‹ Le Judaïsme, ses dogmes et sa missionChapitre 71 sur 93 · L*IMMATÉRIALITÉ DE DIEU · texte numérisé non relu

L*IMMATÉRIALITÉ DE DIEU

« avant et après la prophétie, et qui produit toas les grands « événements. »

Septième catégorie. — La possession. — « Tous les êtres a étant à Dieu, on ne saurait dire de lui qu'il possède ou qu*il a acquiert tel objet plutôt que tel autre. Toutes les expressions « de ce genre tendent à grandir, à glorifier certains êtres en ff les proclamant dignes d'être possédés par Dieu (1). C'est « dans ce sens encore, et pour louer les hommes vertueux, « qu'il est dit dans l'Ëcriture : L'Éternel est la part des « justes (2) ; ce qui ne l'empêche pas d'être le Dieu de tout le « monde. »

Huitième catégorie. — L'état. — « Dieu n'étant pas un « corps, aucune des attitudes et des poses corporelles ne sau- « rait lui convenir. On ne peut donc dire proprement de lui « qu'il est debout ou assis, qu'il se lève ou qu'il marche, toutes « ces positions exprimant la manière d'être d'un corps vis-à-vis (( des autres corps, et, par suite, accusant des variations et « changements dans le corps qui affecte l'une ou l'autre atti- « tude. Dieu est a«si$ signifie donc l'immutabilité (3); Dieu^ « lève-toi (4), est un appel à la protection divine contre l'en- « nemi ; Dieu se tient à côté de Moïse (S), c'est la lumière « pure appelée Schehina par la tradition; Dieu s'en alla (6), « c'est la retraite, la disparition de cette lumière spirituelle. »

Neuvième catégorie. — L'activité. — « Bien que nous ap- (( pelions constamment Dieu le créateur, l'agent par exceltt lence, il ne faudra jamais entendre par cette qualification « quelque chose qui ressemble à l'action humaine, laquelle ne << peut guère que communiquer aux autres corps l'impulsion <( qu'elle reçoit d'abord, et qui, d'un autre côté, n'a prise que (( sur la matière, dans les limites du temps et de l'espace, avec « tels ou tels instruments, toutes choses impossibles en Dieu. « Il faut donc qu'il soit bien entendu que par — Dieu fait,

(1) DeoKr., XXXII, 9. (*) Nombres, X» 3.

(S) Psaames, VI, 6. (5) Exode, XXXIV, S.

(:^) Psaumei, XXIX, 10. (6) Genèse, XVIII. 3?.

iH) TROISIÈME DOGME.

« Dieu agit, — TÉcriture veut dire qu'il produit par sa seule a volonté, de même que par — Dieu cesse d'agir, Dieu se « repose, — elle exprime que ce que Dieu a voulu est fait, que « cela existe. C'est à celte catégorie de l'activité qu'appar- « tiennent toutes les expressions relatives à la parole de Dieu. « Par rapport à la révélation, les mots Dieu parle expriment « ridée que Dieu fit parvenir sa pensée jusqu'à l'intelligence tf du prophète; Dieu se tait^ Dieu se contient (1), signifient « qu'il se montre longanime envers ses créatures; Dieu se « souvient veut dire qu'il délivre les hommes de quelque peine, (( d'un certain danger; c'est pour ce motif que la Bible se sert « rarement de l'expression oublier relativement à Dieu, ronbli « ne pouvant pas exister chez lui. Elle aime mieux dire : Dieu « ne se souvient pas (2!), quand il abandonne les hommes à « leur malheureux sort. C'est aussi par homonymie qu'on «c attribue à Dieu la bonté et la miséricorde (3), la vengeance tf et les représailles (4) ; on lui impute ces sentiments non pas 0 directement, mais seulement quant à l'action exercée par lai a sur les créatures. Aucune de ces dénominations ne constitue Cl un nom substantif; ce sont autant de qualificatifs servant à « nous définir l'action de Dieu. »

Dixième catégorie. — La passivité, — « Aucun des termes (( exprimant la passivité, ou ce que l'on appelle Vobjectiviti, « n'est applicable à Dieu, à l'exception toutefois de la vue. 11 « faut donc se rendre exactement compte de ce que l'on en- (( tend par Texpression voir Dieu. L'homme ne voit effeclive- « ment que les objets qui se présentent à lui avec la propriété « des couleurs qui émanent des quatre éléments primitifs et « réagissent sur l'organe visuel. Or, Dieu ne pouvant être c< envisagé sous un aspect de cette nature, ni retracé même par « l'imagination, même par la pensée abstraite, ne serait-il pas (( absurde d'afficher la prétention de le voir? »

A propos de cette question, Tauteur passe à l'explication da

(1 ) iMÏe, XLII, U. (s) Eiode, XXXIV, 6.

(S) Lament-, II, l. (4) Nahum, 1,3.

LIMMATÉRIALITÉ DR DIEU. 227

texte de TExode (i), si ardu, si diflicile à comprendre, où Moïse demande à voir la gloire divine. « G'esl qa'il est une lumière, « pense-t-il, que Dieu révèle aux prophètes pour leur servir « à titre de témoignage de leur mission sainte. Cette lumière tt sappelle gloire de Dieu ou simplement Dieu, le mot de gloire « restant sous^entendu. C'est dans ce sens que la Bible dit ici : « J'ai vu la gloire de Dieu (2) ; — là : J'ai vu Dieu (8); — « ailleurs : Ils virent le Dieu d'Israël (4). Or cette dernière « vision ne pouvait être que celle de la gloire de Dieu, car t cela est dit formellement quelques versets plus loin (5). Mais « cette gloire ou lumière divine, il est impossible de la con- « templer dans toute sa splendeur, tant elle est vive et écla- « tante. Moïse demande donc à Dieu de le rendre assez fort « pour pouvoir supporter impunément cette lumière exlraortf dinaire ; Dieu lui répond qu'il n'est pas possible à l'homme « de soutenir le rayonnement direct, en droite ligne, de cette <( lumière, dont la vivacité et l'éclat le tueraient infaillible- « ment (6); qu'il fallait donc laisser passer la première irradiau tlon ; mais, ces premiers et trop vifs rayons une fois dardés, « le voile protecteur couvrant les yeux de Moïse sera retiré, 9 et alors celui-ci pourra contempler la lumière divine, affai- « blie et modérée (7). Quanta Dieu lui-même, il ne peut être ^ question de le voir. Mais alors, objectera-t-on, comment le < concevoir s'il est imperceptible pour les sens? De la même « façon, répondrons-nous, dont nous concevons une foule « d'abstractions : la gloire de Dieu, l'horreur du mensonge, <i rincompatibilité entre les contraires, l'impossibilité de con- «( cilier Têtre avec le non-être, la vérité enfin, qui n'est pas « autre chose que Dieu (8). — Quant à la difficulté de conce- « voir nettement l'universalité de la présence de Dieu, voici « ce que nous en dirons : Ayant existé avant l'espace. Dieu

(l) Eiode. XXXni. «8. (5) Exode, XXIV, 17.

(i) Ezéchiel, III, 3». (6) Exode, XXXllI, 20.

s) I Roîi, XXn. n». (7) Exode, XXXIII, «5.

») Eiode, XXIV, 10. (<<) Jérémle, X, 10.

« pouyaiMl créer cel espace, de façon à intercepter sa vue, à se a mettre entre lui et ses créatures? pouvait-il laisser absorber « par l'espace la place qu'il occupait avant de Tavoir produit ? (( N'est-il pas nécessairement le même, forcément identique, (c avant et après la création (1)? De plus, Texpérience sente sible vient confirmer ici en tous points les données de la c( révélation. Ne nous apprend-elle pas que le son traverse les (c murs, que la lumière transperce le cristal, que le soleil <c pénètre à travers la plus profonde obscurité? Quel serait « donc Tobstacle qui pourrait s'opposer quelque part au passage « de la lumière divine? — Un mot encore sur la science uni- « verselle de Dieu : Comment Dieu peut-il tout savoir? corna ment surtout peut-il savoir le passé et Tavenir dans le prête sent? C'est que la science de Dieu n'a aucun rapport avec a celle des hommes, qui leur vient du dehors, par les organes « et par les sens, instruments indispensables de leurs notions « et connaissances. La science de Dieu n'est pas en dehors de « lui; sa science et lui ne forment qu'un ; il n'y a pour lui ni «r passé ni avenir, et il n'est pas moins au-dessus du temps que « de l'espace (2). »

L'auteur termine ses considérations sur les anthropomorphismes par les paroles suivantes : « Quand l'homme aboutit (c à ces sublimes résultats de la théodicée, enseignés par i'Écri- « ture et appuyés sur des miracles, alors la foi pénètre dans « son âme, s'établit solidement dans sa conscience; alors il se « meut, il marche avec aisance dans les sentiers les plus mys* i< térieux de la science divine ; toutes les parties lui en de- « viennent familières, et il est comme chez lui dans ce sanc- « tuaire de la connaissance de Dieu ; et celle-ci le conduit tout « naturellement au pur et parfait amour de Dieu (3) »

Les attributs essentiels. — En dehors des anthropomorphismes auxquels Saadia ne reconnaît qu'un sens figuré ou qu'il détourne de la personnalité pour les appliquer à raction

(t) Jérémie, XXIIf, 94. (3) Isaîe, XXVI, 9.

(S) IsaTe, XL VI, 10.

l'immatérialité ue dibu. 229

divine, il semble admettre trois attributs essentiels, outre Tunité, qui sont : la vie, la puissance et la sagesse. Mais il a soin d'établir que ces attributs n'ont rien d'accidentel, qu'ils sont inhérents au Créateur, qu'ils ne sont pas autre chose que le Créateur connu et compris comme il doit l'être : « Le simple « bon sens, dit-il, nous enseigne que celui qui crée sait et « peut, et que celui qui peut vit. Ces trois attributs, à savoir, « que Dieu est vivant, pouvant et sachant, notre esprit les <t perçoit tous à la fois ; ce ne sont pas trois faits qui se suc- « cèdent dans notre conscience : ils sont simultanés. Il suffit « d*avoir conscience de l'œuvre de la création pour comprendre « que le Créateur ne pouvait créer à moins d'être vivant, t puissant et sage. Mais comme notre pauvre langue ne pos* tf sëde pas un terme unique pour exprimer d'un seul coup ces V trois attributs, il fallait bien les traduire par trois mots. Que « l'on se garde donc de voir en Dieu un composé de plusieurs « propriétés ou attributs, tous ces attributs gisent dans son « unité. Il fallait les trois mots de — vivant, pouvant, sachant, c — à moins de forger un terme nouveau, barbare, ininlelli- 9 gible sans commentaire, procédé qui, au lieu de trois mots, « en aurait exigé je ne sais combien. Croire qu'une variété a d'expressions implique la variété dans la nature de Dieu, « c'est méconnaître celle-ci, c'est la réduire à la condition des a corps et des phénomènes. L'auteur des corps et des phéno- « mènes est nécessairement au-dessus de toute modification. « Enfin, de même que le terme de créateur n'ajoute rien à la « substance divine et se borne à dire que la création est son « œuvre, de même les attributs — vivant, pouvant, sachant, « — ne sont pas autre chose qu'an triple commentaire du terme « créateur, et signifient que la création est le produit direct a d'un être qui vit, qui peut, qui sait, et cela conformément

« à la doctrine biblique (1) (2). »

Appréciation. — Il y a deux points qui résument la théorie

(I ) Dealer , IV, 35 ; Zacharie , XIV, 0 ; (2) Let Croyancei el les opinioas du

Job, XXVI, 14. nothéisme, chap. de U Trinité.

230 TROISIÈME UUGMK.

de Saadia : c*cst d'abord son explication des anthropomorphismes en général, ensuite la classification qu'il en donne, î*un et l'autre fondés sur Tétude approfondie des textes bibliques. On voit que Saadia s'est parfaitement rendu compte des objections que soulèvent les anthropomorphismes, mais il y répond victorieusement, à notre avis. C'est dans la troisième catégorie qu'il s*en occupe spécialement. Il reconnaît les inconvénients du langage figuré appliqué à Dieu; mais, dit-il avec beaucoup de raison, supprimez les anthropomorphismes et vous arriverez à cette conséquence extrême de ne pouvoir plus parler de Dieu, de le reléguer en dehors du monde, de la vie, dans les solitudes de l'abstraction. Puis il démontre l'impossibilité de prendre le change sur le sens propre de ces attributs, puisque l'Ëcriture les prête également aux choses inanimées, à la terre, à l'eau, ainsi qu'il le prouve par de nombreux exemples. Voilà une démonstration péremptoire. On ne saurait, en effet, échapper à ce dilemme : ou bien il faut les entendre dans le sens figuré, y reconnaître les nécessités du langage, et la figure n'est rien moins que le fond môme de la langue humaine, l'un des traits généraux de tous les idiomes; ou il faut les prendre dans le sens propre, littéral, mais alors on aboutit à cette absurdité que la terre, que l'eau, auront, elles aussi, une tète, des yeux, des oreilles, un cœur, etc. ! L'on remarquera ensuite celte classification méthodique et scientifique des anthropomorphismes, qui dénote eu lui le grand exégète, passé maître dans la connaissance comme dans l'interprétation de la Bible. Quelle que soit l'opinion que l'on ait, au point de vue philosophique, des catégories d'Âristote, que l'on y reconnaisse ou non lés lois réelles de l'esprit humain, on rendra hommage à ce classement ingénieux des nombreux anthropomorphismes répandus d'un bout à l'autre de la Bible, qu'il est le premier à diviser par groupes, à coordonner et, par ce moyen, à en rendre l'étude facile et profitable. Au moyen des considérations qu'il présente sur la dixième catégorie, et qui en partie se rapportent au dogme du prophëtisme, il trace à son tour la ligne de séparation entre la

LIMMATÉniALITÉ DE DIEU. 231

révélation de Moïse et rallëgorie prophétique. Il se conforme fidèlement aax enseignements de TËcriture et de la tradition, qae nous y avons puisés nous-mêmes et développés dans les deux paragraphes précédents; et comme c^est là Tune des conditions de la yraie théologie, il importe de constater cet accord, cette filiation du dogme partout où ils existent. Un dernier point qui n^est pas sans importance pour la question des attributs, c'est Tadmission par Saadia de trois attributs essentiels, la vie, la puissance et la sagesse, faisant contraste avec les attributs figurés, c'est-à-dire les anthropomorphismes. Nous verrons tout à l'heure que ce point, sur lequel Saadia est assez sobre d'explications,' joue un rôle considérable chez d'autres théologiens.

En résumé, la théorie de Saadia mérite un examen et une étude des plus attentifs; elle est le point de départ des développements donnés sur le même sujet par ses successeurs.

§ 2. Ba'hya.

Voici comment ce théologien s'exprime dans le dixième et dernier chapitre de son traité du monothéisme (1) : « Les ata tributs divins , fournis soit par la raison , soit par l'Êcri- « ture, et qui nous servent à qualifier le Créateur, ont leur « source dans les innombrables rapports qui lient le Créateur « aux créatures et dans les bontés non moins nombreuses « qu'il leur prodigue. Ils se divisent en deux parties princi- « pales : les attributs substantiels et les attributs actifs. Les a attributs substantiels sont ceux qui expriment des qualités « inhérentçs à la substance et à l'essence de Dieu, indépen- « damment des êtres créés. Ils sont au nombre de trois, « savoir : lexistence, l'unité et l'éternité. Nous lui prétons ces V attributs comme étant les plus propres à fixer notre attention « sur la nature de Dieu, sur la réalité de son existence, sur sa

(1} Les DcToirB dn c«ar, 3« IriUé, ohap. 10.

V glorillcalion, et à offrir à notre intelligence un Oiea digne « de notre .adoration. L'attribut de Vexisience est la censé- « quence infaillible du fait de la création , preuve écrile à « chaque feuillet de Tunivers (1) : il existe, car c'est un axiome <« de la raison que du néant ne peuvent sortir ni agent ni acte (( quelconque. Nous lui attribuons Téternité, parce que le a raisonnement nous a conduits à reconnaître que la création « découle d'une cause première, qu'elle émane d'un principe « d'une priorité absolue. Il a été démontré que les causes ne « peuvent pas se perpétuer à l'infini, qu'elles aboutissent finaleic ment à un être primitif, sans précédent, sans antériorité « possible. Tel est l'attribut de l'éternité enseigné par l'Écri- « ture (2). Quant à l'attribut de Vunité, il a été établi dans les tt chapitres précédents, par les preuves les plus péremptoires, tt que Vunité vraie se confond, si l'on peut dire ainsi, avec « l'essence divine, et qu'elle n'est pas autre chose, relative- « ment à Dieu, que la négation de toute pluralité^ de toute « modification, contingence, variation, du passage de Tétre (( au non-étre, de composition, de décomposition, de similia tude, d'association, et de toutes les autres conditions de la « pluralité.

• Il importe de se bien pénétrer de cette vérité que les trois « susdits attributs n'impliquent aucune modification en Dieu, « et que leur but réel, c'est d'éloigner de Dieu toute idée d'ata tributs opposés; leur véritable objet, c'est d'enseigner à « notre esprit, à notre raison, que Dieu n'est pas multiple, « qu'il n'est pas le néant , qu'il n'est pas créé. Il est ensuite à « remarquer que chacun de nos trois altributs implique les « deux autres; il suffit de la moindre attention pour s'en con- « vaincre. Prenons d'abord l'unité : l'unité vraie^ appliquée à « n'importe quel élre, est nécessairement éternelle. N'a-t-il « pas été démontré que le néant ne tombe pas plus sous l'unité a que sous la pluralité? Lors donc que nous avons reconnu A et constaté dans un élre l'attribut de l'unité, nous lui recon-

(t) Isaïe, XL, 96. (S) Pgaames, XC, 3; Iiaïn, XLIH, <0.

L^IMNATÊRIALITÉ DE DIEU. 233

« naissons par ce seul fait Vexistence el puis Vélernité^ par la « raison que Tunité vraie est incompatible avec la condition, a la loi de Tétre et du non-élre, avec toute modification et i( changement; donc elle est primitive, donc il est avéré que « Tunité vraie implique Texistence et Téternité. Le résultat a n*est pas différent si Ton prend pour point de départ Tattri- « but de Vexistence ; il implique simultanément ceux de Tunité a et de réternité. Voici comment il renferme Tunité : Qu'est-ce (t que Texistence constante, absolue ? C'est une existence qui « n'a jamais été précédée du néant, une existence qui ne passe « jamais de Télre au non-étre, pas plus que du non-étre à «f l'être. Or l'être doué d'une pareille existence ne peut être « qu'un, attendu que la pluralité n'existe pas de cette manière « permanente, par cela seul qu'elle est précédée de l'unité ; « donc cette existence absolue, qui ne peut pas être la plura- « lité, est nécessairement Vunité; elle n'est pas moins Véier- « fi»7é, ce qui existe à l'état constant el incessant ne pouvant « avoir ni commencement ni fin. Enfin on arrive à une con- « clusion identique en parlant de Véternité, Elle implique « également les deux autres attributs : Vunité, par la raison « que l'être existant éternellement n'a pas de commencement; « or ce qui n'a pas de commencement n'est pas multiple, le « multiple ayant son commencement, son principe dans l'unité; « donc réternel n'est pas multiple, pas plus que le multiple a n'est éternel ; donc il est un; puis l'éternité implique t'exis- « tence, le néant étant non moins incompatible avec l'éternel « qu'avec le créé.

9 II résulte de cette démonstration que les trois attributs « substantiels n'en forment, à vrai dire, qu'un seul, se confon- « dant dans leur sujet comme dans leur objet, dégageant la » personnalité divine de toute modification, de toute notion « du contingent et du multiple; enfin, que leur vraie signifi- « cation est celle-ci : Dieu nest pas non-existant; il n'est pas « créé\ il n'est pas multiple. Et s'il était possible de trouver « un terme unique, embrassant ces trois attributs dans une « expression commune, comme ils s'identifient dans notre

234 TROISIÈME do(;mk:.

« raison, nous nous en servirions avec empressement. Mais

« aucune des langues usuelles ne nous offrant une expression

a de ce genre, propre à nous donner une idée juste de la na-

•« ture de Dieu, force nous est d'exprimer ce triple attribut en

<r plusieurs mots. En définitive, la pluralité des attributs de

<( Dieu n'en implique aucune dans sa substance ; elle est Tlné-

« Yitable effet de Tinsuffisance du langage, de son impuissance

« à nous fournir un seul mot pour Tidée unique que nous

« rendons forcément par trois mots. Ce que nous pouvons

« comprendre de Dieu, le voici : c'est quHl ne ressemble à rien,

« c'est que les attributs que nous lui donnons n'expriment que

4c la négation de leurs contraires en Dieu. Telle est aussi Topi-

« nion d'Aristote (1), qui affirme avec raison que, par rapport

(( à Dieu, les attributs négatifs sont plus vrais que les attributs

(( affirmatifs; car, dit-il, tous les attributs que nous reconnai-

(( trions positivement sont ou substantiels ou accidentels; or

« Tétre qui a créé la substance et le mode ne peut subir en

« lui-même aucune de leurs conditions essentielles ou modifi-

<( catives. Ce qui est indubitablement vrai en Dieu, ce qui lui

V convient le mieux, ce sont les attributs répulsifs^ car il esl

a infiniment au-dessus de tous attributs, qualités, similitudes,

« analogies. Les trois attributs substantiels doivent donc être

u pris dans le sens négatif, c'est-à-dire repoussant de Dieu

(( les contraires de ces mêmes attributs. »

Des attributs actifs. — « Ce qui caractérise cette seconde

« catégorie d'attributs, c'est une certaine assimilation qu'ils

c( établissent entre le Créateur et la créature. Ce qui a dû

« autoriser ce genre de qualifications divines, c'est l'urgente

« nécessité de propager la connaissance de Dieu, de nous

« pénétrer de la réalité de son existence, afin de lui vouer un

0 culte intelligent. Aussi rencontrons-nous une foule de ces

a attributs qualificatifs dans le Pentateuque, les prophètes, les

(l) Le sATaDt triduclenr du Guide con- S. Munk» Guide, V'^ parlio, chap. K8, p. S39t teste rauthenticilé do cette citation d'Aristotc, note 1 . et ia déciare apocryphe. Voir tradaction de

l/lNMATÉRIALITÉ I>Ë UIKU. 235

« cbanls et les poésies religieuses de nos maîtres vénérés. Ces a attributs se divisent en deux classes : l"" anthrapomor- « phismes, ou images et formes corporelles attribuées à « Dieu (1); 2^ anthropopathismes, ou mouvements, sentiments « et actes humains imputés à Dieu (2). Déjà nos plus anciens « commentateurs etparapbrastes se sont expliqués sur ce genre K d*attributs, et, se refusant à les appliquer à Dieu directea ment, ils les rapportent à ce que Ton appelle la gloire de tf Dieu. G*est un fait qui caractérise tout particulièrement la « paraphrase clialdaïque d'Onkelos (3) : jaloux d'éloigner de « Dieu toute supposition de matérialité et de contingence, il « détourne ces attributs de leur sens littéral, en les appliquant a à la gloire divine. L'illustre et savant Saadia s'est étendu « longuement sur ce sujet dans son livre sur les dogmes, a comme dans son commentaire sur le Pentateuque et le (c Sepher Yetzira (livre de la création). Tout le monde est « d'accord sur la raison d'être des anthropomorphismes : il « fallait représenter Dieu avec les attributs humains, comme « étant le seul moyen de graver profondément dans les âmes « la notion de la Divinité. Les prophètes se sont vus dans la « nécessité d'user de ces qualifications corporelles comme tt étant le plus à la portée de la raison et de l'intelligence des a hommes. Supposons que l'on eût inventé, en ce qui concerne » Dieu, une langue et des expressions prétendues spirituelles^ a personne n'eût compris cette phraséologie ni les choses c< qu'elle exprime, et alors il serait devenu impossible aux « hommes de sei*vir, d'adorer celui qui leur serait resté totale- « ment inconnu. Gomment, en effet, adorer ce que l'on ne « connaît pas? Il fallait donc des mots, des termes appropriés « à la faiblesse de nos facultés intellectuelles; il fallait com- « mencer par nous inculquer matériellement le sens des qua-

(1) GenèM, 1, 17; IX, 6; Nombres, IX, 5; Vlll, l ; Nombres, XI, 1 ; Psaamei,

19; IsaTe, XLV, IS; Nombres, XI, 18; LXXVIIl, 65.

Exode, XXfV, 10; haïe, LI, K; Psanmus, (S) Genèse, XXVfU, t3; Vl,5; XXXV,

XMV, 4; Genèse, VI, 18; VIII, 91. 15; Nombres, XII, 5.

^i) Genèse, VIII, Si ; VI, 5 et 6; Xi,

« lificalions matérielles, éclairer Tesprit peu à peu, lui faire « comprendre graduellement que ce ne sont là que des meta- « phores, des expressions figurées, mais que la conception « vraie de la Divinité est, par sa finesse, sa hauteur, son ima mensité, au-dessus de toute imagination. L'homme intelli- « gent saura bien se livrer à ce travail d'abatraction ; il finira « par dégager Tidée de Dieu de cette enveloppe matérielle « dont on Ta revêtue, et, s'élevant de degré en degré dans la « sphère de la spéculation, il atteindra bien la vérité dans la « mesure de ses facultés, tandis que le sot inintelligent, s'atta- « chant à la lettre, se représentera Dieu sous ces formes que « lui assigne TËcriture. Pourvu qu'il accepte sincèrement le « culte de ce Dieu, et qu'il ait à cœur de l'honorer par ses « actes, il aura droit à l'indulgence divine; car Dieu, qui sait « tenir compte de notre simplicité et de notre ignorance, ne « réclame pas plus de l'homme que ses forces intellectuelles, « physiques et pécuniaires ne lui rendent possible. Mais il (c importe de faire ici une réserve, à savoir que l'ignorant esl a coupable et responsable de son ignorance si, ayant les a moyens et l'occasion de s'instruire, il les néglige. Supposons <c pour un moment que les interprètes de la loi se fussent tout a d'abord lancés dans la voie des commentaires, intelligibles « seulement pour les esprits d'élite ; qu'en serait-il advenu ? « Que la plupart des hommes seraient restés sans foi ni loi, eu « égard à l'insuffisance de leur raison, à la faiblesse de leur a discernement en matière de spiritualisme. C'est tout le con- (( traire des anthropomorphismes, qui, sans être le moins du <f monde préjudiciables aux hommes intelligents, qui savent « parfaitement à quoi s'en tenir sur le vrai sens de ces attri- <r buts, sont très-utiles aux pauvres d'esprit, qu'ils mettent en « rapport avec Dieu et auxquels ils inspirent le culte du senti- (t ment.

a Voici une comparaison qui fera mieux ressortir l'impor- « tance de nos considérations sur les attributs. Un voyageur « vient rendre visite à l'un de ses amis, lui et ses botes. L'hôte, « qui doit l'hospitalité à l'homme et à son bëtail^ dispense lar-

l'immatérialité de dieu. 237

« gement les fourrages aux animaux, mais à leur mailre il a n'accorde que tout juste le nécessaire en fait d'aliments. « C'est de cette façon que procède la langue sainte dans les « prophètes et les hagiographes : se montrant fort libérale en « figures et en expressions métaphoriques à l'endroit des altri- « buts de Dieu, elle les dispense avec prodigalité au profanum « vulgtis dans un langage familier, conformément au dicton « de nos sages : La loi parle comme les hommes parlent; mais, c d'un autre côté, elle met une grande réserve dans ses allu- « sions aux choses purement spirituelles, intelligibles seulea ment pour les gens d'esprit et de raison. Et |orce a été à a TËcriture de procéder ainsi, gr&ce à l'égalité de tous les tt hommes devant la connaissance de Dieu, égalité non moins tf absolue que leur inégalité relative au degré de cette con- « naissance. Remarquez encore que notre thèse s'applique à « tout ce qu'il y a d'ardu dans l'Écriture, notamment aux « peines et aux récompenses futures, à cette science interne a qui fait l'objet de notre livre; n'est-ce pas que l'Ëcriture est « très -laconique au sujet des devoirs du cœur, parce que, se « fiant en la raison de chacun pour les développements, elle « se borne textuellement à de simples indications, suffisantes tf pour tous ceux qui ne sont pas au-dessous de cette étude de « notre nature intime (1). Il n'est pas possible d'ailleurs de « se tromper sur les anthropomorphismes, la loi nous ayant (c sévèrement interdît toute représentation quelconque de la « Divinité (2). Ceci nous fait comprendre pourquoi, dans la « Bible, on adresse si souvent des louanges et des actions de « grâces au nom de Dieu (3). Elle croit sans doute ne pouvoir tf mieux glorifier la personnalité de Dieu qu'en nous ensei- «( gnant que la seule chose qu'il nous soit possible de saisir « clairement de Dieu, c'est d'abord son existence, et ensuite « son nom glorieux. Quant à son essence, à sa substance, im-

(0 ProT., XXVIII, 8. (3) Néhémie, IX, 8; Denlfr., XXVIII,

(f) Dealer., IV, ISet tS; IiaTe, XL, 15 58; Psaames, XCIX, 5; MiUchie, H, 5; et SS ; PMQiuei, LXXXVr, 8 ; LXXXIX, 7. m, 30 ; Psaames, LXVIII, 5.

« possible de nous en faire une idée, même par analogie. Ceci

« nous explique encore certaines dénominations de Dieu,

« celles entre autres de Dieu du ciel, de la terre, des esprits,

a de toute chair (1), qui sont autant d'indications propres à

« nous faciliter la conception de la Divinité ; puis celle de Dieo

« des patriarches, si souvent usitée (2), et qui veut dire le Dieu

tf dont nous avons recueilli la tradition par la bouche des pa-

(c triarches (3); ou encore le Dieu que, seuls de tous leurs con-

« temporains, les patriarches avaient reconnu et adoré. Ran-

« geons encore dans cette catégorie les qualifications de Dieu

a des Hébr^x (4), Dieu dlsraël (5), Dieu de Jacob (6), Dieu,

(c notre part et notre bien (7). Il est évident que s'il nous était

<r donné d'atteindre à la connaissance réelle de Dieu, tous ces

<c noms d'emprunt deviendraient inutiles; mais comme il est

a et qu'il restera toujours inconnu par lui-même, TÉcriture

« tient à nous donner une idée de sa perfection en rappelant

<c le Dieu de l'élite des créatures, raisonnables ou non. On

K comprendra dès lors la double réponse que Dieu fait à Moïse

il lui demandant sous quel nom il doit l'annoncer à Israël,

a Dieu lui répond d'abord : Tu diras à Israël : Celui qui est

« m'a envoyé vers vous ; et puis : C'est le Dieu de vos pères

« qui m'a envoyé vers vous (8). Ce qui veut dire que si le

« peuple se montre peu capable de comprendre Dieu sous cette

« première dénomination purement rationnelle, exprimant

« l'être par excellence, il le reconnaîtra bien, grâce à la tradi-

«c tion patriarcale et à la filiation historique qui en perpétue le

« souvenir. Il n'y a réellement que deux portes ouvertes à la

« connaissance de Dieu : on le connaît ou par le spectacle des

<t merveilles de la création, offrant partout et toujours rem-

« preinte du divin ouvrier, ou par la tradition, remontant

« jusqu'aux patriarches (9).

(1) Genèse, XXIV, 3; Jonas, I, 9; Nom- (») Genèse, XXXIII, 90.

bres, XXIX, 16; Jérëmie, XXXIl, 90. (6) Jérémie, X, tc.

(9) Eiode, III, 15. (7) Psanmes, XYI, S.

(3) Genèse, XVIll, 10. (81 Exode, III, i i cl 15.

(4) Exode, ni, 18. (0) Job, XV, 18.

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