K gouvernement de l'univers, ni de la sagesse créatrice, consi-
n dère ce monde comme sa véritable et éternelle résidence,
tf Conséquent avec cette pensée, il concentre toutes ses facultés
« sur les choses mondaines, croyant travailler à sa perfection
(1) Talrnnd, Sabbath, fol. 75; Aboth, II, (3) GenèM, I, Si; BcMléi., IV, 1; Bfrl; Talmiid, Eroubln, fol. 100. réscUth Ratba, seot. 9.
(<} Pfumat, CIV, st.
« et à son salut, tandis qu'il ne travaille et n*amasse que pour
a les autres, auxquels il abandonne forcément tout le fruit de
« son labeur terrestre...
4. Des différentes manifestations de la sagesse divine dans les œuvres de la création, — « Elles sont au nombre de sept V principales ; l"" La terre, occupant le centre du monde, ac- « cotée par Teau qui la domine, Teau qui a au-dessus d'elle <f Tair, Tair qui est dominé par le feu, et ces quatre éléments ce occupant chacun son poste d'une manière fixe et invariable, a la mer semblant enchaînée dans des limites infranchissables a à sa fureur et à ses tempêtes {l);9^ la sagesse qui s'annonce a dans l'espèce humaine en général (2) ; S"" celle qui s'accuse « dans l'individu humain, dans sa physiologie , dans son or- <( ganisme, dans ses facultés intellectuelles, et notamment dans <t cette lumière de la raison qui lui assure la priorité sur <x les êtres inintelligents, véritable microscomc, image de l'a- « nivers (3) ; 4® celle qui est visible dans les animaux, depuis « rinfime vermisseau jusqu'au gigantesque réem, embrassant (c tous les genres, toutes les espèces animales, avec leurs for- « mes, leur stature, leurs instincts, leurs propriétés et leur utitt lité dans ce monde (4) ; 5"* celle qui frappe nos regards dans « l'organisation si fine et si délicate des végétaux, dans leurs u classifications, dans la nature, la vertu et Futilité de chaque « plante (5) ; 6"* celle qui se manifeste dans les divers arts et « métiers que Dieu a suggérés à 1 homme pour la satisfaction a de ses besoins, de ses plaisirs, de ses intérêts particuliers ou tt généraux (6) ; V enfin la sagesse qui se montre dans Tin- « struction et les institutions religieuses, ayant pour objet de « nous procurer la possession des deux mondes, de la vie pré- « sente et de la vie future (7). A cette dernière catégorie apparue tiennent toutes les lois sociales qui régissent les différents
(i) Job, XXXVIII, H; Ps., CIX, 89; (4) Job, ohap. S8 et S9.
GIV. (5) I Rois, IV. 33.
(S) PMumM, VIII, 10. (6) Job, XXXVIII, 36; ProT., II, 6.
(3) Job, X, 10-lS. (7) IiaXe, LV, 1 ai 3.
« peuples au lieu et place de la religion, mais seulement sous « le rapport temporel. A propos de celte dernière manifesta- « tion de la sagesse divine, il importe de constater que la nature, « ayec Tensemble de ses propriétés, est à la religion cequeTes- « clave est à son maître (t). C'est à ces sept points de la sa- « gesse créatrice que ferait allusion , suivant Topinion d*un « théologien , le palais de la sagesse supporté par sept cote lonnes (2).
5. Sur laquelle de ces manifestations de la sagesse créatrice doit seporter plus spécialement Vattention de l'homme.-— « C'est a particulièrement sur Thomme, sur la sagesse visible dans la a formation de cet être complexe qui est lui-même un monde, « une réduction du macrocosme, que nous devons fixer notre a attention. Il faut le prendre au moment même de sa naisa sance , l'observer minutieusement dans sa double constitu- « tion, physiologique et psychologique. Cette étude ne peut <f que nous inspirer la plus vive admiration pour le génie préa voyant et tout- puissant qui a présidé à cette organisation « merveilleuse , et une gratitude sans bornes pour sa bonté a infinie (3). »
L'auteur aborde ensuile cette descriptibn détaillée de l'homme, dans le genre de celle de Xénophon chez les anciens et de Fénelon chez les modernes. Nous ne pouvons le suivre dans cette analyse qui dénote chez Ba'hya une sagacité et un esprit d'observation des plus rares; nous nous bornerons à transcrire ce qu'il dit des facultés intellectuelles en g*ènéral, et de la raison en particulier : a Arrélons-nous, dit-il, à certaines facultés intellec- « tuelles : la réflexion, la mémoire, l'oubli, la pudeur, la rai- « son, la parole. Que l'on songe d'abord aux conséquences de la a perle de la mémoire ou même de la simple altération de celte « facullé. Si l'homme n'avait pas souvenance de ce qu'il possède, « de ce qu'il sait, de ce qu'il a pris, donné, vu, entendu, dit, « reçu en bien ou en mal , éprouvé d'agréable ou de dou-
(f) Eiode, XXV, 95; XV, S6. (3) Job, XIX, S6} Ps., GXXXIX 14-16.
(1) ProT., IX, i.
tt loureuXf qae deTiendrait-il? La sagesse et TexpérieDce a ne serviraient à rien. Toute liaison, tonte association entre a le passé et Tavenir serait rompue, et Thomme perdrait pour « ainsi dire son identité. Remarquez ensuite Futilité de Toa- « bli : sans Toubli , nos douleurs seraient éternelles ; nulle « joie et nul plaisir ne pourraient y faire diversion ; plus (l*es- « poir consolant, plus de stabilité dans nos résolutions. Les « Yoilà donc bien constatés, les avantages de ces deux facultés « opposées. Méditez ensuite sur le sentiment delà pudeur, que, « seul de tous les êtres vivants , Thomme est susceptible de <c ressentir, et appréciez-en les mérites. Sans la pudeur, que « deviendraient Thospitalité, la bonne foi, la bienveillance, la <K charité, Téloignement du mal, et une foule de nos plus saintes <x prescriptions? Que deviendraient le respect filial, larestitu- « tion des objets trouvés, Thorreur pour le péché? Car on ne V se livre habituellement à ces vices qu*après s'être dépouillé <x du manteau de la bonté et du voile de la pudeur (1). Ce qui a est bien fait pour exciter ici notre admiration, c'est que ce <c sentiment de la pudeur, Dieu nous Ta implanté vis-à-vis de <( notre prochain, mais nullement à Tégard de lui-même. Pour- « quoi, si ce n'est dans le seul but de nous affranchir envers <c lui de toute contrainte morale, et de nous laisser entièreor ment le mérite et la responsabilité de nos actes? Ce qui ne a doit pas nous empêcher de nous imprégner d'une sorte de « pudeur raisonnée et réfléchie, propre à nous attacher à son « culte, à nous rendre toujours présente sa providence gênéa raie et spéciale (2). Mais où la bonté infinie de Dieu se mania feste d'une façon toute particulière , c'est dans l'action de « cette noble faculté de la raison qui nous distingue de tous (c les êtres animés, qui préside à notre conduite et à nos actions tt tant qu'elle n'est pas atteinte d'une grave lésion. Parmi les <r innombrables avantages de la raison signalons d'abord son \ puissant concours pour nous assimiler la connaissance de a Dieu, celle de son action universelle, de sa sagesse, de sa
(0 iirémia, Vf, 15; Zephuia, 111, 6. (9) ÊiéoUel, XXXVI, 3t.
« stabililéf de son unité, de son éternité, de son immensité « embrassant le temps et l'espace, de sa personnalité qui le « met infiniment au-dessus des qualités et des pensées de tous « les êtres créés, de sa miséricorde, de sa grftce, de sa distinctt tien absolue. C'est la raison qui nous conduit au culte de tt Dieu, fondé sur sa bonté; c'est la raison qui nous donne la a foi en la révélation et en la mission de Moïse ; c'est la raison « qui nous fait assumer devant Dieu la responsabilité de nos « actes, de même que son absence nous en affranchit totale- « ment; c'est la raison qui nous donne conscience de nos per- « ceptions externes et internes ; c'est la raison qui, pénétrant « bien au delà de la portée de nos organes, nous fait saisir la « cause du déplacement de l'ombre et du trou creusé par la tt goutte d'eau dans le dur rocher ; c'est la raison qui nous fait a discerner le vrai du faux, le plus du moins, le bien du mal, « le beau du laid, le possible de l'impossible ; c'est la raison tt enfin qui nous asservit les animaux , qui nous initie à la « science des astres, qui nous en fait mesurer la distance, qui a nous en enseigne les inconvénients, qui nous familiarise tt avec les proportions et les déductions des sciences mathétt matiques, avec le syllogisme, base de la logique, avec tant « d'autres sciences et arts qu'il serait trop long d'énumérer. Ce tt que nous venons de dire de la raison s'applique à toutes « les facultés de l'homme, c'est-à-dire que toutes elles sont u parfaites , chacune d'elles ayant son but et ses avantages « propres.
tt Analysons ensuite ce don noble et précieux de la parole, « de la parole qui sait exposer et exprimer avec la clarté de tt l'évidence les idées enfouies au plus profond de notre âme et tt nous approprier celles de notre prochain. Admirez la langue « humaine, véritable plume de la conscience et messagère du tt for intérieur. Sans la parole, point de sociabilité, et l'homme « serait réduit à la condition de la brute; c'est elle qui con- « State la supériorité relative de l'homme sur l'homme, qui est « le gage de la double alliance de l'homme avec son prochain « et de l'homme avec Dieu; c'est par la parole que nous effec-
a taons la réparation, Teffacement de nos iniquités religieuses tt et niorales; c*est de la parole que dépendent la grandeur et « la misère de Tindividu, à tel point que Ton pourrait défi- « nir rbomme, une âme servie par une langue ; c'est elle, en « un mot, qui fait Tbomme, qui Tindividualise, qui le diffé- (i rende des animaux. Admirez encore cet art de former les « caractères de l'écriture, au moyen de laquelle nous arrivons c( à retracer les choses présentes à la postérité la plus reculée, « à les propager d'une extrémité du monde à Tautre, à en- « voyer à nos proches et à nous faire envoyer de leur part, en <c quelque lieu qu'ils se trouvent, la paix, la consolation, la « joie; enfin à garantir la perpétuité des sciences consignées « dans les livres, à réunir et à associer ensemble les idées a éparses et individuelles, à enregistrer les transactions civiles « et commerciales.
a Admirez ensuite cette merveille des merveilles, toujours u présente à nos regards, celte voûte céleste qui, n'importe « d'où vous la contempliez, s'offre à vous sous la forme de l'hé- (i misphère, qui partout et toujours révèle à l'observateur in- « telligent la sagesse et la puissance infinies. Si la vue du plus « informe débris d un monument antique excite notre atten- « tion, notre surprise, quels ne doivent être notre étonnement « et notre admiration à la vue des globes céleste et terrestre, « créés sans effort, sans fatigue, par la simple volonté de « Dieu (i)! Remarquez aussi la couleur azurée du ciel, si pro- « pice à l'organe de la vue, qu'elle fortifie par la concentration « des rayons, tandis que le blanc produit un effet tout opposé. « Remarquez encore un fait de physique générale embrassant u toutes les œuvres de la création, grandes et petites : c'est c( cette loi mystérieuse du mouvement universel affectant tout a ce qui est créé et composé, perceptible seulement pour l'es- « prit, non pour les sens. En dehors du mouvement, point de (c succession de l'être et du non-étre, selon l'aphorisme d'un « philosophe. La majorité des faits de la nature dépend du
(f) Piaamet, XXXIII, «.
« mouYement. Cette loi da roouyement est Tune des grandes a merveilles de là sagesse créatrice . le signe infaillible de « la constante sollicitade du Créateur pour ses créatures ; elle « nous apprend qu'à l'exception des faits qui sont du doa maine du libre arbitre et dont la Proyidence s'est plu à nous « laisser la disposition pleine et entière, le moindre de nos a mouyements se rattache par une chaîne invisible à la volonté « de Dieu. Ce qu'il nous importe le plus à cet égard, c'est la a conclusion morale à en tirer, à savoir que nous devons rap- « porter tous nos mouvements à Dieu, avoir toujours présent « à la pensée le lien impalpable qui nous unit à lui, nourrir « à regard de la Divinité des sentiments de crainte, de véné- « ration et d'abnégation, en un mot faire notre volonté de la
a sienne, et mériter ainsi la béatitude éternelle (1) »
L'auteur finit sa belle description des merveilles de la création par cette invocation : a Béni soit le sage, le bienfaisant « Créateur qui , de la cause en apparence la plus infime , « sait faire découler des effets grandioses, des réalités prodi- <r gieuses (2)... 9 II termine en insistant de nouveau sur les grands résultats de l'appréciation de l'œuvre de la création ; seule elle peut nous pénétrer de la réalité de la bonté infinie, comme de la nécessité de lui offrir nos hommages. Mais qu'on n'oublie pas qu'il s'agit là d'un devoir qui exige une application constante, se renouvelant sans cesse, faisant joumellemeni de nouvelles découvertes dans le monds matériel comme dans la sphère intellectuelle. Son dernier mot sur ce grave sujet c'est la réserve suivante : « Tout ce que nous venons de dire de la « création, comme tout ce que nous pourrions trouver encore, « au moyen des plus profondes investigations dirigées par a un cœur pur et une âme inspirée, tout cela n'est qu'un «( imperceptible atome de la sagesse et de la puissance du (T créateur.
(1) pMimef, XXXII, 10. (1) I Samuel , II, 3.
l 96 PREMIER DOGME.
^ Résumé de la doctrine de Ba'hya.
On voit bien que Ba'bya traite le dogme de la création d'un point de vue bien différent de celui de Saadia. Après avoir payé le tribut qu'il jugeait nécessaire à la spéculation pure, en débutant dans sa démonstration par les preuves logiques, il s*empresse de rentrer dans son domaine, dans la voie qui conduit au but qu'il se propose, dans Tétude du dogme et de la vérité au point de vue pratique, aûn d'en tirer des conséquences nobles et utiles pour la conduite de la vie, et surtout pour les rapports qui doivent unir Tbomme à Dieu, présider à la religion et au culte. Il s'agit donc pour lui bien moins de prouver Dieu, ce qui est impossible, et toutes les preuves logiques, et tous les arguments à priori n'y peuvent rien, que de le comprendre... comme il désire être compris, c'est-à-dire de l'étudier dans ses actes, ses œuvres, et par suite de se livrer à cette contemplation comme à l'accomplissement d'un grand devoir. Les extraits que nous venons de donner de sa description de l'univers suffisent pour démontrer qu'elle est un modèle dans ce genre de démonstration. Remarquons aussi cette richesse de citations bibliques sur lesquelles il appuie ses classifications et les diverses parties de sa théorie. Nous l'avons dit et nous ne saurions trop le répéter : c'est là la condition essentielle de la vraie théologie. Notons enfin que le principe de la création ex nihilo joue ici un rôle très-secondaire. Ba'hya l'admet , il la proclame, mais sans fournir des preuves à l'appui. Il faut croire qu'il ne goûte pas celles de Saadia, basées sur l'argumentation logique, et que, ne trouvant pas une démonstration sérieuse, efficace, satisfaisante sur ce point , il aime mieux s'en reposer sur la tradition permanente du judaïsme et sur l'interprétation généralement admise des textes relatifs à la création.
En résumé, Ba'hya préfère de beaucoup tirer les conséquences pratiques du dogme de la création que de prouver le dogme lui-môme.
S 3. Le Khozari.
Ce théologien, dont nous avons fait connaître Tesprit et les tendances (1), ne traite pas exprofeàso da dogme de la création ; il n'en parle qu'incidemment dans différentes parties de son lirre. Voici d'abord ce qu'il dit de la création ex nihilo dans la première partie (2).
n Le Khozari. — Pouvons-nous (au sujet du principe
« de la création) mettre en doute la sagesse et la science d'Aristole?
« Le Baber. — Oui : toutes les élucubrations d'Aristote « sur ce grave sujet proviennent de ce qu'il n'avait pas par « devers lui une tradition digne de foi. Il n'avait donc à sa dis- « position que les spéculations de sa raison ; or la raison ne « comprend pas plus la création que l'éternité de la matière; « et ce qui faisait pencher ce philosophe vers l'éternité de la « matière, c'est que, gr&ce à ce principe, il n'avait à se préoc- « cuper ni de la chronologie générale ni de l'origine du genre « humain ; mais croyez bien que s'il avait vécu au milieu d'un « peuple possédant une tradition officielle, incontestable, il se « serait autant occupé de démontrer la cr^tion qu'il s'est efforcé ft d'établir son système de Téternité de la matière, moins ad- « missible.
Le Khozari. — « La démonstration a t-elle donc ce pouvoir « de faire violence à la raison ?
Le Haber. — « Mais y a-t-il donc une démonstration sur ce « point? A Dieu ne plaise que notre religion aille contre la « démonstration et la logique. Elle se propose pour but de « nous éclairer sur les miracles, sur les modifications des lois « de la nature, sur la transformation des êtres, afin de nous « donner une idée de la sagesse et de la puissance infinie du « GréAteur. Au fond, la création et Télernité de la matière sont
(t) IfllrodocUoD, 1V« partie, VU. {* Le Khoxari, UeparUe, 35 el 3G.
ff deux questions ëgalemenl ardues, deux théories de force à « peu près égale dans la balance de la raison. Ce qui nous « décide pour le dogme de la création, c'est la tradition se con- « tinuant sans interruption depuis Adam et Noé jusqu'à la ré- « vélation de Moïse, tradition plus digne de foi apparemment « que le simple raisonnement. Sachez donc que si le fidèle se « trouvait obligé de reconnaître et d'admettre soit une matière « primitive et hylique, soitTexistence d'une infinité de mondes ce précédant le nôtre, sa foi n'en serait nullement entamée ; car « cela ne l'empêcherait point de croire à la modernité de notre (( globe et à l'origine du genre humain datant d'Adam et « d'Eve. »
Cependant il ne faudrait pas croire que c'est par ignorance des procédés et des enseignements de la philosophie que l'auteur du Khozari professe ce dédain pour l'argumentation logique et le raisonnement. Non, il ne connaissait pas moins bien que les autres théologiens les théories qui avaient cours dans l'école sur ces matières. Il en fait un exposé assez complet dans la cinquième partie de son livre, qu'il y consacre presque toulentier;et nous ne pouvons nous empêcher de signaler cette séparation de la philosophie d'avec la théologie, faisant contraste avec la confusion qui les amalgame chez Saadia, chez Ba'hya, et môme chez Maîmonide. L'auteur du Khozari est le premier, à notre avis, qui ait reconnu qu'il y a là deux principes, deux courants ayant chacun son domaine distinct et qu'on ne saurait confondre sans qu'ils se nuisent réciproquement. En assignant ainsi à la philosophie un terrain à part, terrain restreint sans doute, puisqu'il semble n'avoir entrepris cet exposé de la philosophie dialecticienne, dominant de son temps, que pour montrer Tinanité de ses solutions (1), il a rendu un grand service à la théologie, en la dégageant d'un élément hétérogène. Aussi rejette-t-il tout à la fin de son livre la formule des principes de la cosmogonie, qu'il réduit à un petit nombre d'axiomes, et qui sont au nombre de cinq relativement au dogme de la création,
(I) Le Kboiarl, Ve paHic, 9.
Nous les citons comme se rattachant et faisant suite à cenx de Saadia et de Ba'hya :
1"* Limitation de la matière. — t La matière est forcément « limitée, car, si elle était inHnie, elle serait indivisible, par la « raison qu'il ne saurait y avoir des parties plus grandes ou « plus petites dans ce qui est inflni. Donc la matière est limi- « tée; mais ce qui est fini a un commencement, ce qui n*a pas « de commencement étant illimité : donc Téternité de la ma- « tière est inadmissible. »
2^ Corporalité de la matière. — « Le monde est créé, puisce' qu'il est un corps; tout corps, en effet, est affecté des pro- « priétés du mouvement et du repos, propriétés qui sont € créées, ainsi que le prouve leur successibilité continuelle; c car ce qui est éternel ne peut jamais cesser d'être. Mais un « corps qui ne peut se passer de propriétés créées et tempo- « raires est lui-môme créé , et créé dans le temps, puisqu'il « coexiste toujours avec elles. Donc le monde est créé. »
3® Nécessité d'un créateur. — « Tout corps créé implique t un moment précis entre ce qui est antérieur et ce qui est « postérieur à sa création, et ce moment précis, déterminé « entre le passé et l'avenir, implique un être qui l'a choisi et « fixé. »
4® Priorité du créateur. — « Dieu est la priorité absolue ; a car, s'il était créé, il lui eût fallu un créateur, à celui-ci un <c autre, et ainsi de suite jusqu'à l'infini; il faut donc nécessai- « rement aboutir à un créateur primitif, à une cause première, a et c'est cette cause première qui est Dieu. »
8® Eternité de Dieu, — « Dieu est l'éternité absolue : ce qui o( est primitif repousse toute idée de néant, de non-étre. En a effet, de même que la création de ce qui n'existait pas pré- « suppose un agent intentionnel, de même la cessation de ce H qui est ne peut avoir lieu sans cause, rien ne pouvant cesser c d'exister par lui-même, mais seulement par l'action d'un tf contraire. Or Dieu n'a ni semblable ni opposé à lui; il n'a tt point de semblable, la similitude absolue et la dualité étant ce contradictoires ; il n'a point d'opposé propre à le réduire au
« néant, attendu que cette force opposée serait pu primilive a comme lui, et il vient d'être établi que Dieu seul est primi- « tif, ou bien créée, ce qui n'est pas pins admissible, car tout c( être créé n'est qu'un effet de la cause première, et comment tf l'effet pourrait-il détruire, annihiler sa cause (1). »
Ces axiomes, nous le répétons, l'auteur du Khozari ne les donne que comme le dernier mot de la philosophie dialecticienne. Pour lui, il dédaigne ces abstractions, ne leur reconnaissant qu'une médiocre importance; il n'admet pour son propre compte que ce que lui enseignent les livres saints, notamment le récit de la Genèse et le chapitre 104 des Psaumes, qu'il coûsidère comme le pendant du premier (2), s'écriant avec le chantre sacré : t Que la gloire de Dieu dure à jamais, que le Sei- « gneurse réjouisse toujours de ses œuvres (3). »
§ 4. Maïmonide.
On sait toute l'importance attachée par cet illustre théologien aux questions cosmogoniques, auxquelles il consacre plus de la moitié de la deuxième partie de son guide. Trente chapitres sur quarante-huit traitent de l'existence de Dieu, de la physique céleste, du système du monde, de la spiritualité des sphères, des intelligences séparées, de l'éternité de la matière et de la création ex nihilo. Dans ce long exposé de sa doctrine, Maïmonide est à la fois philosophe et théologien, passant naturellement et sans effort de l'une à l'autre, et montrant le désir de les fondre ensemble et d'en faire une doctrine unique. A-t-il réussi? Non, assurément, et il est heureux qu'il n'ait pas réussi, car c'eût été faire dépendre le salut de la théologie d'un système philosophique, le péripatétisine, et, par suite, l'entraîner dans la ruine d'un système, temporaire comme tous les résultats de
(1) Le KhoitrI, V« pulie, 9. (3) Ptaunet, CIV, 30.
(i) Le Khozari, VeparUe, 5.
la spéculation. On ne saurait raisonnablement lier le sort de ce qai est éternel à n'importe quelle théorie n'ayant d'aotre base qoe la raison homaine. Nous laisserons donc entièrement de c^té la partie philosophique de la cosmogonie, nous bornant à étadier dans Maïmonide le théologien ; car tout en sacrifiant à la philosophie de son temps, en faisant fumer Tencens devant le nom d'Aristote, Maïmonide ne cesse d'être grand théologien.
Nous devons cependant mentionner les preuves logiques données par lui de l'existence d'un Dieu unique et incorporel, comme filiation de la démonstration logique que nous avons vue se continuer depuis Saadia. Elles sont au nombre de quatre principales, appelées spéculations (1).
Première spéculation. — Le mouvement : « La matière « inerte ne pouvant se mouvoir elle-même, et les causes du « mouvement ne pouvant pas remonter à l'infini, il est nécest saire de reconnaître un premier moteur qui soit lui-même ( immobile. 9
Deuxième spéculation. — « Toutes les fois qu'il y a une chose « composée de deux choses distinctes, et que l'une des deux « existe isolément en dehors de la chose composée, il faut né- « cessairement que l'autre existe également en dehors de cette ^ chose composée; car, si leur union était la condition même « de leur existence, comme il en est de la matière et de la « forme, elles ne pourraient jamais exister l'une sans l'autre... « Or, nous trouvons beaucoup de choses composées d'un mo- « teur et de ce qui est mû, c'est-à-dire des choses qui tout à la « fois reçoivent et communiquent le mouvement; nous trou- « vons ensuite une chose qui ne fait que recevoir sans corn- « muniquer le mouvement , et c'est la dernière chose mue. < Donc, puisqu'il existe une chose mue qui n'est pas moteur, « il faut qu'il existe quelque part un moteur qui ne soit pas « mû, et c'est là le moteur premier. »
(0 Guide, Il« partie, chap. l«^ tradnoUon ei notes 4e S. MoqJl. ' *
102 PBEHIER do(;me.
Troisième spéculalion. — «Il est des choses qui existent « indubitablement, notamment tons les êtres perças par les a sens ; ces êtres qui existent ne sauraient échapper à Tune <c des trois conditions suivantes : ou tous les êtres ne naissent a ni ne périssent, ou bien tous ils naissent et périssent, ou en- « fin, en partie ils naissent et périssent et en partie ils ne naisa sent ni ne périssent. La première hypothèse est inadmis- « sible, puisque nous voyons beaucoup d'êtres naître et périr; « la seconde Test également, et voici comment : si tout être « était soumis à la naissance et à la conception, chacun des « êtres serait affecté de la possibilité de périr. Mais toute pos- « sibilité, en tant qu'elle s'applique à l'espèce, prend le carac- « tère de la nécessité; il s'ensuit que tous les êtres auraient « nécessairement péri. Mais si tous avaient péri, rien n'existe- « rail plus, rien ne pourrait plus exister, puisqu'il ne reste tt plus rien pouvant faire exister quelque chose. Or cette sup- « position est mensongère , car il est des choses qui existent : « nous existons ; donc il doit y avoir à côté des êtres qui nais- « sent et périssent au moins un être qui ne naisse ni ne pé- «• risse, qui jouira d'une existence, non pas possible, mais né- « cessaire. »
Quatrième spéculation. — « Nous voyons des choses qui pas- « sent de l'état de puissance à l'état de réalité ; or tout être « qui passe de la puissance à la réalité a nécessairement en « dehors de lui un agent ou efficient qui opère cette transferts mation, et cet efficient lui-même était à l'étal de puissance a avant de l'être en acte, passant de la puissance à l'acte soit <i par la disparition d'un obstacle, soit par l'apparition ou la « naissance d'un rapport quelconque entre lui et la chose qu'il « fait passer à la réalité. Cet efficient donc, poul* passer de la a puissance à l'acte , a besoin d'un second , ce second d'un « troisième, et ainsi de suite. Mais cela ne pouvant se prolona ger à l'infini, on aboutit forcément à un être, à un efficient « qui soit toujours dans le même état, toujours en acte, « n'offrant en lai absolument rien de virtuel. »
Ce sont les quatre principales démonstrations appliquées
par Maimonide à 'existence, à Tunité et à rincorporéitë de Dieu ; il eu doDne encore quelques autres pariiculiëres soit à l'unité, soit à rimmatérialité. Mais nous n'avons pas à nous en occuper en ce moment où nous ne traitons que de l'existence d'un être nécessaire.
Puis, en abordant l'exposition de son système de la cosmo* gonie et de la mécanique céleste , il se défend contre le reproche et la supposition de vouloir laire un ouvrage de physique ou de métaphysique. Son but, dit-il, est exclusivement théologique; il se propose d'éclairer à la lumière de la science, en tant qu'il est possible de les comprendre, les allégories, les mystères, les passages difficiles disséminés dans l'Écriture et dans la Tradition sur le Maassé fferéschith (cosmogonie) et le Maassè Merkaba (mécanique céleste). Il consacre donc une série de chapitres aux sphères célestes, à leurs mouvements, à la spiritualité decea sphères douées d'ane Ame et d'une intelligence, aux intelligences pures et séparées (Malakhim), aux rapports du monde supérieur avec le monde sublunaire, aux trois catégories d'êtres embrassant l'existence de tout l'univers : les intelligences séparées, les sphères célestes et les corps sublunaires, réagissant les uns sur les autres et subissant tous, par voie d'émanation ou d'épanchement, l'influence de la substance divine et universelle. Sur tous ces points, il cherche à pénétrer la pensée de l'Ëcriture et surtout des textes énigmatiques de laTradition, en les interprétant dans le sens des données de la science, telles qu'elles existaient de son temps. Il passe ensuite à la question de la création du monde, expose, les trois principaux systèmes qui ont cours sur ce dogme: celui des théologiens orthodoxes, professant la création ex nihiio ; celui de Platon, admettant l'éternité de la matière chaotique; celui d'Aristote et des péripaté^ ticiens,qui admettent l'éternité du monde dans son état actuel. Il réfute ensuite les preuves alléguées par ces derniers à l'appui de leur système, en fait sortir les invraisemblances et les difficultés insolubles, notamment en ce qui concerne les mouvements des sphères célestes, lesquels resteraient inexplicables si l'on n'y reconnaissait l'action d'un agent libre et volontaire.
agissant avec intention et nullement par nécessité. Abordant enfin le dogme de la création ex nihilo, il s'exprime ainsi (t) : « Sache que si nous évitons de professer Téternité da « monde, ce n'est pas parce qne le texte de la loi proclamerait (t le monde créé; car les textes qui indiquent la nouveauté du « monde ne sont pas plus nombreux que ceux qui indiquent la « corporéité de Dieu. Au sujet de la nouveauté du monde « aussi, les moyens d'une interprétation allégorique ne nous « manqueraient pas et ne nous seraient pas interdits; au con- « traire, nous pourrions employer ici ce mode d'interprétation, a comme nous l'avons fait pour écarter la corporéité de Dieu... « Mais deux raisons nous ont engagé à ne pas le faire et à ne « pas l'admettre. La première, c'est que l'incorporéité de Dieu « est démontrée, et il faut nécessairement avoir recours à l'in- (( terprétation allégorique toutes les fois que, le sens littéral « étant réfuté par une démonstration, on sait d'avance qu'il est « nécessairement sujet à l'interprétation. Mais l'éternité du « monde n'a pas été démontrée, et, par conséquent, il ne con- « vient pas de faire violence aux textes et de les interpréter <( allégoriquement, pour faire prévaloir une opinion dont on ' « pourrait aussi bien faire prévaloir le contraire... La seconde <r raison est celle-ci : notre croyance à l'iticorporéité de Dieu « ne renverse aucune des bases de notre religion, ne donne « aucun démenti à ce qu'ont proclamé les prophètes. Il n'y a « en cela aucun inconvénient, si ce n'est qu'au dire des igno- <r rants, ce serait contraire aux textes de l'Écriture... Mais ad- « mettre l'éternité du monde, telle que la croit Aristote, c'est- « à-dire comme une nécessité, de sorte qu'aucune loi de la nacr ture ne puisse être changée et que rien ne puisse sortir de « son cours habituel, ce serait saper la religion par sa base, « taxer nécessairement de mensonge tous les miracles, et nier a tout ce que la religion fait espérer ou craindre, à moins « qu'on ne veuille aussi interpréter allégoriquement les mi-
(i) Guide , n« partie, cbap. S5, tradioUon de S. NoDk.
« racles (4), comme Tonl fait les bâtenis ou ailégoristes parmi « les musulmans... Cependant, si Ton admettait réternité selon « Topinion de Platon, et diaprés laquelle le ciel aussi est péris- « sable, ce serait là une opinion qui ne renverse pas les ba.ses « de la religion, et il ne s'ensuit pas la négation. du miracle, c mais, au contraire, son admissibilité... Cependant aucune « nécessité ne nous y oblige, à moins que cette opinion ne pût « être démontrée. Mais, comme elle ne Test pas, nous prenons « plutôt les textes dans leur sens littéral, et nous disons que la a religion nous a fait connaître une chose que nous sommes m- « capables de concevoir^ et le miracle témoigne de la vérité de ce « que nous soutenons... En effet, dès que Ton admet la nou- « veauté du monde, tous les miracles deviennent possibles, la « révélation de la Loi devient possible aussi, et toutes les ques- « tiens qu on pourrait faire à ce sujet s'évanouissent. Si donc « on demandait : Pourquoi Dieu s*est-il révélé à tel homme a et non pas à tel autre? pourquoi a-t-il donné cette Loi à une « nation particulière? pourquoi à telle époque et non à telle a autre? pourquoi par tels miracles et non par tels autres? « Quel est le but de la Loi de Dieu? Pourquoi a-t-il déposé « dans notre nature le désir des choses qu'il nous a ordon- «r nées ou défendues? La réponse à toutes ces questions est la « même: Il Ta. voulu ainsi; ou bien : Sa sagesse Ta exigé « ainsi. — De même qu'il a fait naître le monde sous celte « forme au moment où il Ta voulu, sans que nous puissions « nous rendre compte de sa volonté à cet égard, ni de la satf gesse qui lui a fait particulièrement choisir telles formes et « telle époque, de même nous ne saurions nous rendre compte « de sa volonté, de sa sagesse, quand il a déterminé tout ce « qui fait Tobjet des questions précédentes. Mais dès que Ton tf soutient Téternité du monde comme une nécessité, toutes « ces questions surgissent et subsistent, etl'on ne pourrait s'en « tirer que par de mauvaises réponses... C'est pour cela qu'on
(I) Cf. loplnlon de Saadia, dau notr« InlrodacUoD, III« partie, Honéliqae et prédicatloD, p. 167.
a s'est refusé d'admettre rélernité du monde ; c'est pour ce a motif aussi que des hommes pieux ont passé et passeront Ci encore leur vie à méditer sur cette question ; car, si la nou- « veauté du monde était démontrée, ne fût-ce que selon To- « pinion de Platon, tout Téchafaudage élevé paf* les philosophes a en faveur de leur système tomberait, de même que, si la a théorie d'Aristote avait des chances à prévaloir, toute la relia gion tomberait. »
On voit par cet extrait que Maîmonile n'admet pas les démonstrations données par quelques-uns de ses prédécesseurs, notamment par Saadia, dont nous avons cité les arguments en faveur de la création du monde. Son dernier mot, c'est qu'il y a là un mystère qui restera toujours impénétrable pour la science. Et il résume son opinion dans ce passage du chapitre suivant, consacré à Texégèse de la Genèse : ce Je t'ai déjà fait « savoir que c'est le principe fondamental de toute la religion, « que Dieu a produit le monde du néant absolu, et non pas a dans un commencement temporel ; le temps, au contraire, « est une chose créée, car il accompagne le mouvement de la a sphère, et celle-ci est créée (i). »
En résumé, malgré ses connaissances philosophiques, et son profond savoir théologique, et sa haute intelligence, Maïmonide se déclare impuissant à résoudre par la démonstration le problème de la création, et se voit forcé de s'en rapporter à récriture et à la tradition. Il reconnaît également la vérité de cet axiome de la tradition, à savoir que ce que Ton appelle Maassi Beréschith (Genèse) est un mystère insondable, où il n'est permis de s'avancer qu'avec une extrême prudence, avec la plus grande réserve, pas à pas, et dans le silence de la méditation. C'est toujours avec beaucoup de précautions qu'il s'avance sur le terrain de la Genèse, ne parlant qu'à demimot, employant fréquemment la réticence, mesurant avec un sentiment de crainte et d'effroi la profondeur des textes de l'Ëcriture et de la tradition qui se rapportent à la Genèse. Bien
(I) Guide, 11« partie, chap, 30.
qu'il les inlerprëte le plos sonveni dans le sens de son système favori, de la philosophie péripatéticienne, qui depuis a fait , place à tant d'autres systèmes cosmogoniques, Maimonide n'en a pas moins rendu un immense senriee&la théologie, en reven« diqaant pour les enseignements disséminés dans le Midrasch et le Talmnd le respect et une sérieuse attention, en montrant que ces passages contiennent bien autre chose que des fables et des mythes, que sous le voile de la fiction et de Tallégorie se cachent des doctrines, de vraies révélations sur le problème de la création. Dans notre opinion, c'est là la partie la plus originale de la théorie du grand docteur ; c'est par elle que son système se rattache et se soude aux racines de la religion ; c'est par elle qu'il est théologien ; c'est par elle qu'il sollicite notre attention ; c'est par elle que nous avons pu nous-méme tirer quelques enseignements utiles de ces textes qui, au fur et à mesure qu'ils seront mieux compris, nous feront pénétrer plus avant sous les arceaux de ce palais mystérieux et incommensurable qui s'appelle le problème de la création.
S 5. AWau.
Voici comment ce théologieD aborde le dogme de Texit tence de Dieu démontrée par la création (1) : « Le sens du terme « existence^ pris dans une acception générale et appliqué aux « êtres créés, est l'objet d'une discussion de la part des philo- « sophes ; pour les uns, l'existence est la substance de Véire ; « d'après les autres, elle n'en est que le mode. Mais quand il « s'agit de l'existence appliquée à Dieo, il n'est pas p^mible t d'attacher au mot exiMenee un sen$ modiûcattf. Dieu n*étarit « pas susceptible de modes. On ne «aurait i^uMUçie y v^#ir « une sorte d"allributsub$ianiUi. s'ajouunt k TexiAteoee divine, « car alors Dieu serait eompo^^ de d^ux ch^/^es '— la $uh%iance « et YaUribiU subêianiiel^ — ce quj est inadffjiHiUe^ bouc
(I) lfc«ia, IH
f08 PREMIER DOGME.
« existence de Dieu ne peut dire et ne vent dire qae — essence « « de Diea. Mais alors, la substance de Dieu devant à jamais « rester pour nous un insondable mystère, ayant été cachée « même à Moïse, à Thomme qui a pénétré le plus avant dans « la connaissance de Dieu (1), on doit se demander comment « la théologie a pu poser comme premier dogme, comme base « de la loi divine, cette chose inconcevable et insaisissable qui « s'appelle l'existence de Dieu. Voici la réponse : Oui, Ton a «r fait de Texistence de Dieu le dogme fondamental; seulement a il faut Tenvisager du côté par lequel il est accessible à notre « intelligence, étudier et connaître Dieu, non pas dans son « essence, ce qui est chose impossible, mais comme la source « de toutes les existences, comme cause et principe de tous or les êtres créés. De ce cété, il nous est donné de con- « templer la Divinité, de percevoir sa grandeur, d'apprécier « sa personnalité. Mais, nous le répétons, quant à l'existence « de Dieu considérée comme substance, il est à la fois impos- « sible et interdit d'en parler. » — L'auteur voit une allusion à cette double face du problème de l'existence de Dieu dans le premier verset du chapitre 104 des Psaumes, dont le premier hémistiche, « ô Dieu ! tu es infiniment grand, i» a trait à la substance de Dieu. A cet égard, Dieu est infiniment grand, audessus de toute imagination et de toute expression; le second, « tu esrevétu d'éclat et de majesté, d se rapporte à Dieu con- . sidéré comme cause, et signifie ceci : a La magnificence de tes « œuvres, le spectacle des merveilles de la création, la belle « harmonie régnant parmi les globes qui roulent dans respace> « nous révèlent, bien que d'une manière imparfaite, la nature « sublime du créateur. »
Dans l'opinion de l'auteur, cette description de la Genèse faite par le chantre sacré, et que nous avons déjà vue l'objet des commentaires de la tradition et de la théologie propremeut dite, se diviserait en deux parties principales : a Elle traite a des infiniment grands et des infiniment petits (2) , la gran-
(I) Eiode, XXXIII, 10 et i3. (i) PnumeB, CIV, 96.
« (leur de Dieu ne se monlraut pas moins dans les derniers « que dans les premiers. Et c'est à Tuniversalité des êtres, ce grands et petits, que s'applique le cri final du poète : « Dieu! que tes œuvres sont grandes! » et la bénédiction a finale : « Que la gloire de Dieu dure éternellement, qu'il ne et cesse de se réjouir de ses produits (i) ! » bénédiction que « la tradition met ingénieusement dans la bouche de Tinfime « vermisseau (2). Il est donc bien entendu que, pour nous, le V dogme de rexisiefice de Dieu se confond avec celui de la créa- « tiofiy et qu'il ne saurait être question^ dans la théologie^ de « Vessence de Dieu, C'est pour ce motif que le poëme de la <i Genèse forme comme le frontispice de la Bible, afin de nous « montrer, au seuil même de la religion, que c'est dans ses « œuvres , dans la création , qu'il faut chercher, trouver et « connaître Dieu. »
Il nous semble qu'on ne saurait expliquer ni plus clairement ni en meilleurs termes le principe que nous avons posé (3) d'après le simple aspect du texte biblique : qu'il faut étudier Dieu comme cause, jamais comme substance.
Le Créateur considéré comme agent libre et volontaire. — « Le récit de la création, dit l'auteur (4), a pour but de nous « révéler un Dieu créateur ; il nous apprend en outre, rien « que par ce détail de la t&che créatrice divisée en six jource nées, que ce créateur est un agent libre, volontaire, agis- « sant sciemment, intentionnellement, dont la sagesse a voulu « que les êtres créés parussent ainsi un jour successivement, a dans un ordre hiérarchique, d'après un plan déterminé, bien K qu'il eût la faculté de créer tout d'un seul coup et avec une (c seule parole. Ainsi la Genèse nous révèle une volonté et une « intention présidant à l'œuvre de la création d'où procède, a par une simple déduction logique, le dogme de la providence 0 et, par suite, le principe de le rémunération. Tel serait,
(t) Ptaumet, CIV, i:t et ôl. {%) Voir ehap. !•', % 5.
(il l*érek Chira. (4) Ikarim, ll« partie, ehap. 4.
<i d'après rauleur, le sens de ce passage de la Mischna (4) : — a Dieu a créé le monde par dix paroles, afin de récompenser « les jastes sauvegardant ce monde, et de punir les méchants « détruisant ce monde, créé par dix paroles, — et qui signifie « que la récompense des justes et la punition des méchants tt sont implicitement contenues dans le récit de la création « « grâce à cette indication de la division du travail du divin <c ouvrier, division qui implique une volonté, comme la volonté tf implique un but. »
Preuves logiques. — Albou ne fournit aucune preuve nouvelle à la démonstration logique de Texistence de Dieu; il se contente de citer les quatre spéculations de Maïmonide, les discutant, déclarant les deux premières peu satisfaisantes, adoptant la troisième, celle qui repose sur la nécessité d'un être qui ne soit pas soumis à la loi de la naissance et de la corruption, préférant toutefois la quatrième, celle qui est fondée sur la réalité d'un être qui, sans passer de l'état virtuel à l'état réel, est toujours en acte; il la préfère parce qu'à côté de sa valeur métaphysique, elle a l'avantage d'être en rapport avec l'Ecriture, de concorder avec le récit de la Genèse, en ce sens que le terme même de création, c'est-à-dire le passage de l état de puissance àVétat de réalité, implique et présuppose un moteur premier, seul apte à opérer cette transformation (2).
CONCLUSION
§ 6. — Coup (Tœil historique sur le dogme de la création.
Nous voudrions maintenantjeter un coup d'œil sur les différentes parties de cet exposé, les étudier dans leur ensemble et en dégager les résultats. Ce qui nous semble parfaitement constaté, ce qui relie cette variété de doctrines, de systèmes, de théories et de croyances au sujet de la cosmogonie, c'est ce principe,
(i) Abolb, V, I. (1) Ikarin, U« parlie, cbap 5.
qae le dernier mot de la lliéologte comme le premier mot de la Bible expriment une seule et même vérité, à savoir que la véritable, Tunique preuve de Texistence de Dieu, c*est la création. Telle elle apparaît au fronton du monument de la parole de vie, telle elle est confirmée par la tradition , et telle enfin elle se maintient après avoir passé au crible de Texamen des Saadia, des Ba'hja, des Khozari, des Maîmonide et des Albou. Que sont devenus, en effet, tous ces arguments a priori^ toutes ces preuves logiques, accumulés péniblement par la philosophie, et puis importés, dans le domaine de la théologie? Que sont devenues et la dialectique subtile empruntée par Saadia & la philosophie du Kalam, et Targumentation déjà plus scientifique de Ba'bya, et la démonstration aux allures graves et pesantes de Maîmonide marchant sur les traces d*Arislote? Ces preuves logiques, nous avons dû en faire Texposé sommaire, parce qu^elles appartiennent à Thistoire de la formation de la théologie, et qu'elles nous révèlent tout un côté de son développement; mais nous nous sommes abstenu de les discuter. Â quoi bon, puisque le seul exposé nous en montre toute Tinconsistance? Ne voit-on pas combien, en dehors de la preuve de la création, toutes les preuves varient avec chaque philosophe comme avec chaque théologien? Ne voit-on pas que les arguments de Saadia ne sont pas ceux de Ba'hya, et que ceux de Ba'hya diffèrent de ceux de Maîmonide? Ne sait-on pas que de toutes ces démonstrations raisonnées il n'en est pas une qui n'ait été mise en questiofi, combattue, réfutée, renversée et démolie ? Ne sent-on pas sur quelle faible base reposerait le dogme de Texistence de Dieu, s'il ne s'appuyait que sur ces roseaux fragiles, perçant la main qui viendrait s'y soutenir (4) ? Que ces spéculations accusent un puissant mouvement philosophique, un grand travail des idées, un certain progrès de Tesprit humain, nous le voulons bien. Mais il faut les laisser sur le terrain de la philosophie, où elles ont à la fois leurs racines, leur germination, leur végétation et leurs causes de dissolution ;
(1) Ëiéchiel, XXIX, T.
il2 PREMIER DOGME.
elles ne sauraient ni flearir ni s^épanouir sur le sol de la théologie, qui repousse toute semence qui n*a pas pour condition intégrante la stabilité.
Mais la stabilité, où esl-elle ? Elle est dans la preuve physique, dans Targument a posteriori, dans la démonstration qui découle du spectacle de la création , envisagé dans son en semble ou dans ses détails, dans ses productions gigantesques comme dans ses œuvres inflmes et à peine perceptibles. C'est la preuve physique qui se transmet, comme le véritable mot d'ordre de l'existence de Dieu, de TËcriture à la tradition, de la tradition à la théologie, dont les interprètes se la passent Tun à l'autre ; c'est la preuve physique qui, au sein de cette mobilité de démonstrations spéculatives, reste seule stable et identique.-
Ce contraste entre la fragilité des arguments logiques et la stabilité de la preuve cosmologique sufflt à former notre conviction et à nous faire asseoir l'existence de Dieu sur la sagesse de la création comme sur une base inébranlable.
Récapitulons brièvement les autorités sur lesquelles elle s'appuie. Pour le cycle biblique, c'est d'abord le récit incomparable de la Genèse, c'est la création produite successivement en six jours, c'est l'exposé de la réalisation des mondes supérieur et inférieur, la séparation des éléments, la lumière répandant partout la sérénité et la vie, les différents règnes de la nature apparaissant dans un ordre progressif, couronné par la création de Thomme, arrivé le dernier, pour trouver toutes les forces de la nature prêtes à le servir (i). C'est ensuite Abraham reconnaissant que ce soleil qui éclaire le monde a dû être allumé par quelqu'un (2), et proclamant le Dieu du ciel et de la terre, le maître du monde. C'est ensuite, dans les temps historiques, Moïse rattachant ce dogme à la loi positive par l'institution du sabbath; Moïse engageant Israël, dans Tallocution du Deutéronome, à ne voir dans le soleil, la lune, les étoiles et tous les corps célestes que les serviteurs et les
(1) Talmud, Sanhédrin, fui. 38. (i) BeréKChilh Rabba, lecl. 5t).
instraments de la Yolontë de Dieu (i). C'est David chantant la sagesse créatrice dans cet admirable cantique (2) qu'on a mis avec raison au niveau du poëme de la Genèse (3). C'est Isaie appelant Dieu le créateur, Tordonnateur, Tarchitecte suprême, le dessinateur, le décorateur du ciel et de la terre (4). C'est Job passant en revue lorganisation merveilleuse de rhomme, de ranimai, des êtres prodigieux, aussi bien que le cours régulier des planètes, des constellations et les grands phénomènes météorologiques (5). C'est le prophète de la captivité, Ëzéchiel, voyant s'ouvrir devant lui les portes du ciel, et Dieu apparaissant dans sa gloire, c'est-à-dire gouvernant les mondes et les dirigeant au gré de sa volonté (6). C'est ensuite, sur les confins des deux cycles de TËcriiure et de la tradition, l'institution de la liturgie, où le dogme de la création tient une place si considérable (1) ; le Rituel répandant ces vérités de la cosmogonie au sein des masses, les rendant familières à tous les esprits, les vulgarisant, les faisant pénétrer dans les dernières couches du peuple, et les résumant dans cette belle qualification donnée à Dieu : « celui qui renouvelle chaque jour par sa bonté Tœuvre de la créalion (8). » C'est, pour le second cycle, celui de la tradition, l'affirmation formelle des mystères de la Genèse (Haassé Beréschilh) (9), le respect et la réserve commandés à Tendroit de l'étude de ces redoutables problèmes, la constalation des dangers qui résultent d'une exégèse superficielle, légère, de ces matières transcendantes de la théodicée, l'interdiction de pénétrer témérairement, sans y être convenablement préparé, dans ces régions du supernaturalisme, dans ce domaine de l'infini, qui sont comme le palais réservé par le Seigneur à sa gloire et à sa majesté, et toutes ces mesures de précaution n'ayant d'autre but que de nous éclairer sur la gravité et l'importance
(!) Dealer., IV, t9. (6) ÊiéoUel, ehap. 1«.
(i) Pf. 104. {V RlUiel jo viuUtt •« laktoUqM.
(3) Beréschilh Rahha, leot. 1. (8) IM.
(4) iMîe, AO 91 pa9gim, (tf) Taliniid, Hegnica, chap. 3; Bvi-
(5) Jeb, SS et 39. aehiih BMa , «ect. l-SO.
m PBENIER DOGMK.
du sujet, que de nous représenter la création sous son véritable aspect, c'est-à-dire comme Tœuvre directe de Dieu, comme le sanctuaire qu'il n'est pas permis de profaner par des pensées et une attitude vulgaires; que de nous enseigner que le meilleur moyen de le connaître dans son œuvre, c'est de respecter cette œuvre comme sacrée, en la contemplant avec admiration, tout en se gardant de fouiller d'un œil indiscret les arceaux du temple, ou de franchir inconsidérément les bornes tracées à l'esprit humain, auquel Dieu semble avoir dit, comme à la mer : « Tu viendras jusqu'ici, et tu n'iras pas plus loin (t). 9 Ce sont toutes ces interprétations allégoriques des textes de l'Écriture déjà cités, au moyen desquelles la tradition se soude à la Bible, ces enseignements profonds sur l'œuvre de la création, répandus dans les Talmud 'et les Mldrascbim, et qui sont encore peu connus, ces doctrines physiques, morales, intellectuelles, cachées sous le voile de la fiction, ayant de quoi exercer pendant des années et des siècles la sagacité des commentateurs. C'est enfin, pour le cycle et l'école théologiques, de nouveaux horizons s'ouvrant sur cette question capitale, la philosophie amenée sur le terrain delà religion, la physique et la métaphysique venant s'allier à la révélation, alliance sur les conditions de laquelle il convient de faire les réserves que nous avons formulées, mais qui a ce double résultat et d'augmenter encore l'importance du dogme de la création et de montrer l'immense supériorité du dogmatisme de la Bible et de la tradition sur les élucubrations de la raison réduite à ses propres ressources. C'est Saadia renversant tous les systèmes contraires au principe d'un créateur unique, tirant l'existence universelle du néant. C'est Ba'hya récapitulant toutes les merveilles de la création, montrant celle loi de l'harmonie universelle opérant la variété dans l'unité, nous enseignant l'obligation de contempler ce spectacle de la nature, et nous apprenant qu'on se rapproche d'autant plus du Créateur que Ton connaît mieux ses œuvres.
(i) Job, XXXVIil, It.
LA CHÉATION. 115
C'est iMaïmonide étudiant la création au double point de Yue de la philosophie et de la théologie, cherchant à opérer entre elles une fusion qu'il ne réussit guère à réaliser, reprenant en sous-œuvre Télude de la Genèse, Téclairant à la lumière de la tradition et posant par là les fondements de cette vraie théologie qui, ainsi que no\is Tavons démontré, n'est pas autre chose que la raison mise à la disposition de ces deux grands luminaires.
Voilà par quelles phases a passé le dogme de la création, et à travers lesquelles il a gardé son identité, restant sçul debout, comme le roc battu par les vagues, au milieu de toutes les tentatives ayant pour objet soit de Tébranler, soit d'établir sur d'autres bases l'existence de Dieu, nous enseignant le vrai Dieu, le Dieu sage, libre, volontaire, toutrpui$3an(, créateur et conservateur de l'univers.
il. Conséquences morales et pratiques du do^me de la création.
Après avoir bien démontré la stabilité du dogme de la création, il ne nous reste plus qu'à en déduire les conséquences morales, pratiques, propres à influer sur la vie individuelle et sociale, et ce sera sa vraie sanction. Nous l'avons déjà dit, et nous ne saurions trop le répéter : dans le judaïsme, les dogmes ne doivent ni ne peuvent être de sèches entités, de froids axiomes, sorte de formule algébrique confinée dans les régions de la spéculation. Nous n'avons pas des dogmes de ce genre; notre religion ne repose pas sur la foi, telle qu'on l'entend ailleurs. Les dogmes doivent élre pour nous ce qu'ils soQt dans la doclrine de Moïse : un souffle de vie, des croyances mêlées à la vie pratique, s'y renouvelant, s'y retrempant et la marquant à leur empreinte, c'est-à-dire la pensée et l'action réagissant constamment Tune sur Tautre et se prêtant un
H 6 PREMIBR UOGME.
mutuel concours (1). Il s'ensuit que les dogmes doivent parler à tout rhomme, à toutes ses facultés, à Tabstraciion, à l'imagination, au sentiment moral, à la raison pratique, au principe de notre activité. Voyons donc de quelle façon le dogme de la création satisfait à ces diverses exigences.
l"" La première conséquence que porte dans ses flancs le dogme de la création, c'est la loi du travail, cette loi qui régit Torganisme en général et l'homme en particulier. Puisque nous connaissons Dieu, que nous le connaissons uniquement comme créateur, et que, d'un autre côté, le véritable but de l'homme sur la terre c'est de ressembler à Dieu (2), que faut^il en conclure? Il en résulte logiquement ceci : que nous devons nous soumettre à la loi du travail : Agir est la loi de noire être^ la règle de notre destinée. Il faut agir, parce que Dieu se manifeste à nous comme créateur ; il faut agir pour ressembler à Dieu ; il faut agir, non pas aveuglément, au hasard , mais dans un but déterminé ; car Dieu a créé dans un but, d'après un plan, suivant une pensée, avec cette sagesse primordiale louée par Salomon (3), et comme le prouvent aussi les six jours de la création. Il s'ensuit que le travail n'est pas une souffrance, une expiation, comme se plait à l'enseigner plus d'une école philosophique et thëoiogique. Non, puisque Adam, même avant sa chute, devait cultiver le jardin d'Éden (4). Le travail est une loi éternelle, universelle, imposée à tous les êtres créés, à la nature organique et inorganique, salutaire, noble, la plus noble qui soit au monde : elle émane en droite ligne de la volonté et de l'activité divines. Il faut donc se soumettre à cette loi, non pas à contre-cœur et comme contraint et forcé, mais avec satisfaction, avec plaisir, avec joie, en se disant que c'est là le meilleur moyen de se rapprocher de Dieu et de lui ressembler. Il faut donc agir, n'importe
(0 Talmod, Kidovfekln, fol. 40. (3) Prat., VIII, M.
rwawa 'nri ïma mabnno iina nwbn (4) Geoète, 11, 1 5.
(2) Dealer., X, t«; XIII,»; Talmod, SÔU, fol. 14.
U CRÉATfON. ' 117
la position où l'on se trouve; il faat, comme Dieu, être créateur, se rendre utile, servir sa famille, sa patrie, Thumanité, Tintelligence, Dieu, parce que Dieu agit dans tontes les sphères, qu'il est le maître des maîtres, c*estrà-dire que toutes les forces, physiques, métaphysiques, matérielles, spirituelles, ne sont que ses instruments à lui qui est grand par la force, puissant par la force (1), c'est-à-dire la force des forces. Ce qui en résulte encore, c'est que tout travail est noble, tout travail peut nous élever jusqu'au moteur universel, et la t&che grossière du pauvre journalier non moins que les sublimes spéculations d'un Platon ou d'un Newton, pourvu que ce travail soit accompagné du sentiment d'obligation et de devoir qui s'y ratr tache. Enfin il faut agir, chacun dans sa sphère et selon ses moyens, ses aptitudes physiques ou morales, avec sagesse, intelligence, connaissance, force, énergie, fixité, équité, justice, générosité et bienveillance, autant de matériaux avec lesquels, ainsi que nous l'avons vu (2), Dieu créa le monde. Voilà certes une conséquence pratique, cette loi du travail qui découle directement du dogme de la création, serrant dans sa puissante étreinte l'humanité tout entière , sans exception de temps, de lieu, d'opinion, de communion ou de croyance.
i"* Le dogme de la création est accessible à tout le monde, et nous présente ainsi une nouvelle face de son universalité. Plus d'une fois déjà nous avons eu l'occasion de le constater : ce qui fait surtoutlagrandeurdes enseignements et des principes bibliques, c'est qu'ils s'adressent à tous, aux plus petits comme aux plus grands, et que chacun, suivant la mesure et la portée de son intelligence, y trouve des leçons, des sujets de méditation. Or, s'il est un principe qui se présente avec ce caractère de généralité, c'est à coup sûr le dogme de la création. Estril un moment dans le temps, un coin dans l'espace, qui se refusent à cette comtemplation des merveilles de la nature, ou est-il un seul homme qui, jouissant de sa raison, ne soit pas à même d'admirer ce spectacle et de s'en servir comme d'une échelle pour
(I) PMamef, CXLVn,5; Uale, XL, M. (S) Glup. II, S <; U»gaifa, «• s.
ilS PREMIER DOGME.
s'élever de plus en plus vers celui qui en est l'aulèurî Que Ton étudie la création soit dans les sombres prorondeurs du domaine de la géologie, soit dans l'immense diversité des corps inorganiques, soit dans la beaulé délicate et les riches couleurs de la fleur, ou dans le port majestueux du cèdre du Liban, ou dans Tinfinie variété et Tinslinct des races animales, ou dans cet animal parlant qui s'appelle Thomme, au double point de vue physiologique ou psychologique, ou datis Texamen des forcés qui gouvernent l'univers, depuis la physique terrestre jusqu'à la mécanique céleste, jusqu'à la loi de gravitation universelle : que l'on examine un brin d'herbe, un grain de sable, un débris d'animal, la chélive créature sortant du sein maternel, l'homme arrivé à la plénitude de son épanouissement physique et moral, le ciel constellé de ces myriades d'astres qui sont autant de mondes, ne découvre-t-on pas partout le beau, le vrai et le bien? Est-il un moment de la vie, un endroit de la terre où le rideau soit tiré entre nous et ce tableau de la nature? Et c'est, d'un côté, celte permanence, de l'autre, cette ubiquité du dogme de la création, qui le rendent si populaire. Oui, le dogme de la création constituée lui seul la religion des masses, la théologie du vulgaire, sans cesser pour cela d'aider le penseur à planer dans les régions de là spéculation pure, et à s avancer jusqu'aux extrêmes limites de Tesprit humain. C'est au dogme de la création que s'applique cette expression du prince des prophètes : « Je demeure avec les plus hauts et les plus saints, comme avec les plus humbles et les plus pauvres d'esprit (1). »
S"* Le dogme de la création, à côté de sa stabilité et de son universalité, se fait remarquer par sa progression. Oui, l'excellence de la preuve cosmologique laisserait quelque chose à désirer, si elle ne s'alliait pas à ce que l'on appelle la loi du progrès. N'est-il pas évident que toutes les inventions, découvertes, innovations, réformes, opérées dans le domaine des sciences, des arts, des lettres, &e l'antolôgie, de Tastrônomie, de la politique et dé l'histoire sont autant de petites créa-
(1) 1mT«, LVIl, 15.
LA CRÉATION. ViO
tions, ayant leur point de départ et d*arrivée dans la création aniyerâelle? Oui, tontes ces belles conquêtes obtenues sur la matière ou sur Tesprit, cettecolonnedevapeur qui dévore Tespace, cette étincelle électrique qui supprime la distance, cette physique qui renouvelle la théorie des propriétés des corps, cette chimie qui en opère la décomposition, cette psychologie qui obtient les faits internes et nous y fait voir clair comme dans un livre ouvert, ces sciences naturelles qui nous rendent de plus en plus familière la connaissance des êtres inférieurs, ces théories économiques qui ont pour objet une meilleure répartition des richesses et dés productions humaines, toutes ces conquêtes faites sur Tignorance et la routine sont autant de progrès à inscrire au bénéfice du dogme de la création. Puis, dans un autre ordre, le spectacle des révolutions des empires, avec leur grandeur et leur décadence : ces sociétés qui viennent tour à tour apparaître sur la scène de l'histoire et y accomplir leur mission, ces guerriers venant, comme Brennos, jeter leur épée dans la balance, fondre ensemble les peuples comme les métaux en fusion, cette philosophie de Thistoire qai, à mesure que se déroulent les époques et les événemenis, nous est mieux connue , qu'est-ce autre chose que le signe, de plus en plus visible, d'un gouvernement providentiel, c'est-à-dire encore le créateur qui renouvelle chaque jour lœavre de la création ?
i"" Enfin le dogme de la création est le meilleur défenseur do principe de Tégalilé. En nous montrant partout la main de Dieu, dans la pureté des sphères célestes comme dans le limon de la terre, dans le colossal Reem comme dans Timperceptible infusoire, dans les murs cyclopéens comme dans le caillou du ruisseau, il proclame Tégalilé des œuvres créées, l'égalité dans la grandeur et non dans la misère. Rien n'est méprisable, rien n'est misérable, rien n'est indifférent, surtout dans la main de Dieu. Le dogme de la création transfigure tout, le ciel, la terre , l'homme, la bêle, la matière inerte , et nous commande ainsi le respect, non-seulement les uns pour les autres, mais de l'homme pour le règne de la nature tout
ItO phemier dogme.
entière, pour tous les élres créés par Dieu, créés en l*bonneiir de son nom et pour sa gloire (1), créés pour chanter ses louanges, ainsi que le proclame le chantre des Psaumes : « Les monstres marins, les abîmes, le feu, la grêle, la neige, la vapeur, le vent qui tourbillonne, les montagnes, les collines, les arbres fruitiers, les cèdres, les animaux sauvages et domes-;tiques, Tinsecte, Toiseau, les rois de la terre, les nations, les princes, les juges, adolescents et vierges, jeunes et vieux, tous chantent le nom du Seigneur, son nom qui seul est exalté, et sa majesté qui s'étend sur le ciel et la terre (3). »
Ainsi le dogme de la création, tel qu'il est arrivé jusqu'à nous, à travers la triple appréciation de la Bible, de la tradition et de la théologie, est éminemment moral par la sanction qu'il imprime à la loi du travail, universel par son application et son assimilation à toutes les intelligences, progressif par son élévation continue, nous découvrant chaque jour de nouveaux horizons et des merveilles inconnues dans l'œuvre divine, égalitaire en confondant les myriades des voix des êtres créés dans un immense concert on ils chantent, louent et exaltent le créateur Zebaoth, trois fois saint (3) !
(I) ItaTe, XLIIl, 7. (3) haie, VI, s.
(S) PMvmes CXLVIll, 1.45.
DEUXiillB DOGME
LE MONOTHEISME.
('D 'P 'f> OOip) Qm tow iM pMplM de la Iflite Mehm qi* l*ÊMniel ait IN«i ; il n'y M • pu d'Mire. (I Roif, VIII, 60.)
Formule de Maïmonide. — « L'anité de Dieu, c'est la
« croyance que Dieu est la cause nnique de tons les êtres, qae
« cette unité n'est ni Tunitë du genre, ni celle de Tespëce, ni
« celle de Tindividu composé de parties, ni celle des corps
« simples, uns par le nombre mais divisibles à Finfini. il est
« Tunité abstraite, absolue, au-dessus de toute comparaison,
« et c'est là le dogme proclamé par le Schéma Israël (i). »