CHAPITRE I". — Le monothéisme dans la BiUo
Il est généralement admis, par la philosophie comme par la théologie, que la conséquence première, rigoureuse, infaillible, du dogme d'un Dieu créateur cause de Texistence universelle, c'est l'unité de Dieu, à tel point que pour certain» philosophes les preuves de l'existence de Dieu se confondent avec celles de son unité et de son incorporéité (2). Et cette unité a ses racines, au point de vue de la théologie et d'après la formule de Haimonide, dans le texte biblique : « Écoute, Israël, l'Ëtemel est notre Dieu, l'Ëtemel est un (3). »
(1) VdiiOBida, «nimeBCairc su UMiteh- (•) Gnide, II* partie, dup. 1*'. u, SyaMriB, ekap. il. (3) D««lér., VI, S.
Il semble étonnant de prime abord que le dogme du monothéisme, qui est le principe vital du judaïsme, comme sa raison d'être, ne soit enseigné que dans le Deutéronome, et qu'il n'en soit pas question dans les quatre premiers livres de Moïse. Cette objection aurait une certaine valeur si nous n'y avions déjà répondu en démontrant que Moïse se soucie bien moins de formules et de croyances abstraites que de la fondation d'une religion pratique, vivante, s'imposantuon-seulement-à l'esprit, mais à l'homme tout entier, par des actes, par des prescriptions positives, des institutions nationales et des commémorations qui s'adressent tout à la fois aux sens, au cœur, à l'imagination et à la raison (1). Nous avons constaté aussi que les dogmes sont tous implicitement contenus dans celte religion d'action, dont on n'a qu'à les dégager par les procédés intellectuels. À cet égard, l'unité de Dieu n'est pas absente dans les livres de la loi ; elle est, au contraire, le souffle qui anime, qui parcourt toute la loi écrite, ayant son expression dans le décalogue, et sa réalisation dans la loi qui domine toutes les autres, nous voulons dire dans l'ensemble des prescriptions relatives à l'idolâtrie.
$ 1". — Textes bibliques.
Personne, assurément, ne contestera que la défense de l'idolâtrie est la base fondamentale de la législation «le Moisé. Depuis la révélation sinaïque jusqu'à la dernière exhortation du Deutéronome, elle ne cesse d'occuper le premier rang, d'être l'objet des recommandations du législateur. Elle revient à tout instant dans ses décrets, elle appelle sur ses Iransgresseurs toute la sévérité de la loi pénale; seule, l'idolâtrie excite la colère de Dieu (2), substitue à sa bonté infinie des sentiments de haine et de vengeance (3), lui fait abandonner son.sanc-
(1) iDlrodaolion : ConsIdéraCfAnt «féDéra- (2) Guide^ P«paiii«, chay. 76.
IM, % 6, p. 48. (3) Deotér., XI, n.
LE «OKOtHËtSVt. ffS
taaire et sa résidence (1), rengage à retirer à son peuple isa providence et sa sollicitude (2), pour le livrer en proie à tous les llëanx qui sévissent sur la terre. Corroborant le précepte par Texempie, le Pentateuque s'étend longuement sur l'épisode du veau d'or et nous en donne ce récit dramatique si propre à exciter la terreur et la pitié. AusM la tradition ne s'y est-elle pas trompée ; elle considère la loi de l'idolâtrie comme la colonne qui soutient toute la religion, et enseigne qu^abjurer l'idolàlrie, c'est observer toute la loi ; accepter l'idolfttrie, c'est abjurer toute la loi (3).
Or, toutes les dispositions, toutes les prescriptions relatives à l'extirpation de l'idolâlrie, ne sont pas autre chose que la profession de l'unité de Dieu, que la confession et la sanction du dogme du monothéisme. Il s'ensuit que les textes concernant le monothéisme se multiplient dans une proportion considérable, qu'ils devancent même l'institution de la religion révélée, qu'ils remontent jusqu'aux patriarches, qui tous trois proclament le nom de l'Ëternel (4), c'est-à-dire qu'ils propagent l'idée d'un Dieu unique parmi les idolâtres (5). En un moi, tout ce que le Pentateuque raconte et ordonne à l'endroit de ridolfttrie est un long et incessant témoignage en faveur de l'unité de Dieu.
Voilà donc une première série de textes établissant solidement le dogme du monothéisme, armé de toute la force et de toute l'énergie avec lesquelles la loi repousse Tidolàtrie.
En se plaçant à ce point de vue, on s'aperçoit aussitôt que cet enseignement ne cesse pas avec Moïse , mais qu'il se continue pendant tout le premier cycle, qu'il est gravé en caractères de feu dans l'histoire sainte, qui nous retrace le duel huit fois séculaire du monothéisme avec le polythéisme. Ce duel commence, en effet, dès le lendemain de la révélation, avec la rébellion du veau d'or, suivi d'une trêve qui dure jusqu'à la mort
(I) LéTit., XXVI, 31. (4) Genèfe, XII, 9; XXVI, tR; XXXIIl,
(f) Dealer., XXXI, 18. 10.
(3) Nonbref, XV, M: Talnad, HoraToth. (5) Joiié, XXIV, t. fol. 8 ; Siphrl, Nombref , l. c.
124 DEtnatME dogme.
de Josué ; il reprend de plus vif dès que la conquête de la terre sainte est achevée, se prolonge pendant tout le gouvernement des juges, s'interrompt sous te règne de Saûl, de David et de Salomon, pour recommencer avec un nouvel acharnement sous les successeurs impies de ces grands princes, consommer le schisme de Juda et d'Israël: Après la ruine des dix tribus, le champ de bataille est transporté de Samarie à Jérusalem, et le combat ne se termine qu'avec la chute de la capitale et du temple. L'histoire de ce duel est accompagnée d'un enseignement qui en fait le pendant : à côté de ces faits lugubres viennent se placer les discours de Josué (1), les reproches de Pinehas (2), les avertissements de Samuel (3), les prédictions d'A'hia le Schylonien (4), la protestation et l'éclatante manifestation d'Elie sur lemontC'armel (5), les exhortations d'Osée, d'Isaîe et de Jérémie, ainsi que leurs satires contre le culte des idoles (6) , éclairant l'histoire au rayonnement de leur pensée et aux flammes de leur ardente parole. Il en résulte que le prophétisme n'est pas plus avare que Moïse d'exemples et de leçons intéressant le monothéisme.
Mais Moïse se contente-t-il de cet enseignement, en quelque sorte négatif, de l'unité de Dieu? se borne-t-il à l'asseoir sur les ruines du polythéisme? Non, sans doute ; et voilà pourquoi dans le Deutéronome, dans ce résumé de la loi qui, ainsi que nous l'avons démontré (7), contient la quintessence de sa doctrine, il transforme le commandement négatif en prescription affirmative, la pratique en théorie, le fait en idée,. allant jusqu'à la revêtir de la forme dogmatique en disant : « Écoute, Israël, l'Eternel est notre Dieu, l'Eternel est un. » A ce texte il faut en ajouter deux autres se rapportant aux deux faits capitaux de la sortie d'Egypte et de la révélation du Sinai, etcon-
(0 Jofoé, ohap. 33 et 34. (6) Itale, XL, 19 et 30; XU, 6ei 7;
(3) Joges, ohap. 3. XLIV, 13-30; Jérémie, X, 5-5; Ihii.,
(3) I Sunael, Xll, 30 et 83. 8 et 9.
(4) I Roii, XI, 51 et 56. (7) Introdiettoo : Considérattone géaén-
(5) IH4., XVIIl , 31-39. lee , p. 50.
LB MONOTHÉISMK. iS5
cas à peu près dans la même forme : « G'esl loi, dit Moïse à Israël, qai as vq loat cela, afin iesavoir qae rËlernel est Dieu et qa'il n'y en a point d'antre. » c Sache-le donc, dit-il un peu plus loin, et réfléchis bien dans ton cœur que TEternel est Dieu au ciel en haut et sur la terre en bas, il n'y en a point d'autre (1).»
Nous disons bien que ces trois textes du Deutëronome se présentent sous un aspect uniforme : dans tous les trois, en effet. Moïse s'adresse au cœur, à Tesprit, au siège de l'entendement. Autre chose est savoir^ réfléchir^ écouter^ c'est-à-dire comprendre l'unité de Dieu; antre chose la mettre en action par l'observation des lois positives. Il ne suffit donc pas au législateur d'assurer la pratique du monothéisme par l'anéantissement du polythéisme; il veut faire passer le principe delà sphère d'action dans la région de la pensée et de l'esprit, et c'est pour cela qu'il dit : « Écoute Israël, » c'est-à-dire, suivant l'interprétation traditionnelle : «Comprends, Israël (2).» Rappelons seulement que Moïse, tout en proclamant Tunité de Dieu comme un dogme, se garde bien de l'imposer comme croyance obligatoire, dont il ne veut aucunement; aussi, dit-il : « Comprends, Israël, » et non pas : « Crois, Israël. » Que si nous appelons le schéma Israël notre credo^ c'est qui! a été, est et sera toujours le mot d'ordre d'Israël, son cri de ralliement autour du drapeau de la religion, le terme sacramentel de sa profession de foi, le cachet de sa nationalité, le signe qui sert à le reconnaître mêlé et confondu avec les nations, le premier mot qu'on fait épeler à l'enfant exprimant des sons articulés, le dernier que prononce le mourant prêt à rendre son âme à Dieu, mettant sous la même invocation le berceau et le tombeau.
La précision et la netteté de la formule du schéma Israël firent sans doute penser aux prophètes qu'il valait mieux s'en tenir à ce texte que d'en amoindrir la signification par des amplifications stériles. Sauf quelques passages d'Isaie (3), il y est peu ou point question de ce dogme.
(I) Deatér., IV, 35 et S9. (:^) luîe, XLV, 5 et 6.
(9) TtlBttl, Bere'hoth, ^ol. 1S.
i26 DEUXIÈME DOGME.
Nous allons cependant nous arrêter à un texte prophétique, relatif au monothéisme, et nous dirons pourquoi. Il est constaté que Vunité de Dieu est la base fondamentale du mosaïsme, et qu'Israël s'en est constilué le champion et rëternei défenseur. Mais ici surgit une objection assez spécieuse à laquelle il importe de répondre. Le monothéisme, quelques épreuves qu'il nous ait values, si cher que nous ait coûté sa conservation, doitil , peut-il rester la propriété parliculière , le patrimoine dlsraël? Ne devons-nous le culliver que pour notre propre usage, sans nous soucier d'en propager la cullure hors de notre rayon? Refuserons-nous aux étrangers, aux non-israélites, toute participation à cet égard? Sera-t-il pour Tesprit ce que le baptême du sang est pour le corps, le signe exclusif de la race d'Abraham ? Eh bien, ces doutes, ces suppositions , toutes ces insinuations égoïstes et malveillantes tombent devant la prédiction deZacharie : « Et rEternel sera roi de toute la terre; en ce jour TÉternel sera un et son nom sera un (\). » Ces paroles ont une valeur presque égale à celle dnschemâ lui-même; elles annoncent une nouvelle et dernière phase dans les destinées du monothéisme. Les progrès et la gradation sont manifestes pour quiconque étudie la Bible avec les yeux de la raison. Nous avons vu le monothéisme commencer par être un fait, une loi ; puis il devient une idée et une doctrine; enfin, après avoir été des années et des siècles le drapeau d Israël, la cause de ses joies et de ses douleurs, de ses chutes et de ses victoires, de ses épreuves et de ses triomphes, il fera le tour du monde et finira par devenir le mot de l'humanité. Mais si le monothéisme doit s'élever finalement à la hauteur d'un dogme universel, il est évident que c'est le devoir d'Israël, qui en est le dépositaire, d'en propager la connaissance par sa vie, son histoire, son exemple, sa conduite et son enseignement ; ce sont là ses moyens de prosélytisme, il n'en a point d'autres (2).
Méditons maintenant les termes de cette prophétie ; signalons d'abord ce que dans la littérature sacrée on appelle le parallé-
(1) Zacharie, XIV, 9. (i) IntrodooliOD, II* parUe/p. 91 -9t.
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lisme^ c'est-à-dire le rapport entre les deux hémistiches, o Dieu sera roi de toute la terre; en ce jour l'Eternel sera un et son nom sera un.» Qu*esl-ce à dire? Que la royauté de Dieu sur toute la terre, en d'autres termes, la religion universelle, n'est possible qu'à la condition de Tadbésion générale des peuples au dogme de Tunité de Dieu; que toute divinité placée entre Dieu et nous, n'importe de quelle nature, matérielle ou immatérielle, corps ou esprit, est un obstacle au règne du monothéisme ; que cet idéal ne peut être réalisé qu'en supprimant tout intermédiaire entre l'homme et l'Être suprême^ qu'en reconnaissant en Dieu le roi de la terre aussi bien que le roi du ciel, celui qui gouverne cette vallée de misères et de larmes avec la même sollicitude que les sphères éthérées et immaculées. En dehors de ce dogme, il pourra bien naître un certain rapprochement entre les peuples, de la sympathie entre les nations, une communauté d'intérêts et de sentiments ; mais la fusion réelle, l'identification complète, l'unilication absolue des sociétés et des empires, nejailliront que de la source sacrée de la religion universelle, et la religion universelle n'est réalisable que sur la base du monothéisme.
En ce jour Dieu sera un et son nom sera un. Quel est le sens de cette parité entre l'unité de Dieu et l'unité de son nom? Le prophète, ce nous semble, tient à nous signaler un fait moral de la plus haute importance. Et quel est ce fait? C'est la corrélation entre l'unité de l)ieu et l'unité du genre humain, c'est la réaction que ces deux unités opèrent constamment l'une sur laulre. Plus l'humanité s'assimile le dogme de Tunité de Dieu, plus elle tend vers sa propre unité ; plus elle avance dans la voie de son uniQcation, plus elle se rapproche du monothéisme. Consolante doctrine, sublime vérité que ce parallèle entre 1 unité de sentiment et l'unité idéale! Dieu sera un et son nom sera un, c'est-à-dire ou bien le monothéisme deviendra une réalité le jour où sur toute la terre on invoquera l'unité comme le but suprême, le desideratum le plus élevé de l'humanité, ou bien l'unification des hommes sera une vérité, un nom propre^ au moment où le monothéisme, se dépouillant de son caractère na-
iionftl, aura pris la forme d*an dogme universel. La conclasion à en tirer, c*esi qu'il y a deux manières d'arriver à cette unité absolue : on peut y aboutir, d'un côté, par les efforts matériels et moraux des peuples à opérer leur rapprochement, à offrir de plus eu plus l'image de l'unité terrestre qui réfléchit celle de l'unité céleste, et c'est la tftche de la société civile, lâche, soit dit en passant, de jour en jour mieux comprise ; de l'autre, par la propagation progressive, par la vulgarisation du principe du monothéisme, et c'est la mission d'Israël.
Nous croyons, et tous ceux qui se font une idée juste de l'exégèse biblique croiront sans doute avec nous, que ce n'est pas s'éloigner du texte prophétique que de l'interpréter ainsi.
Nous espérons donc avoir bien établi que l'Écriture nous fait envisager le dogme du monothéisme sous trois points de vue différents. Elle nous le présente d'abord sous la forme simple et vulgaire d'une loi positive, ayant sa réalisation dans l'ensemble des mesures de prohibition prises contre l'idolâtrie; elle nous l'offre ensuite conjme principe de croyance, ou, pour mieux dire, de théodicée, ayant son expression dans le schéma Israël; elle nous l'annonce enfin comme dogme universel, destiné à ranger un jour sous sa bannière tous les enfants de la terre, soit qu'il descende de Dieu vers l'humanité, soit qu'il remonte de l'humanité jusqu'à Dieu, ou plutôt en dirigeant et en activant ce mouvement par les deux bouts. C'est dans le développement de ces trois points que réside la science du monothéisme.
Nous allons voir ce que la tradition et la théologie nous enseignent sur ce grave sujet dont l'Écriture a tracé le cadre, en laissant à ses deux auxiliaires le soin de le remplir par leur enseignement.