CHAPITRE n. — Le monothéisme selon la tradition
S !•'. Le Schéma.
Gomme nous Tavons constaté à propos da dogme de la création (1), il convient de prendre la doctrine traditionnelle à son point de départ, de la saisir dans la pensée et dans Faction du grand synode, intermédiaire entre les deuï cycles. Nous allons donc tout d'abord chercher la trace du monothéisme dans la liturgie et dans la place qui y est assignée à ce dogme. Nous avons vu ce qu'Ezra et son conseil avaient fait pour Textirpation de Tidolâtrie, mission dans laquelle ils réussirent à merveille (3). Mais ils ne se contentèrent pas de ce résultat matériel : ils eurent à cœur d'ajouter à cette victoire du monothéisme sur le polythéisme un triomphe direct, immédiat comme dogme fondamental et principe de croyance. De là la place d'honneur occupée par le schéma dans le rituel (3). Telle est la pensée qui préside à l'institution du rituel, où le schéma est comme le centre dont les autres prières du matin et du soir forment la circonférence, et qui se fait jour dans tous les enseignements de la Halacha au sujet de la récitation de ce texte du Pentateuque (4). C'est le schemft qui est la prière essentiellement obligatoire; c'est le schéma qui constitue la vraie confession, la confession de la royauté de Dieu; c'est le schéma qui, à l'exception de toutes les autres prières et bénédictions, exige une attention et une intention toutes spéciales; c'est le schemft qu'il faut réciter avec le plus de recueillement matin et soir, qu'il n'est pas permis d'omettre, ou même de réciter négligemment.
(0 Premier dogme , chap. I*^, S C. (^] Ttloind, Bertchoih, ehap. t«' el 3
(9) InlrodaetlOD, Il« ptrlie, 9 C, p. 7f . lonl entier.
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sans encourir une peine spirituelle ; c*est le schéma dont il est interdit d*interrompre la lecture, même pour rendre les hommages dus à un roi; c'est le schéma dont la prononciation et Taccentuation commandent les soins les plus minutieux, semblables à ces glaces d'une eau pure que le plus léger souffle peut ternir; c'est le schéma qu'on doit réciter avec le lever du soleil et répéter le soir au moment de s'endormir, afin qu'il soit ainsi notre premier comme notre dernier mot de chaque jour, et que la profession de foi du monothéisme embrasse notre vie tout entière ; et c'est surtout le terme final du schemft, le mot un^ dont l'expression verbale doit être accompagnée de l'intention mentale, qui doit équivaloir pour nous à la confession de la royauté de Dieu dans le ciel, sur la terre et aux quatre points cardinaux (1). Il fallait à coup sûr avoir conçu du texte du schéma la plus haute idée pour en défendre l'intégrité et en entourer la lecture de tant de mesures conservatrices.
§ 2. La prédiction de Zacharie interprétée par la Tradition.
Remarquons d'abord que déjà dans le rituel le verset de Zacharie se trouve juxtaposé au schéma (2), apparemment pour faire d'autant mieux ressortir leur identité par rapport au principe du monothéisme; on en a fait ensuite la finale de la prière de Alenou, dont nous avons eu déjà l'occasion d'affirmer la haute valeur (3) ; et c'est, par conséquent, cette espérance du triomphe général du monothéisme qui clôt la prière journalière du matin et du soir. Mais ici la Tradition va plus loin, elle veut voir clair dans cettre promesse de l'un des derniers organes du prophétisme et en préciser le sens. Voici comment elle s'exprime à ce sujet :
« Et alors Dieu sera roi de toute la terre. Est-ce qu'aujonr-
(l) TftlmBd, B«raohoUi, fol. i. H, IS» (f) Voir roUoe d« Moofsaph de RoMih 15; Mo&aholk, fol. 3t. Haichânt, série des Mtlkioih.
(3) [ntrodnctiou, ll'pariie, p. 68.
a d*hui Dieu n'est pas roi sur toute la terre ? La différence <c consiste en ceci. Dans ce monde, nous reconnaissons en quelce que sorte deux principes, bien qu'émanant d'un être unique. « N'ayons-nous pas, en effet, deux formules de bénédiction, et, « tandis que pour le bien nous rendons des actions de grâces « à Tétre bon et bienfaisant, ne nous adressons-nous pas, quand « il s'agit du mal, au juge véridique ? Eh bien, dans le monde <c futur il n'y aura qu'une seule formule, et l'on n'adorera plus « que Yêtre bon et bienfaisant. 9
« En ce jour Dieu sera un et son nom sera un. Est-ce qu'au- « jourd'hui son nom n'est pas un? Voici la distinction à établir a à ce sujet. Aujourd'hui, le vrai nom de Dieu s'écrit, mais ne « s^énonce pas, et dans la prononciation le nom ineffable est « remplacé par la dénomination de Adonaï (maître, seigneur); a mais dans le monde futur le nom de Dieu sera prononcé tel « qu'il s'écrit (1). »
Il n'est pas facile de dégager l'idée qui se. cache sous l'interprétation, un peu vague et obscure, que nous venons de rapporter. Essayons cependant. Il est certain, et la division même du texte prophétique nous l'indique, qu'il y a là deux enseignements théoriques, rattachés par l'exégèse à un texte de l'Ëcriture. Nous croyons y voir l'unité de Dieu dans son double rapport avec nous, ses créatures, et avec lui, le créateur. On demande s'il est bien possible à l'homme de concevoir nettement l'idée de l'unilé de Dieu, en présence de ce dualisme du bien et du mal dont il ne cesse de subir l'influence contradictoire, de cette pensée de deux principes distincts, l'un auteur du bien, l'autre cause du mal ; pensée si vivace, si dominante, qu'elle a envahi jusqu'au terrain religieux, pénétré dans le sanctuaire, laissé son empreinte dans le culte. Comment, en effet, comprendre cette double formule de bénédiction, remontant jusqu'aux fondateurs de la Tradition, jusqu*au grand synode, et dont l'une nous montre en Dieu le bienfaiteur, et l'autre \ejuge ? N'y a-t-il pas là l'expression d'une dualité au moins apparente, l'indice
(1) Talmad, Peuahim, fol. 50.
de deux courants opposés, sinon de deux principes contraires, c'est-à-dire antipathiques au dogme de Funité? Oui, répond la tradition, nous reconnaissons toute la force de l'objection, mais il faut distinguer entre la vérité vraie et absolue (qu'elle qualifie de monde futur) et la vérité relative, la vérité mise à la portée du vulgaire (qu'elle, nomme le monde présent). Gomme le bien et le mal éveillent en nous l'idée du contraste et de l'antagonisme, excitant dans notre sein des sensations et des sentiments si opposés, il a bien fallu se conformer à notre nature et donner une expression différente^ mais non opposée^ au besoin que nous éprouvons de rapporter ài)ieu nos maux et nos prospérités ; mais en réalité il n'y a en Dieu qu'on principe, qu'un agent, qu'un seul mobile d'activité, qu'une forme unique de gouvernement. Et ce principe, ajoute-t-elle, il n'est pas exact de l'appeler l'auteur du bien et du mal ; non, il n'y a pas de mal, ou, comme il est dit ailleurs : « Le mal ne peut venir d'en haut (1) »; Dieu, c'est la source du bien ; et finalement on ne doit, on ne peut reconnaître en lui que Vêtre bon et bienfaisant. Et voilà ce que veut dire le prophète en appelant Dieu le roi de toute la terre ; or, le roi juste et vertueux, soit qu'il récompense les bons, soit qu'il châtie les méchants, est toujours loué de la même façon, et personne ne s'avise de voir en lui deux êtres distincts, Tun qui récompense, l'autre qui punit. Au lieu donc de faire Dieu à notre image et, le rapetissant à notre taille, devoir en lui une sorte de double nature, sachons nous élever à sa hauteur, remonter jusqu'à la source de tout bien et, quoi qu'il nous arrive, le proclamer iétre bon et bienfaisant. Voilà pour Tunité de Dieu par rapport à nous, son objet. Voici maintenant pour l'unité envisagée dans son sujet. Ici la démonstration se fait encore sous la forme d'une objection suivie de la solution. Puisque la religion, objecte-t-on, semble nous interdire toute spéculation sur la nature de Dieu, et qu'elle a substitué au nom propre de Dieu, au tétragramme exprimant l'essence, celui d'Adonai^ signifiant le maitre,
(I) B«rétohii]i RtkU, Mot. 51.
LE MONOTHÉISMS. 133
le gonvernenr, que Ton connait par ses actes, par ses décrets, bien qu*il reste invisible au fond de son palais, qa*est-ce alors que ce dogme de Funité de Dieu, de Tunité qui n^a rapport qu*à son essence, 'qu*à sa substance, c*est-à-dire à ce qui est pour nous Tinsondable mystère? « Oui, répond-on à cette objection, Tessence de Dieu est inconcevable ; oui,runité de Dieu, principal attribut de cette subslance, est difficile à comprendre. Mais, par cela même que ce nom ineffable existe, qu'il est écrit, que nous Tavons sous les yeux, il nous invite à Tétudier, il provoque notre attention, nos réflexions, nos méditations ; il semble nous annoncer qu'il arrivera une époque où nous en aurons Tinteltigence, où nous saisirons quelque chose de sa nature, de sa personnalité, et c*est là pour nous un puissant motif, non pas de nous détourner, mais, au contraire, de nous rapprocher de Tétude du monothéisme, de hâter l'époque où nous invoquerons en connaissance de cause le Dieu un comme nous invoquons actuellement le Dieu souverain. »
On pourrait définir cette interprétation du texte de Zacbarie tf devoir de s'occuper de l'unité de Dieu, obligation d'aborder de front les difficultés de cette étude, nécessité d'écarter les obstacles et les objections qui tendent à nous en barrer le chemin. » Il est inutile de faire ressortir l'importance de cet enseignement qui élève la connaissance du monothéisme à la hauteur d'un devoir national.
Cette explication, différente de celle que nous avons donnée nous-méme du verset de Zacbarie, ne lui est pas opposée. On sait que l'une des grandes règles de l'exégèse rabbinique, c'est que le sens littéral et naturel ne saurait jamais être détruit par rinterprëtation libre (i). Les idées de propagation et d'universalité que nous y rattachons subsistent donc dans toute leur intégrité, indépendamment du commentaire talmudique. Hais il y a mieux que cela : nous allons mettre ces idées sous le patronage et dans la bouche même de la tradition.
(1) TalDBd, Sabbirth, fol. 63. iDlOfe "^m »XP &np» )\K.
§ 3. De Vuniversaliié du monothéisme dans la Tradition.
« Qu*est-ce qui est écrit dans les thephilin ou phylactères « portés par le Maître du monde? C'est le texte que voici : « Où est-il sur la terre un peuple un comme ton peuple, (c Israël (1)? » Est-il possible que Dieu se montre fier du rang (f d'Israël dans le monde? Oui, car il est écrit : « Tu as au- <r jourd'hui gloritié Dieu en te soumettant à toutes Fes lois ; à « son tour Dieu te glorifie en te choisissant pour son peuplade « prédilection (2). » Et qu'est-ce que c'est que cette réciprocilé « d'hommages et de félicitations entre Dieu et Israël? Elle (t consiste en ceci : Vous avez bien voulu, dit Dieu à Israël, a me proclamer le Dieu tin, à mon tour je vous proclame le « peuple tin, comme il est écrit : Est-il sur la terre un autre a peuple comme Israël, le peuple un (3)î »
Nous n'avons pas la pensée d'entrer ici dans rexplication de ce que l'on entend par ces phylactères divins qui ont exercé la sagacité de tous les commentateurs (4). Ce qui doit fixer notre attention, comme inhérent à notre sujet, c'est ce parallèle tracé entre le Dieu un et le peuple un. Si l'on veut bien remarquer l'expression du texte biblique : « Tu glorifies Dieu, et Dieu te glorifie de son côté, » et puis ces termes de la légende : « Vous faites de moi une unité dans le monde^ aussi ferai-Je de vous une unité dans le monde^» on y verra, pour ainsi dire, éclater aux yeux la mission d'Israël. Israël sera le peuple un, parce qu'il proclame le Dieu un; quoi de plus clair et de plus précis? Il ne suffit donc pas qu'Israël professe cette vérité, qu'il s'assimile complètement le dogme du monothéisme ; il n'accomplirait que la moitié de sa tâche s'il le gardait par devers lui, s'il ne faisait rien pour le propager, s'il ne s'en servait comme d'un divin flambeau destiné à éclairer les nations (S). «Tu as^/on/i^
(1) II Samuel, VII, 93; 1 Chronfqne, (3) Ttlmnd» Beracholh, fol. 6.
XVII, SI. (4) Ibid., ETn Yacob.
(i) Dealer., XXVI, 17 el 18. (5) IsaTe, XLII, 6.
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le Dieu aniqae , » c'est-à-dire ta Tas fait connaître anx antres. Cette mission, sans donte, ne s'accomplira pas toiqonrs de la même façon ; mais sons la diversité de formes et la variété d'aspects elle restera identique au fond. Israël rendra hommage à cette unité à la face des nations, tantôt par la guerre, non pas offensive, mais défensive, défendant son principe contre les attaques du polythéisme, contre les Ghananéens, contre les Assyriens, contre les Grecs, contre les Romains, tantôt par le martyr, avec Michaêl, Hanania et Azaria dans la fournaise ardente, avec Daniel dans la fosse aux lions, avec les dix martyrs, personnifiant, d'après la légende, les dix frères de Joseph, tantôt par les longues et indicibles souffrances du moyen ftge, martyre physique doublé du martyre moral, constituant un genre d'enseignement qui ne manque pas d'efficacité et qui vaut peut-être mieux que le prosélytisme. G'est un prosélytisme d une nature toute spéciale, agissant sans violence matérielle ni contrainte morale, s'inflltrani tout doucement dans les cœurs, comme la goutte d'eau qui creuse à la longue le plus dur rocher. Il n'est pas possible que les nations ne sentent rien, ne comprennent rien au spectacle d'un petit peuple dispersé aux quatre coins du monde, témoignant partout de sa foi, ne transigeant jamais avec son prihcipe, possesseur d'un mot d'ordre qui lui sert à reconnaître partout les siens, qui, dans sa dissémination, présente l'émouvante image de tronçons palpitants conservant séparément la vie et l'âme de Tètre collectif! Hais ce n'est pas à dire qu'il n'arrive un moment où, la guerre, la force brutale, le martyre, la haine et le dédain ayant ici entièrement cessé, là considérablement diminué, Israël soit appelé à revêtir son principe d'une forme nouvelle, supérieure à toutes les précédentes; nous voulons dire la forme noble, élevée, immatérielle de l'instruction, de la science, de l'exposition lumineuse du monothéisme puisée dans ses livres, dans ses traditions et dans son histoire, et cette forme sublime est nettement indiquée dans le verset qui suit la double proclamatioa de l'unité de Dieu et de l'unité d'Israël. 11 y est dit : « Tu seras au-dessus de toutes les nations par la
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louange, par le nom et par la gloire, en restant le peuple consacré à rEternel ton Dieu (1). » Ce qui veut dire évidemment: en remplissant ta mission de peuple un, enseignant le Dieu tin à rbumanité.
Qui oserait dire après cela que la tradition est restée ignorante ou insouciante du devoir de généralisation et de propagation universelle de Tunité de Dieu? Il semblerait qu'elle ail pris à lâche d'en élever encore la sanclion en la ratlachant à la cause de la révélation, à la parole et à la pensée de Moïse.
§ 4 . />u résultat pratique du monothéisme : alliance de Vunitè de Dieu avec l'amour de Dieu»
Au point de vue des conséquences pratiques, morales et religieuses à tirer du principe du monothéisme, et qui, aux yeux de la Tradition, remportent de beaucoup sur les théories, il en est une, et des plus élevées, contenue dans la légende du martyre de Tillustre Akiba : « Quand le moment de son martyre 0 arriva, dit-elle, c'était l'heure de la récitation du schéma. « Pendant qu'on Técorchait vif avec des peignes de fer, son « unique penséer, sa seule préoccupation élail d'offrir à Dieu « le sacrifice de sa vie avec un sentiment de parfait amour. A « la vue de cette incroyable abnégation, ses disciples lui dirent : « Est-il possible de pousser aussi loin le recueillement et la « piété? * Le martyr répondit : a Toute ma vie j'ai récité ce texte « qui nous prescrit d'aimer Dieu de toute notre âme avec le a désir de réaliser cet amour divin ; toujours je me suis dit : « Quand serai-je assez digne d'offrir à Dieu le sacrifice de ma tf vie? et à présent que le moment en est venu, j'hésiterais, je « faiblirais dans cette pensée d'amour ! » Il eut soin de prolonger a l'intonation du mot Ehad et de le faire durer jusqu'à l'expi- « ration de sa noble âme. Alors une voix du ciel fit entendre a ces paroles : « Heureux, 6 Akiba, toi dont l'âme a quitté le
(f) Dénier., XXVI, 19.
« corps en confessant l'unité de Dieu 1 » Et an écho du ciel « répéta : <k Henreux, ô Akiba, toi qai as exhalé ton âme avec « le mot Ehad^ va joair de la félicité éternelle (i). »
Ce que nous tenons à constater, ce qui ressort avec évidence de cette légende du martyrologe juif, c'est Tunion ou pour mieux dire Tidentification de Tunité avec Tamour de Dieu, ces deux principes qui se suivent immédiatement dans lelexte du schéma, et que le saint martyr confond dans son culte, puisque de la confession de Tunité il fait Texpression de son amour ardent et sans homes pour Dieu. Ne s'ensuit-il pas clairement que Tamour divin en esprit et en vérité ne saurait exister en dehors du monothéisme? Si c'est* là un axiome basé sar TÉcriture et la tradition, il n'est pas sans fondement dans la raison; il est fondé notamment sur deux puissants motifs que nous allons indiquer : le premier, c'est que dans le monothéisme seul l'amour de Dieu ne subit aucun partage : il n'y a, pour parler comme le sage, ni second, ni fils, ni frère (2) qui en distraie qnelque chose pour l'attirer à lui ; il reste exclusivement voué à Dieu, comme à la source éternelle d'où tout jaillit et où tout revient. Mettez quelque chose à côté de Dieu, associez-lui un être quelconque, élevez au rang de la Divinité n'importe quelle individualité, ange, archange, verbe, Esprit-Saint, Messie, faites-lui l'offre de vos hommages, de vos sacrifices et de votre vie; vous pouvez encore être héros et martyr, un modèle des plus nobles et plus purs sentiments, un exemple à étudier et à imiter, mais vous n'avez plus l'amour de Dieu plein et entier, par la seule raison que vous l'accordez dans la même mesure à ce qui n'est pas lui. Qu'importe, dira t-on, puisque j'aime l'idéal du bien et du juste? Il n'importe pas peu, non-seulement au point de vue théorique, mais même. sous le rapport pratique. Il peut arriver que, par suite de cette confusion qui se fait dans votre intelligence entre Dieu et un autre être, vous veniez à hésiter si jamais vous étiez mis en demeure de choisir entre eux, voire même à donner votre amour et votre culte à
(0 Talmnd, BwMboth, fol. 60. {%) Eodéi., IV, 8.
la créaiare de préférence au créateur. Dans le monothéisme, toute éventualité de cette nature disparait. Ici un seul amour domine tous les autres, se les subordonne et se fait le régulateur de toutes nos affections terrestres. Ne rien préférer, ne rien égaler à Dieu, voilà la conséquence qui découle, transparente et lumineuse, de Tunité de Dieu.
Le second motif à Tappui de la liaison intime, indissoluble, entre Tunité et Tamour de Dieu, repose sur le caractère même de Tamour divin. Quel est le caractère de Tamour divin? par quoi se distingue-t-il de tous les autres? Ce ne peut être que par son immatérialité, abstraction faite de toutes les attractions, sensa^ tiens et sentiments qui sont les éléiftents de Tamour humain. Cet amour pur n'a de réalité qu*au sein du monothéisme. Pourquoi ? Parce qu'en adorant à côté de Dieu un être visible, — planële, soleil, lune, étoile, ou Dieu s'incarnant dans Thomme, — notre amour ne peut entièrement se soustraire à Tinfluence du motif personnel ou charnel, dans la dernière hypothèse surtout, où Ton tient à posséder le corps de ce Dieu; et alors on se met à Taimer avec la fougue de l'imagination, parfois avec les ardeurs des sens, absolument comme dans les amours terrestres et vulgaires. Et cette leçon ne résulte-t^lle pas des termes dans lesquels on nous décrit la mort d'Àkiba? L'illustre père de la synagogue ne court pas au devant du martyre ; il ne se jette pas de gaieté de cœur sous les pieds des bêtes du cirque ; il ne se précipite pas sur la pointe du glaive des gladiateurs; il ne provoque ni la haine ni la férocité de ses bourreaux; en un mot, son martyre n'a rien dethé&tral, rien qui sente le héros, le héros qui semble dire : « Fos, plaudite! » Il ne se confesse que devant Dieu et devant ses propres disciples, qu'il veut instruire par sa mort comme par sa vie. Il est heureux d'offrir sa vie à Dieu, de réaliser ce sacrifice, le plus grand que l'homme puisse offrir à Dieu; mais c'est d'un bonheur tout spirituel, pur de tout mélange d'aspiration soit à la gloire, soit à une jouissance déterminée. Voilà le vrai martyre, le réel amour de Dieu, et Rabbi Àkiba le confond avec raison dans la confession de l'unité de Dieu, le monothéisme seul étant
ci^pable de détacher Tamour divin de ses liens plus on moins matériels, de le transporter sar les ailes de Tinfini, de le lancer sans péril dans ces régions pures où régnent sans partage Timpersonnel, le divin, Tabsolu, le pur et Tidéal.
La conclusion finale de cette proclamation de Talliance entre Tunité et Tamour de Dieu, c'est que le dogme de Tunité de Dieu n'est pas un principe abstrait, n'ayant de valeur que pour les esprits spéculatifs, puisqu'il aboutit à lamour, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus intime, de plus vivace et de plus impérieux dans notre nature.
§ 5. Résumé des enseignements de la Tradition sur le monothéisme.
Les textes traditionnels qui viennent de passer sous nos yeux et l'interprétation qui en est l'objet suffisent pour nous donner une idée de la profondeur de ces enseignements sur le monothéisme. On voit qu'elle l'envisage au point de vue subjectif et objectif, dans son principe et dans ses conséquences. Par sa réglementation de la lecture du schéma, la tradition suit la trace de Moïse, rattachant le dogme à une prescription positive et journalière; par l'exégèse qu'elle applique au texte de Zacharie, elle fait passer le monothéisme du domaine de la pratique dans celui de la théorie, elle nous signale le devoir de l'étudier en lui-même, elle repousse les objections que l'on voudrait tirer de la religion elle-même pour combattre toute méditation sur ce grave sujet, elle en affirme ie côté théorique, rationnel et spéculatif ; par la légende des phylactères divins, elle constate, elle proclame l'universalité du monothéisme, que c'est la mission d'Israël de réaliser et d'amener à bonne fin par l'exemple et par le précepte, par sa vie comme par son instruction ; enfin, par la légende de Rabbi Akiba elle nous fait voir l'identité enlre l'unité et l'amour de Dieu, constituant ainsi le monothéisme en générateur de la religion et du culte, dont c'est le but d'allumer et d'entretenir dans nos cœurs
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le foyer de Tamour divin. Ces idées n y sont pas exposées d'une manière systématique, paa plus qu'avec une précision dogmatique : elles s'y montrent, ou plutôt s'y cachent sous la forme symbolique, allégorique et légendaire, pour laquelle la tradition conçoit une si vive affection et qui a ses avantages propres, notamment celui d'exciter le travail de la pensée, de trouver toujours du nouveau sous cette enveloppe de sphinx. Ce qui lui fait dire encore : « Que la loi de Dieu soit chaque jour nouvelle pour toi (1), » passage qui signifie que les enseignements de l'Écriture et de la Tradition sont inépuisables. On voudra I remarquer aussi que tous ces préceptes et ces leçons concernant
le monothéisme s'appuient sur les textes bibliques, sur le schéma et sur le passage de Zacharie, sur le schéma principalement, dont la tradition fait la pierre angulaire du culte officiel en même temps que de la religion et de la théodicëe, ainsi que le démontrent les fragments cités.