I. Appréciation générale de la théorie des attributs
Nous ayons dû consacrer des développements inusités au dogme de Fimmatérialité de Dieu, eu égard à la place considérable qu'il occupe dans TÉcritare, par les anthropomorphismes qui remplissent les livres de Moïse et les visions des prophètes ; dans la tradition, par la profondeur sinon par retendue de ses sentences sur les attributs ; enfin dans la théologie, dont nous venons d'exposer les larges enseignements sur le même sujet. Constatons de nouveau Tanité de doctrine qaant au sens et à la portée des anthropomorphismes, qui ne varient gaère depuis Moïse jusqu'à \Ibou, unité qui a son expression et sa formule dans le dicton : a La Loi parle comme les hommes parlent. » Mais l'accord n'est plus le même quand il s'agit des attributs essentiels. Nous avons vu les théologiens, depuis Saadia jusqu'à Albou, différer sur ces attributs essentiels : ceux de Saadia ne sont pas tout à fait ceux de Ba'hya ; ceux de Ba'hya ne sont pas ceux du Khozari, pas plus que ceux-ci ne sont les attributs de Maïmonide, lesquels diffèrent aussi de ceux d'Albou. A cet égard, il importe de remarquer que les attributs essentiels sont une création de la théologie moderne, dont il n'y a de traces perceptibles ni dans TËcriture ni dans la tradition. Une autre création de la théologie, c'est assurément la théorie des attributs négatifs^ qui, avec des nuances diverses, sous des formes plus ou moins accusées, apparaît dans l'enseignement dogmatique et semble le fait capital du dogme de l'immatérialité divine ; elle y apparaît, mais graduellement, progressivement, et il n'est pas sans intérêt d'en suivre la marche. Chez Saadia, elle reste encore dans l'ombre ; il ne la formule pas en termes propres, mais il la prépare, si l'on peut dire ainsi, par Yunification de ses attributs essentiels dans
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l'essence divine. Ba'bya va plus loin : à Texemple de Saadia, il s'efforce d'établir que les trois attributs essentiels, l'existence, l'unité et l'éternité, se confondent dans le sein de Dieu ; il se livre, à cet égard, à ane démonstration logique, plus développée que celle de Saadia, et c'est à la fin de cette discussion sur les trois attributs essentiels que, s'appuyant sur une citation d'Aristote (1), il dit que par ces attributs il faut comprendre l'élimination des attributs opposés, attendu que, compris ainsi, ils sont plus vrais, plus conformes à la perfection absolue de Dieu, qui est au-dessus de toute qualité et de tout attribut. Cette opinion sur les attributs négatifs est ensuite adoptée par le Khozari, qui se contente de l'indiquer sans en faire l'objet d'aucune explication. Certes il y a loin, bien loin, de cette négation^ seulement plus vraie et plus convenable que Vaffirmalion, à la négation radicale et absolue de Malmonide, à cette négation qui repousse toute interprétation affirmative comme un crime, comme un sacrilège. Albou, nous venons de le montrer, donne à côté de l'opinion du maître son opinion personnelle, qui ne repousse pas absolument les attributs affirmatifs, pourvu qu'on les prenne dans le sens de la perfection, et non pas de l'imperfection qu'ils expriment. Il diffère également d'avis avec ses prédécesseurs sur le nombre et sur la portée des attributs essentiels, lesquels ne le sont pas absolument et deviennent tantôt actifs, tantôt substantiels, suivant le point de vue sous lequel on les envisage.
II est incontestable que pour tout ce qui concerne les attributs essentiels et négatifs, nos théologiens n'ont pu s'appuyer sur l'Écriture et sur la tradition, qui ne leur fournissent ni texte ni indication en faveur de cette théorie; mais ils les ont puisés dans la philosophie arabe, dans l'école des Motazales, dans les enseignements d'Ibn Sina, comme l'a irréfutablement démontré le savant traducteur du Guide [i). Il s'ensuit que cette thèse qui s'est développée sous l'empire de la philosophie
(1) Voir la note de S. Mank déjà ciiée; (i) Guide, V partie, ohap. 63, p. S09, Guide, K« partie, chap. 58, p. t39, note 1. noie i; ohap. 68, «. t.
musulmane, dont nos théologiens sabirenl si fortement Tinfluence, en dépit de^ développements donnés par Maîmonide, malgré le luxe d'arguments, de considérations, de raisonnements, voire même d'exemples puisés dans la vie pratique, notamment ceux du navire et de Téléphant (1), cette thèse, disons-nous, n'est qu'une pure spéculation métaphysique. Et en effet tous ces savants docteurs qui disposent en maîtres de la science de l'Écriture et de la tradition, si jaloux de plonger les racines de leur enseignement théologique dans le sol sacré, sont incapables de citer un texte, soit de la loi écrite, soit de la loi orale, à l'appui de la théorie des attributs essentiels et négatifs. Ils ont fait là de la philosophie, ils se sont traînés plus ou moins à la remorque des organes de la métaphysique, mais ce n'est pas de la vraie théologie. C'est au nom de celle-ci que nous nous croyons autorisé à émettre nos doutes sur la valeur de cette opinion, à ne pas l'admettre comme un article de foi.
Pourquoi, demanderons-nous tout d'abord, ce mutisme de la parole sacrée? pourquoi cette absence de toute indication, de toute allusion à cette interprétation des attributs chez les or< ganes accrédités de la rëvélatioû ? pourquoi ce silence indifférent en présence des graves dangers signalés par Maïmonide, sur les bords du gouffre béant de l'idol&trie et de l'athéisme ? Comment se fait-il qu'on ne se soit jamais douté de ce péril durant tout le cours des deux premiers cycles? Quant aux inductions que l'on voudrait tirer de deux textes bibliques et du récit taimndique de Rabbi Hanina (2), ils sont loin de confirmer l'assertion des attributs négatifs. L'Ëcriture et la tradition nous recommandent à l'envi d'être prudents, réservés, de mettre un certain frein à cette tentation ridicule d'accabler, pour ainsi dire, la Divinité sous le poids de nos éloges ; elles pensent qu'il vau.t mieux louer Dieu mentalement ou par nos actes plutôt que par des exagérations de langage, et cette ré-
(I) G vide, ir« partie, obap. 60. Beracholh , fol. 35; Guide, U» parti«.
(9) Pianmes, IV, 5; LXV,i; Talmod, ohap. 59.
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serve est la meilleare des louanges, parce qu'elle fortifie en nous la conviction qu'il est impossible d'épuiser les louanges du Seigneur. Ce qui le démontre péremptoirement, c'est le langage même tenu par Rabbi Hanina à ce panégyriste effréné. Et Maïmonide, qui a si admirablement compris l'ingénieuse comparaison de Dieu avec l'homme dont on ferait sonner avec éloge les mille pièces d'argent quand il possède en réalité des millions de pièces d'or, s'est mépris sur le sens des trois attributs restitués par le grand synode, attendu que ces attributs ne sont nullement de ceux que l'on nomme essentiek^ mais, au contraire, font partie des attributs d'action. C'est ce que la tradition établit formellement lorsqu'elle explique l'origine du titre de grand synode (i); le grand sens de l'auteur l'a d'ailleurs ramené à la vraie interprétation, quand il se sert de cette même tradition pour attaquer les poètes et les versificateurs religieux, abusant si étrangement des attributs dans leurs productions informes (3). Mais il n'y a là dedans le moindre vestige d'attributs négatifs. Quel rapport, quelle connexité peut-on établir entre cette mesure, cette réserve, celte sainte frayeur que l'on doit ressentir en abordant les louanges de Dieu, et cette négation obligatoire à l'endroit des attributs essentiels? Que de fois la Bible nous parle-t-elle, dans l'acception la plus précise, c'est-à-dire la plus affirmative, de la vie de Dieu, de l'unité de Dieu, de l'éternité de Dieu, de la toutepuissance de Dieu, par la bouche de Moïse et des prophètes s'adressant à tout Israël; et l'on prétendrait que le peuple devait infailliblement entendre là-dessous, sous peine de mort, puisqu'il s'agit d'idolâtrie et d'athéisme, que Dieu n'est pas mort, qu'il n'est pas multiple, qu'il n'est pas impuissant, qu'il n'est pas temporaire, etc. ! Poser la question en ces termes, n'estrce pas la résoudre ?
Et ce n'est pas tout : non-seulement les attributs négatifs ne sont ni dans la lettre ni dans l'esprit de la Bible, mais en-
(1) Tilaad, Yonâ, fol. 69. Cf. notre In- ^ (3) GnUe, ». ». Irodnetion générale, p. 73.
core le contraire semble ressortir avec évidence de ce sublime entretien de Dieu avec Moïse, entretien qui a précisément poar objet les attributs, et dont Maïmonide, mieux que tous ses prédécesseurs, a sondé les profondeurs (1). Remarquons en effet qu'à la tête des treize attributs couronnant ce récit, et qui pour la plupart sont des attributs d'action, se trouve le nom ineffable deux fois répété, c'est-à-dire, d'après la tradition (2), dont Maïmonide, plus que personne, reconnaît et respecte l'autorilé, qu'il y compte pour deux attributs. Or, d'après Maïmonide luimême, et il s'étend longuement là-dessus (3), le nom ineffable doit être entièrement séparé des autres noms divins, et il n'est pas le moins du monde un attribut d'action. Pourquoi donc l'Écriture, en le faisant figurer dans le dénombrement des autres attributs, semble-t-elle vouloir le confondre avec les attributs d'action, si la différence entre les attributs essentiels et les attributs actifs est si radicale, si absolue? Ne semblerait-il pas en résulter, contrairement à la théorie de Maïmonide, qu'il ne faut pas séparer ce que Dieu a réuni et juxtaposé, et que les attributs essentiels sont des attributs positifs, affirmatifs comme les attributs d'action 1 Quant à l'objection faite par les partisans des attributs négatifs, c'est-à-dire comment échapper au danger de Vassociation^ de l'assimilation et, par suite, de l'altération de la notion de Dieu, en le considérant comme an sujet affecté d'attributs, comme une essence à laquelle viennent s'ajouter certaines propriétés? elle est plus spécieuse que solide. Franchement on ne comprend pas tout le bruit qui s'est fait autour de celte question, dont la solution nous parait si facile. Pourquoi donc les anthropomorphismes ne nous embarrassent-ils nullement? Parce que nous savons parfaitement qu'il n'y a là aucune réalité, que ce ne sont que des expressions figurées, métaphoriques, dont nous usons forcément pour apprendre comme pour enseigner le gouvernement de Dieu, les
(I) Guide, chap. 54.
(9) Taimnd, Rofch Huehaoa, fol. 17.^ Voir plu haut, ohap. S, $4.
(S) Guide, chap. 61, 62 ci 63.
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rapporls du créateur avec les créatures. Et qui nous empêche de voir un langage non moins figuré dans les attributs essentiels ? Assurément il ne vient à la pensée de personne d^avoir une idée juste, exacte,- conforme à la réalité, de Teiistence, de Tunité et de Téternité de Dieu, ou de sa vie, de sa puissance, de sa sagesse, de sa volonté ; de quelque côté, à quelque point de vue que nous Tenvisagions, il nous est à jamais impossible de parler de Dieu autrement que par analogie. A quoi bon alors ces distinctions arbitraires qui sont dans les mots bien plus que dans les choses? L'infini est toujours Tinfini; Dieu est infini dans sa création, dans son action, dans sa providence, au même titre que dans son existence et dans son unité. G*est là le fil qui doit nous conduire dans ce mystérieux labyrinthe ; avec ce talisman, avec la conviction pleine et entière que nous ne comprenons rien à Tessence, à la nature de Dieu, tombent les inconvénients et les dangers que Maïmonide redoute si fort. Les attributs négatifs n'ont plus de raison d'être ; ils deviennent inutiles lorsque nous savons pertinemment que Dieu est et restera toujours l'insondable. Et certes les textes bibliques et les enseignements de la tradition ne font pas défaut en cette matière. Tous nos théologiens, et Maïmonide à leur tête, les connaissent et les ont cités : ils sont là, nombreux et répétés, à proclamer le principe de la non-assimilation de Dieu, sous le rapport tant matériel que spirituel (1). En disant que Dieu est nn^ éternel, vivant, pouvant, sachant, voulant, vous ne devez pas ignorer que ces qualifications sont des homonymies, des circonlocutions dont, à défaut d'autres, nous nous servons dans nos rapports avec Dieu; mais, sous cette réserve, les attributs doivent conserver et conservent sans exception leur sens réel, affirmalif, ainsi que nous l'enseigne, nous ne saurions trop le répéter, la nomenclature des treize attributs, où la juxtaposition du nom ineffable aux noms attributifs proclame l'égalité des attributs. De cette façon, la division entre les attributs
(I) ImTo, XL, 18 et »5; LUI, 8 et 9; I Rois, VIII, «7; rituel, prière At Hahkol Yôdoueha.
essentiels et les attribats i'actim disparait, et avec elle toates les difficnltés qu'elle a fait surgir, notamment la théorie, si antipathique à rÈcriture et à la tradition, des attributs négatifs.
En définitive, il n*y a qu'une seule classe^ une seule catégorie générale d'attributs, rien que des attributs d'action, tout étant action pour nous de la part de Dieu, Dieu ne pouvant être conçu que de cette façon unique, ainsi qu'il a soin de le faire savoir à Moïse dans ce même entretien, lorsqu il lui dit : « Tu pourras me voir par derrière, mais de face, jamais (1). »
Nous croyons ainsi rentrer dans la voie religieuse, dont les lignes ont été si admirablement tracées par l'Écriture et la tradition, et dont l'école théologique, dans son ardeur par trop spéculative et philosophique, a sensiblement dévié. Non, la Bible ne cache pas la négation sous l'affirmation; non, la parole révélée pdssède au suprême degré la clarté, la précision, l'autorité positive et affirmative : lorsqu'elle attribue à Dieu la vie, c'est bien la vie, et non pas le contraire de la mort ; quand elle lui prête la sagesse, c'est la sagesse réelle, et non pas le contraire de l'ignorance ; pas plus qu'elle ne veut dire sachant, mais non par la science, vivant, mais non par la vie. C'est le cas ou jamais de dire avec l'Ëcclésiaste : a Regarde ; Dieu a créé l'homme droit, mais c'est celui-ci qui cherche toutes sortes de chicanes (2). »