CHAPITRE II. — De rimmatérialité de Diea selon la Tradition
§ 1". La liturgie et le Thargoum.
Quand nous abordons la tradition, nous cherchons toujours à saisir d'abord la pensée de cette époque intermédiaire qui joint le cycle de la loi écrite à celui de la loi orale, et qui se traduit, comme on sait, dans l'œuvre du grand synode. Nous savons qujB les deux institutions essentiellement religieuses du grand synode sont la liturgie et le Thargoum. En y cherchant et en y trouvant les traces de l'immatérialité divine, nous en déduisons la continuité du dogme. En ce qui concerne la liturgie, nous avons le Rituel, cette œuvre originale du grand synode , qui ne contient absolument rien qui soit de nature à trahir quelque tendance vers la corporéité de Dieu, rien qui ne soit en parfaite conformité avec le Dieu invisible de Moïse. Les termes et les expressions en sont expurgés de tout ce qui pourrait aboutir à la plus légère supposition d'un Dieu local, limité. On y invoque, à la vérité, le Dieu des patriarches, le libérateur dTsraël , mais aussi le Dieu auteur de la lumière et des ténèbres, déroulant les cieux , consolidant la terre ; on y
qualifie le ciel de résidence de sa gloire^ les hauteurs de Tempyrée de demeure de sa majesté (1) , mais on se garde bien d*y montrer une figure ou une image assise , à Timitation d^Ëzëchiel ; on y parle des légions d'anges et d'archanges qui célèbrent la gloire du Seigneur, mais on a soin d'affirmer qu'ils ne connaissent pas l'endroit assigné par Dieu à sa gloire (2). Le principe de l'immatérialité de Dieu s'y fait voir à jour par ce soin d'éliminer, de supprimer tout terme qui pourrait y porter préjudice. On y remarquera en outre une grande sobriété de qualifications et d'attributs louangeurs de Dieu , ainsi que le constate le Talmud en disant que le grand synode s'est borné à restituer les trois qualifications liturgiques de Moïse : a le Dieu grand, fort et redoutable, « et condamnant en son nom tout abus d'épithètes hyperboliques, comme aboutissant à l'amoindrissement plutôt qu'à la glorification de la puissance infinie (3).
Cette tradition de la doctrine du grand synode, se perpétuant dans les Thargoumim, reçut une expression définitive dans la dernière et la plus parfaite paraphrase ch'aldaïque, dans celle d'Onkelos, faite sous l'inspiration des disciples les plus distingués de Rabbi Johanan ben Zakaï , et se rattachant ainsi à la tradition de Hillel et d'Ezra(4). Or l'un des traits essentiels, caractéristiques de cette paraphrase, c'est son éloignement, nous allions dire son horreur pour les anthropomorphismes. Personne n'ignore les efforts faits par ce traducteur pour éloigner de Dieu toute idée de multiplicité et surtout de corporéité. Commentateurs et théologiens se disputent sur l'interprétation de telle ou telle périphrase snbstituée par Onkelos au texte biblique (8) ; et cette controverse a été résumée dans une monographie du savant et très-regrettable Luzzado (6). Mais tout le
(1) Ritnel jonnaUer, prière de Alteon. (4) Telmsd» MefaUla, fol. 3.
(i) nid.f Kedoiuche de Tofflce de Noos- (b) Guide, l^ partie, «Aap. 17 et 48;
saph. 1^^ DIpS h^. Na'hmanide, oommentaire sw la Tbora,
(S) Talorad, Berachoth, fol. 33. Cf. Guide, seetion VaTf asch ; Akéda, dlnerUtloB SI .
\^ partie, chap. 41. Voir iDirodaetion, (6) Philoxèae, ns SmK. 1I« partie, p. 37.
l'immatérialité de dieu. 209
monde est d'accord sur ce point, que Tune des grandes préoccupations d*Onkelos, c'est d'écarter les anthropomorphismes. Que l'on n'oublie pas que cette paraphrase est une traduction destinée à être mise entre les mains de tout le monde (1), à familiariser les fidèles avec les livres saints, à en faire pénétrer l'esprit dans les masses, et l'on en tirera cette double conclusion, que le principede l'immatérialité de Dieu avait dès lors de profondes racines dans l'esprit national , et que la direction du judaïsme était toujours rationnelle , libérale , à la hauteur des circonstances, préférant à une imitation servile et littérale une reproduction intelligente, propre à éviter les écarts et les erreurs qui pourraient résulter d'un texte mal compris.
§ 2. De Vesprit des anthropomorphismes du livre de la Loi.
La raison d'être des anthropomorphismes de la Thora a été formulée dans ce dicton talmudique , devenu populaire : « La loi parle comme les hommes parlent (2].» A ce dicton, cité par tous les théologiens comme base des anthropomorphismes, il convient d'en ajouter deux autres conçus dans le même esprit : « Le texte parle un langage accessible à l'oreille (3; . » « La Thora n'a pas été donnée aux anges (4). j>
La loi se sert d'*un langage accessible à l'oreille^ c'est-à-dire que pour mettre l'idée de Dieu à la portée des hommes, nous communiquer une faible notion de sa grandeur et de sa perfection, nous montrer le fil invisible qui lie le fini à l'infini , et nous inculquer tout cela par la parole et renseignement, il fallait bien se servir de termes et de mots qui par le canal de l'oreille pussent pénétrer dans les cœurs et les esprits.
La loi parle comme les hommes parlent , c'est-à-dire comme
(1) Talnnd, Berachoth, foi. 8. (3) Ruchi, pasêim, MéUUlu.
(a) Taimod, pastim. yrwnn nattîi yvron lan.
nn» '^aa itoÎs min rran. (4) Tâimod, Sabbnh, foi. 89.
rrmn •^Dï^bob min nsro «b.
210 TROISIÈME DOONE.
tous les hommes parlent. La Thora n'a pas été faite pour quelques philosophes et les intelligences d'élite capables de s'élever par la spéculation au-dessus des passions et des intérêts terrestres, et de saisir par la pensée les bords de ce qianteau divin entrevu par Isaïe (i). Non, elle s'adresse avant tout aux gens du commun, aux esprits vulgaires, aux masses, à la multitude, aux individus les plus grossiers, aux existences les plus humbles, au chétif hjsope de la vallée bien plus qu'au majestueux cèdre du Liban. Elle veut que tous, tant que nous sommes, nous ayons constamment l'idée de Dieu présente à nos yeux, dans nos cœurs, dans tous nos actes et entreprises comme au plus profond de notre conscience. Dans ce but, elle a soin de ne laisser qui que ce hoit, pas une créature humaine, en dehors du rayon de sa bienfaisante influence; elle se montre donc jalouse de nous faire connaître, non pas un Dieu qui se retire au sein de sa grandeur stérile, mais un Dieu qui participe à la vie et au gouvernement de l'univers ; un Dieu qui ne se contente pas de faire rouler les soleils dans leurs orbites, mais qui se plaît à s'occuper de la terre et des hommes à qui il l'a donnée ; un Dieu qui dispense la richesse , qui protège et console le pauvre, qui s'intéresse à ce que nous faisons comme à ce que nous pensons, qui jouit de nos vertus, qui souffre de nos vices, qui aime et récompense le bien, hait et punit le mal; un Dieu à qui rien ne paraît indigne de son attention, pas plus la goutte d'eau oubliée au fond du vase que l'inépuisable Océan; un Dieu qui joint toutes les qualités d'un bon roi à tout le savoir du plus grand des sages, toute la générosité du plus clément des princes à toute Timpartialité d'un juge intègre et incorruptible. Or il est impossible de vulgariser la notion d'un pareil Dieu, à moins de lui prêter les sentiments, les sensations et les passions en dehors desquelles il n'y a pour nous ni vie physique ni vie morale.
La loi n'a pas été donnée aux anges^ c'est-à-dire à des esprits purs, dégagés de la matière, mais à des hommes faits du limon
(I] Isaïe, VI, I.
l'immatérialité de dieu. 21 i
de la terre uni à ane âme immatérielle. Il fallait donc abaisser au niveaa de cet être composé, où le corporel se mêle à Tincorporel, le temporel au spirituel, la notion de la Divinité, lui montrer, voilées et enveloppées, les splendeurs du supernaturel. Eh bien , c'est la religion , c'est la révélation, c'est la Thora qui a su fixer la mesure, trouver la juste limite où s'opère la rencontre du créé avec Tincréé. Si elle avait laissé planer la théodicée dans ces régions inaccessibles non -seulement au vulgaire , mais à la plupart des sages, dans ce paradis de la tradition dont parmi les saints même un seul sur quatre put s'approcher impunément (1), elle serait restée pour l'immense majorité comme une lettre close; si, allant d'un extrême à l'autre, franchissant les limites de la parole pour entrer dans le domaine de la matière, la religion avait poussé jusqu'au Dieu corporel et matériel , alors la notion de la Divinité eût été dénaturée, faussée, avilie, comme cela arriva, nous l'avons vu (2), à l'idolâtrie, au polythéisme et au culte des images en générai. Que fit-elle donc? Elle fixa le seul point de contact possible entre l'esprit pur et la matière inerte, elle trouva le joint : elle l'a trouvé dans la parole , dans le verbe , dans l'expression, dans cet être ailé qui participe à la fois du corps et de l'âme, de la matière et de l'esprit, véritable trait d'union entre l'organisme humain et la personnalité divine.
k cette dernière considération se rattache une observation qui, quoique particulière au mosaïsme, mérite d'être consipée. Les anthropomorphismes sont d'autant plus nécessaires dans la religion de Moïse, qu'elle est plus exclusive à l'égard des représentations matérielles de la Divinité. Dans les religions où le culte des images est tantôt autorisé , tantôt prescrit comme un acte de bonne adoration , les expressions figurées relativement à la personnalité ou à l'action divine sont bien moins indispensables. N'a- 1- on pas devant soi un Dieu visible — image peinte ou taillée — à qui l'on adresse ses hommages,
(1) Talmod, Hagniga, fol. 44. Voir pre- {i) Voir deaiième dogme, chap. 4, § I. mier dogme, chip. S, S S.
ses YOduXy ses souhaits, ses plaintes et ses douleurs? N'y a-t-il pas là ua lien tout trouvé entre le matériel et Timmatériel , entre Dieu et Tbomme? L'imagination est satisfaite, bien que ce soit aux dépens de la raison. Hais là où toute représentation, toute figure, toute ressemblance et toute imitation sont absolument interdites, où la créature ne rencontre aucune trace visible et invisible de la présence de Dieu, où les actes du culte pratique, prières, actions de grâces, cérémonies, doivent monter vers rÈtre suprême sans passer par des intermédiaires, sans intervention de saints, d'anges, d'archanges, de Michaêl ou de Gabriel (1), où il est conséquemment si difficile à l'homme de se rapprocher de Dieu , en l'absence de toute jonction extérieure, quel est le seul lien possible entre le visible et l'invisible? Évidemment c'est le verbe, la parole; et le langage, qui en est l'expression , doit le fortifier et le rendre saisissable à tous. Il faut donc que la langue religieuse possède cette faculté, soit de nous faire remonter constamment jusqu'à l'auteur de l'existence universelle , soit de le faire descendre jusqu'à nous; il faut qu'elle nous imprègne de la conviction que Dieu est partout, qu'il assiste et s'intéresse à toutes nos opérations, internes et externes, que rien n'échappe à son attention, que rien ne lui paraît indigne de sa sollicitude, à tel point que l'idée de ce Dieu immatériel, insaisissable, invincible, n'étant ni un corps ni une force* corporelle, hors du temps et de l'espace, que l'idée de ce Dieu, disons-nous, devienne plus présente et plus familière au monothéiste^ que tous ces pâles fantômes, que toutes ces idoles^ ombres du polythéisme. Ainsi compris , les anthropomorphismes affirment Texcellence et le triomphe de l'Écriture ; n'est-ce pas le triomphe de la parole d'avoir rendu, pour ainsi dire, palpable ce qui de sa nature ne l'est aucunement, l'infini et Timmatériel?
(1) Talmnd Yéraiolialiiil, Berachoih, ohap. 9.
l'immatérialité DB DIEO. 213
§ 3. Z)e V esprit des anthropomorphismes et allégories vrovhétiaues.
prophétiques
La tradition semble avoir voulu nous remettre la clef des allégories prophétiques en émettant cette proposition bien connue : Grande a été la hardiesse des prophètes d'&ssimiler la créature au Créateur, en mettant une forme humaine sur le trône céleste (1). Presque chaque terme de cette proposition est Texpression d*une idée relative aux anthropomorphismes. Remarquons d'abord ces mots : « Grande a été la hardiesse des prophètes, » relevés par Maîmonide(2). Mais en quoi consiste cette hardiesse? Elle est dans l'exagération de l'anthropomorphisme , dépassant de beaucoup la sage mesure de Moïse , qui s'arrête toujours en deçà de la personnalité matérielle ; elle est dans cette sorte de contradiction entre la doctrine du législateur s'écriant : a Prenez garde, vous n'avez vu aucune figure ! » et ces apparences et ressemblances humaines vues par Ezéchiel (3). Mais si c'est une hardiesse, pourquoi les prophètes se la sont-ils permise? qui l'a autorisée? quelle en fut la nécessité ? C'est ce que la proposition essaye de nous expliquer en termes couverts par cette assimilation de la créature au Créateur. Il est à remarquer, en effet, et beaucoup de théologiens l'ont relevé (4), que l'on ne dit pas : Les prophètes ont assimilé le Créateur à la créature, comme l'exigerait la logique, puisqu'il s'agit de la forme humaine vue sur le trône céleste ; mais on dit : Ils ont assimilé la créature au Créateur. Qu'est-ce à dire? Il nous semble qu'on veut fixer le sens de ces allégories prophétiques. On nous apprend que jamais il n'était entré dans la pensée des prophètes d'abaisser la notion de la Divinité en la matérialisant, en la réduisant aux proportions de la forme
(1) Beréschith Rabba, Met. 17; Guide, (3) Éiéchiel, I, i6.
!'• pirtie, chap. 46; of. Akéda, dlsieru- (4) MoTse de Narbonoe, cemmeoUIre sur
tiOB 76. le Guide, L c; Akéda, u t,