‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa missionChapitre 70 sur 93 · L*IM1IATÉR1AL1TÉ DE DIEU · texte numérisé non relu

L*IM1IATÉR1AL1TÉ DE DIEU

connu. Et, pour ne laisser aacun doute sur la réalité des attributs envisagés au point de vue de Taclion divine, on a soin d'ajouter qu'ils sont les termes du pacte d'alliance conclu entre Dieu et les hommes. Or toute alliance doit reposer sur des bases solides et nullement fictives. Que Ton se garde donc de voir dans les attributs de simples figures de rhétorique, et de laisser ainsi le mensonge planer sur nos rapports avec Dieu. Non, les attributs sont vrais, le seul moyen de communication possible entre le Créateur et la créature, le fil conducteur des effets à la cause première et universelle.

Ces développements suffisent pour démotktrer que la tradition n'est restée étrangère à aucune des questions soulevées par le dogme des attributs : elle caractérise séparément les anthropomorphismes de Moïse et les allégories des prophètes, pour nous en faire apprécier d'autant mieux les différences ; elle formule sa théorie des attributs essentiels en la rattachant à cette grande vision de Moïse, qui est comme l'inépuisable réservoir des idées relatives à l'immatérialité de Dieu.

CHAPITRE m. — Les anthropomorphismes et les attributs selon l'école théologiqae.

De l'exposé que nous avons fait des deux premiers dogmes, il résulte que l'école théologique déduit rimmatérialité de Dieu des principes de la création ex nihilo et de l'unité de Dieu. Nous avons vu, en effet, Saadia et Ba'hya établir l'incorporéité de Dieu au moyen des mêmes preuves logiques qu'ils fournissent à l'appui de l'existence et de l'unité ; nous avons vu Maïmonide développer d'abord le système des Motékallemin , puis le sien propre, d'après lequel l'existence, l'unité et l'incorporéité de Dieu jaillissent de la même source, à tel point qu'il semblerait impossible, grâce à leur étroit enchaînement, d'admettre l'une sans les deux autres. Il sera donc moins ques-

Si8 TROISIÈME DOf;MB.

lion, dans cet exposé du troisième do^e, de rimmatérialité de Dieu proprement dite, que des anthropomorphismes et des attributs. C'est aussi le point sur lequel Maïmonide insiste particulièrement dans la formule quMl donne à ce dogme (1). C'est donc de ces expressions figurées, constituant comme le fond de la langue biblique, qu'ils s'occupent principalement. Ils les étudient dans leur ensemble et dans leurs détails ; ils prennent à tâche de les dégager du texte biblique pour les soumettre à des classifications et à des catégories déterminées; ils les forment en groupes, déployant à cet égard un remarquable travail d'analyse*. Aussi devient-il ici plus nécessaire que jamais de nous borner au rôle de rapporteur, d'exposer leurs théories in extenso^ sans toutefois nous défendre de les apprécier et d'émettre un jugement sur les résultats définitifs de leurs travaux.

S !•'. Saadia (8).

Des attributs en général. — « Il faut partir de ce principe,

a dit-il, que tous ces termes de substance, de mode et d'attri-

« but, appliqués à Dieu, ne peuvent jamais lui convenir di-

a rectement. Il a été péremptoirement démontré que c'est

« Dieu qui a tout créé, substances, modes et attributs. Ce

« serait donc faussement appliquer au Créateur des expressions

tt qui ne se rapportent qu'aux créatures. Il s'ensuit que tous

(( les attributs que les prophètes prêtent à Dieu ont une signi-

c< fication tout autre que le sens littéral, signification conforme

« à la raison spéculative , et qu'enfin ils ne sauraient erre

« entendus dans le sens où nous les prenons en les imputant

« aux êtres matériels et corporels. Que l'on ne s'arrête donc

« pas trop devant des expressions telles que : Dieu a été,

« Dieu veut, désire, s'irrite, et autres analogues ; elles ne

« sont ni ne peuvent être en désaccord avec la base fondamen-

(l) Voir le oommencement de cette leçon.

(i) Les G^eyioeèi «t les epIniOBs, i« tmtC, du mentftHéiiue.

l'immatérialité de dieu. S19

« taie de llmmatèrialitë de Dien. On ne saurait bâtir autre- « ment qu'en partant de la base pour s'élever au sommet, « jamais en allant du sommet à la base. »

Anthropomorphismes. — L'auteur divise les anthropomorphismes en dix parties, calquées sans doute sur les dix catégories d'Aristote.

Première catégorie, — Substance. -— « Ceux qui tiennent « absolument à voir en Dieu une substance dans le genre de « celles que nous connaissons et qui tombent sous nos sens c — homme, feu, air ou métal — ne sauraient disconvenir a que c'est Dieu qui a créé toutes les substances connues. Mais a le Créateur des substances peut-il être comparé, assimilé à « ses créatures? Ce raisonnement est confirmé par l'Écriture, tf et voici comment. Tous les êtres possibles peuvent être tt rangés sous cinq genres : le régne minéral, le régne végétal, (( le règne animal, le monde planétaire, le monde des anges « ou esprits purs. Eh bien , l'Écriture interdit formellement « tonte comparaison entre Dieu et lun de ces cinq genres, et « cette interdiction est prononcée dans les textes suivants : « l'a l'égard du règne minéral (1); 2* à l'égard du règne « végétal (2) ; 3^ par rapport au règne animal (3) ; 4'* relative- « ment au monde planétaire et aux corps célestes (4) ; S*» en ce « qui concerne les anges ou esprits purs (5). Or, s'il en est « ainsi des genres, il ne saurait, à coup sûr, en être autrement « des espèces *et des individus. Donc toute comparaison de « l'un de ces êtres avec Dieu ne peut être prise que dans le « sens figuré. C'est conformément à ce principe qu'il faut in- « terpréter te passage de la Genèse, relatif à la création de « l'homme, où il est dit que l'homme a été créé à l'image de t Dieu (H), expression qui ne vise à autre chose qu'à grandir, « à élever très-haut la valeur de l'homme. C'est donc absolu- « ment comme si quelqu'un, propriétaire de tous les pays, de

(1) fgale, XLVI, 5 et 6. (4) Ittïe, XL, S6 et i6.

(9) Ifale, XL, 15-90. (5) PtAornei, LXXXIX, 7.

(3) DenKr., IV, lK-t8. (6) Genèie, I, i7.

a toutes les montagnes, de toutes les formes possibles, mais t entraîné par un sentiment de prédilection pour tel pays, « telle montagne, telle image, se mettait à crier : Voilà ma a montagne, mon pays, mon image. Ëyidemment cela Toadrait a dire : Timage que je préfère, que j'aime le plus, et nuUe- « ment : la mienne propre. De même, quand on dit que « rËternel est un feu dévorant (1), cela signifie : il est comme a le feu, il brûle, c'est-à-dire il punit les idolâtres, 9

Deuxième catégorie. — La quantité. — « La quantité n'est « pas applicable à Dieu dans ses deux acceptions ordinaires, a savoir : 1** la dimension, — longueur, largeur et profon- « deur; i"" la composition et la décomposition. Ceci est dé- (c montré par la raison, par l'Ëcriture et par la tradition. Par « la raison, puisqu'il nous a fallu chercher un auteur, un tf créateur à tout ce qui tombe sous la loi de la composition et « de la décomposition, et que nous l'avons trouvé en Dieu ; « que s'il était lui-même composé de parties, il faudrait lui « supposer un second créateur, à ce second un troisième, et « ainsi de suite, jusqu'à l'infini. Par l'Écriture, ainsi que cela a résulte de tous les textes déjà cités, et qui interdisent toute a comparaison entre Dieu et un être quelconque. Enfin par la a tradition, puisque nous savons que nos sages, dont l'autorité « est souveraine en matière d'interprétation religieuse, se sont (( ingéniés à expliquer la plupart des anthropomorphismes « dans le sens spirituel. Ces maitres vénérés, disciples immëtt diats des prophètes, et, par suite, mille fois plus à même tt que nous de saisir leur vraie pensée, ne se seraient certaine- V ment pas permis de dénaturer par leur système d'interprétatt tion le texte prophétique, si celui-ci devait être pris à la « lettre. De là les périphrases et les circonlocutions si fréa queutes dans Onkelos. »

L'auteur passe ensuite à l'énumération des anthropomorphismes que Ton pourrait appeler organiques, et les trouve au nombre de dix : — « 1» Tête; 2** œil; 3* oreille; 4" bouche;

(1) Dealer., IV, i4.

l'immatérialité de dieu. • 221

« 5* lèvres; 6^ visage; 7** maio; 8** cœur; 9** entrailles, et « 10*" pied. 11 est clair qu'il o'y a là, par rapport à Dieu, que tt des homonymies, des figures, des tropes appropriés au génie a de la langue sacrée. Qu'y a4-il donc d'extraordinaire dans « ce langage figuré? C'est bien ainsi que nous voyons ta « Bible faire parler le ciel (1)« la mer (2), la mort et l'enfer (3). « Mais pourquoi, objectera-t-on, ce langage fictif et supposé « qui nous induit en erreur? N'aurait-il pas mieux valu se « servir toujours de termes nets et précis, parler au propre, a afin d'éviter ce grave inconvénient ? Oui, sans doute ; mais « cela ne se pouvait qu'à une seule condition. Il eût fallu, « pour ainsi dire, renoncer à parler de Dieu dès qu'on n'osait c plus le représenter comme entendant, voyant, désirant, (( compatissant, et le reléguer dans le monde de l'abstraction « pure. Voyons maintenant ce que signifient, dans leur appli* a cation à Dieu, les dix organes ou membres ci-dessus énu* a mérés : la tête, c'est la grandeur, Télévation (4) ; Tœil, c'est « la providence (5) ; le visage, c'est tanlôt la bienveillance, « tanlôt la colère (6); l'oreille, c'est l'attention (7); la bouche a et les lèvres indiquent la volonté, le commandement (8) ; le « cœur, c'est la sagesse (9) ; la main, c'est le pouvoir (10) ; les (( entrailles expriment la résidence, la fixité (11); le pied, c'est a la subordination, la soumission (12). Il est à remarquer que « dans tous les textes susvisés, lesdits organes sont pris dans « le sens figuré, appliqués même aux hommes ; combien, à « plus forte raison, importe-t-il de les spiritualiser quand on tf les prête à Dieu ! Ce qui vient encore corroborer notre « thèse, c'est que l'Ëcriture donne les mêmes organes et les a mêmes membres aux corps inorganiques qui en sont totale-

(I) PgftBmes, XIX, 9. (7) Genèse, XLIV, 17.

(a) iMie, XXIII, 4. (8) ProT., X, 31; Nombrei, IV, «7.

^5) Job, XXVIII, ii. (9) ProT., VII, 7

(4) PMmnes, 111, 4. (lO) lute, LVU, i.

(8) GeDège, XLIV, 10. (H) Pianmee, XL, 9.

(6) ProT., XVI, iS; I Stmael, 1, 18. (il) Puâmes, CX, 1.

222 TROISI&ME DOGME.

(( ment dépourvus ; elle attribue à la terre la tête (1), l'œil (2),

« Toreille (3), le visage (4), la bouche (5), le nombril (6), le

tf sein (7), les flancs (8), les ailes (9). A Teau également la

« Bible prête une main (10), des lèvres (li), un cœur (12),

a la matrice (13). Il n'y a donc rien d'étrange à se servir des

a mêmes termes à Tégard de Dieu, bien que notre raison se

« refuse à lui reconnaître des membres et des organes, puisque

« nous les donnons aux corps inorganiques auxquels nos sens

a les refusent également. Si Ton persistait à les prendre à la

« lettre, il faudrait, pour être conséquent, les reconnaître

a littéralement aussi à la terre et à Teau. Enfin ce ne sont pas

« seulement ces organes qu'il faut prendre au figuré, mais

« encore les actes accomplis par eux, c'est-à-dire la vue, l'ouïe,

« la parole et la pensée. Le seul terme qui offre quelque diffi-

« culte, c'est celui de l'odorat que l'on impute à Dieu (14); il

« signifie recevoir, agréer (15). »

L'auteur passe ensuite à une objection plus grave, a Com-

« ment, dit-il, concilier notre théorie des anthropomorphismes

(( avec les textes prophétiques qui prêtent à Dieu la figure

(( humaine, perçue, vue par les prophètes, lesquels en reçoivent

(( directement l'inspiration et la parole, et qui nous montrent

« Dieu assis sur son trône (16), porté sur la tête du Haïoth (17),

« entouré de myriades d'anges (18) ? Ce sont 1^ des visions que

it Dieu, de par sa puissance créatrice, fait passer devant les

(( yeux des prophètes en guise de preuve visible de leur mis-

(c sion ; ce sont cependant des formes réelles, l'emportant en

« éclat sur celles des anges. Le nom propre donné par l'Ecri-

« ture à ce genre de visions, c'est celui de gloire de Dieu, —

(I) ProT., VllI, 26. (10) Daniel, X, 4.

(i) Exode, X, 5. (Il) Genèse, IV, 3.

(3) IgaTe,'I, 3. (iS) Exode, XV, g.

(4) Geoèie, I, 39. (13) Job, XXXVm, 8. (B) Nombres, XVI, 3S. (14) Genèse, VIII, tl.

(6) Éiéchiel, XXXVIH, li. (15) Job, XIV, 9.

(7) Jones, II, 3. (16) IssTe, VI, 1.

(8) Jérémie, XXXI, 7. (17) Éiéchiel, I, S3.

(9) IsiiTe, W^\ 16. (18) Daniel, VII, 10.

l'immatérialité de dieu. 223

a la Scfiehina (na'^so) de la tradition. £l la preuve que cette u forme visible est une image créée par la volonté directe de « Dieu, c'est que TËcriture nous la représente* parlant au « prophète (1), chose impossible si elle était Dieu lui-même^ « Dieu n'ayant jamais parlé directement qu'à Moïse (2) , et ne « s'adressant aux autres prophètes que par l'intermédiaire des tt anges. Pour tous les autres prophètes, il faut substituer au « terme Dieu celui d'ange de Dieu ou gloire de Dieu. »

Troisième catégorie. — Qualité. — « Dieu n'est susceptible ft ni de modes ni de phénomènes, attendu qu'il est l'auteur et « le générateur de tout ce qui est propriété et mode. Lors tt donc que la Bible nous montre Dieu aimant telle chose et « haïssant telle autre, cela signifie que tout ce que Dieu nous « prescrit de faire est censé être Tobjet de son affection, de son « désir, et, par suite, doit être l'objet de notre préférence, de « même que tout ce qu'il nous défend de faire doit être par a cela même l'objet de notre haine, de notre horreur (3). Dieu « est censé content et bienveillant quand, par leur bonne con- « duite, les hommes acquièrent des droits aux récompenses et « au bonheur (4) ; il parait, au contraire, fâché, irrité, lorsque, « par leur inconduite, les mortels s'attirent des châtiments (5;. « Mais que l'on se garde bien d'entendre par ces qualiflca- « tiens, — colère, satisfaction, amour, haine, — des affec- « lions corporelles, des sensations qui ne peuvent se rencontrer 9 en réalité que chez l'être qui craint et qui espère, Dieu « n'ayant rien à craindre nia espérer de la part de la créature, « son ouvrage. »

Quatrième catégorie. — Rapport ou relation. — « En sa « qualité de créateur de toutes choses. Dieu n'a besoin de rien « de matériel; il ne cesse d'être identique à lui-même avant « comme après la création. Aucun rapport, aucune liaison « nécessaire ne saurait donc exister entre Dieu et les hommes ;

(i) Et^hlel, II, 1. mie, IX, 23; Uaïe, LXI, 8; Prov. VI, 16.

(«) Demér , XXXIV, 10. (>H Patumes, CXLVII, H.

(5) Psaames, XXXIV, 18; XI, 7; Jéré- (5) Psâornes, XXXIV, 17.

« toute corrélation de ce genre impliquerait une modification « dans la nature divine. Il s'ensuit que toutes ces dénominatt tiens de souverain, de roi, de prince, ayant les hommes « pour serviteurs et les anges pour employés (1), ne sont que « des termes amphibologiques, ayant pour objet de nous tt donner une faible idée de la grandeur et de la majesté « divines. De même, quand il est fait mention dans l'Écriture a des amis et des ennemis de Dieu (2), on n'a d'autre but que <( de relever, que d'ennoblir les justes par ce titre d'amis de a Dieu, ou de flétrir les méchants par l'injurieuse épithéte « d'ennemis de Dieu. »

Cinquième catégorie. — Le lieu. — « Dieu ne saurait avoir c besoin de l'espace, puisque c'est lui qui l'a créé, comme tout « le reste. Après avoir existé hors de l'espace avant la création, a il ne peut avoir changé de place en se renfermant dans un a espace limité; et puis l'espace, qui est une nécessité pour les a corps qui le remplissent et auxquels il sert de limite, est « incompatible avec l'immatérialité de Dieu. Donc, dire que a Dieu est en haut, au ciel, c'est dire que sa résidence, s'il if pouvait en avoir une, serait l'endroit le plus noble et le plus a élevé, tel que les cieux, Sion, Jérusalem, Israël (3). d

Sixième catégorie. — Le temps. — « Mômes considérations <c que pour l'espace : Dieu, ayant créé le temps et vécu avant a le temps, ne peut pas exister dans le temps ; ce ne serait rien a moins qu'un changement dans son être immuable. Le temps, oc d'ailleurs, n'est pas autre chose que la mesure de la durée « des corps; or l'être immatériel est au-dessus de toute limita- « tion de durée. On ne saurait, par conséquent, parler de la « stabilité de Dieu que par homonymie, au point de vue de ses a œuvres. C'est dans ce sens qu'il faut prendre tous les textes a de l'Écriture où il est question de la durée de Dieu (4) : on

veut dire un éternel libérateur, celui qui gouverne le monde

or

(I) Psanmes, X, 15; C1V,4; CXXXV. (s) Ecclés., V, i; I Rofi, Vïll, 17;

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